Les Poètes français   (2023)

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  • French poetry
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POETES FRANÇAISLESS'PARIS. – IMPRIMERIE DE J. CLAYBhue niii-ïijiii, 1LESPOETES FRANÇAISRECUEIL DES CHEFS-D'ŒUVRE /0-bÉfr&k POÉSIE FRANÇAISE• depuis les origines jusqu'à nos joursO. IAVEC DUE
(Video) La minute de poésie : Poèmes Choisis [Victor Hugo]
  • s
NOTICE IITTERALRE SURCHAQUE POETENN. CH f.8 ASSHLINeAUHIPÏOLÏTE nA CHARLES DAUDEI.AIHKTRliODORB D8 DA~1VILLE PHILOR~ftR DO1RR CftARLRS D~xÉHICAULTé»OUARD FODHN1ER – TfiÉOPHILB OAUT1BU – JULES JA1IH7ULCB LRVALLOIS ~l LOU18 AIOLANHANATOLE DE 110SÏA1OI.OM – VALERY VBBNIERLÉOa Dn SVAILLS', ETC.INTRODUCTION PAR M. SAINTE-BEUVE .tt't.tt.tm.t,.1.PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE M. EUflÈHB CRÉPBTTOME QUATRIEMEQUATRIÈME PÉEIODK LS9 COMTBMPORA >NSPARISLIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET CioBDULETABD S AINT-GERMA1K, 771863POËTES FRANÇAISoDIX-NEUVIÈME SIÈCLEM. A. DE LAMARTINEHÉ EK 179»M. de Lamartine lui-même, en son magnifique langage, et commes'il eût pressenti que pour parler d'un tel poëte il fallait un poëte, araconté les premières pages de son enfance et de sa jeunesse. Il vintan monde aux heures les plus sombres de notre histoire, en bonneet sainte famille, sous un. ciel clément, dans un paysage enchanté.Son grand-père était un bon gentilhomme, un patriarche de la charrue et de l'épés il avait gagné la croix de Saint-Louis et les épaulettesde capitaine de cavalerie à la bataille de Fontenoy, sous les yeux duroi de France et du maréchal de Saxe. Alphonse de Lamartine étaitfils du dernier-né de cette nombreuse famille, le chevalier de Lamartine,une âme active et tendre. Il aimait le roi, il avait un grand penchantpour la liberté nouvelle. 11 défendit son maître attaqué par les sauvage^de la rue, il fut prisonnierde la Terreur; le 18 thermidor le sauva. Échappés à ces massacres, pleins de force et d'espérance, ils rentrèrent, sa femme et lui, sa noble femme, en leur humble maison deMïlly, et pauvres mais paisibles, loin du monde et de ses tempêtes,ils ne songèrent plus qu'à élever cette famille, dans laquelle était né unLESpoète, un aimable enfant, qui déjà s'emparait, de toute sou îUne, desémotion^, du paysage et (les actions de grùccs d'alentom*.A cette heure encore, aptes tant de 'évolutions du despotisme et de]a Hbort6, dit ciel à l'abîme, interrogez M. de Lamartine, il vous dirales moindres détails do ses premières années le jardin, ïa maison, laplaine et lo mont, les vieux arbres, les trois sapins nouvellement planlés, les \oisins, les bonnes gens, l'éducation charmante, la prière auxgenoux du sa mère; il priait pour les pauvres, pour les malades, pourles affliges, ses voisins.Sa mère était une providence; il la suivait dans sa bienfaisance, etc'était lui qui portait ses aumôn/cs. Cette aimable femme oLait unesainte, «vec toutes les tendresses d'une mère. Elle ne rêvait pas, Dieule sait, pour son dis, les périlleux honneurs du la poésie uL de tant degrandeuis voisines des étoiles; elle voulait en l'aire absolument unhomme honorable et distingué.A. ô'ix ans, le jeune Alphonse de Lamartine était un paysan; il allait par monts et par vaui aeec les enfantsde sou âge; il supportait, comme un soldat romain, la faim, le froid,la fa tigue ilse tirait aillamment de tous les périls le che1»alà dompter, l'obstacle à franchir; et, quand il fallut quitter la vie agreste et letoit rustique pour les études silencieuses du collège, ahfquelle misère! Hélas! que de peines! 0 mon Dieu' comme il regrettait le libreespace, et le vignoble, et les rustiques chansons!De ces temps d'épreuves, notre poëte a retrouvé, dans les papiersconsencs par sa mère, une composition d'écolier, mais d'un écolier degoinc. On leur avait demandé une déclamation sur la ue champêtre,et de cette déclamation l'aimable enfant avait fait une façon d'égloguecfhalaut la suave odeur du sainfoin et do l'omelette au cerfeuil. C'estune page exquise. On y voit pointer dejà cette grâce et ce sentimentnaturel des belles choses qu'il possède au degré suprême, et qui nel'ont jamais abandonné, mime aux sombres, aux heures dedoute et d'abandon, quand co grand homme- en est réduit, pour vivre,h travailler la nuit, à travailler le jour; et sans cesse et sans fin, sanstrêve, en vrai martyr de la chose écrite.En vain la fatigue arrive, et le sommeil. il faut écrite!1 En vain lapensée errante à l'abandon demande un relâche. il faut écrire Envalerêve et l'idéal son frère implorent un répit d'une heureil faut écrire Eh biendans ces profondes lassitudes, au milieu de cedésordre, inévitablement le poè'te est réveillé par une sympathie, unepitié, un souvenir des bonheur» d'autrefois. II se croyait au boutdu sentier. soudain voici que l'espacu est ouvert, et, semblable à cephilosophe inspiré, sur le cap du Sunium, il voit flotter les inspiraLions, Ics croyances, les idées et les îles à la clarté des étoiles, au flotIlottant de cette mer que l'antiquité tout entière a traversée en son pluscharmant et splendide appareil.Admiration'voilà le vrai nom de Lamartine; Èltmnemmti c'est sonnom de guerre. Il al'aile et le chant du cygne on le croit sur la terre,il plane au-dessus des nues. Entant, pourvu qu'il restât dans l'espace et sous la vaste clarté, il entendait les naissantes harmonies de latft'ro et du ciel il devinait, tout ce qui ne lui était pas enseigne; ilcomprenait toute chose, et, vagabond sur ces bi'mères qu'ilcourbait àpeine de son pied léger, on le pouvait comparer à cet antre inspiréqui prêchait, à dix ans,le sermon sur la monkigne. Or comme les auditeurs s'étaient fait attendre jusqu'à l'heure de minuit, un des beauxesprits de l'hôtel de Rambouillet, Voiture, avec beaucoup d'à-propos,parlant du jeune Bossuet, disait qu'il n'avait jamais -entendu prêcher nisi tôt, ni si tard.Dès que l'adolescence eut fait place aux premières années de la jeunesse, en cet intervalle inefiableou l'écolier n'est plus, où le jeune hommeest à peine, Alphonse de Lamartine entendit retentir dans ses ravissemonts les voix qui chantent, les passions qui pleurent douleurs ineffables, bonheurs sans motifs, cantiques! A seize ans déjà, il songeait àses futures amours. Je n'aimais pas encore j'aimais à aitnnrc'est uneparole exquise d'Augustin jeune homme, à Nombre austère et clémentede sa mère, qui fut plus tard sainte Monique. Il n'y arien de plusrapide et de plus doux que ce moment de la vie humaine, entre l'innocence et la passion. De ces heures bénies entre toutes les heures d'icibas, notre poëte se souvient, comme on se souvient d'un songe, toutfrais sorti de la porte d'ivoire. Il a tout gardé de ces premiers jours,même le remords d'un grand crime.Un jour d'automne [il avait trouvé chez son père un vieux fusil dechasse),ilfit feu sur un chevreuil! Mais quelle émotion quand il vittomber cette bète innocente, et quand il assiste à cette agonie, auxderniers regards de ces beaux yeux pleins de larmes, qui semblaient luidire«Ami, que t'ai-je fait? J'étais tout à l'heure encore, autant quetoi, l'ami de la plaine et l'enfant du vallon; nous habitions la mémo forêt, nous nous abreuvions aux mêmes sources et nous foulions le mêmecytise en fleur, et voici que je meurs sous ta main qui devait me nourrir!»Depuis ce premier remords, le jeune homme, épouvanté de sonnif'unro, a renoncé à ce plaisir abominable; il a laisse vivre en paixJean-lapin dans son trou, la perdrix dans la luzerne, le faisan surl'arbre, et le chevreuil dans les bois. Sa bienveillance est devenue unecharité véritable, et désormais les oiseaux dans leurs nids lui ontchanté la bienvenue «II est de la maisonl»C'est bien fait. Lo poëte est le protecteur de la chose ailée et vivante 11 exècre, en son cœur, tous les crimes de la force. II veut êtreaimé de tout ce qui respire! Ah!loin de ses mains ce qui tue et coqui blesse! Il poursuit dans les champs le rèvo; il chasse à l'idée; ilrecueille en passant les bruitsdivins de son poëmo, et tantôt, de sonexcursion lointaine, il rapporte en son logis une chanson, tantôt uneélégie ou quelque drame, ou tout au moins le contentement d'un belesprit qni sur rien ne pose, et d'une imagination nonchalante. ïl n'arien trouvé, il n'a rien fait; il rentre cn sa maison, content d'un brind'aubépine et d'un vers inachevé:Je trouve, au coin d'un bois, la rime qui me fuit,disait Despréaux. Un autre esprit racontait qu'ilemportait à la chasse,avec ses filets, ses tablettes a Ainsi, disait-il, je remplis à la fois mestablettes et mes filets.»II se vantait, il ne remplissait que ses tablettes,et la caille, en chantant, passait à tire-d'aile à travers les mailles deson filet1.<Nous insistons sur ces premiers beaux: jours tCisolement; d'enthousiasme et de retraite. En ces heures clémentes, il prépare avec tant d'innocence et de candeur ses premières invocations Au GénieAAFoi!A la Prière!A fAutarnne( Au Lac! Aas T âllorr! De toutes ces harmoniesdu matin et du soir sera formé son premier livre. Aht l'heureuse etpoétique enfance, et comme elle est semblable, en certains côtés, à toutJe reste de sa vie. Il n'ajamais entièrement secoué les rêves do l'adolescence amoureux, il est amoureux comme un enfant. II se tait, iladmire, il contemplol Il aima Graziclia comme on aime un fantôme;il l'aima de l'amour de René, il l'aima comme on aime, à vingt ans,l'Italie et le poëme enchanté du Tasse- Il a trop bien chanté l'amourpour avoir jamais oublié les respects qui lui sont dus. C'est mieuxqu'un amoureux, c'est un poète. On ne l'a jamais vu courir aux souillures, aller aux desordres, et donner l'exemple sterile de certainsrii:io lu Je -me.scandales et de certaines hontes par lesquels a passé plus d'un grandtalent de notre époque, et, chaste, il a vécu chastement! Musa ales! lamuse est cot oiseau qui chante, aux premiers jours du mois de mai,quand la nuit tombe, et qui confie aux broussailles les petits cachesdans son nid.Cependant, comme il appartenait à une race de soldats royalistes, ilprit le mousquet à l'heure où le roi Louis XVIII composait sa maisonmilitaire. Il fut un des gardes du corps du roi, et je ne sais pas domonarque ici-bas qui ait été veillé par un garde parentDormez, sire! A votre porte arrive pour veiller sur votre sommeillui cortège de passions, de poëmcs, de parfums, de tendresses, de beautés dormez, sire, il n'y a pas, cette nuit du moins, d'ambition survntre seuil respecté! Un jeune homme est là qui veille pour vous.Sitôt que ce jeune homme aura monté sa garde et quitté le mousquet,il va donner à votre règne une auréole, à votre siècle une couronne,une louange éternelle à votre nom.Mais ce roi bel esprit n'était pas fait pour comprendre et protégertant de poésie. Il s'était cndormi'sur les poésies fugitives de Voltaire,il s'était réveillé sur les vers de l'abbé Delille, cet abbé Delille qui sevantait d'avoir écrit quatre aurores, une demi-douzaine de tempêteset trois printemps! 11 aimait, le roi Louis XVIII, ces tours de force ilne reconnaissait que les anciens, et son plus rare effort, ce fut de lire,un des premiers, les chansons d'un nouveau poëte appelé Béranger. IIn'alla jamais plus loin, Louisle Désiré, que la chanson du Roi d'Yvetot,et la chanson de LisetteQuoi Lisette, est-ce vous,Vous en grande toilette,Vous avec des bijoux,Vous avec une aigrette?Encore, s'il aimait la chanson de Lisette, était-ce en souvenir des vouset des tu de son ami Voltaire!Ajoutez à ce bagage assez peu poétiquel'ode à Glycère, à Néobule, à Lydie, et la première épitre du deuxièmelivre des Épîtres d'Horace, avec les Voyages d'Ânlênor, vous aurez toutesles admirations littéraires du roi sceptique. Il ne s'est pas douté quele fils du chevalier de Lamartine serait, un jour, l'ornement de sonsiècle, et si, par le silence ami d'une nuit d'été, pcramka silentia lunœ,son jeune garde du corps eût déclamé, l'arme au bras O lac! rochers muets! le roi lui eût commandé de so tairel. Il y a des gensbien nés, bien disant, qui se plaindront que le rossignol ait gueulétoute la nuit.Dans ces heures si charmantes de la première jeunesse, une heurerrive apportant l'ennui. ce sévère et poétique ennui, plein do chefsd'oeuvre «Un vide immense. et si profond, qu'il eût englouti tout uninonde»En ce désoeuvrement, il écrivit ses premières Méditations;même il osa les lire à son père, et le père, écoutantle Vallon, fut prisd'une émotion ineffable. II ne savait rien de cette poésie; au contraire,elle dérangeait toutes ses habitudes et les admirations de son esprit.•L'esprit fut vaincu par <m je ne sais quoi de tendre et d'exquis, sinouveau dans la forme, et racontant des émotions inconnues. Tel futce premier triomphe. Alphonse de Lamartine avait fait verser à sonpère les plus douces larmes que le bon capitaine eût jamais répanduesnnsecret instinct commençait à révéler au poêle, à son père, à sa mère,à ses sœurs, à son oncle enfin, que tout cet ennui sans motif, ces tristesses inavouées, c'était bel et bien de la poésie, et plus le printempsétait splendide, avril heureux, mai chantant, juin et juillet pleinsd'espérance et de parfums, plus l'onde était claire et la source enivrante, et plus grand était ce ferment de poésieAinsi l'esprit soufflait dans cette âme enivrée.«Arrêtons-nous sur la colline»Hélas1 vaine espérance! Est-cequ'on s'arrête? Assez de rêves, enfant, il faut vivrel il faut agir! ilfaut. une profession!Voilà le mot qui réveille et désenchante Acescauses, il revint à Paris. L'heure était solennelle tout finissait, toutcommençait. André Chénier, mort sur l'échafaud, attendait encore lesdisciples de son génie, et madame de Staël cherchait des auditeursdignes d'elle. «Ace foyer se réchauffait toute l'Europe!»On y voyait accourir ces nouveaux venus que le xixe siècle areconnus, docile et charmé, pour ses instituteurs et pour ses maîtres:ïtf. de Baranto et Ai. Villemain, M. Guizot et M. de Saint-Aulaire! Al'écart, plein de verve et d'audace, un jeune homme, appelé M. Thiers,commençait à débrouiller, de sa main virile, l'écheveausanglant de laRévolution française. Aux sommets do cette société refaite à Paris, onentendait la risée accorte et stridente de ce vieux singe appelé M. deïalleyrand; on l'écoutait comme un oracle en uniforme, et qui radote.En revanche, on entourait de respects mérités M. Lainé, M. Mole,M. Pasquior, le chancelier d'aujourd'hui, tout rempli de l'honneuret de l'inspiration parlementaires. A l'ombre insolente et superbe dpM. Laffitte, un des rois do ce temps-là, grandissait Bérangcr, lo fils dela Fée et du Tailleur; do sa mère, il tenait la baguette enchantée, et deson grand-père, il tenait la prudence et le bon sens. La baguette etl'aiguille en sautoir auraient composé des armoiries très-convenablesà ce fidèle ami de Lamartine, à ce dernier protecteur de Chateaubriand. A soixante ans, Chateaubriand, caché dans un bosquet de restaurateur, chantait en duo, avec sa maîtresse dernière (ô dernier miraclede l'amourl ) il chantait le Dieu des Bonnes Gens.Comme ici nous écrivons dans un livre à l'usage dos studieux quiveulent savoir les origines, ceci étant moins une histoire qu'une rhétorique, il ne sera pas inutile de vous dire où donc en était (a poésie,avant qu'André Chénier et M. de Lamartine, son héritier le plus direct,un de ces héritiers envahisseurs et conquérants, eussent ouvert lesgrands sentiers de l'art moderne. Ahquand Lamartine est arrivé cheznous, comme il était attendu! comme il fallait nécessairement qu'ilarrivât, pour imposer silence aux anciens oracles!«Pan est mort,»disait la voix nouvelle. Alphonse do Lamartine a fait taire au loin lesvieux poe'tes qui râlaient. Certes le lecteur le moins prévenu croiraitdifficilement, si les pièces du procès n'étaient point sous ses yeux,quel était cet Apollon du tour de force, auquel obéissaient les poëtesde la dernière fin du monde. «Une longue suite de vers pompeux quisemblent fort élevés et pleins de beaux sentiments;-de ces chants quele peuple écoute, la bouche béante 1 et moins il les comprend, plus illes trouve à son gré. A peine on lui laisse lo temps de vaincre et d'applaudir.Voilà le spectacle, et voilà les grandes merveilles des faiseurs de vers, après Voltaire, avant Lamartine!Un rare et charmant esprit d'autrefois, Fontenelle (un railleur)voulant donner une idée approchante de la poésie et des poètes de «otemps, écrivait ceci très-sérieusementk L'empire de poésie est un grand empire, et bien peuple. Il estadivisé en haute et basse poésie, à la façon de la plupart de nos pro-«vinces. C'est ainsi que l'on dit: la haute et basse Normandie, et le haut«et bas Languedoc.«La haute poésie est habitée maintenant par des régnicoles graves,«mélancoliques refrognés – ils parlentun langage qui est à l'égard des«autres provinces de la poésio ce qu'est le bas-breton pour le reste de«la France. Tous les arbres de la haute poésie portent leur tête jusque«dans les nues. Les chevaux y valent mieux que ceux qu'on nous amèneade Barbarie, puisqu'ils vont plus vite que les vents; et, pour peu que«les femmes y soient belles, il n'y aplus de comparaison entre elles etalo soleil. Cette grande ville que la carte vous représentean delà des«hautes montagnes que vous voyez, c'est la capitale de cette province«elle s'appelle le Vokme épique. Elle est bàtïe sur une terre sablonneuseset ingrate, qu'on ne so donne presque pas la peine do cultiver. La«ville est d'une étendue ennuyeuse.«On y trouve à la sortie un tas de gens qui s'enlro-tucnt.ait lieu que«quand on passe par le roman, qui est le faubourg du poème épique,«on ne va jamais jusqu'au bout sans rencontrer des gens dans la joie,«qui se préparent à se marier.»Nous n'en finirions pas si nous voulions copier toute cette métaphore, Un autro imenleur^ un «poêle»de la môme époque, ajanl ànous montrer les passions de la poésie, avait imaginé d'amonceler dansune seule page toutes les imagespoétiques. Les charmes et les jeux,pour éviter les sanglots, vont frapper à la porte du royaume d'imagination; soudain lu porte est ouverte, et. mais, s'il vous plaît, laissons parler Yencfwtitcur.«Qui pourrait décrire ce palais enchanté? La flatterie, qui se tients sur le seuil do la porte,attire les jeunes étrangers; la vanité leur«fait un riant accueil; la confiance encourage les plus timides; laa richesse, vêtue d'un habit de pourpre, étale à leurs veut tous ses tré-«sors; la promesse engageante le prend par la main; et la gaieté, aua visage riant, les accompagne.Les soupirs y sont des haleines de feu«regard est coquet; le sourire, agaçant les jeux courent embrasser«les plaisirs; les charmes se jettent dans les bras des amusements; lajoie au loin chasse les soucis incommodes.«L'amoureuse pensée, le front baissé, est tout entière à l'objet qui«l'occupe; la prière, à genoux, demande une rclAche à la douleur, et«paix, à la guerre. Le geste, messager du désir, se fait entendre;abaiser présente ses lèvres, la langueur se repose à chaque pas; le«sommeil la suit, avec un front appesanti. et se soutenant à peine.«La troupe des songes voltige autour de lui, les uns parés de fleurs,«les autres couverts de cyprès le mystère, est enveloppé d'un voile«impénétrable. On ne peut l'apercevoir que dans l'ombre, ou dans«l'épaisseur des forêts.«Chaque jour il s'enrichit des pertes de l'indiscrétion. La coPaylai-«sanec prévient ses goûts les soins obligeants composent son cortège;«la jeunesse fait des couronnes de fis et tresse avec des roseslesfiboucles de ses cheveux. La beauté, les grâces, les agréments et lesa charmes se tiennent par la main;l'aimable folio danse au milieur espérant» flatteuse et perfide les suit, avec le désir plein d'agita-«lion. L'occasion ne fait que se montrer et disparaître elle a peur“ ([U'on ne la saisisse au toupet.aL'audace tremble au premier larcin qu'elle fait. La licence porteses mains téméraires sur tout ce qui se présente l'adroite trom-«lm-ieet l'ingénieux mensonge, tous deux masqués, se promènenti. ensemble. La fraude couvre de fleurs les serpents de son horrible«chevelure; une voix douce, un sourire agréable, cachent le venins aveugles et les sourds qui nient à la fois la poésie et le soleil.Sed vatem egreghim, cul non ait publicn vena,Qui nihil expositum soleat deducere, nec quiCommuniferkt carmen triviale monela!Hune qualem nequeo monstrare et seiitio tantumAnxietute carens anitnus faut; oimiis acertûImpatiens, cupidus silraiiun,aptusque bibeiidiaFontibus Aouidum.«Laissez-moi vous le montrer tel que je voudrais le peindre, et toi«que je le vois, le grand poëte. Il dédaigne les sentiers frayés; il nu-«rait honte de s'abreuveràla source commune; son vers, ce n'est pas«cette vulgaire monnaie exposée à toute empreinte banale; âme libre«d'envie, exempte d'amertume,elle aime les retraitessacrées, elle aime«le doux loisir; elle s'abreuve aux flots de vos fontaines, chastes«nymphes d'AonieI»Ceux qui vous diront avec un petit air de contentement qui va sibien'aux médiocrités «Ne parlons pas de poésie. elle est condamnée Avez-vous donc oublié que Platon lui-môme a chassé lespoëtes de sa République?.»A ceux-là, répondez dans ce mûmo livrede Platon, intitulé Minos, Socrate ayant fait l'éloge du roi-juge Minos, l'ami qui sert d'interlocuteur à Socrate s'exprime en ces motsfi D'où vient donc, Socrate, cette tradition, généralement répandue,a que Minos était un homme farouche et cruel?«SOCRATE. Cela vient, mon cher ami, de ce que, si tu es<r sage, vous prendrez garde, toi et tous ceux qui ont soin de leur«gloire, d'avoir un poëte pour ennemi. Les poëtes ont une grandeinfluence sur l'opinion, quand ils distribuent aux hommes le blâme«ou l'éloge, et Minos a commis une faute grave en faisant la guerre«à une ville comme la nôtre, remplie de gens habiles dans tous les«arts, et surtout abondante en poëtes. Minos a donc fait une faute enas'attirant notre haine, et voilà, pour te répondre, d'où lui vient saa mauvaise réputation.»Honores les pottes! c'est le cri do toutes les reconnaissances et detoutes les sagesses. Honorez les poëtes, et gardez-vous de leur opposerles petits miracles de chaque jour. Avant de refaire une Iliade, l'hommeattellera le soleil à son char. La boussole et l'électricité ont grandi dansl'opinion publique on ne dépassera pas le. qu'il mourut.' du vieilHorace. A qui les veut, abandonnons les actions du cuemin de fer.adorons les élégies de Lamartine, les fables de La Fontaine et lesvierges de Raphaël. Soutenez, de votre argent, l'industrie et ses prodiges! Livre/, le monde aux parias do l'enclume et du marteau.j'yconseosl Vantez-nous les miracles modernes, nous sommes prêts à lesreconnaitre, et non pas à les adorer. C'est un fait l'espace estvaincu, le temps est dépassé, plus d'Océan Aquoi bon cependant cesespaces supprimés, s'ils consistent à réunir cet idiot, qui est à Paris,à cet autre idiot qui est à Saint-Pétersbourg?La belle avance, ils seseraient bien réunis assez vite1 Et votre télégraphe électrique, à quoibon, s'ilne sert qu'à donner plus vite à Londres la valeur de l'argentà Berlin? Le cours de la rente, on le savait le lendemain.Parlez-moi de la divine Enéide, ou des Femme savantes, voilà dovraies merveilles contre lesquelles rien ne saurait prévaloir.Insensés!vous mettez les corps en présence. et les âmes? Vousmettez aux prises des marchands contre des marchands. et les penseurs? Kappelcz-voiis donc les grandes époques 4830, par exemple,lorsqu'ilyavait, à travers l'Europe, une sympathie électrique; alorschaque pensée allait, sans machine et sans railway, à sa pensée, etchaque idée à son idée, chaque passion à sa passion. De ces feux et deces flammes cachés dans nos coeurs, de ces passions, de ces libertés, leciel était le complice, et la terre entière était la complaisante.Avait-onbesoin, pour s'entendre, du feu de vos locomotives et des manivellesde vos télégraphes? La pensée universelle allait, triomphante, à traversIfio tressaillements de l'esprit. Si quelque chose aujourd'hui tressailleencore, c'est la matière. 0 tristes fils de fer que recouvre une masseinerte de gulla percha; messagers occultes de l'abîme et de l'argent quine portez que marchandises, voleurs à arrêter, fugitifs à saisir, je nesaurais vous comparer au chef-d' oeuvre éternellInventeurs, agitez vos télégraphes, frottez vos machines à électriser,l'unie en aura-t-elle plus de chaleur, plus de vie? irons-nous plus vite<i la vraie beauté, et trouverons-nous, dans le mouvement de cesrouages, cette agitation mêlée de grâce et de plaisir qui agite les bellesàmca à entendre une parole d'amour?Aux pieds de la beauté sentir frémir sa lyre;Voir, d'accord en accord, l'harmonieux délireCouler avecle son et passer dans'son sein;Faire pleuvoir les pleurs de ces jeux qu'on adore,Comme au souffle des ^cnts les larmes de l'aurorePleuveut d'un calice trop plein!Nous étions encore étudiants. (0 les tètes bouclées, et les frontsrétrécis par la foison do cheveux noirs!) Nous vivions on pleine espérance, en plein orguoil matinal. C'était sous le consulat de Plancus;Virgile avait vingt-cinq ans, Horace en avait dix-huit; Tibulle étaitloin du suicide, et Varius ne songeait guère qu'il entrerait aux conseilsde César. Vivent à jamais (c'était le cri de nos guerres) l'espace et lesoleil, la jeunesse et l'amour, le drame et les chansons!Tout d'un coup, par un clair matind'avril, entre Ytliatte et V Enéide,à louangeôô bonheurnous trouvons un petit livre imprimé sur unpapier vulgaire. On l'ouvre; à peine on jette, à ces poëuics signésd'un nom inconnu le coup d'œil que l'on accorde, en passant, auxpoésies fugitives. Quoi donc1 quelle est, à nos yeux éblouis, cetteaimable lumière? A quels échos, à quels rêves, à quel génie, à quellesextases sommes-nous conviés par le nouveau poëte? A peine ouvert,son livre asoudaineffacé tous les autres. Ses amours ont effacé tous lesamours.Cette élégie intime où la tristesse et le charme ont laisse leur pinstouchante empreinte, on ne saurait la comparer à mille autre, etles maîtres de ce temps-là s'arrêtent dans leurs propres sentiers. M. deChateaubriand lui-même, un révolutionnaire, un maUre indiquai lesvoies nouvelles, cherche à se reconnaître à ces accentstout nouveaux.Dans son néant, lord Byron se trouble! Épouvanté de cette lumière,un humble poëte, appelé Casimir Delavigne, est là-bas qui demandegrâce et pitiéCependant, un jeune aiglon vient de naître il auranom Victor Hugo ) rien ne l'étonné de ces miracles; il est le seul quiregarde, et d'un œil fixe, les grands rayons des Méditations poétiques.«Bonise dit-il, un poëte est dans mon éc'io!» Et le voilà qui répondilpar les Odes et Ballades à ces divins concerts:iOiseau chantant parmi les hommes,Ah! reviens àde. bois;Il n'est qu'un désert où nous sommesDes échos dignes de ta voix!Viensrespirer .~pi~~ quil'auroreL'air embaumé qui semble éelore &IoreDes Etmêlant baiserstondesâme flurs encor et dupure jour,Et mêlant ton âme eilcor pureAvec le ciel et la nature,Rêver et chantertour;i tour.Ainsi précédés, commandés, inspirés, nous sommes partis, toutestoiles dehors, pour les nouveaux domaines, et Dieu sait, au départ, laraillerie et le mépris que l'on ftisait du vieux continent Évidemmentnous allions découvrir l'Orient et Ics Floridcs! Nous remontions anprincipe de toutes les mers, à la source de tous les fleuves.«Avant la mer, avant la terre, avant ce grand tout que recouvrele ciel, il y avait. le chaos!»Et nous aussi nous allions recommencer les Métamorphoses Mais je vous laisse à penser l'inquiétudeet k terreur des vieux écrivains que nous allions mettre à la réforme,et leur épouvante et leur misère, lorsqu'ils virent qu'en effet Lamartine, à peine apparu, était maître de la haute merIIyen eut qui sujetèrent par les fenêtres pour se rajeunir! D'autres, voyant danserAlnhœsibée, eurent l'idée assez grotesque de danser comme lui; quelques-uns tentèrent de rcsister au courant. ils furent noyés! Les plusgrincheux écrivirent au roi de France. ils furent hués! Évidemment,cotte fois encore, Médée et la Fortune étaient pour les Argonautesà la recherche de la toison d'or.Voilà comment le vrai poëte arrive en plein rayon, à ln façon del'aurore, épandant ses divines clartés dans un ciel plein de nuages.Qu'un poëte égal à celui-là ait apparu sous le ciel français, je ne lecrois guère. En les comptant tous, il est le plus grand. Ces télés parDieu touchées sont dominées, et de très-haut, par ce front radieux, parcette pensée inépuisable, écho de toutes les .passions, retentissementde toutes les douleurs. A son aspect, vous vous rappelez involontairement pourquoi Platon nous répète à tant de reprises, dans ses Dialogues «Qu'un beau corps est le véritable logis d'une belle âme,» etplus l'âme est belle, et plus elle exige un abri qui soit digne de sesbeautés. Mais à quoi bon vous raconter ces grandes choses que voussavez mieux que moi?sivous êtes plus jeune, il vous suffira de voussouvenirRien de plus charmant que cet homme à suivre en ses douces clartés.Rappelons-nous, amis, nous autres, les premiers témoins de cesgrandes surprises, de ces merveilleux étonnements, rappelons-nousses chères tendresses, ses divines passions, ses aveux poétiques uneulyUV, une élégie, une espérance, une joie intime à réaliser des rêvessi longtemps oubliés; ces mépris pour l'école de l'abbé Dclille et d'Esménard, ces francs retours à la terre brune, au calme soleil, à l'eauiiitche, au velouté des prairies, à l'or des moissons! Dans ces ver» oùtout chante avec nu art naLurel, un génie enchanteur, nous retrouvionsla clarté de l'étoile et la douce senteur des bois pleins de soleil etd'ombre, une tristesse, une gaieté, une langue.j'ai presque dit unpatois, le patois de Tlicoerito et de Virgile. 0 chansons amoureuses doCyelopo aux sommets de l'Etna ôpoëmes de DaphnisDaphnis foulant aux pieds le nuage et l'étoile!Sub pedibttsque vïdit mtbes et aidera DaphnistEt de cet homme aussi, de cet inspiré d'en haut, nous disons volontiers ce que disait Quintilien, en parlant du plus grand des petiteslyriques, Pindare«Il est facilement le premier des lyriques par l'inspiration par la«parole, et tant de sentences, tant d'images, de grandes paroles, séavères ou charmantes, un torrent d'éloquence.inimitablo en un motac'est Horace qui l'a dit.»Toutes les inspirations, toutes les ardeurs et le besoin de tout savoirétaient contenus dans cette âme en peine de l'idéal. Il fut un diplomate;il fut un politique; il fut un voyageur; il eût fait, mais c'eût été dommage, un grand capitaine. Il a montré, dans toutes les causes désespérées, la cause des peuples vaincus, des libertés brisées, des grandeursanéanties, des révolutions devenuesle jouet destempêtes, qu'il était unorateur tout-puissant par la vie et l'accent d'une parole active, intelligente, audacieuse. Un jouril voulut visiter l'Orient, et tout de suite ilretrouva, telle qu'il l'avait entrevue en ses grands rêves, sa secondepatrie, et tout de suite il fut chez lui, dans ce vieux monde oriental,co premier-né du soleil. L'humanité en est sortie, elle y retourne. Etcomme il araconté chaque heure de ce voyage illustre, a midi sousl'ombre hospitalière des palmiers ou sur les ruines d'un monument détruit par les siècles, le soir sous la tente battue des vents, à la tueurd'une torche de résine; un jour dans la cellule d'un couvent maronitedu Liban, un autre jour au roulis d'une barque arabe ou sur les bordsd'un brick matelots qui jurent; hennissement dos chevauxIl voit, il devine, il comprend, il sait toute chose; il juge, et de trèshaut, le passé et l'avenir de ces peuples qui attendent. Il a des pressentiments certains; il adeviné plus d'une révolution que pas un ne soupçonnait encore. Hélas! rappelez-,vouslejour où su main, sans reprochel» Xovein lyricormn longe Piiidarns prîticcps spiritus magniiieentiasententiK, figum, beiitîssinia rerum verbommqne copia, velut quodam eloquciitiue flutuiue jn'opicr quse Horatiu-s eum meiito credidit nemiui imitahiteiu.»(QrciNTiLitx, x, 6.)et sans peur, voulut toucher à t'histoire. Avec quelle énergie et quelleimprudence héroïque il asondé ces abîmes, il a pansé ces plaies, il araconté cotte fin du mondo, au milieu des ruines sanglantes! En cescruels sentiers rien ne l'arrête, et pas même la contemplation des plusillustres victimes et des plus saintes vertus.C'est que l'historien est encore un poëte; il so console avec l'image,avec le rêve, avec les cieux entr'ourerts pour les martyrs. Du sommetdes échafauds, il voit arriver lentement, au milieu de la foule haletante,et priant Dieu, ces expiations des royautés vermoulues la reine et leroi, et madame Elisabeth, et cette antique société fondée sur tant docourage, qui prennent leur vol pour un monde meilleur.«Fils et sujets de saint Louis, de Henri IV et de Louis le Grand,montez au ciel!» De ces douleurs, de ces agonies et de ces crimes,il n'avu, comme un poêle qu'ilest, que le côté dramatique. Avec ceslarmes, avec ces courages et ces piétés, il afait mieux qu'une histoire il il a fait une tragédie.A la façon dont il parle des martyrs d'hier, on dirait qu'il parledes martyrs d'autrefois, et qu'il les arencontrés, non pas trainésvivants sur la place de la Révolution, mais en poussière, en débris, etglorifiés par l'Évangile, victorieux des catacombes.Rêveur, poëtel et pourtant quand il revient sur la terre, et qu'ils'occupe enfin des mille détails d'ici-bas, loin du ciel et de la nue, iln'est pas un faiseur des descriptions, je dis le plus exact et le plus minutieux il n'est pas de réaliste (ô l'affreux nom que je dis là!) quipuisse lutter a\ec M. de Lamartine en exactitude, en vérité, disonsmieux, en sympathie avec tout ce qui respirea Nul ne sait, à moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur«ou solitaire comme moi, combien il y a d'amitié entre les animaux eta leur maître. Ce monde est un océan de sympathies dont nous nea buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en absorber des tor-«rents. Depuis le cheval et le chien, jusqu'à l'oiseau, de l'oiseau à«l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis.«Toutes Ces amitiés, je les aime, et de la loge du dogue à rétable«du chevrier, de l'étable au mur du jardin où je m'assis au soleil,«connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des raia nettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et«des lézards,ces curieux aux fenêtres qui sortent la tète de toutes«les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit quic mal y penseje suis comme le vicaire de Goldsmith,j'aime à aimer.»Voilà pour cette tendresse ineffable et maintenant, dites-nous si vousavez jamais rencontré, même dans mi roman de M. de Balzac, unedescription comparable à celle-ciUne cour le précède, enclose d'une haieQue ferme sans serrure «ne porte de elaie.Des poules des pigeons deux chèvres et mon chienPtirtiutf d'un seuil (hm cït t qm n'y garde vieilQui jamais ne repousse,quijamais n1atooic,Mais qui flaire le pauvre et l'accueille avec joie;Des passereaux montant et descendant du toit;L'hirondelle rasant l'auge où le cygneboit:Tous ces hôtes, amis du seuil qui les rassembleFamille de l'ermite y sont en paix ensembleLes mis couchés à l'ombreen un coin du gasoil,D'autres se centre un mur au rayon;Ceux-ci lédiaut le sel le long1 de la muraille,Et ceus-îîfc becquetant ailleurs l'herbe ou la paille;Trois ruches au midi sous leurs tuiles, et puisDans l'angle, sous un arbre, au nord, un large puit»Dont la chaîne rouilléeplilu margelleEt qu'une vigne étreint de sa verte dentelleVoilà tout le tableau.C'est du Jocelyn. Ceci appartient à cette œuvre, exquise entre toutes,où vous trouverez l'homme tout entier. C'est bien lui, dans sa simplicité, dans son charme. Il n'a jamais obéi plus entièrementque dans cebeau livre à toutes les tendresses de son âme et de son cceur. Dansces Entretiens publiés chaque mois, qu'il écrit au jour le jour pourvivre, et qui renferment tant de merveilles, celui qui se montre à nousle plus souvent, ce n'est pas le voyageur, le poëto ou l'historien, ou lepolitique, c'est le brave homme, ami et parent de Jocelyn. Que de foisen ces chapitres épars, au milieu de tous ces tomes, nombreux commela feuille des arbres, sommes-nous arrêtés par des perspectives à luJocelynI Que de fois, malgré lui sans le savoir, sans le vouloir peutêtre, il revient à la maison de son pÈre> à la prairie, au petit jardin,à ces doux endroits où revenait parfois M. de Chateaubriand luimême, avec cette différence pourtant que M. le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur et ministre du roi, rentrait,seulement par la pensée, au château de Combourg, pendant que Lamartine, aussitôt qu'il est libre et sa tâche achevée, accourt de sa personne.ut plein d'ivresse, au hameau natal; et \oiontieràt cette terre nourri-cioio, il la baiserait du ses lèvres pleines de reconnaissance et d'adoration«Toutes les fois que j'arrive à Saint-Point, ou toutes les fois quej'en«pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire«à genoux un salut ou un adieuà ces chers hôtes de l'éternelle paix«sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle«mon front contre la pierre qui me sépare de leurs cendres; je m'en-«tretiens à voix basse avec elles, les priant de nous envelopper dans«nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon«de leur paix, dans nos ombres d'un rayon de leur vérité,«J'y suis resté longtemps aujourd'hui. et plus absorbé dans le passé«et dans 1^ enir. J'ai relu ma vie entière sur ce livre de pierre,ornement de trois sépulcres enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou en cendres;«joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ara dentés, égarements pardonnés de l'adolescence, ivresse des sens,«passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs,«bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, ef-«forts, peines, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, éléva-«tions, écroulements de l'âge mûr sur les grandes vagues de l'océandes révolutions. Ajoutez, hélasles refroidissements d'ardeur, les«déchirements de la destinée, les martyres de l'esprit, les pertes du«cœur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans les-«quels on s'était enraciné, les transplantations plus pénibles pour«l'homme que pour l'arbre injustices, ingratitudes, persécutions,«exils, lassitudes du corps avant celles de l'âme, et la mort, toujours«à moitié chemin de quelque chose.»Dans les Mémoires d'Outre -Tombe et dans les Confessions de JeanJacques Rousseau, il n'y a rien de comparable à ces extases, à ces ravissements, et c'est surtout quand cet homme énvu jusqu'aux fibres,jusqu'aux moelles, ainsi raconte au monde entier sen adoration pourle ciel natal, que nous comprenons qu'il se soit attaché de toutes sesforces à la cabane, à la vigne, au tombeau de ses pères. C'est là seulement qu'ilveut vivre, et là qu'il veut mourir. Sa vie entière est erranteencore dans ce pajsage enchanté «Si vous saviez les bruits, les«imagos, les tù\ es, les espérances, les chansons, les élégies, la jeunessea et l'idéal qui surgissaient, à chaque pas, de la montagne et du vallon,«des prés, des taisions, des ombrages, des hameauxenfouis sous les«noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma maison!Miracle et«résurrection Mon œil s'éblouissaitet s'humectait do reconnaissance«en reconnaissance, do chaque site et de chaque toit, de chaque arbre«et de chaque pli du sol, de chaque golfe de verdure, et de la clairière«illuminée aux rayons irisés du soleil couchant. Soudain, voici que«surgit, dans une ineffable mélodie, une grâce, un charme, une lu-«mière, un bonheur, un regret, une image. Ils jaillissaient de mes yeux«et de mon cœur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même.«En ces moments dignes de l'Elysée et des ombres heureuses, je«me rappelais père, mère, sœurs, enfance et jeunesse, amis de la mai-«son, contemporainsde mes jours de joie et de fête, arbres d'affection,«sourcesabrilées, animaux chéris, tout ce qui jadis avait peuplé, animé,«vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces de-«meures. Je secouais comme un fardeau d'épines les années interméadiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus loin encore l'idée«de m'en séparer pourjamais. J'avais douze ans, j'en avais vingt, j'en«avais trente. 0 doux regards de ma mère, voix de mon père, jeux de«mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie,«aboiement de mes chiens, hennissement de mes chevaux, expansion,«recueillement, toute mon âme enfermée en ces extases, matinées«d'avril, journées à l'ombre, et soirées d'automne au foyer! Premières«lectures, bégayement poétique, vagues mélodies, enchantements,a songes d'étél De nouveau tout s'éveillait, raisonnait, murmurait;«tout chantait en moi l'alleluia de Marguerite à l'église. Ahlmonaâmelun cantique d'illusionl'écho du bonheur envolél»Certes, nous honorons les Pages dela vingtième année, et Raphaël estpour nous un charmant livre; eh bien ces passages que nous savonspar cœur tiennent autant de Raphaël que de Jocelyn. Relisez cependant Saphael, si vous voulez connaître M. de Lamartine. Ici surtoutvous retrouverez les plus chers détails do cette enfance heureuse et decette jeunesse intelligente une famille honorée de soldats-laboureurs,des vieillards entourés de respect: une mère aussi jeune que ses enf.mts, un petit domaine, une humble maison, deux vaches maigres, unplafond forme de grosses poutres noircies par la fumée, un paysageagreste, et bientôt, quand nous aurons vingt ans et que viendral'amour, nous nous promènerons, avec elle, avec Elvirej dans la barqueerrante sur ces eaux limpides dont chaque flot est une élégie, unegrâce, un rêve, un battement de nos cœurs.Le Lac, le Lac de Lamartinel c'est tout dire. Un dessinateur duplus grand mérite afait naguère une suite de compositions superbes,avec le £ac de Lamartine. Un musicien do ce temps-ni, plein de talent,qui vient do mourir, laisse un nom impérissable pour avoir mis enmusiquele Lac de Lamartine. Qu'elle soit bénis à jamais l'Elviro idéaleOn lui doit les Méditations poétiques, c'est-à-dire une ineffable consolation, qui traversera les âges. Lui-même, au reste, M. de Lamartine, il arendu toute louange à cette Muse au doux sourire, auxblancs vêtementsJ'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbresDe ces monts où les bois sont durs comme les marbres,JDe grands chênes blessés, mais où les bûcherons,Vaincus, avaient laissé leur hache dans les trimes.Le dansson nœud la retenant de force,ïlt Et .trecouvrantle1. fer ferdedesa. sonb.l.t bourletoeé. d'écorce,JGrandissait élevant vers le ciel dans de son cœursa mort dontil vivait vainqueur!C'est ainsi que ce juste élevait dans son âmeComme une hache au cœur, ces souvenirs de femmeEt si vous me demandoz pourquoi donc je suis si hardi que d'écrireune façon d'oraison funèbre à propos de ce grand poëte, et de parlerdo lui comme s'ilétait mort. Rassurez-vous, nousn'avons rien aredouter du chagrin de M. do Lamartine, il ne lira pas ces pages écritesà sa louange, il ne saura pas qu'elles sont écrites. Il ignorait bien (l'ingrat!) qu'Alfred de Musset lui avait adressé une de ses plus bellesepitres, et ce ne fut qu'àla mort du poëte, à l'heure où l'auteur desMéditations poétiques voulut rendre hommage à l'auteur de Rolla, qu'ilapprit enfin cette louange et cette consolation suprême d'Alfred deMussetQui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,Ne sait par cœur ce chant, des amants adoréQu'un soir, au bord du lac, tu nous as soupiré?Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesseCes vers mystérieux où parle ta maîtresseEt qui n'a sangloté sur ces divins sanglota,Profonds comme le ciel et purs comme les flots?Hélas! ces longs regrets des amours mensongères,Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas, Ces sillons infinis de lueurs éphémères,Qui peut se dire un homme et ne les connaît pas?Savez-vous rien de plus touchant que ce bonjour suprême de latombe à la vie, de l'enfant à son père, du poê'tc à son Dieu? Savezvous un plus noble exemple de toutes les vertus des grands poètessimpîicitc, candeur, bonté; oubli des méchants; pitié pour ce qui souffre amour de la patrie, impérissable dévouement à ses libertés? Luiaussi, M. de Lamartine, il la façon d'un grand poëto, il définit le citoyenun libre esprit qui parle en foule liberté!0 père! inventeur de tant dograndes choses maître instituteur des vertus nationales!»Qui parle ainsi?Uri grand poète appelé LucrèceEt n:ms, par cesbelles paroles achevons cette louange incomplète et si bien méritéeAvant de mourir, le général La Fayette (encore un exemple de l'ingratitude.. et du deuil éternel de tout un pouple!),àses enfants quipleuraient«Ne me pleurez pas, leur dit-il, j'ai eu mon jour!» et, les bénissant, il s'endormit paisiblement dans sa gloire innocente, espérant lavio éternelle que les nations dispensent à ceux qui les ont protégées,qui les ont éclairées, qui les ont bien aimées.Lui aussi, M. de Lamartine, eut son jour; lui aussi, ce grand jour, sirare au fond de l'humaine destinée, il le fit servir à sa gloire éternelle.Il aura l'avenir pour sa louangeIlaa les siècles pour le bénir!«Amis, disait un poète romain, ayez soin de me grandir d'nnocoudée avant de consacrer ma statue aux autels d'Apollonl» Sans artifice, et tel qu'il est, M. de Lamartine, au temple des Bluses, sera facilement le premier des poëtes parmi les plus illustres, les plus nouveaux,les plus rares et les mieux: inspirés, à l'heure, entre toutes poétique etclémente, où le monde était libre, amoureux, fidèle et croyant.JULES Janin.Voici laliste des premières éditions des Œuvres poétiques deM. de LamartineMéditations poétiques Nicolle in-8, 18âO; Nouvelles Méditations poétiques Urbain Canel, 1 823, in-8 Harmonies poétiques, Gosselin 2 vol.in-8, 4830; Joccîyn, 2 vol. in-8, Gosselin, 1836; la Chute d'un Ange,2 vol.in-8etin-18, Gosselin, 1838; Recueillements poétiques, in-8, -1839.Ces éditions originales sont depuis longtemps épuisées.Consulterl'édition in-8 publiée par MM. Pagnerre,Furne et Hacbettc.1 Tu pater,et rerum. îmentor, tu Patria nobi.,Ëuppeditas pneneptn.( I.ncn£.r:E de Natura 1.' III.)MÉDITATIONS POÉTIQUESL'ISOLEMENTSouvent sur la montagne, à l'omùre d'un vieux chêne,Au coucher du soleil, tristementje m'assiedsJe promène au hasard mes regards sur la plaineDont le tableau changeant se déroule à mes piedsIci gronde le fleuve aux vagues écumantes11 serpente, et s'enfonce en un lointain obscur;Là, le lac immobile étend ses eaux dormantesOù l'étoile du soir se lève dans l'azur.Aux sommets de ces monts couronnés de bois sombres,Le crépuscule encor jette un dernier rayon;Et le char vaporeux de la reine des ombresMonte, et blanchit déjà les bords de l'horizon,Cependant, s'élevant de la flèche gothique,Un son religieux se répand dans les airs;Le voyageur s'arrête, et la cloche rustiqueAux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.Mais à ces doux tableaux mon âme indifférenteN'éprouve devant eux ni charme, ni transports;Je contemple la terre ainsi qu'une âme errante;Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.De colline en colline en vain portant ma vue,Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,Je parcours tous les points de l'immense étendue,Et je dis Nulle part le bonheur ne m'attend.Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,Vains objets dont pour moi le charme est envolé?Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,Un seul être vous manque, et tout est dépeupleQuand le tour du soleil ou commence, ou s'achève,D'un œil indifférentje le suis dans son cours;En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,Qu'importe le soleil? je n'attendsrien desjours.Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,Mes yeux verraient partout le vide et les déserts;Jo ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;Je ne demande rien à l'immense univers.Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!1Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire,Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour.Et ce bien idéal que toute âme désire,Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!1Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,Vague objet de mes vœux, m'élancerjusqu'à toi!Sur la terre d'exil pourquoi resté-jeencore?Il n'est rien de commun entre la terre et moi.Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallonsEt moi, je suis semblable à la feuille flétrie;Emportez-moi comme elle, orageux aquilons 1LE LACAinsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,Dans la nuit éternelle emportés sans retour,Ne pourrons-nousjamais sur l'océan des âgesJeter l'ancre un seul jour?0 lac! l'année à peine afini sa carrière,Et près des flots chéris qu'elle devaitrevoir,Regardeje viens seul m'asseoir sur cette pierreOù tu la vis s'asseoir!Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirésAinsi le vent jetait l'écume de tes ondesSur ses pieds adorés.Un soir, t'en souvient-il? nous voguionsen silenceOn n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadenceLes flots harmonieux.Toutcoup des accents, inconnus à la terre,Du rivage charmé frappèrent les échosLe flot fut attentif, et la voix qui m'est chèreLaissa tomber ces mots«0 temps, suspends ton volet vous, heures propices,«Suspendez votre cours1«Laissez-nous savourer les rapides délices«Des plus beaux de nos jours!«Assez de malheureuxici-bas vous implorent,«Coulez, coulez pour eux;«Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;«Oubliez les heureux.«Mais je demande en vain quelques moments encore,«Le temps m'échappe et fuit«Je dis à cette nuit sois plus lente et l'aurore«Va dissiperla nuit.«Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,«Hâtons-nous, jouissons!«L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;«Il coule, et nous passons!»Tempsjaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,S'envolent loin de nous de la même vitesseQue les jours de malheur?Hé quoi n'en pourrons-nousfixer au moins la trace?Quoipassés pour jamais? quoi!tout entiers perdus?Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,Ne nous les rendra plus?Éternité, néant, passé, sombres abîmes,Que faites-vous desjours que vous engloutissez?Parlez, nous rendrez-vous ces extases sublimesQue vous nous ravissez?O lac! rochers muets!grottes! foret obscure!Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,Gardez de cette nuit, gardez, belle Nature,Au moinsle souvenir!Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes oragos,Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvagesQui pendent sur tes caux!Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,Dans les bruits de tes bords par tes bordsrépétés,Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surfaceDe ses molles clartés!Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,Que les parfums légers de ton air embaumé,Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,Tout dise ils ont aimelLE CBtrciFIXToi que j'ai recueilli sur sa bouche expiranteAvec son dernier souffle et son dernier adieu,Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,Image de mon DieuQue do pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore,Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr,Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encoreDe son dernier soupir!1Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme;Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,Pareils aux chants plaintifs que murmure une femmoA l'enfant qui s'endort.De son pieux espoir son front gardait la trace,Et sur ses traits, frappés d'une auguste beauté,La douteur fugitive avait empreintsa grâce,La mort sa majesté.Le vent qui caressait sa tête écheveléeMe montrait tour à tour ou me voilait ses traits,Comme l'on voit flotter sur un blanc mausoléeL'ombre des noirs cyprès.Un de ses bras pendait de la funèbre couche;L'autre, languissamment replié sur son coeur,Semblait chercher encore et presser sur sa boucheL'image du Sauveur.Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasserencore;Mais son âme avait fui dans ce divin baiser,Comme un légerparfum que la flamme dévoreAvant de l'embraser.Maintenant tout dormaitsur sa bouche glacée,Le souffle se taisait dans son sein endormi,Et sur l'œil sans regard la paupière affaisséeRetombait à demi.Et moi, debout, saisi d'une terreursecrète,Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,Comme si du trépas la majesté muetteL'eùt déjà consacré.Je n'osais Mais le prêtre entendit mon silence,Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix«Voilà le souvenir, et voilà l'espérance ¡o Emportez-les, mon fils!»Oui, tu me resteras, ô funèbre héritageSept fois, depuis ce jour, l'arbre que j'ai plantéSur sa tombe sans nom a changé de feuillage;Tu ne m'as pas quitté.Placé près de ce cœur, hélas! où tout s'efface,Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli,Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur traceSur t'ivoire amolli.O dernier confident de l'âme qui s'envole,Viens, reste sur mon cœur!parle encore, et dis-moiCe qu'elle te disait, quand sa faible paroleN'arrivait plus qu'à toi;A cette heure douteuse où l'âme recueillie,Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,Hors de nos sens glacés pas à pas se replie,Sourde aux derniers adieux;Alors qu'entre la vie et la mort incertaine,Comme un fruit par son poids détaché du rameau.Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleineSur la nuit du tombeau;Quand des chants, des sanglots la confuse harmonieN'éveille déjà plus notre esprit endormi,Aux lèvres du mourant collé dans t'agonie,Comme un dernier ami,Pour éclairer l'horreur de cet étroit passage,Pour relever vers Dieu son regard abattu,Divin consolateur, dont nous baisons l'image,Réponds, que lui dis-tu?Tu sais, tu sais mourir1 et tes larmes divines,Dans cette nuit terrible où tu prias en vain,De l'oliviersacré baignèrent les racinesDu soir jusqu'au matin.De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère,Tu vis ta mère en pleurs et la Nature en deuil;Tu laissas comme nous tes amis sur la terre,Et ton corps au cercueil1Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienneDe rendre sur ton sein ce douloureux soupir;Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,0 toi qui sais mourirlJe chercherai la place où sa bouche expiranteExhala sur tes pieds l'irrévocable adieu,Et son âme viendra guider mon âme erranteAu sein du même Dieu.AhI puisse, puisse alors sur ma funèbre couche,Triste et calme à la fois comme un ange éploré,Une figure en deuil recueillir sur ma boucheL'héritage sacré1Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure;Et, gage consacré d'espérance et d'amour,De celui qui s'éloigne à celui qui demeurePasse ainsi tour à tour,Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre,Une voix dans le ciel, les appelant sept fois,Ensemble éveillera ceux qui dormenta l'ombreDe l'éternelle croix!IHP&OVISÊ EN SORTANT AU CACHOT Du TASSEQue l'on soit homme ou Dieu, tout génie est martyreDu supplice plus tard on baise l'instrumentL'homme adore la croix oh sa victime expire,Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux,Ah vous donnez le droit de bien mépriserl'hommeQui veut que Dieu l'éclaire, et qui hait ses (lambeaux.Grand parmi les petits, libre chez les servileg,Si le génie expire, il l'a bien mérité;Car nous dressons partout aux portes de nos villesCes gibets de la gloire et de la vérité.Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempoSachons le prix du don, mais ouvrons notre main.Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampeQue Dieu nous fait porter devant le genre humain1Pcirare, 1S41.LE PAPILLONNaître avec le printemps, mourir avec les roses;Sur l'aile du zéphyr nager dans un ciel pur;Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,S'enivrer de parfums, de lumière et d'azur;Secouant, jeune encor, la poudre de ses aile"S'envoler comme un souille aux voûtes éternelles,Voilà du papillon le destin enchanté.Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,Retourne enfin au ciel chercher la volupté1HARMONIES POÉTIQUESET RELIGIEUSESL'ABBAYE DE VALLOMBREUSEDAKS LES APEHNIHBEsprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacécs,Loin d'un monde odieux quel souffle t'emporta?Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes penséesQuel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta?Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde,Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels,Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau mondeLoin des sentiers battus que foulent les mortels.Tu n'y vécus pas seul; sous des formes divines,Tes apparitionspeuplèrent ce beau lieuTu voyais tour à tour passer sur ces collinesL'esprit de la tempête et le soullle de Dieu.Sans doute ils t'enseignaient ce sublime langageQue parle la nature au cœur des malheureuxTu comprenais les vents, le tonnerre et l'orage,Comme les éléments se comprennent entre eux.L'esprit de la prière et de la solitudeQui plane sur les monts, les torrents et les bois,Dans ce qu'aux yeux mortels la terre ade plus rude,Appela de tout temps des âmes de son choix.«Venez, venez, i> dit-il à l'amour qui regrette,Au génie opprimé sous un ingrat oubliAu proscrit que son toit redemande et rejette,Au cœur qui goûta tout et que rien n'a rempli.«Venez, enfants du ciel, orphelins de la terre!11 est encor pour vous un asile ici-bas,Mes trésors sont cachés, ma joie est un mystèreLe vulgaire l'admire et ne le comprend pas.«Mais si votre œil pensif au ciel s'élève encorePour contempler la nuit qui se fond dans les airs;Si vous aimez à voir les étoiles éclore,Ou la lune onduler dans la lame des mers;«Si la voix du torrent qui gémit dans l'abîmeEt se brise en sanglots de rocher en rocher,A votre lèvre encore arrache un cri sublime,Et force malgré vous vos pas à s'approcher;oCouché sous ces sapins aux feuilles dentelées,Si votre oreille écoute avec ravissementGlisser dans les rameaux ces brises modulées,Comme les sons plaintifs d'un céleste instrument;«Si ce germe arraché d'une plante divine.L'espérance, en vos cœurs malgré vous refleuritEt croit dans le désert, pareille à la racineQue sans terre et sans eau le rocher seul nourrit;«Si la prière enfin de ses pleurs vous inonde,Et devant l'infini fait fléchir vos genoux,Ah venez, c'est trop peu pour vivre avec ce monde;Mais c'est assez pour vivre avec le ciel et vousI»Brûlez dans vos sentiers de flamme,Astres, rois de l'immensité1Insultez, écrasez mon âmePar votre presque éternitéEt vous, comètes vagabondes.Du divin océan des mondesDébordement prodigieux,Sortez des limites tracées,Et révélez d'autres penséesDe celui qui pensa les cieux!Triomphe, immortelle natureA qui la main pleine de joursÉTEBNITÉ DE LA KATUHISBRIÈVETÉ Dlï L'HOCHECANTIQUEPrête des forces sans mesure,Des temps qui renaissent toujoursLa mort retrempe ta puissanceDonne, ravis, rends l'existenceA tout ce qui la puise en toiInsecte éclos de ton sourire,Je nais, je regarde et j'expire;Marche, et ne pense plus a moi1Vieil Océan, dans tes rivagesFlotte comme un ciel écumant,Plus orageux que les nuages,Plus lumineux qu'un firmamentPendant que les empires naissent,Grandissent, tombent, disparaissentAvec leurs générations,Dresse tes bouillonnantescrêtes,Bats ta rive, et dis aux tempêtes«Où sont les nids des nations?»Toi qui n'es pas lasse d'écloreDepuis la naissance des jours,Lève-toi, rayonnante auroreCouche-toi, toujours.Réfléchissez ses feux sublimes,Neige éclatante de ces cimesOù le jour descend comme un roi1Brillez, brillez pour me confondre!Vous qu'un rayon du jour peut fondre,Vous subsisterez plus que moi.Et toi qui t'abaisse et t' élèveComme la poudre des chemins,Comme les vagues sur la grève,Race innombrable des humains,Survis au temps qui me consume,Engloutis-moi dans ton écumeJe sens moi-même mon néant.Dans ton sein qu'est-ce qu'une vieîCe qu'est une goutte de pluieDans les bassins de l'Océan.Vous mourez pour renaître encore,Vous fourmillez dans vos sillons;Un souffle du soir àl'auroreHenouvelle vos tourbillons:Une existence évanouieNe fait pas baisser d'une vieLe flot de l'être toujours plein.Il ne vous manque, quand j'expire,Pas plus qu'à l'homme qui respireNe manque un souffle de son sein.Vous allez balayer ma cendre,L'homme ou l'insecte en renaîtra.Mon nom, brûlant de se répandre,Dans le nom commun se perdra.It fat! voilà tout. Bientôt même,L'oubli couvre ce mot suprême;Un siècle ou deux l'auront vaincuMais vous ne pouvez, ô Nature,Effacer une créature.Je meursqu'importe? J'ai vécuDieu m'a vu le regard de vieS'est abaissé sur mon néant.Votre existence rajeunieA des siècles j'eus mon instant!iMais dans la minute qui passe,L'infini de temps et d'espaceDans mon regard s'est répété,Et j'ai vu, dans ce point de l'être,La même image m'apparaîtreQue vous dans votre immensitéIDistances incommensurables,Atiîraes des monts et des cieux,Vos mystères inépuisablesSe sont révélés à mes yeux.J'ai roulé, dans mes vœux sublimes,Plus de vagues que tes abîmesN'en roulent, ô mer en courroux;VA vous, soleils aux yeux de flamme,Le regard brûlant de mon âmeS'est élevé plus haut que vousDe l'Être universel. unique,La splendeur dans mon ombre alui,Et j'ai bourdonné mon cantiqueDe joie et d'amour devant lui;Et sa rayonnante penséeDans la mienne s'est retracée,Et sa parole m'a connuEt j'ai monté devant sa face,Et la Nature m'a dit «Passe,Ton sort est sublime il t'a vu l»Vivez donc vos jours sans mesure,Terre et ciel, céleste flambeau,Montagnes, mers! et toi, Nature,Souris longtemps sur mon tombeau1Effacé du livre de vie,Que le néant même m'oublie tJ'admire et ne suis point jaloux.Ma pensée a vécu d'avance,Et meurt avec une espérancePlus impérissable que vousJLE PREMIER REGRETÉLÉGIESur la plage sonore où la mer de SorrenteDéroule ses flots bleus, au pied de l'oranger,II est près du sentier, sous la haie odorante,Une pierre petite, étroite, indifférenteAux pas distraits de l'étranger.La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes,Un nom que nul écho n'a jamais répété!Quelquefois seulement le passant arrêté,Lisant l'âge et la date en écartant les heroes,Et sentant dans ses yeux quelques larmes courir,Dit «Elle avait seize ans c'est bien tôt pour mourir! nMais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer;Revenez, revenez, 6 mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.Dit «Elle avait seize ans!» Oui, seize ans, et cet âgeN'avait jamais brillé sur un front plus charmant,Et jamais tout l'éclat de ce brûlant rivageNe s'était réfléchi dans un œil plus aimant!Moi seul je la revois, telle que la pensésDans l'âme, où rien ne meurt, vivante l'a laissée,Vivante comme ù l'heure où, les yeux sur les miens,Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,Et l'ombre de la voile errante sur sa joue,Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur,De la brise embaumée aspirait la fraicheur,Me montrait dans le ciel la lune épanouie,Comme une fleur des nuits dont l'aube est réjouie,Et l'écume argentée, et me disait «PourquoiTout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi?1Jamais ces champs d'azur semés de tant de flammes,Jamais ces sables d'or où vont mourir les lames,Ces monts dont les sommetstremblent au fond des deux,Ces golfes couronnés de bois silencieux,Ces lueurssur la côte et ces chants sur les vagues,N'avaient ému mes sens de voluptés si vagues!Pourquoi comme ce soir n'ai-je jamais rêvé?Un astre dans mon cœur s'est-il aussi levé?Et toi, fils du matin! dis, à ces nuits si bellesLes nuits de ton pays, sans moi, ressemblaient-elles?Puis, regardantsa mère assise auprès de nous,Posait pours'endormir son front sur ses genoux.Mais pourquoi m'entraîner vers cesscènes passées?Laissonsle vent gémir et le flot murmurerItevenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.Que son œil était pur, et sa livre candideQue son ciel inondait son âme de clartétLe beau lac de Némi, qu'aucun souffle ne ride,A moins de transparence et de limpidité.Dans cette âme, avant elle, on voyait ses pensées,Ses paupièresjamais, sur ses beaux yeux baissées,Ne voilaientson regard d'innocence rempli;Nul souci sur son front n'avait laissé son pli;Tout folâtrait en elle; et ce jeune sourire,Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire,Sur sa lèvre entr'ouverte était toujours flottant,Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatantNulle ombre ne voilait ce ravissant visage,Ce rayon n'avait pas traversé de nuage 1Son pas insouciant, indécis, balancé,Flottait comme un flot libre où le jour est bercé,Ou courait pour courir; et sa voix argentine,Écho limpide et pur de son âme enfantine,Musique de cette âme où tout semblait chanter,Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter.Mais pourquoi m'entrainer vers ces scènes passer s?Laissons le vent gémir et le flot murmurer;Revenez, revenez, ô mes tristes pensées1Je veux rêver, et non pleurer.Mon image en son cœur se grava la première,Comme, dans L'oeil qui s'ouvre, au matin, la lumière;Elle ne regarda plus rien après ce jourDe l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!Elle me confondait avec sa propre vie,Voyait tout dans mon âme, et je faisais partieDe ce monde enchanté qui flottait sous ses yeut,Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.Elle ne pensait plus au temps, à la distanceL'heure seule absorbait toute son existenceAvant moi cette vie était sans souvenir;Un soir de ces beaux jours était tout l'avenirElle se coudait à la douce NatureQui souriait sur nous; à la prière pureQu'elle allait, le cœur plein de joie, et non de pleurs,A l'autel qu'elle aimait, répandre avec ses fleurs;Et sa main m'entrainait aux marches de son temple,Et, comme un humble enfant, je suivais son exemple,Et sa voix me disait tout bas «Prie avec moiCar je ne comprends pas le ciel même sans toi! nMais pourquoi m'entrainer vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer;Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.Voyez, dans un bassin, l'eau d'une source viveS'arrondir comme un lac sous son étroite rive,Bleue et claire, à l'abri du vent qui va courirEt du rayon brûlant qui pourrait la tarir!Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide,En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride,Orne sans le ternir le liquide miroir,Et s'y berce au milieu des étoiles du soir;Mais si, prenant son vol vers des sources nouvelles,II bat le flot tremblant de ses humides ailes,Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit,La plumeà grands flocons y tombe, et la ternit,Comme si le vautour, ennemi de la race,De sa mort sur les flots avait semé sa trace;Et l'azur éclatant de ce lac enchantéN'est plus qu'une onde obscure où le sable a montéAinsi, quand je partis, tout trembla dans celte âme;Le rayon s'éteignit; et sa mourante flammeRemonta dans le ciel pour n'en plus revenir;Elle n'attendit pas un second avenir,Elle ne languit pas de doute en espérance,Et ne disputa pas sa vieà la souffranceElle but d'un seul trait le vase de douleur,Dans sa première larme elle noya son cœur;Et, semblable à l'oiseau moins pur et moins beau qu'elle,Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile,Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,Et s'endormit aussi; mais, hélasloin du soir!1Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer;Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.Elle a dormi quinze ans dans sa couche d'argile,Et rien ne pleure plus sur son dernier asile,Et le rapide oubli, second linceul des morts,A couvert le sentier qui menait vers ces bords;Nul ne visite plus cette pierre eftàcée,Nul n'y songe et n'y priel. excepté ma pensée,Quand, remontant le flot de mes jours révolus,Je demande à mon cœur tous ceux qui n'y sont plus,Et que, les yeux flottants sur de chères empreintes,Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintesElle fut la première, et sa douce lueurD'un jour pieux et tendre éclaire encor mon cœur.Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer;Revenez, revenez, ô mes tristes penséestJe veux rêver, et non pleurer.Un arbuste épineux, à la pâle verdure.Est le seul monument que lui fit la nature;Battu des vents de mer, du soleil calciné.Comme un regret funèbre au cœur enraciné,II vit dans le rocher, sans lui donner d'ombrageLa poudre du chemin y blanchit son feuillage;11 rampe près de terre, où ses rameaux penchésPar la dent des chevreaux sont toujoursretranchés.Une fleur au printemps, comme un flocon de neige,Y flotte un jour ou deux; mais le vent qui l'assiégeL'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur,Comme la vie, avant qu'elle ait charmé le cœur 1Un oiseau de tendresse et de mélancolieS'y pose pour chantersur le rameau qui plie1Oh!dis, fleur que la vie a fait sitôt flétrir,N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?Remontez, remontez à ces heures passées 1Vos tristes souvenirs m'aidentà soupirer.Allez où va mon âme, allez, ô mes pensées!Mon cœur est plein, je veux pleurer.LES REVOLUTIONSQuand l'Arabe altéré, dont le puits n'a plus d'onde,A plié, le matin, sa tente vagabondeEt suspendu la source aux flancs de ses chameaux,II salue en passant la citerne tarie,Et, sans se retourner, va chercher la patrieOù le désert cache ses eaux.Que lui fait qu'au couchant le vent de feu se levé,Et, comme un océan qui laboure la grève,Comble derrière lui l'ornière de ses pas,Suspende la montagne où courait la vallée,Ou sème en flots durcis la dune amoncelée?II marche et ne repasse pas.Mais vous, peuples assis de l'Occident stupide,Hommes pétrifiés dans votre orgueil timide,Partout où le hasard sème vos tourbillons,Vous germez comme un gland sur vos sombres collines,Vous poussez dans le roc vos slëiiles racines,Vous végétez sur vos sillons!Vous taillez le granit, vous entassez les briques,Vous fondez tours, cités, trônes ou républiques;Vous appelez le temps, qui ne répond qu'à DieuEt, comme si des jours ce Dieu vous eût fait mnU:Vous dites à la race humaine encore à naître«Vis, meurs, immuable en ce lieu!«Récrépis le vieux mur écroulé sur ta race,Garde que de tes pieds l'empreinte ne s'efface,l'asse à d'autres le joug que d'autres t'ont jetéSitôt qu'un passé mort te retire son ombre,Dès que le doigt de Dieu se sèche, et que Io nombreDes jours, des soleils est compté! nEn vain h Mort vous suit et décime sa proie,En vain le Temps, qui rit de vos Babels, les broie,Sous son pas éternel insectes endormis;En vain ce laboureur irrité les renverse,Ou, secouantle pied, les sème et les disperseComme des palais de fourmis;Vous les rebâtissez toujours, toujours de mêmeToujours dans votre esprit vous lancez anathèmeA qui les touchera dans la postérité;Et toujours en traçant ces précaires demeures,Hommes aux mains de neige et qui fondez aux heures,Vous parlez d'immortalité!Et qu'un siècle chancelle ou qu'une pierre tombe,Que Socrate vous jette un secret de sa tombe,Que le Christ lègue au monde un ciel dans son adieu,Vous vengez par le fer le mensonge qui règne)Et chaque vérité nouvelle ici-bas saigneDu sang d'un prophète ou d'un Dieu!1De vos yeux assoupis vous aimez les écaillesSemblables au guerrier armé pour les batailles,Mais qui dort enivré de ses songes épais,Si quoique voix soudaine éclateà votre oreille,Vous frappez, vous tuez celui qui vous réveille,Car vous voulez dormir en paix!Mais ce n'est pas amsi que le Dieu, qui vous sommeEntend la destinée et les phases de l'homme;Ce n'est pas le chemin que son doigt vous écrit!En vain le coeur vous manque et votre pied se lasseDans i'œuvre du Très-Haut le repos n'a pas place;Son esprit n'est pas votre esprit!Marche1 sa voix le dit à la nature entière.Ce n'est pas pour croupir sur ces champs de lumièreQue le soleil s'allume et s'éteint dans ses mains!Dans cette ffuvre de vie où son âme palpite,Tout respire, tout croit, tout grandit, tout gr.ivitoLes cieux, les astres, les humains!L*ceuvre toujours finie et toujours commencéeManifeste à jamais l'élernelle penséeChaque halte pour Dieu n'est qu'un point de (Mpart.Gravissant l'infini qui toujours le domine,Plus il s'élève, et plus la volonté divineS'élargit avec son regard!!) ne s'arrête pas pour mesurer l'espace,Son pied ne revient pas sur sa brûlante trafc,H ne revoit jamais ce qu'il vit en créant;Semblable au faible enfant qui lit et balbutie,j) ne dit pas deux fois la parole de vieSon Verbe court sur )e néant!Il court, et la nature, à ce Verbe qui vole,Le suit en chancelant de parole en paroioJamais, jamais demain ce qu'elle est aujourd'huiEt la création, toujours, toujours nouveOe,Monte éternellement la symbolique échelleQue Jacob rêva devant luiEt rien ne redescend à sa forme premiersCe qui fut glace et nuit devient nammc et lumière;Dans les flancs du rocher le métal devient or;En perle, au fond des msrs, le lit des flots se change,L'éther en s'attumant devient astre, et la fangeDevient homme, et fermente encor!Puis un souH)e d'en haut se lève, et toute choseChange, tombe, périt, fuit, meurt, se décompose,Comme au coup de sifflet des décorations;Jéhovah d'un regard lève et brise sa tente,Et les camps des soleils suspendent dans l'attenteLeurs saintes évolutions;Les globes calcinés volent en étincelles,Les étoiles des nuits éteignent leurs prunelles,La comète s'échappe et brise ses essieux;LUo lance en éclats la machine céleste,Et de mille univers, en un sounle, il ne resteQu'un charbon fumant dans les cieuxlEt vous, qui ne pouvez défendre un pied de grève,Dérober une feuille au souute qui l'enlève,Prolonger d'un rayon ces orbes éclatants,Ni dans son sablier, qui coule intarissaMe,-Hatentir d'un moment, d'un jour, d'un grain de sable,La chute éternelle du temps;Sous vos pieds chancelants si quelque caillou roule,Si quelque peuple meurt, si quelque trône croule,Si l'aile d'un vieux siècle emporte ses débris,Si de votre alphabet quelque lettre s'enace,Si d'un insecte à l'autre un brin de paille passe,Le ciel s'ébranle de vos cris.IIRegardez donc, race insensée,Les pas des générationsroute la route n'est tracéeQue des débris des notionsTrônes, autels, temples, portiques,Peuples, royaumes, républiques,Sont ta poussière du cheminEt l'histoire, écho de la tombe,N'est que )e bruit de ce qui tombeSur la route du genre humain.Plus vous descendez dans les âges,Plus ce bruit s'élève en croissant,Comme en approchant des rivagesQue bat le tlot retentissant.Voyez passer l'esprit de l'homme~De ihebe et de Memphis& Home,Voyageur terrible en tout lieu,Partout brisant ce qu'il élève,Partout, de la torche ou du glaivc,Faisant place à l'esprit de DieuI) passe au milieu des tempêtesPar les foudres du Sinm,Par )à verge de ses prophètes,Par les temples d'AdonaiFoulant ses jougs, brisant ses ma!!rps,H change ses rois pour ses prêtres,Change ses pn'tres pour des rois;Puis, broyant palais, tabernacles,U sème ces débris d'oraciesAvec les débris de ses loisDéployant ses ailes rapides,Il plonge au désert de MemnonLe voilà sous les Pyramides,Le voici sur le ParthénonLà, cachant aux regards de )'hommeLes fondements du pouvoir, commeCeux d'un temple mystérieux;Là, jetant au vent populaire,Comme le grain criMé sur Faire,Les lois, les dogmes et les dieux!Las de cet assaut de parole,)) guide Alexandre au combat;L'aigle sanglant du CapitoleSur le monde, à son doigt, s'abatL'univers n'est plus qu'un empire.Mais déjà l'esprit se retireEt les peuples poussant un en,Comme un avide essaim d'esciavcsDont on a brisé les entraves,Se sauvent avec un débri.Levez-vous, Gaule et Germanie,L'heure de la vengeance est )aDes ruines c'est le génieQui prend les rênes dAttila!Lois, Forum, dieux, faisceaux, tout crouleDans l'ornière de sang tout roule,Tout s'éteint, tout fume. Il fait nuit,Il fait nuit, pour que l'ombre encoreFasse mieux éclater l'auroreDu jour 1 où son doigt vous conduit?L'homme se tourne à cette flamme,Ht revit en la regardantCharlemagne en fait la grande âmeDont il anime l'Occident.i) meurt; son colosse d'empireEn lambeaux vivants se déchire,Comme un vaste et pesant manteauFait pour les robustes épaulesQui portaient le Rhin et les Gaules,Et l'esprit reprend son marteauDe ces nations mutiléesCent peuples naissent sous ses pas,Races barbares et mêléesQue leur mère ne connaît pas;Les uns indomptés et farouches;Les autres rongeant dans leurs bouches~Loctu'~tiam~ic.Les mors des tyrans ou des dieuxMais l'esprit, par diverses routes,A son tour leur assigneàtoutesUn rendez-vous mystérieux.Pour tes pousser ou Dieu les mène,L'esprit humain prend cent détours,Et revêt chaque forme humaine,Selon les hommes et les jours..Ici, conquérant, it balaieLes vieux peuples comme l'ivraie;Là, sublime navigateur,L'instinct d'une immense conquêteLui fait chercher dans la tempêteUn mondeà travers i'équateur.Tantôt il coule la penséeEn bronze palpable et vivant,Et la parole retracéeCourt et brise comme le vent;Tantôt, pour mettre un siècle en poudre,11 éclate comme la foudreDans un mot de feu Liberté tPuis, dégoûté de son ouvrage,D'un mot qui tonne davantageIl t'éveille l'humanitéEt tout se fond, croule ou chancelle,Et, comme un flot du flot chassé,Le temps sur le temps s'amoncelle,Et le présent sur le passé 1Et sur ce sable où tout s'enfonce,Quoi donc, û mortels, vous annonceL'immuable que vous cherchez?7Je ne vois que poussière et lutte,Je n'entends que l'immense chuteDu temps qui tombe, et dit: f Marche: )tinMarchezt'humanité ne vit pas d'une idée!IElle éteint chaque soir celle qui l'a guidée;Elle en allume une autre à l'immortel HambeauComme ces morts vêtus de leur parure immonde,Les générations emportent de ce mondeLeurs vêtements dans Iepr tombeau.La, c'est leurs dieux ici les mœurs de leurs ancêtres,Le glaive des tyrans, l'amulette des prêtres,Vieux lambeaux, vils haillons de cultes ou de loisEt quand, après mille ans, dans leurs caveaux on fouille,On est surpris de voir la risible dépouilleDe ce qui fut l'homme autrefois.Robes, toges, turbans, tunique, pourpre, bure,Sceptres, glaives, faisceaux, hache, houlette, armure,Symboles vermoulus fondent sous votre main,Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne,Et vous vous demandez vainement sous quel si~neMonte ou baisse le genre humain.Sous le votre, ô chrétiens!L'homme, en qui Dieu travaille,Change éternellement de formes et de tailleGéant de l'avenir à grandir destiné,Il use en vieillissantses vieux vêtements, commeDes membres élargis font éclater sur rhommeLes langes oii l'enfant est né.L'humanité n'est pas le bœuf à courte haleineQui creuse à pas égaux son sillon dans la plaine,Et revieul rumiuer sur un sillon pareitC'est l'aigle rajeuni qui change son plumage,Et qui monte affronte)', de nuage en nuage,De plus hauts rayons du soleil.Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne,Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne,D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va!Que vous font les débris qui jonchent la carrière?Regardez en avant et non pas en arrière,Le courant roule à Jéhova!Que dans vos cœurs étroits vos espérances vaguesNe croulent pas sans cessé avec toutes les vaguesCestiots vous porteront, hommes de peu de foi!Qu'importent bruit et vent, poussière et décadence,Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute ProvidenceDéroule l'éternelle loi?Vos siècles page à page épellent l'ÉvangileVous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille;Vos enfants, plus hardis, y liront plus avant!Ce livre est comme ceux des sibylles antiques,Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiques,Siècle à siècle arrachés au vent.Dans la foudre et l'éclair votre siècle aussi voleMontez à sa lueur, courezà sa parole,Attendez sans effroi l'heure lente à venir,Vous, enfants de celui qui, l'annonçant d'avance,Du sommet d'une croix vit briller l'espéranceSur l'horizon de l'avenir1Cet oracle sanglant chaque jour se révèleL'esprit, en renversant, élève et renouvelle.Passagers ballottés dans vos siècles flottants,Vous croyez reculer sur l'océan des âges,Et vous vous remontrez, après mille naufrages,Plus loin sur la route des temps!1Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondesA perdu tout rivage et ne voit que les ondesS'élever et crouler comme deux sombres murs;Quand le maître abrouillé les nœuds nombreuxqu'il 61s,Sur la plaine sans borne il se croit immobileEntre deux abimes obscurs.N C'est toujours, se dit-ildans son cœur plein de doute,Même onde que je vois, même bruit que j'écoute;Le tlot que j'ai franchi revient pour me bercer;A les compter en vain mon esprit se consume,C'est toujours de la vague et toujours de l'écumeLes jours nottent sans avancer 1Et les jours et les flots semblent ainsi renaître,Trop pareils pour que l'œil puisse les reconnaître,Et )e regard trompé s'use en les regardant;Et l'homme, que toujours leur ressemblanceabuse,Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse,Seigneur 1. Ils marchent, cependantlEt quand sur cette mer, las de cherchersa route,Du firmament splendide il explore la voûte,Des astresinconnus s'y lèvent à ses yeuxEt, moins triste, aux parfums qui soufflent des rivages,Au jour tiède et doré qui glisse des cordages,Il sent qu'il achangé de cieux.Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères,Ensevelissons-nous sous des cendres si chères,Tombons enveloppés de ces sacrés linceulstMais ne ressemblons pas à ces rois d'AssyrieQui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie,Et ne savaient pas mourir seuls;Qui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre,Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre,Espoir ou souvenirs de leursjours plus heureux.Et livrant leur empire et leurs dieux à la thmmo,Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eût qu'une âme,Pour que tout mourût avec eux!NOVISSIMA VERBAOU MO?! AME )!ST TRISTE JUSQU'A LA MûttTLa nuit roule en silence autour de nos demeuresSur les vagues du ciel la plus noire des heures;Kut rayon sur mes yeux ne pleut du firmament,Et la brise n'a plus même un gémissement,Une plainte, qui dise à mon âme aussi sombreQuelque chose avec toi meurt et se plaint dans t'ombreJe n'entends au dehors que le lugubre bruitDu balancier qui dit: Le temps marche et te fuit!Au dedans, que le pouls, balancier de la vie,Dont les coups inégaux, dans ma tempe engourdie,M'annoncent sourdement que le doigt de la mortDe la machine humaine a pressé le ressort,Et que, sembiaNe au char qu'un coursier précipite,C'est pour mieux se briser qu'il s'élance plus vite!Et c'est donc là le terme Ah 1 s'il faut une foisQue chaque homme a son tour élève enfin la voix,C'est alors! c'est avant qu'une terre glacéeEngloutisse avec lui sa dernière pensée!C'esta cette heure même où. prête à s'exhaler,Toute âme a son secret qu'elle veut révéler,Son mot dire au monde, à la mort, a la vie.Avant que pour jamais, éteinte, évanouie,Elle n'ait disparu, comme un feu de la nuit,Qui ne laisse après soi ni lumière ni bruitQue laissons-nous, ù vie, hélas! quand tu t'envoles?Rien, que ce léger bruit des dernières paroles,Court écho de nos pas, pareil au bruit plaintifQue fait en palpitant la voile de l'esquif,Au murmure d'une eau courante et fugitive,Qui gémit sur sa pente, et se plaint a sa riveAh! donnons-nousdu moins ce charme consolan.D'entendre murmurer ce soutne en l'exhalant!Parlons! puisqu'un vain son que suit un long silenceEst le seul monument de toute une existence,La pierre qui constate une vie ici-bas!Comme ces marbres noirs qu'on élève au trépas,Dans ces champs, du cercueil solitaire domaine,Qui marquent d'une date une poussière humaine,Et disent à notre œil de néant convaincuUn homme a passé là1 cette argile avécu IParoles, faible écho qui trompez le génie1Enfantementsans fruit douloureuse agonieDe l'âme consumée en efforts impuissants,Qui veut se reproduire au moins dans ses accents,Et qui. lorsqu'elle croit contempler son image,Vous voit évanouir en fumée, en nuage!A))!du moins aujourd'hui servez mieux ma douleur!Condensez-vous, semblable à l'ardente vapeurQui, s'Élevant le soir des sommets de la terre,Se condense en nuée et jaillit en tonnerre;Comme l'eau des torrents, parole, amasse-toi,Afin de révéler ce qui s'agite en moi,Pour dire à cet abîme appelé vie ou tombe,A la nuit d'où je sors.a celle ott je retombe,A ce je ne sais quoi qui m'envie un instant,Pour lui direà mon tour, sans savoir s'il m'entendEt moi je passe aussi parmi l'immense fouleD'êtres créés, détruits, qui devant toi s'écouteJ'ai vu, pensé, senti, souffert, et je m'en vais,ËNoui d'un éclair qui s'éteint pour jamais,Et saluant d'un cri d'horreur ou d'espéranceLa rive que je quitte et celle où je m'élance,Comme un homme jugé, condamné sans retourA se précipiter du sommet d'une tour,Au moment formidable où son pied perd la cime.D'un cri de désespoirremplit du moins l'abimelJ'ai vécu c'est-à-dire, à moi-même inconnu,Ma mère en gémissant m'a jeté faible et nu:J'ai compté dans le ciel le coucher et l'auroreD'un astre qui descend pour remonter encore,Et dont l'homme qui s'useles compter en vainAttend, toujours trompé, toujours un lendemain;Mon âme a, quelquesjours, animé de sa vieUn peu de cette fange à ces sillons ravie,Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,Faisait pour se dissoudre un éternel effort,Et que par la douleur je retenais à peineLa douleur!nœud fatal, mystérieuse chaîne,Qui dans t'homme étonné réunit pour un jourDeux natures luttant dans un contraire amour,Et dont chacune à part serait dignedenvie,L'une dans son néant et l'autre dans sa vie,Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas!Deux mots créés par l'homme et que Dieu n'entend p~3,Maintenant ce lien que chacun d'eux accuse,Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l'use,Laisse s'évanouir, comme un rêve léger,L'inexplicable tout qui veut se partagerle ne tenterai pas d'en renouer la trame,J'abandonne à leur chance et mes sens et mon iimoQu'i!s aillent où Dieu sait, chacun de leur côté1Adieu monde fuyant! nature, humanité,Vaine forme de t'être, ombre d'un météore,Nous nous connaissons trop pour nous tromper encoreOm, je te connais trop, ô vie! et j'ai goûtéTous tes flots d'amertume et de félicité,Depuis les doux flocons de la brillante écumeQui nage aux bords dorés de ta coupe qui fume,Quand l'enfant enivre lui sourit, et croit voirUne immortalité dans l'aurore et le soir,Ou que, brisant ses bords contre sa dent avide,Le jeune homme d'un trait la savoure et la vide,Jusqu'à la lie épaisse et fade que le tempsDépose au fond du vase, et mêle aux flots restants,Quand de sa main tremblante un vieillard la soulèveEt par seule habitude en répugnant l'achève;Tu n'es qu'un faux sentier qui retourne à la mort1Un fleuve quj se perd au sable dont il sort,Une dérision d'un être habile à nuire,Qui s'amuse sans but à créer pour détruire,Et qui de nous tromperse fait un divin jeuOu plutôt, n'es-tu pas une échelle de feuDont l'échelon brûlant s'attache au pied qui monte,Et qu'il faut cependant que tout mortel affronte?Que tu sais bien dorer ton magique lointain!1Qu'il est beau, l'horizon de ton riant matintQuand le premier amour et la fraiche espéranceNous entrouvrent l'espace où notre âme s'élance,N'emportantavec soi qu'innocence et beauté,Et que d'un seul objet notre cœur enchantéDit comme Roméo Il Non, ce n'est pas l'aurore!Aimons toujours Foiscau ne chante pas encore! nTout le bonheur de l'homme est dans ce seul instant;Le sentier de nos jours n'est vert qu M. le montant!De ce point de la vie où l'on en sent le termeOn voit s'évanouir tout re qu'elle renferme;L'espérance reprend son vol vers l'orient;On trouve au fond de tout le vide et le néant;Avant d'avoir goûté l'âme se rassasie;J'usque dans cet amour qui peut créer la vieOn entend une voix Vous créez pour mourir!Et le baiser de feu sent un frisson courirQuand le bonheur n'a plus ni lointain ni mystère,Quand ]e nua~e d'or laisse à nu cette terre,Quand la vie une fois a perdu son erreur,Quand elle ne ment plus, c'en est fait du bonheurAmour, être de l'être! amour, âme de l'iime!Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!Nul brûlant de ta soifsans jamais l'épuiser,N'eùt sacrifié plus pour t immortaliserNul ne désira plus dans l'autre âme qu'il'aimoDe concentrer sa vie en se perdant soi-mema,Et dans un monde à part, de toi seul habité,De se faire à lui seul sa propre éternité 1Femmes!anges mortels! création divine!Seul rayon dont la vie un moment s'illumine!Je le dis à cette heure, heure de vérité,Comme je l'aurais dit, quand devant la beautéMon coeur épanoui, qui se sentait éc!ore,Fondait comme une neige aux rayons de l'auroreJe ne regrette rien de ce monde que vous 1Ce que la vie humaine a d'amer et de doux,Ce qui la fait brûler, ce qui trahit en elleJe ne sais quel parfum de la vie immortelle,C'est vous seulesPar vous toute joie est amour!Ombre des biens parfaits du céleste séjour,Vous êtes ici-bas la goutte sans mélangeQue Dieu laissa tomber de la coupe de fangeL'étoile qui. brillant dans une vaste nuit,Dit seule à nos regards qu'un autre monde luit!Le seul garant enfin que le bonheur suprême,Ce bonheur que t'amour puise dans l'amour même.N'est pas un songe vain crée pour nous tenter,Qu'il existe, ou plutôt qu'il pourrait exister,Si, hrùhnt à jamais du feu qui nous dévore,Vous et l'être adoré dont l'àme vous adore,L'innocence, l'amour, h' désir, la beauté,Pouvaientravir aux dieux leur immortalité1Quand vous vous desséchez sur le cœur qui vous aime,Ou que ce cœur flétri se dessèche lui-même,Quand Je foyer divin qui brute encore en nousNe peut plus rallumer sa namme éteinte en vous,Que nul sein ne bat plus quand le nôtre soupire,Que nul front ne rougit sous notre oeil qu'il attire,Et que la conscience avec un cri d'effroiNous dit «Ce n'est plus toi qu'elles aiment en toi!»»Alors, comme un espnt exilé de sa sphèreSe résigne en pleurant aux ombres de la terre,Détachant de vos pas nos yeux voilés de pleurs,Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos cœursLes uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire,Adorent un écho qu'ils appellent la gloireCeux-ci de la faveur assiègent les sentiersEt veulent au néant arriver les premiers!Ceux-)a, des voluptés vidant la coupe infâme,Pour mourir tout vivants assoupissentleur âmeD'autres, accumulant pour enfouir eneor,Recueillent dans la fange une poussière d'or;Mais mon oeil apercé ces ombres de la vieAucun do ces faux biens que le vulgaire envie,Gloire, puissance, orgueil, éprouvas tour à tour,N'ont pesé dans mon cœur un soupir de l'amour,D'un de ses souvenirs même effacé la trace,Ni de mon âme une heure agité la surface,Pas plus que le nuage ou l'ombre des rameau':Ne ride en s'y peignant la surface des eaux.Après l'amour éteint si je vécus encore,C'est pour la vérité, soif aussi qui dévore!Ombre de nos désirs, trompeuse vérité,Que de nuits sans sommeil ne m'as-tu pas conté,A moi, comme aux esprits fameux de tous les âgesQue l'ignorance humaine, hélas! appela sages,Tandis qu'au fond du cœur riant de leur vertu,Ils disaient en mourant «Science, que sais-tu?n>iAh!siton pur rayon descendait sur la terre,Nous tomberionsfrappés comme par le tonnerre!1Mais ce désir est faux comme tous nos désirs,C'est un soupir de plus parmi nos vains soupirs!La tombe est de l'amour le fond lugubre et sombre,La vérité toujours a nos erreurs pour ombre,Chaque jour prend pour elle un rêve de l'espritQu'un autre jour satne, adore et puis maudit!Avez-vous v u, le soir d'un jour mê)é d'orage,Le soleil qui descend de nuage en nuage,A mesure qu'il baisse et retire le jour,De ses reflets de feu les dorer tour à tour?L'opil les voit s'enflammer sous son disque qui passe,Et dans ce voile ardent croit adorer sa trace.Le voilà, dites-vous, dans la blanche toisonQue le souffle du soir balance à l'horizon1Le voici dans les feux dont cette pourpre éclate!lNon, non, c'est lui qui tient ces flocons d'écarlateNon, c'est lui qui, trahi par ce flux de clarté,A fendu d'un rayon ce nuage argenté.Voile impuissant! le jour sous l'obstacle étince)tetC'est lui la nue est pleine et la pourpre en ruissette!Et tandis que votre œit à cette ombre attachéCroit posséder enfin t'astrc déjà couché,La nuea vos regards fond et se décolore;Ce n'est qu'une vapeur qui flotte et s'évapore;Vous le cherchez plus loin, déjà, déjà trop tard1Le soleil est toujours au delà du regard;Et le suivant en vain de nuage en nuage,Non, ce n'est jamais lui, c'est toujours son image!Voilà la vérité! Chaque siècleson tourCroit soulever son voile et marcher à son jour,Mais celle qu'aujourd'hui notre ignorance adoroDemain n'est qu'un nuage; une autre est près d'éctore!A mesure qu'il marche et la proclame en vain,La vérité qui fuit trompe l'espoir humain,Et l'homme qui la voit dans ses reflets sans nombreEn croyant l'embrassern'embrasse que son ombre!Mais les siècles déçus, sans jamais se lasser,Etfacent leur chemin pour le recommencer!La vérité complète est le miroir du monde;Du jour qui sort de lui Dieu le frappe et l'inonde;II s'y voit faceface, et seul il peut s'y voir.Quand l'homme ose toucher à ce divin miroir,H se brise en éclats sous la main des plus sagesEt ses fragments épars sont le jouet des âges.Chaque siècle, chaque homme, assemblant ses débris,Dit: <( Je réunirai ces lueurs des esprits,Et dans un seul foyer concentrant la lumière,La nature à mes yeux paraitra tout entière»II dit, il croit, il tente; il rassemble en tous lieuxLes lumineux fragments d'un tout mystérieux,D'un espoir sans limite en rêvant il s'embrase*.Des systèmes humains il élargit la )'a~e,Il encadre au hasard, dans cette immensité.Système, opinion, mensonge, vérité;Puis, quand il croit avoir ouvert assez d'espacePour que dans son foyer l'infini se retrace,11 y plonge ébloui ses avides regards,Un jour foudroyant sort de ces morceaux epars:Mais son œil, partageant l'illusion commune,Voit mille vérités où Dieu n'en a mis qu'une.Ce foyer, où le tout ne peut jamais entrer,Disperse les lueurs qu'il devait concentrerComme nos vains pensers l'un l'autre se détruisentSes rayons divergents se croisent et se brisent,L'homme briseà son tour son miroir en éclats,Et dit, en blasphémant "Vérité, tu n'es pas! «Non, tu n'es pas en nous! tu n'es que dans nos songes,Le fantôme changeant de nos propres mensonges,Le reflet fugitif de quelque astre lointain,Que l'homme croit saisir et qui fond sous sa main,L'écho vide et moqueur des mille voix de l'homme,Qui nous répond toujours par le mot qu'on te nommetTa poursuite insensée est sa dernière erreurMais ce vain désir même atari dans mon cœur;Je ne cherche plus rien à tes clartés funèbres,Je m'abandonne en paix à ces flots de ténèbres.Comme le nautonier, quand le pô)e est perdu,Quand sur l'étoile même un voile est étendu,Laissant flotter la barre au gré des vagues sombres,Croise les bras et siffle, et se résigne aux ombres,Sûr de trouver partout la ruine et la mort,mdinërent au moins par quel vent, sur quel bord.Ah!sivous paraissiez sans ombre et sans emblème,source de la lumière et toi tumiere même,Ame de l'tnthn, qui resplendit de toiSi, frappes seulement d'un rayon de ta foi,Nous te rénéchissions dans notre intelligence,Comme une mer obscure où nage un disque immense,Tout s'évanouirait devant ce pur soleil,Comme l'ombre au matin, comme un songe au revoitTout s'évaporerait sous le rayon de flamme:La matière, et l'esprit, et les formes, et i'âme,Tout serait pour nus yeux, à ta pure clartéCe qu'est la pâle image à la réaiitéLa vie, à ton aspect, ne serait plus la vie,Elle s'éicverait triomphante et ravie;Ou, si ta volonté comprimait son transport,Elle ne serait plus qu'une éternelle mort!Maigre le voile épais qui te cache à ma vue,Voilà, voilà mon mal! c'est ta soif qui me tue1Mon âme n'est vers toi qu'un éternel soupir,Une veine que rien ne peut plus assoupir;Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore,Et si tu m'apparais, tu vois, je meurs encore!Et de mon impuissance à la fin convaincu,Me voilà! demandant si jamais j'ai vécu,Touchant au terme obscur de mes courtes années,Comptant mes pas perdus et mes heures sonnées,Aussi surpris de vivre, aussi vide, aussi nu,Que le jour où l'on dit M Un enfant m'est venuPrêt à rentrer sous l'herbe, à tarir, à me taire,Comme )a filet d'eau qui, surgi de la terre,Y rentre de nouveau par la terre englouti,A quelques pas du so: dont il était sorti!Seulement, cette eau fuit sans savoir qu'elie coule,Ce sable ne sait pas où la vague le roule;Ils n'ont ni sentiment, ni murmure, ni pleursEt, moi, je vis assez pour sentir que je meurs!Mourir[ ah! ce seul mot fait horreur de la vie!L'éternité vaut-elle une heure d'agonie?La douleur nous précède et nous enfante au jour,La douleurà la mort nous enfante à son tour!Je ne mesure plus le temps qu'elle me laisse,Comme je mesurais, dans ma verte jeunesse,En ajoutant aux jours de longs jours à venir;Mais, en les retranchant de mon court avenir,Je dis «Un jour de plus, un jour de moins; l'auroreMe retranche un de ceux qui me restaient encore;Je ne les attends plus, comme dans mon matin,Pleins, brillants, et dorés des rayons du lointain,Mais ternes, mais pâlis, décolorés et videsComme une urne fêtée et dont les flancs aride.Laissent fuir l'eau du ciel que l'homme ycherche en vain,Passé sans souvenir, présent sans lendemain,Et je sais que le jour est semblable à la veille,Et le matin n'a plus de voix qui me réveille,Et j'envie au tombeau le long sommeil qu'il dort,Et mon âme est déj& triste comme la mortnnTriste comme la mort? Et la mort sounre-t-ettc?Le néant se ptsint-il à la nuit éternelle?Ah plus triste cent fois que cet heureux néantQui n'a point à mourir et ne meurt pas vivant,Mon âme est une mort qui se sent et se souBi'cImmorteUe agonie, abîme, immense goun're,Où la pensée, en vain cherchant à s'engloutir,En se précipitant ne peut s'anéantirUn songe sans réveil, une nuit sans aurore,Un feu sans atim~nt qui brûle et se dévoreUne cendre brûlante où rien n'e;t allumé,Mais Ott tout ce qu'on jette est soudain consumé;Un délire sans terme, une angoisse étemelle!Mon âme avec effroi regarde derrière elleEt voit son peu de jours, passés, et déjà froidsComme la feuille sèche autour du tronc des bois;Je regarde en avant et je ne vois que douteEt ténèbres, couvrant le terme de la route!Mon être à chaque souftle exhale un peu de soi,C'était moi qui souffrais, ce n'est déjà plus moi!Chaque parole emporte un lambeau de ma vie;L'homme ainsi s'évapore et passe et quand j'appuieSur l'instabilité de cet être fuyant,A ses tortures près tout semblable au néant,Sur ce moi fugitif insoluble problèmeQui ne se connaît pas et doute de soi-même,Jncecte d'un soleil par un rayon produit,Qui regarde une aurore et rentre dans la nuit,Et que, sentant en moi la stérile puissanceD'embrasserl'infini dans mon intelligence,J'ouvre un regard de Dieu sur la nature et moi,Que je demandetout, KPonrquoi? pourquoi? pourquoi!xEt que, pour seul éclair et pour seule réponse,Dans mon second néant je sens que je m'enfonce,Que je m'évanouis en regrets supernus,Qu'encore une demande, et je ne serai ptust IAlors je suis tenté de prendre l'existencePour un sarcasme amer d'une aveugle puissance,De lui parler sa langue, et, semblable au mourantQui trompe l'agonie et rit en expirant,D'abimer ma raison dans un dernierdélire,Et de finir aussi par un éclat de rire tOu de dire K Vivons, et dans la voluptéNoyons ce peu d'instants au néant disputé!Le soir vient: dérobons quelques heures encoreAu temps qui nous les jette et qui nous les dévore!Enivrons-nous du moins de ce poison humainQue la mort nous présente en nous cachant sa main!Jusqu'aux bords de la tombe il croit encor des roses,De naissantes beautés pour le désir écloses,Dont le cœur feint l'amour, dont t'œit sait l'imiter,Et que l'orgueil ou l'or font encor palpiter:Plongeons-noustout entiers dans ces mers de déliccsPuis, au premier dégoût trouvé dans ces calices,Avant l'heure où les sens, de l'ivresse lassés,Font monter l'amertume et disent, «C'est assez!»Voilà la coupe pleine où de son ambroisieSous les traits du sommeit ta mort éteint la vie;Buvons voilà le flot qui ne fera qu'un pliEt nous recouvrira d'une éternel oubli,Glissons-y; dérobonssa proie à l'existence,A la mort sa douleur, au destin sa vengeance,Ces langueurs que la vie au fond laisse croupir,Et jusqu'au sentiment de son dernier soupir;Et fût-il un réveil même à ce dernier somme,Défions le destin de faire pis qu'un homme! nMais cette lâche idée, où je m'appuie en vain,N'est qu'un roseau ptiant qui fléchit sous ma main:Elle éclaire un moment le fond du précipice,Mais comme l'incendie éclaire t'édifiée,Comme le feu du ciel dans un nuage errantÉclaire l'horizon, mais en le déchirant!Ou comme la tueur lugubre et solitaireDo la tampe des morts qui veille sous )& terreËctaire le cadavre aride et dessècheEt le ver du sépulcre à sa proie attache.Non dans ce noir chaos, dans ce vide sans terme,Mon âme sent en elle un point d'appui p!us ferme,La consciencet instinct d'une autre vérité.Qui guide par sa force et non par bu chrtt'Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière,Par la voix, par la main, et non par la lumière.Noble instinct, conscience, ô vérité de cceuriD'un astre encor voilé prophétique chaleur,Tu m'annonces, toi seule, en tes mille langages,Quelque chose qui luit derrière ces nuages.Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas,Même au fond de ma nuit tu ne t'égares pas!Quand ma raison s'éteint, ton flambeau luit encore.Tu dis ce qu'elle tait, tu sais ce qu'eue ignoreQuand je n'espère plus, t'espcrance est ta voix;Quand je ne crois plus rien, tu parles, et je crois tEt ma main hardiment brise et jette loin d'elleLa coupe des plaisirs, et la coupe mortelle:Et mon âme, qui veut vivre et souffrir encor,Reprend vers la lumière un généreux essor,Et se fait dans l'abîme où la douleur la noie,De t'exces de sa peine une secrète joie;Comme le voyageur parti dès le matin,Qui ne voit pas encor le terme du chemin,Trouve le ciel brûlant, le jour long, le sol rude,Mais fier de ses sueurs et de sa lassitude,Dit en voyant grandir tes ombres des cyprèsMJ'ai marché si longtemps que je dois être près11IIA ce risque fatal, je vis, je me confie;Et dût ce noble instinct, sublime duperie,Sacrifier en vain l'existence à la mort,J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;A dire, en répandant au seuil d'un autre mondeMon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde:<t Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime' aAlors, semblable à l'ange envoyé du Très-HautQui vint sur son fumier prendre Job en défaut,Et qui, trouvant son cœur plus fort que ses murmures,Versa l'huile du ciel sur ses mille blessures;Le souvenir de Dieu descend, et vient à moi,Murmure à mon oreille, et me dit:Lève-toi aEt, ravissant mon âme à son lit de souffrance,Sous les regards de Dieu l'emporte et la bataaceEt je vois l'infini poindre et se réfléchirJusqu'aux mers de soleils que la nuit fait Nanchir.Il répand ses rayons et voile la nature;Les concentre, et c'est Dieu; lui seul est sa mesure;Il puise sans compter les êtres et les joursDans un être et des temps qui débordent toujoursPuis les rappelle à soi comme une mer immenseQui retire sa vague et de nouveau la lance,Et la vie et la mort sont sans cesse et sans finCe flux et ce reflux de l'océan divin;Leur grandeur est égale et n'est pas mesuréePar leur vile matière ou leur courte duréeUn monde est un atome à son immensité,Un moment est un siècle à son éternité,Et je suis, moi, poussière à ses pieds dispense,Autant que les soleils, car je suis sa pensée!Et chacun d'eux reçoit la loi qu'it lui prescrit,La matière en matière et l'esprit en espritGraviter est la loi de ces globes de flammeSouffrir pour expier est le destin de t'ameEt je combats en vain l'arrêt mystérieux,Et la vie et la mort, tout l'annonce à mes yeux.L'une et l'autre ne sont qu'un divin sacrifice;Le monde a pour salut l'instrument d'un supplice¡Sur ce rocher sanglant où l'arbre en fut plantéLes temps ont vu mûrir le fruit de vérité.Et quand l'homme modèle et le Dieu du mystère,Aprèsavoir parlé, voulut quitter la terre,)) ne couronna pas son front pâle et souffrantDes roses que Platon respirait en mourant;U ne fit point descendre une échelle de ttammePour monter triomphant par les degrés de t'ameSon écheHe céieste, à lui, fut une croix,Et son dernier soupir, et sa dernière voixUne plainte à son Père, un pourquoi sans réponse,Tout semblable à celui que ma bouche prononce!.1Car il ne lui restait que le doute à souffrir,Cette mort de l'esprit qui doit aussi mourir!Ou bien de ces hauteurs rappelant ma pensée,Ma mémoire ranime une trace cSacée,Et de mou cœur trompé rapprochant le lointain,A mes soirs pâtissants rend l'éclat du matin,Et de ceux que j'aimais l'image évanouieSe lève dans mon âme, et je revis ma vie1Un jour, c'était aax bords où les mers du midiArrosent l'aloès de leur flot attiédi,Au pied du mont brûlant dont la cendre fécondeDes doux vallons d'Enna fait le jardin du monde;C'était aux premiersjours de mon précoce été,Quand le coeur porte en soi son immortalité,Quand nulle feuine onoor par l'orage jaunieN'a tombé sous nos pas de l'arbre de la vie.Quand chaque bat:ement qui soulève le cceurEst un immense é!an vers un vague bonheur,Que l'air dans notre sein n'a pas assez de place,Le jour assez de feux, le ciel assez d'espace,Et que le cœur. plus fort que ses émotions,Respire hardiment le vent des passions,Comme au réveil des flots la voile du navireAppelle l'ouragan, pdpitc, et le respire;Et je ne connaissais de ce monde enchantéQue le cœur d'une mcre et Fœit d'une beauté,Et j'aimais et t'amour, sans consumer mon âme,Dans une âme de feu rélléchissaitsa namme,Comme ce mont brMant que nous voyons fumerEmbrasait cette mer, mais sans la consumer;Et notre amour était heau comme l'espérance,Long comme l'avenir, pur comme l'innocence.«Et son nom?'; -Eh!qu'importe un nom? Elle n'est plusQu'un souvenir planant dans un lointain confus,Dans les plis de mon cœur une image cachée,Ou dans mon œi) aride une larme séchéeIEt nous étions assis à l'heure du réveit,Elle et moi, seuls, devant la mer et le soleil,Sur tes pieds tortueux des châtaigniers sauvagesQui couronnent l'Etna de leurs derniers feuin~cs;Et te jour se levait aussi dans notre cœur,Long. serein, rayonnant, tout lumière et chaleur;Les brises qui du pin touchaient les jarres faites,Y prenaient une voix et chantaient sur nos têtes;Par l'aurore attiédis les purs souffles des airsKn vagues de parfum montaient du lit des mers,Et jusqu'à ces hauteurs apportaient par boufféesDes llots sur les rochers les clameurs étouffées,Des chants confus d'oiseaux, et des roucoulements,Des cliquetis d'insecte ou des bourdonnements,Mille bruits dont partout la solitude est pleine,Que l'oreille retrouve et perd à chaque haleine,Témoignages de vie et de félicité,Qui disaient Tout est vie, amour et volupté~nEt je n'entendais rien que ma voix et la sienne,La sienne, écho vivant qui renvoyait la mienneEt ces deux \oix d'accord, vibrant à l'unisson,Se confondaient en une et ue formaient qu'un sontEt nos yeux descendaient d'étages en étages,Des rochers aux forêts, des forets aux rivages,Du rivage a la mer, dont l'écume d'abordD'une frangn ondoyante ydessinait le bord;Puis, étendant sans fin son bleu semé de voiles,Semblait un second ciel tout blanchissant d'étoiles;Et les vaisseaux allaient et venaient sur les eaux,Rasant le flot de l'aile ainsi que des oiseaux,Et quelques-uns, glissant le long des hautes plages,Mêlaient leurs mats tremblants aux arbres des rivages,Et jusqu'à ces sommets on entendaitmonterLes voix des matelots que le flot fait chanterEt l'horizon noyé dans des vapeurs vermeillesS'y perdait; et mes yeux plongés dans ces merveilles,S'égarant jusqu'aux bords de ce miroir si pur,Remontaient dans le ciel de l'azur à l'azur,Puis venaient, éblouis, se reposer encoreDans un regard plus doux que la mer et l'aurore,Dans les yeux enivrés d'un être ombre du mien,Ou mon délire encor se redoublait du sienlEt nous étions en paix avec cette nature,Et nous aimions ces prés, ce ciel, ce doux murmure,Ces arbres, ces rochers, ces astres, cette mer;Et toute notre vie était un seul aimerEt notre âme, limpide et calme comme l'onde,Dans la joie et la paix reftéchissait le monde;Et les traits concentrés dans ce brillant milieuY formaient une image, et l'image était. DieutEt cette idée, ainsi dans nos cœurs imprimée,N'en jaillissait point tiède, inerte, inanimée,Comme l'orbe éclatant du céleste soleilQui flotte terne et froid dans l'océan vermeil,Mais vivante, et bruhnte, et consumant notre âme,Comme sort du bûcher une odorante ftammeEt nos cœurs emhrasés en soupirs s'exhalaient,Kt nous voulions lui dire. et nos cœurs seuls parlaient,Et qui m'eût dit alors qu'un jour la grande imageDe ce Dieu pâlirait sous l'ombre du nu.igf,Qu'i) faudrait )e chercher en moi, comme aujourd'hui,Et que le désespoir pouvait douter de lui;J'auraisri dans mon cœur de ma crainte insensée,Ou j'aurais eu pitié de ma propre pensée.Et les jours ont passé courts comme!e bonheur,Et les ans ont brisé l'image de mon ca'ur,Tout s'est évanoui! mais le souvenir resteDe l'apparition matinale et cétesteEt comme ces mortels des temps mystérieuxQue visitaient jadis des envoyés des cieux,Quand leurs yeux avaient vu la divine mmiere,S'attendaient!a mort et fermaient leur paupière,Au rayon pâtissant de mon soir obscurci,Je dis «.J'ai vu mon Dieu; je puis mourir aussi!mnMais Celui dont la vie et l'amour sont t'ouvrageN'a pas fait le miroir pour y briser l'imagetEt sûr de l'avenir, je remonte au passé.Quel est sur ce coteau du matin caressé,Aux bords de ces flots bleus qu'un jour du matin dore,Ce toit champêtre et seul d'où rejaillit l'aurore?La fleur du citronnier l'embaume, et le cyprèsL'enveloppe au couchant d'un rempart sombre et frais,Et la vigne, y couvrant de blanches colonnades,Court en festons joyeux d'arcades en arcadesLa colombe au col noir roucoule sur les toits,Et sur tes flots dormants se répand une voix,Une voix qui cadence une langue divine,Et d'un accent si doux que l'amour s'y devine.Le portique au soleil est ouvert une enfantAu front pur, aux yeux bleus, y guide en triomphantUn février folâtre aussi blanc que la neige,Dont le regard aimant ]a flatte et la protége;De la plage, voisine ils prennent le sentier.Qui serpente à travers le myrte et l'églantier;Une barque non loin, vide et légère encore,Ouvre déjà sa voile aux brises de l'aurore,Et, berçant sur leurs bancs tes oisifs matelots,Semble attendre son maitre, et bondit sur les flotstFRAGMENTDE JOCELYNMe pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terrePas même cet ami du pauvre solitaire?Mais ce regard si doux, si triste de mon chienFit monter de mon cœur des larmes dans le mien.J'entourai de mes bras son cou gonfté de joieDes gouttes de mes yeux roulèrentsur sa soie;0 pauvre et seul ami! viens, lui dis-je, aimons-nous!Car partout où Dieu mit deux cœurs, s'aimer est douxHélas1 rentrer tout seul dans sa maison déserte,Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte,Sans qu'en apercevant son toit à l'horizonOn dise mon retour réjouit ma maison,Une sœur. des amis, une femme, une mèreComptent de loin les pas qui me restent à faire,Cette pièce est d'une longueurinusitée, elle est restée inachevée; mais,Lamartine déterminerà lamoi, ilnousa]M vibrationsrappelerce queM, )csLamartine en a dit n Selon moi, ce sont là les vibration~ les plus larges et lesplus palpitantes de ma tibre dn pûëte et d'homme.(Noie de y'e~eur.)Et dans quelques moments, émus de mon retour,Ces murs s'animeront pour m'abriter d'amour!Rentrer seul, dans la cour se glisser en silenceSans qu'au-devant du votre un pas connu s'avance,Sans que de tant d'échos qui parlaient autrefois,Un seul, un seul au moins tressaille à votre voix!Sans que le sentiment amer qui vous inondeDéborde hors de vous dans un seul être au monde,Excepté dans le cœur du vieux chien du foyerQue le bruit de vos pas errants fait aboyer!1N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du votre,Où ce que vous sentez se reflète en un autre;Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer,Qui, sans savoir vos pleurs, vous regarde pleurer,Que cet œii sur la terre où votre œil se repose,A qui, si vous manquiez, manquerait quelque d)o'!0,Ah! c'est affreux peut-être eh bien, c'est cncor doux!0 mon chienDieu seul sait la distance entre nous,Seul, il sait quel degré de l'écheUe de l'êtreSépare ton instinct de l'âme de ton maitre;Mais seul il sait aussi par quel secret rapportTu vis de son regard et tu meurs de sa mort,Et par quelle pitié pour nos cfeurs il te donnePour aimer encor ceux que n'aime plus personneAussi, pauvre animal, quoique à terre couché,Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché,Jamais, d'un mot brutal contristant ta tendresse,Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse.Mais toujours, ah toujours en toi j'ai respectéDe ton maitre et du mien l'ineffable bun)('Comme on doit respecter sa moindre créature,Frèrequoique degré qu'ait voulu la natureAhmon pauvre Fido, quand tes yeux sur les miens,Le silence comprend nos muets entretiens,Quand au bord de mon lit, épiant si je veille,Un seul soufHe inégal de mon sein te réveiUe,Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis,Daus les plis de mon front tu cherches mes soucis,Et que pour la distraire attirant ma pensée,Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée,Que comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrinRend ton oeil fraternelinquiet ou serein,Que l'âme en toi se lève avec tant d'évidence,Et que l'amour encor passe l'intelligence;Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion,Du sentiment humain une dérision,Un corps organisé qu'anime une caresse,Automate trompeur de vie et de tendresse!Non, quand ce sentiment s'éteindra dans tes yeux,Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.De ce qui s'aima tant la tendre sympathie,Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie:Dieu la brise un instant, mais pour la réunir;Son sein est assez grand pour nous tous contenir!Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimâmes;Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes 1Partout où l'amitié consacre un cœur aimant,Partout où la nature allume un sentiment,Dieu n'éteindra pas plus sa divine étincelleDans ['Htoi)e des nuits dont la splendeur ruisselle,Que dans l'humble regard de ce tendre épagneulQui conduisait l'aveugle et meurt sur son cercuei) 1)Ohviens, dernier ami que mon pas réjouisse;Ne crains pas que de toi devant Dieu je rougisse;Lèche mes yeux mouillés! mets ton cœur près du mien,Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien(Neuvième époque.)ÉftTREAttONB)EUHADOt.pnEÏ)[njASL8 septemb:e 7S3S.llltefa ~crletGis.Dans tes plis d'un coteau j'étais assisà terre,Le soleil inondantl'horizon solitaire,Une brise des boisjouant dans mes cheveux,Paix, lumière et chaleur, servi dans tous mes voeux,Mon jeune chien quêtant parmi les sillons fauves,Effeuillait à mes pieds les bluets et les mauves,Faisant lever, joyeux, l'alouette du solDont le rire en partant l'insultait dans son volEt tout était sourire et grâces sur mes lèvres;Et, semblable au berger qui rappelle ses chèvresEt rassemble au bercail les petits des troupeaux,Tous mes sens rappelaient mon esprit au repos.Je bénissais celui dont l'immense naturePrête place au soleilchaque créature,Et la terre de Dieu, qui, du ral au cotf'au,A pour nous cacher tous un coin de son manteau;Et je ne savais pas, dans ma paisible extase,Si quelque ver rongeur piquait au co'ur ma phrase,Si l'encreà flots épais distitiait du naconPour faire sur la fcuiUn une tache à mon nom;Ou si quelque journal aux doctrines ridées,Comme les factions enrôlant les idées,Condamnait ma pensée à tenir dans l'espritEt dans l'étroit pathos de ~'o?Y~eu~ MMï'i7,Et jetait sur mon vers ou sur ma prose indigneL'ombre de ces grands noms qu'un f)e!'<tnfcontre si~ne;Le Courrier m'eût privé de feu, de sel et d'eau,Que le jour sur mon front n'eut pas briué moins beau.Oh nous sommes heureux parmi les créatures,Nousà qui notre mère a donné deux natures,Et qui pouvons, au gré de nos instincts divers,Passer d'un monde à l'autre et changer d'univers!Lorsque nos pieds saignant dans les sentiers de l'hommeOnt usé cette ardeur que le soleil consomme,Notre âme, à ses labeurs disant un court adieu,Prend son aile et s'enfuit dans les œuvres de Dieu,La contemplation qui l'enlève à la terreLui découvre la source où l'eau la désaltère,Puis quand la solitude arafraîchi ses sens,Son courage l'appelle et lui dit RedescendslAinsi quand le pécheur, fatigué de la rame,Dans les replis d'une anse a rattaché sa prame,tt ressaisit la hêchc, et du terrain qu'il romptFend la glèbe humectée avec l'eau de son frontEt quand la bêche échappe à sa main qu'eue brise,!I rehisse sa voile au souffle de la brise,Et regarde, en fendant la mer d'un autre soc,La poudre de la vague écumer sous son focPour son double élément il semble avoir deux âmes.Taureau dans le sillon, mouette sur les lames:Poète! âme amphibie aux éléments divers,Ta vague ou ton sillon, c'est ta prose ou tes versJ'étais ainsi plongé dans cet oubli des choses,Quand le vent du midi, parmi l'odeur des roses,M'apporta cette épitre où ton cœur parle au mienEn vers entrecoupés comme un libre entretienBittct où tant de sens parle avec tant de grâceQue Virgile l'eût pris pour un billet d'Horace,Pour un de ces oiseaux du Béranger romain,Qui, prenant au hasard leur doux vol de sa main,Les pieds encor trempés des ondes de Blanduse,Allaient porter au loin les saluts de sa muse,Et dont plusieurs, volant vers la postérité,S'égarèrent pour nous dans l'immortalité'Celui qui m'apporta tes vers sur ma fenêtre,Ami, ressemblaittant aux colombes du maitreQue, promenant ma main sur l'oiseau familier,Je cherchai si son cou n'avait pas de collier,Croyant lire en latin l'exergue de sa bague«Je viens du frais Tibur;» mais il venait d'A'f<McJe les ai lus trois fois, ces vers consolateurs,Sans me laisser surprendre à leurs philtres natteursSur ce nectar du cœur j'ai promené la loupe;J'ai vidé le poison, maisj'ai gardé la coupe,Cette coupe où la main aciselé dans l'orTon amitié pour moi que a.j'y veux lire encorIl est doux au roulis de la mer où l'on nageDe voir un feu lointain luire sur le rivageDe sentir au milieu des pierres de l'affront,La feuille d'oranger vous tomber sur le front;Pour rendre à cet ami l'odorante penséeOn cherche avec amour la main qui l'a lancée,Et l'on éprouve un peu ce que Job éprouvaLorsque de son fumier son ange le leva.Au plus noir de l'absinthe à mes lèvres versée,C'est là l'impression du miel de ta pensée.Je me dis Ce vent doux parmi tant de frima~N'est pas né, je le sens, dans les mêmes climats,Mais, venu d'Orient, son souffle que j'aspireA l'odeur d'un laurier et le son d'une lyre!Ce n'est pas cependant que mon esprit enOéDe l'orgueilleux chagrin d'un grand homme sifIM,Jugeant avec mépris le siècle qui le juge,Cherche à sa vanité ce sublime refugeVillage de Provenoe, d'oii la lettre de M. Dumas était datée.OuieTnsse et Mil ton,ton) de leurs détracteurs,Ont, ieur gloireà la main, attendu leurs lecteurs.Lorsque dans l'avenir un siècle ingrat l'exile,Oui, l'immortalité du génie est i'asiie.Mais pour chercher comme eux l'ombre de ses autels,)) faut avoir commis leurs livres immortels;D'un grand forfait de gloire il faut être coupables;L'ostracisme n'écrit que des rois sur ses tables.Pour nous, sujets obscurs du jour qui va finir,Laissons aux immortels leur foi dans l'avenir,Buvons sans murmurerle nectar ou la fange,Et ne nous flattons pas que le siècle nous venge.Nous venger? l'avenir? lui, gros d'un univers!Lui, dans ses grandes mains peser nos petits vers?Lui, s'arrêter un jour dans sa course éternellePour revoir ce qu'une heure a broyé sous son aile?Pour exhumer du fond de l'insondable oubliLa page où du lecteur le doigt a fait un pli?Pour décider au nom de la race futureSi l'hémistiche impie offensa la césure?Ou si d'un feuilleton les arrêts en lambeauxOnt fait tort d'une rime aux morts dans leurs tombeaux?1Quoi qu'en disent ta-haut les scribes dans leurs sphères,L'avenir, mes amis, aura d'autres affaires,tt aura bien assez de sa tâche au soleilSans venir remuer nos vers dans leur sommeil.Jamais ]e lit trop plein de t'océan des âgesDe flots plus débordants ne battit ses rivages,Jamais le doigt divin à l'éternel torrentN'imprima dans sa fuite un plus fougueux courant;On dirait qu'amoureux de l'oeuvre qu'il consomme,L'esprit de Dieu, pressé, pmsse l'esprit de l'homme,Et trouvant l'œuvre longue et les soleils trop courts,Dans t'œuvre qu'il condense accumule lesjours.Que d'œuvresà finirque d'œuvres commencéesLèguent au lendemain nos mourantes penséesQuelle route sans fin nous traçons à ses pastQue sera ce chaos s'il ne l'achève pas?Qu'il lui faudra de mains pour élever ces pierresQue nous taillons à peine au fond de leurs carrièresQui donnera le plan, la forme, le dessin?Quel effort convulsif contractera son sein?Un monde à soulever couché dans ses vieux langes,L'homme, image tombée, à dépouiller de fanges,Comme on dresse au soleil du timon de l'oubliDans le sable du Nil un sphinx enseveti tSons mille préjugés dans la honte abattue,Refaire un piédesta) à la sainte statue,Et sur son front levé rendre à l'humanité,Les rayons disparus de sa divinité!Réveitter l'homme enfant emmaittotté de songes,Des instincts éternels séparer nos mensonges,Des nuages obscurs qui couvrent l'horizonDégager lentement le jour de la raison,De chaque vérité dont la lumière est flammeDu genre humain croissant féconder la grande âme;Des peuples écoutes dépassant les niveaux,Le faire déborder en miracles nouveaux;Asservir à l'esprit les élémentsrebelles.Prendre au feu sa fumée, à l'aquilon ses ailes,Sur des fleuves d'acier faire voguer les chars,Multiplier ses sens par les sens de nos arts;De ces troupeaux humains que la verge fait paitre,Parqués, marqués au flanc par les ciseaux du nmitre,Fondre les nations en peuple fraternelMarqués au front par Dieu de son chiffre étemotAu lieu de mille lois qu'une autre loi rature,Dans le code infaillible écrire la nature,Déshonorer la force, et sur l'esprit domptéFaire du ciel en nous régner la volontétéComme du lit des mers les vagues débordées,Voir les faits s'écrouler sous le choc des idées,Porter toutes tes mains sur l'arche des pouvoirs,Combiner d'autres droits avec d'autres devoirs,Parlant en vérités et plus en paraboles,Arracher Dieu visible à l'ombre des symboles,Dans l'esprit grandissant où sa foi veut grandir,Au lieu de le voiler, le faire resplendir,Et lui restituant l'univers qu'il anime,Faire l'homme pontife et le culte unanime tÉcouter les grands bruits que feront en croulantL'autel renouvelé, le trône chancelant,Les voix de ces tribuns ameutant les tempêtes,Artistes, orateurs, penseurs, bardes, prophètes,Vaste bourdonnementdes esprits en émoi,Dont chacun veut son jour et crie au temps A moi!VoiH de l'avenir l'œuvre où la peine abonde.Et tu veux qu'au milieu de ce travail d'un mondeLe siècle des six jours, sur sa tache incliné,Se retourne pour voir quelle âme a hourdonné?C'est l'erreur du ciron qui croit remplir l'espace.Non pour tout contenir le temps n'a que sa place;La gloire abeau s'enfler, dans les siècles suivantsLes morts n'usurpent pas le soleil des vivants;La même goutte d'eau ne remplit pas deux vases;Le fleuve en s'écoulant nous laisse dans ses vases,Et la postérité ne suspend pas son coursPour pécher nos orgueils dans le vieux lit des jours.Quoi! faut-il en pleurer? le doux chant du poëteNe le charme-t-il donc qu'autant qu'on le repète?Le son mélodieux du bulbul de tes boisEst-il donc dans l'écho plutôt que dans la voix?N'entends-tu pas en toi de célestes pensées,Par leur propre murmure assez récompensées?Le genie est-il donc extase ou vanité?K'écouterais-tupaspendantl'éternitéLe bruit mélodieux de ces ailes de flamme,Que fait l'aigle invisible en traversant ton a~nc?Le coeur a-t-il besoin que dans ses sentimentsTout l'univers palpite avec ses battements?7Eh 1 qu'importe l'écho de ta voix faible ou forte,N'est-il pas aussi long que le vent qui l'emporte?Ne se confond-il pas dans cet immense choeurQue la vie et l'amour tirent de chaque cœur?N'as-tu pas vu souvent, aux jours pâles d'automne,Le vent glacé du nord, dont l'aile siffle et tonne,Fouetter en tourbillons, dans son fougueux coufant,Les dépouiues du bois en liquide torrent?Du fleuve oit roule à sec sa gerbe amonceléeLe bruit des grandes eaux monte sur la vaUéeBien qu'un gémissementsorte de chaque plis,Notre oreille n'entend qu'un immense roulis;Mais l'oreille de Dieu, qui plus haut les recueille,Distingue dans ce bruit la voix de chaque feuille,Et du brin d'herbe mort le plus léger frissonDont ce bruit collectif accumule le son.C'est ainsi, mon ami, que dans le bruit terrestre,Dont le génie humain est le confus orchestre,Et qu'emporte en passant l'esprit de Jëhova,Le faible bruit de l'homme avec l'homme s'en vaA l'oreille de Dieu ce bruit pourtant arriveChaque âme est une note, hélasbien fugitive,Chaque son meurt bientôt; mais l'hymne solennelS'élève incessamment du temps à l'ÊterneiNotre voix qui se perd dans la grande harmonieVa retentir pourtant à l'oreille infinielEh quoi! n'est-ce donc rien que d'avoir en passantJeté son humble strophe au concert incessant.Et d'avoir parfumé ses ailes poétiquesDe ces soupirs notés dans les divins cantiques,Faut-il pour écouter ce qui mourra demainImposer à jamais silence au genre humain?Elle vole plus haut, l'ama du vrai po&tc iDe toute ma raison, ami, je te souhaiteLe dédain du journal, l'oubli de l'univers,Le gouffre du néant pour ta prose ou tes vers;Mais au fond de ton coeur une source fécondeOu l'inspiration renouvelle son ondeEt dont le doux murmure, en berçant ton esprit,Coule en ces vers muets qu'aucune main n'écritUne Ame intarissable en sympathique extaseOù l'admiration déborde et s'extravaseCes saints ravissements devant l'œuvre de Dieu,Qui font pour le poète un temple de tout lieu;Ces conversations en langue intérieureAvec l'onde qui chante ou la brise qui pleure,Avec l'arbre, l'oiseau, l'étoile au firmamentEt tout ce qui devient pensée ou sentiment;Une place au soleil contre un mur où l'abeille,Nageant dans le rayon, bourdonne sous la treille;Sous les verts parasols de tes pins du midiUne pente d'un pré par le ciel attiédi,D'où le regard glissant voit à travers la brumeLa mer bleue au rocher jetersa blanche ëcume,Et la voile lointaine à l'horizon mouvantComme un arbre des flots s'inclinersous le vent,Et d'où le bruit tonnant des vagues élancées, ·Donnant une secousse à l'air de tes pensées,Te fait rêver pensif à ce vaste miroir °Où Dieu peint l'intini pour le faire entrevoirl.Un reflet de ton ciel toujours sur ton génie;Des cordes de ton cœur la parfaite harmonie1La conscience en paix sommeillant dans ton seinComme une eau dont nul pied n'a troublé le bassinAu Hanc d'une colline où s'étend ton royaume,Un toit de tuile rouge ou d'ardoise ou de chaume,Dont l'ombre soit ton monde, et dont le pauvre seuilNe rende après cent ans son maitre qu'au cercueilLà, des sommeils légers que l'alouette éveille,Pour reprendre gahnent le sillon de la veille;Une table frugale où la fleur de tes blésÉclate auprès des fruits que ta greffe adoublés;Sur le noyer luisant dont ton chanvre est la nappe,Un vin dont le parfum te rappelle sa grappe;Un platane en été; dans l'hiver un foyerOù ta main jette au feu le noyau d'olivier;Aux flambeaux dont ta ruche a parfumé la cire,Des livres cent fois lus que l'on aime à relire,Phares consolateurs que, pour guider notre œit,Les tempêtes du temps ont laissés sur t'écueit,Dont nos vents inconstants n'agitent plus la uamme,Mais qui luisent bien haut au firmament de l'âmePour que le fond du vase ait eneor sa douceur,Jusqu'au soir de la vie une mère, une sœur,Un ami des vieux jours, voisin de solitude,Exact comme t'aiguitie et comme l'habitude,Et qui vienne le soir, de son mot régulier,Reprendre au coin du feu l'entretien familier.Avec cela, mon cher, que l'ongte des critiquesMarque du pli fatal nos pages poétiques,Heureux à nos soleils, qu'on nous siStea Paris,La gloire me plairait, pour la vendre à ce prix(Iteame6Liements Poetiqxtes.)<( Tout le monde, tous les soleils, toute la création pour une penséeaet toutes les pensées de l'homme avec tout le restepour un sentiment!aLa poésie du vulgaire, ce n'est pas cela peut-être, mais la poésie duM poëte )a voilà,» Ainsi Nodier s'exprimait avec flamme, et jamais ilne faillit à sa devise- Cette présence réelle du sentiment dans tantd'tcuvres où se joue la verve d'une intelligenceprompte aux métamorphosos, ce fut le fond de son génie; c'est son originalité, c'est sa gloire.«Tout vit, tout palpite daM& &on langage;» a dit avec éloquenceungrand critique, Ai. Vinet,jamais l'hymen d'un homme avec sa parole«ne fut plus tendre et plus étroit. Vous pensiez lire un livre, et vous«lisez une âme.»Une âme rêveuse, un esprit ironique, une imagination romanesqueincessamment surexcitée par les péripéties d'une jeunesse aventureuse,une fantaisie mobile, une langue d'or, tel, dès les premières aurores dede ce aiècte, apparut à ses contemporains charmés l'ingénieux écrivain en qui M. Michelet a pu saluer([)e chercheur infatigable de nott-~a vieille littérature ïe hardi précurseur de la nouvelle. n Adolescentencore ) pour séduire,il avait assez d'animer en ses récits, na'fvement pompeux, les impressions printaniercs qu'il évoquait plus tarddu fond de son passé devant le plus délicat et le plus affectueuxdes témoins, a désespoirs ardents phittres mortels consolationspromptes, complots, terreurs crédules, fuites errantes, une fHnetra«escaladée, les années légères D Mais dëjd H ne se contentait pasde surgir, plus en vue qu'Obermann, entre Werther et René çommeSo.i1Jte-])4uve, Pot-fffu~;i;~<-t~M,un trait d'union sympathique; déjà sa curiosité de dilettante oud'abeille ~o~tt à chaque o~'e~ et distillait sa goutte de miel jusquedans les plus amers calices. Ce Werther emprunta parfois les attitudeset le jargon de Faublas ce thaumaturge précoce, ce voyant candidequi n'admettait guère de lois philosophiques en dehors des phénomènes du somnabuïisme de la somniloquie, du cauchemar, duvampirisme et de la perpétuelle résurrection des morts, ce Cagliostro-<;azotte copia trois fois de sa main le bréviaire du scepticisme naturaliste, j'entends le GagmttuaetFaMta~Mef; ce montagnard qui gardatoujours le généreux accent do sa montagne, cet assidu glaneur deromancierrévélateurprédestinaitàdevenirpourson Ecosse, Nodierromancierrévélateur que Walter Scott sut être pourson Écosse, Nc)diera vingt ans s'enferma plus d'une saison dans la bibliothèque du chevalier Croit pour obscurcir en cent endroits la limpide poésie d'Horace,sous prétexte de réformer quelques points et de restituer quelquesvirgules. Qu'y faire? tousles hasards!e tentaient, et sans avoir toutes lesconvictions, il subissait saus résistance toutes les possessions maisl'enchantementétait court. De là tant d'éléments divers, tant de rayonsbrisés, tant de contradictions apparentes dans cette vie qui resteraitune énigme, si l'observateur ne la dédoublait en quelque sorte pour ydémëier le jeu parallèle de deux influences rivales, également légitimes, également impérieuses, l'effusion continue d'une'sensibilité quinu sait pas se refuser, et l'abondante raillerie d'une sagesse qui fait sesréserves. Étrange dualité dont la permanence était presque la seuleunité à constater dans ce caractère et dans ce talentDouble foyer dontles flammes excentriques échauffaient en même temps le travail de cetartiste, bysantin à son corps défendant, qui rêva plus d'un monumentgrandiose et simple, et qui nous a laissé seulement,aprèsson long labeur,coulés dans son précieux airain de Corinthe, tant de bustes d'une spirituello tournure, tant de mignonnesstatuettes, tant de vases où s'égayeen d'étincelantsbas-reliefsla fantaisie narquoise du dériseursensé, tantde médailles où revivent les profils mélancoliques des amantes retranchées dans leur fleur! On éprouve un plaisir inquiétant et qui tient durève àparcourir le musée composite-de ce lettré du Nord qui reflèteses émotions, ses penchants, ses manies, dans un style d'une flexibilité tout asiatique; qui entonne indifféremment; son T~M~Œ, .Sto~ àpropos de l'hymne nocturne du rossignol, à propos d'une reliure deB~uzonnet ou de Thouvenin, à propos d'un nouvel animalcule à intro--luire dans la Classification des coléoptères;qui ale culte des dédaignéset le mépris des renommées populaires, qui diminue Molière au profitde Cyrano, et qui relègue Napoléon au troisième plan du drame impérial pour laisser le grand rôle au colonel Oudet; qui parle si aimablement de t'immortalité de l'âme et qui discourt sur Polichinelle avectant de solennitémajestueuse; l'humoriste aux inépuisables espéranceset au découragement éternel, qui adore les plus vieux livres et lesplus jeunes poules; qui jure le serment d'Annibal contre )a pfop~an~intellectuelle de la yer~c~btf~~ et qui découvre à son époque plus d'uneperspective inaperçue qui, à l'exemple de Charles Lamb, son frèred'outre-Manche, nesent pas né de son temps, et qui ne manqueraitpas, au boulevard Saint-Martin, la représentation d'un mélodrame, ouà l'Académie française une séance du Dictionnaire; voyageur des sentiers perdusqui, en cherchant tes Sept châteaux ~M roi de Bo~me~ rencontre le Chien de 9rts~Me<?es Aveugles de Chamouni; qui fait profession de compter pour rien la politique, et qui conspire sans se laissereffrayer par l'exil; misanthrope malheureux!o jour où il n'a pas àmettre en lumière un nouveau mérite, le soir où il n'a pas conquis unnouvel ami entomologiste, philologue, romancier, historien, bibliographe, botaniste, elégiaque. essayste, chansonnier, et partout écrivain d'une science incomparable et d'une rhétorique dénëe, malgré sasainte horreur de l'hyperbate et de l'hypotypose figure brillante etvague qu'on n'effacerait pas des annales littéraires de ce siècle sans ensupprimer Io plus utile des conseillers, le plus déterminé des novateurset le plus modeste des maîtres.Chartes Nodier, qui joua les mille et un personnages de la vie dutcttré, aimales vers par-dessus tous les autres divertissements de sa pensée. Fort jeune, il savait diriger te quadrige de l'odo et déployer danst'air libre iesaites brûlantes du dithyrambe; les strophes du Po~cma!-/MMrett;ï! sont animées d'un large soume, et la Napoléon/! vaudrait qu'ons'en souvint, quand bien bien même Napoléon n'aurait pas voulu faireconnaissance à Sainte-Hétène avec toutes les Œuvres de son jeune ennemi. En avançant dans la vie, il modula, sur un ton plus humble, desinspirations plus charmantes. Contes, fables, romances, imitations ossianesques, pastiches de moyen âge, il multiplia les preuves d'un géniefacile qui se révélait mieux encore dans les pièces fugitives où, de savoix allanguie, il retraçait la fuite des ans, la légèt~ métancolie deschoses, et les songes de ses dernierssommeils, qui rajeunissaient pourlui tant de chers fantômes couronnés d'ancolies et de rosesl Lui qui,dans Smeft-~ avait «raconté le rêve d'un Scythe dans la langue d'unpoute de!a Grèce ail redisait les visions de ses nuits avec l'abandond'un Nestor gaulois, amusé de sa propre voix.Hnous rendait quelK que chose de La Fontaine, aa dit M. Hugo. Oui, d'un La Fontainoqui aurait lu Hoffmann et qui, comme le conteur du Majorat, auraitpleuré surla tombe trop vite ouverte de Sérapbinel1J'irais plus haut peut.être au temple de mémoire,Si dans un genre spui j'avais usé mes jours;Mais quoi! je sais volage en vers comme en amonrs.Cette plainte du bonhomme, qui n'avait pas sujet d'y croire,Nodier eût pu la redire presque avec douleur. L'homme de lettres chezlui afait tort. à la gloire du poëte. H eût pu, en concentrantson effort,s'asseoir dans le char lumineux à côté de Lamartine et d'Hugo, ceCastor et ce Pollux dont il aimait tant la constellation fraternelle. Lapoésie est une maîtresse envieuse, et qui veut qu'on soit tout à etie.Elle demande moins de finesse, moins de variété, moins d'industrie;elle exige plus d'audace, plus d'absolu, plus de volonté.La volonté,«organe de la croyance,xs'écriait Pascal. «La volonté, organe duff génie,» oserai-je ~ire après lui. Qu'importe pourtant? Pour lesamants de l'art, pour ces esprits indolents et crédules, mais tendres etgracieux qu'il souhaitait pour public, Nodier, poëte, reste à jamaisgaranti contre l'injure du temps et les caprices de l'opinion- Il n'a passeulement, comme Rabelais, comme La Bruyère, commeDiderot, aidéa saisir la tVt~mp ~co~M de la prose; H n'a pas seulement porté sonsentiment, et, on l'a pu dire, sa religion, jusque dans les controversesde linguistique; n'cût-i)!aissé que ses stances émues on enjouées, oùit me semble entendre comme le bruit des ailes de Trilby ou d'Arielbalancées autour des tempes d'un doux vieillard qui cau~e; n'eût -ilbrii!é qu'en ces jeux do la rime et du mëtre. qu'il ne tentait guère,sans rouvrir du même coup les sources secrètes de son cœur; n'eût-iltrahi sa souplesse infinie qu'en ces épreuves du chant, où, personneltoujours, il se renouvela plus d'une fois depuis les jours d'AndréChénier Jusqu'jux printemps d'Alfred de Musset, Nodier ne sauraitplus mourir.FHtÏjOXÈNE Dormi.Essais littéraires, par une sodet.6de jeunes gens. Besançon, sans date,in-t3 ( poésies à 50 cYcmptaires, avec Ch. Weiss, Compagny, Baud ett Mérimée.Monnot); Essais d'un jeune Barde, Paris, m-t3, 1804; la 2Va!po!cone~1801 (Londres); Poésies diverses, Do!angiocLLadvocat, 1827; nouvelleédition. 4839; Contes en vers, Charpentier, 184').Sur Charles Nodier et son œuvre, on consultera utilement M. SainteBeuve ( Portraits ft<o~M, tome Il M. Mérimée ( Discours de récepttOtt~'j4f*a~<'m!N/reMpaMc);M. Jules Janin (Notice en tête de fffMctsctMCo~mtMtj Paris, 1844, et Je cinquième volume de l'Histoire dela Littérature dramatique; M. Francis.Wey (Vte de Charles Nodier en têle du volume intitule Description faMOHt~c d'~ne joue collection de livres, parCharles Nodier, Alexandre Dumas (-Memot]-~); M. Perennes(Ë~ deCharles Nodier), etc.M. Charpentier,propriétaire des œuvres complètes deChariesNodicr,abien voulu nous autoriser à citer les trois pièces qui suivent; ellesfont partie du recueil qui parut chez Delangle, en82~. Nous espéronsnoir un jour ces c;harmantes poésies!ajoutt'r aux: réimpressions des(puvres les plus exquises de Charles Nodier déjà publiées dans laBjMtof&ëqMC C/tnrpcH~c)~ sous ces divers tKrcs Contes de~ct!!M.Confes fantastiques, Nouvelles, Ilomans. là vol.AOtEUX AUX ROMANTIQUESJe vous le dis d'un cœur contritAdieu. messieursles romantiques!Vous avez du bon dans l'esprit,J'en conviens; mais il est écrit«Ne hante pas les hérétiques. HUn journal atfës-bien prouvéQue le talent est réprouvé.Ne visez pas au paradoxe!Le rédacteur est orthodoxe,Et nous le tenons pour sauvé.J'aurais dû, la chose est exacte,En voyant vos succès divers,Juger qu'avec l'Esprit perversVous avez formé quelque pactePour apprendre l'art des beaux versPourquoi, poètes infidèles,Pourquoi ces coupables accensQui séduisent l'âme et les sens?Vous aviez de si bons modèlesPour faire des vers innocens!Réglez votre sage délire;Prenez l'essorpas comptésEt puisqu'il vous faut une lyre,Chantez les airs qu'on a chantésChantez-nousHéiene ravie,Chantez-nousIlion brûlant,Chantez-nous sur Laïus sanghntLa rage d'Œdipe assouvie,Ou bien encor chantez Sylvie;C'est un passe-temps fort galant!1Et si quelquefoisvotre museEssayait un nouveau sujet,Vous avez le choix d'un objetQui nous transporte et nous amuse,Entre la Charte et le budget.Quand vous décrivez la nature,Le cœur est surpris et touché.Du charme de cette peintureVos censeurs n'ont pas approché;Mais ils n'ont jamais trébuchéDans le sentier de ['impostureIls dégoûtent de la lecture,De crainte d'cn faire un pèche.Laissez,laissezpour le PermcsseCcdron et son triste ravinLaissez le Mont de la Promesse,Et les bords du fleuve divin,Et songez que tout écrivainQui fait l'éloge de la messeEst le disciple de Calvin.La palme dont Satan vous doteFait que de vous chacun médit,Et j'ai lu, dans un érudit,Que le roi prophète est mauditPour s'être passé d'Aristote.Elle était bien jolie, au matin, sans atours,De son jardin naissant visitant les merveilles,Dans leur nid d'ambroisie épiant ses abeilles,Et du parterre en fleur suivant tes longs détours.Elle était bien jolie, au bal de la soirée,Quand l'éclat des flamheaux illuminait son front.Et que de Meus saphirs ou de roses par~e.De la danse folâtre elle menait le rond-Elle était bien jolie, à l'abri de son voitcQu'elle livrait, flottant, au souffle de la nuit,Quand, pourla voir do loin, nous étions là sans bruit,Heureux de la connaître au reflet d'une etoite.Elle était bien jolie et de pensers touchants,D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,L'amour lui manquait seul pour être plus jolie«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs! nSONNETÉCRIT SL'n L'ALBUM D'EtULE DESCtIAMPS KN ~SBSC'est un sonnet.MOLI'R~.Mon nom parmi leurs noms! y pouvez-vous songer!Et vous ne craignez pas que tout le monde en gloseC'est suspendre la nette aux bras de t'oranger,C'est marier l'hysope aux boutons de la rose.ÎI est vrai qu'autrefoisj'ai cadencé ma prose,Et qu'aux règles des vers j'ai voulu la ranger;Mais sans génie, hélas!!a rime est peu de chose,Et d'un art décevantj'ai connu le danger.Vous cédez à la loi que le talent imposeUnissez dans vos vers Soumeta Béranger.Et l'esprit qui pétille à la raison qui cause;Volez de fleur en fleur, comme dans un vergerL'abeille qui butine et jamais ne se pose;Ce n'est qu'en amitié qu'il ne faut pas changer.Cinq on six mois avant sa mort, je rencontraiBéranger devant ÏaBanque de France. Où allait-il en ce moment? Je l'ignore. Peut-être marchait-il au hasard à travers les places et les rues du fourmillant Paris,écoutant quelque vif refrain qui se croisaitdans sa tête avec un refminmélancolique. Toute sa figure avait l'air triste, excepté son regard quipétillaït de flamme et de gaieté. Je l'avais reconnu tout de suite à sonfront chauve (il portait son chapeau à la mainàsa grande lévite, àson cou penche, au laisser aller de sa démarche paysanne, au curieuxsourire de Démocritc-Heraclitequi révélait l'habitude de sa pensée.L'illustre chansonnier s'était arrêté devant la Banque à considérer leflux et le reflux des allants et des venants, réjoui peut-être devant Jetableau de la richesse publique, attristé sans doute au ressouvenir doquelques misères sociales. Devina-t-ilqu'un inconnu l'observait, ou noreprit-il instinctivementsa marche que pourremettre sa penséedistraiteen mouvement? Il tourna brusquement le dos à la statue de Louis XIV,longea d'un pas assez leste les murs d'enceinte de la Banque et descendit par un étroit passage dans le jardin du Palais-Royal. Il étaitprès de midi le soleil rayonnait jusque sous les arcades; une muiti"tude de petits garçons et de petites filles couraient dans les allées,jouaient au cerceau sautaient à la corde, ou suivaient curieusementsur les eaux du bassin les mouvements d'une flottille lilliputienne. Béranger fit une halte sur sa canne devant la Méditerranée du jardin,devant la marine des enfants de Paris. Mais au bout de cinq minutes,se sentant pressé, entouré de toutes parts et reconnu, il s'ouvrit doucement un chemin vers la rueVivienne, et disparut comme un ~ouvenuti dont on a un instant troublé l'incognito, et qui se dérobe aux ado-rations de son peuple. Vingt minutes après son départ, il n'y avaitdans tous les groupes de promeneurs qu'un seul sujet de conversation:Beranger! On fredonnait ses chansons, on admirait sa bonne figure etson caractère sympathique; on parlait surtout do M gloire et de sa modestie. Je ne soupçonnais guère alors qu'on en v'cmh'dit bientôtàattaquer son caractère contester sa gloiro, à honnir ses chansons, età déclarer publiquement que Béranger n'était ni un poëte populaironi un poëte nationaLAux premières attaques dirigées contre sa mémoire, je me rappetaipresque à mon insu la douce réponse que Béranger avait adressée àune jeune femme qui n'aimait pas la Lisette du chansonnier:«Si vons m'avioz donné à deviner quel vers vous avait choquée dansle GrMicr ( J'ai ~M ~K~ ~KtjM~a-~ sa <ot~~),je vous l'aurais dit. Ah!ma chère amie, que nous entendons t'amour ditféremment!Avingt.ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui.Vous avez donc unepauvre idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependantsi bonne fille!si folle, si jolie! je dois m~mc dire si tendre! Eh quoi! parce qu'elleavait une espèce de mari qui prenait soin de sagarde-robe,vous vousachez contre clle vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviezvue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bienD'ailleurs elle n'eût pas mieux demandé que de tenir de moi ce qu'elleétait obligée d'acheterd'un autre. Mais comment faire? Moi, j'étais sipauvre la plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panadependant huit jours, que je faisais moi-m&me, tout en entassant rimesur rime, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'on vous parlant de cette riante époque de ma vie, où sans appui, sans pain assuré,sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs duprésent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh que lajeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charmejusque surla vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bience qui vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vousaimer. J'aibien connu ce bonheur c'est le plus grand de la vie, etc.»L'erreur de la jeune dame qui sQScandaHsaitdesmœursdeLisetteestabsolumentsembtabte aux méprises do la critique sur l'immortel chansonnier c'est tout uniment une erreur historique. Cette doctrinairevaporeuse, qui avait sans doute vingt ans sous Charles X, aurait volontiers d<mné pour maîtressea Déranger une Beatrix une Ë!éonore,une Laure. une Eivire mais cUe oubliait trop naïvement que cetenfant du peuple devenu bourgeois, que cet ancicti typographe, que cepetit-fils do tailleur, que ce tilleul de la fée des chansons, n'était ni leDante, ni le Tasse, ni Pétrarque, ni LamarLine. De même les critiques,avec plus ou moins de bonne foi, ont reproché à Béranger de n'avoirétijni un grand homme d'État, ni un grand tribun, ni un grand philosophe, ni un grand poëte lyrique tout à fait désintéressé du mouvement des passions contemporaines. Ils ont prétendu lo transformer,celui-ci en grand prêtre de la monarchie impériale, celui-là en apôtrede l'église démocratique, un autre en bourgeois frondeur, mais satisfait, du rogne de Louis-Philippe.Un jeune écrivain de beaucoup desens et de courage, M. Paul lîoitoau, acombattu sans relâche l'injusteréaction qui de tous côtés assiégeait la mémoii e de Béranger. Sans partager entièrement l'enthousiasme souvent éloquent de M. Boiteau, nousdéfendrons sans peine Béranger en l'acceptant et le peignant tel qu'ilse donne, et tel qu'il est réellement.Toute chanson, à notre avis, est une pièce de théâtre composéeet jouée par la même personne, par un auteur-acteur tout chansonnier devient ainsi un auteur et un acteur dramatique. La chanson,comme le théâtre, no doit-elle pas s'inspirer des événements et despassions du temps?Le mérite do Béranger consiste, non pas commeon Va dit, en ce qu'il a élevé la chanson au niveau de l'ode, mais ence qu'ilatenté pour la chanson ce que La Fontaine avait tenté pour lafable. Il a inventé la comédie et la satire chantantes, comme La Foutaine avait réalisé l'apologue définitif, l'apologue satirique et comique.Est-ce à dire pour cela que Béranger ait atteint à la hauteur de LaFontaine? Loin de là; son génie tenait trop de l'humeur de Franklinet de la verve courante do Voltaire pour être essentiellement un géniepoétique. M. Sainte-Beuve, tout en rendant justice au rénovateur dela chanson, n'en marque pas moins les défauts du style de Béranger«Ce style, dit-il, est en général clair, vif, pur, aiguisé de traitsjustes et imprévus, ennobli d'images. On y relèverait pourtant quelques défauts. On y sent, à de certains moments, que l'espace manque;il y a trop de densité, en quelque sorte. Le couplet trop tendu crie àforce de pensée, comme une malle trop pleine. Quelquefois le poëte estresté trop fidèle à d'anciens mots du vocabulaire poétique alarmes,courroux;ainsi dans la chanson de La FayetteIl a des rois allumé le courroux.Quelquefois il est obscur à force de malice, ou par g£ncde la rimeainsi par exemple point d^Albanèse^ ettout ce couplet dans la chansondo Margot. Quelquefois il y a de la manière et du raffinement mythologique«Quelquefois on sent la concision pénible et un peu trop marquée,comme dans le refrain de la Cantharideet dans le refrain d'OctavîeToutes nos critiquesrentreraient dans quelqu'une de celles-là.»M. Sainte-Beuve a raison de faire toutes ces réserves, par dévotionà la vraie poésie. Je préfère de beaucoup, et Béranger lui-memo auraitsincèrement préféré ces justes restrictions aux perfides louanges d'uncontempteur de la poésie comme M. Proudhon qui, en haine des lyriques, proclame Béranger le plus grand poste du dix-neuvième siècle.Béranger, du reste, se jugeait mieux que personne lorsqu'il disait queles chansonniers étaient en littérature ce que les ménétriers sont enmusique: «II en est pourtant quelques-uns, ajoutait-il avec finesse,qui ne jouent pas du violon pour tout le monde; plusieurs ne seraientpas indignes de faire partie de la musique dont le grand Condé se servait pour ouvrir la tranchée.» Que de larges tranchées il a ouvertesen effet, du côté de l'avenir, au son des violons de Lérida, et plus souvent encore aux roulements du tambour républicain aux éclats de latrompette impériale1Il était avant tout, quoi qu'on en dise, un hommod'impression et d'instinct; d'impression généreuse et d'instinct loyal.Son patriotisme, expansif et humain, ne s'arrêta jamais à ces lignes ca.pricieuses des frontières que Franchissent si gaiement ses Conirëbaitrdïers. La belle chanson de la Sainte -Alliance des peuples qui date de4 81etle magnifique chant des Vendanges attestent glorieusementqueBéranger n'adorait sa nation que parce qu'il voyait en elle une institutrice vaillante et désintéressée de l'humanité tout entièreVendangeons et vive la FranceSur ma prison vienne nu moins PhiluaièleJadis w» roi causa tovs ses malheurs.Rends à l'amour tous les feux que tes ailesOnt à ce dieu dérobé dans les airs;Viens dans L'ombrage,où, hbie avec ivresseLa volupté seule a versé des pleurs.Le monde uc jour tn ee nous trinqueraiEst-ce quo son orgueil de patriote n'était pas celui de la France ellemême, ayant conscience à la fois de son génie et de sa destinée?Écartons, si l'on veut, l'épitbèle rebattue de poëte populaire et de poëtenational; Béranger n'eu restera pas moins, selon l'expression do Lamartine, «le ménétrier dont chaque coup d'archet avait pour cordesles cœurs de trente-six millions d'hommes exaltés ou attendris.»Ménétrier! Le mot est plébéien sans doute, et c'est pour cela peutêtre que Béranger l'a revendiqué le premier pour bien caractériser sontalent. Le chansonnier s'était baptisé ménétrier de la même façon qu'ils'était écrié en narguant sa particuleJe suis vilain et très-vilain.Oui, vilain!oui, ménétrier Mais l'archet de ce grand ménétrierplébéien retentit encore plus haut que les lyres gothiques de certainspoëtes gentilshommes- Et s'il a ému tant de cœurs, et s'il a déridétant de fronts, c'est qu'avec l'accent de la gloire et du plaisir il avaitaussi l'accent de la justice et de la fraternité. Béranger, comme tousles chansonniers fut un épicurien, je l'avoue, mais un épicurien dece grand banquet où, la main dans la main, et levant leurs verres-,les Gueux, les Bohémiens, les Fous, les Contrebandiers, tous les fiersparias d'une civilisation réglée, peuvent ironiquement chanter leursjoies, peuvent dédaigneusement épancher leurs tristesses.HIPPOLYTE BAKOU.OEuvres complètes de Béranger, édition en S vol. in-8° publiée parM. Pcrrotin, qui a bien voulu nous autoriser, par exception, à citer lespièces qui suivent.Le lecteur curieux de se faim une idée de la violente polémique dont1. publication des OEiWres posthumes a donné le signal, consultera avecintérêt les jugements si divers de MM. de Lamartine (Entretiens Uliémires, octobre 4857) Louis Veuillot (Univers, novembre 1833 et octobre 18ii7) Ernest Renan (Débats, décembre1 859) et les deux articlesde M. Sainte-Beuve sur la correspondance de Béranger [ Constitutionnel,,novembre 1861)*),.LE ROI D'YVETOTH était un roi d'YvetotPeu connu dans l'histoire:Se levant tard,se couchant tôt,Donnant fort bien sans gloire;Et couronné par JeannetonD'un simple bonnet de coton,Dit-on.Oh oh oh oh ah ah ah aliQuel bon petit roi c'était là!La, la.Il faisait ses quatre repasDansson palais de chaume,Et sur un âne, pasà pas,Parcourait son royaume.Joyeux, simple et croyant le bien,Pour toute garde il n'avait rienQu'un chien.Oh! oli! oh! oh! ah! ah! ah! ah!1Quel bon petit roi c'était là!La, la.Il n'avait de goût onéreuxQu'une soif un peu vive;Mais en rendant son peuple heureux,Il faut bien qu'un roi vive.Lui-même à table et sans suppôt,Sur chaque muid levait un potD'impôt.Oh! ohoh! oh!ah!ah! ah!ah!Quel bon petit roi c'était là!tLa, la.Aux filles de bonnes maisonsComme il avait su plaire,Ses sujets avaient cent raisonsDe le nommer leur pèreD'ailleurs il ne levait de banQue pour tirer quatre fois l'anAu blanc.Obohloh!ohlah! ah!ah!alil1Quel bon petit roi c'était làlLa, ta:II n'agrandit point ses États,Fut un voisin commode,Et, modèle des potentats,Prit le plaisir pour code.Ce n'est que lorsqu'il expira,Que le peuple, qui l'enterra,Pleura.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là1La, la.On conserve encor le portraitDe ce digne et bon prince;C'est l'enseigne d'un cabaretFameux dans la province.Les jours de fête, bien souvent,La foule s'écrie en buvantDevant:Oh! oh! oh!oh!ah! ah! ahah!Quel bon petit roi c'était là1.1.!4, la.ROGER BONTEMPSAux gens atrabilairesPour exemple donné,En un temps de misèresRoger Bontemps est né.Vivre obscur à sa guise,Narguer les mécontents;Eh gai! c'est la deviseDu gros Roger Bontemps.Du chapeau de son pèreCoiffé dans les grands jours,De roses ou de lierreLe rajeunir toujours;Mettre un manteau de hure.Vieil ami de vingt ans;Eh gai1 c'est la parureDu gros Roger Bontemps.Posséder dans sa hutteUne table, un vieux lit,Des cartes, une flûte,Un broc que Dieu remplit,Un portrait de maitresse,Un coffre et rien dedans;Eh gaic'est la richesseDu gros Roger Bontemps.Aux enfants de la villeMontrer de petits jeux;Être un faiseur habileDe contes graveleux;fPOÉSIES DE BÉllANGEIl.Ne parler que de danseEt d'almanachs chantants;Eh gai 1 c'est la scienceDu gros Roger Bontemps.Faute de vin d'élite.Sabler ceux du canton;Préférer MargueriteAux dames du grand ton;De joie et de tendresseRemplir tous ses instants;Eh gai c'est la sagesseDu gros Roger Bontemps.Dire au Ciel Je me fie,Mon Père, à ta bonté;De ma philosophiePardonne la gaité;Que ma saison dernièreSoit encore un printemps^Eh gait c'est la prièreDu gros Roger Bontemps,Vous, pauvres pleins d'envie,Vous, riches désireux,Vous, dont le char dévieAprès un cours heureux;Vous, qui perdrez peut-êtreDes titres éclatants,Eh gai I prenez pour maîtreLe gros Roger Bontemps.LES SOUVENIRS DU PEUPLEOn parlera de sa gloireSous le chaume bien longtemps.L'humble toit, dans cinquante ans,Ne connaîtra plus d'autre histoire.Là viendront les villageoisDire alors à quelque vieillePar des récits d'autrefois,Mfcre, abrégez notre veille.Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,Le peuple encor le révère,Oui, le révère;Parlez-nous de lui, grand'mère,Parlez-nous de lui. (Bis.)Mes enfants, dans ce village,Suivi de rois, il passa;Voilà bien longtempsde çaJe venais d'entrer en ménage.A pied grimpant le coteauOù pour voir je m'étais mise,II avait petit chapeauAvec redingote grise.Près de lui je me troublai;Il me dit Bonjour, ma chère,Bonjour, ma chère.Il vous a parlé, grand'mèro iIl vous a parlé1L'an d'après, moi, pauvre femme,A Paris étant un jour,Je le vis avec sa courIl se rendait à Notre-Dame,Tous les cœurs étaient contents;On admiraitson cortège.Chacun disait Quel beau temps1Le ciel toujours le protége.Son sourire était bien doux;D'un fils Dieu le rendait père,Le rendait père.Quel beau jour pour vous, grand'mereQuel beau jour pour vous!Mais, quand la pauvre ChampagneFut en proie aux étrangers,Lui, bravant tous les dangers,Semblait seul tenir la campagne.Un soir, tout comme aujourd'hui,J'entends frapper à ma porte;J'ouvre, bon Dieu c'était luiSuivi d'une faible escorte.Il s'asseoit où me voilà,S'écriant Oh1 quelle guerre!Oh! quelle guerre1Il s'est assis là, grand'mère!Il s'est assis là!J'ai faim, dit-il et bien viteJe sers piquette et pain bis;Puis il sèche ses habits,Même à dormir le feu l'invite.Au réveil, voyant mes pleurs,Il me dit Bonne espérance!Je cours de tous ses malheurs,Sous Paris, venger la France.Il part; et comme un trésorJ'ai depuis gardé son verre,Gardé son verre.Vous l'avez encor, grand'mèreVous l'avez encor!1Le voici. Mais1à sa perteLe héros fut entraîné.Lui, qu'un pape acouronné,Est mort dans une île déserte.Longtemps aucun ne l'a cru;On disait Il va paraître.Par mer il est accouru;L'étranger va voir son maître.Quand d'erreur on nous tira,Ma douleurfut bien amère,Fut bien amère.Dieu vous bénira, grand'mère,Dieu vous bénira1 (Bis.)LE VIEUX CAPORALEn avantpartez, camarades,L'arme au bras, le fusil chargé.J'ai ma pipe et vos embrassadesVenez me donner mon congé.J'eus tort de vieillir au service,Mais pour vous tous, jeunes soldats,J'étais un pèreà l'exercice.Conscrits, au pas,Ne pleurez pas,Ne pleurez pas,Marchez au pas,Au pas,'au pas, au pas, au pas1Un morveux d'officier m'outrage;Je lui fends! il vient d'en guérir.On me condamne, c'est l'usageLe vieux caporal doit mourir.Poussé d'humeur et de rogomme,Rien n'a pu retenir mon bras.Puis, moi, j'ai servi le grand homme.Conscrits, au pas, etc.Conscrits, vous ne troquerez guèresBras ou jambe contre une croix.J'ai gagné la mienne à ces guerresOù nous bousculionstous les rois.Chacun de vous payait à boireQuand je racontais nos combats;Ce que c'est pourtant que la gloireConscrits, au pas, etc.Qui là-bassanglote et regarde?Eh! c'est la veuve du tambour.En Russie, à l'arrière-garde,J'ai porté son fils nuit et jour.Comme le père, enfant et femmeSans moi restaient sous les frimas.Elle va prier pour mon âme.Conscrits, au pas, etc.Morbleu! ma pipe s'est éteinte;Non, pas encore. Allons, tant mieux!Nous allons entrer dans l'enceinte;Cal ne me bandez pas les yeux.Mes amis, fâché de la peine.Surtout ne tirez point trop tas.Et qu'au pays Dieu vous ramèneConscrits, au pas, etc.LE SUICIDEStJR LA MORT DE VICTOt ESCOUSSE ET D'AUGUSTE LBBBA9Quoimorts tous deux! dans cette chambre close,Où du charbon pèse encor la vapeur!Leur vie, hélas! était à peine éclose.Suicide affreux! triste objet de stupeur!Ils auront dit Le monde fait naufrage:Voyez pâlir pilote et matelots.Vieux bâtiment usé par tous les flots,Il s'engloutit: sauvons-nous à la nage.Et vers le ciel se frayant un chemin,Ils sont partis en se donnant la main.Pauvres enfants l'écho murmure encoreL'air qui berça votre premier sommeil.Si quelque brume obscurcit votre aurore,Leur disait-on, attendez le soleil.Ils répondaient Qu'importe que la sèveMonte enrichir les champs où nous passons!Nous n'avons rien arbres, fleurs, ni moissons.Est-ce pour nous que le soleil se lève?Et vers le ciel se frayant un chemin,Ils sont partis en se donnant la main.Pauvres enfants! calomnier la vie!C'est par dépit que les vieillards le font.Est-il des coupes^ où votre âme ravie,En la vidant, n'ait vu l'amour au fond?Ils répondaient C'est le rêve d'un ange.L'amouren vain notre voix l'a chanté.De tout son culte un autel est restéY touchions-nous? l'idole était de fange.Et vers le ciel se frayant un chemin,Ils sont partis en se donnant la main.Pauvres enfants! mais les plumes venues,Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid,Bravant la foudre et dépassant les nues,La gloire en face, atteindre à son zénith.Ils répondaient Le laurier devient cendre,Cendre qu'au vent l'envie aimeà jeter;Et notre vol dût-il si haut monter,Toujours près d'elle il faudra redescendre.Et vers le ciel se frayant un chemin,lis sont partis en se donnant la main.Pauvres enfants! quelle douleur amèreN'apaisent pas de saints devoirs remplis?Dans la patrie on retrouve une mère,Et son drapeau nous couvre de ses plis.Ils répondaient Ce drapeau qu'on escorteAu toit du chef le protège endormi.Mais le soldat, teint du sang ennemi,Veille, et de faim meurt en gardant la porte.Et vers le ciel se frayant un chemin,Ils sont partis en se donnant la main.Pauvres enfants! de fantômes funèbresQuelque nourrice a peuplé vos esprits.Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres;Sa voix de père a dû calmer vos cris.Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme,N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissant,Qu'on jette en l'air comme un nom de passun'Soit, lettre à lettre, effacé de notre âme.Et vers le ciel se frayant un chemin,Us sont partis en se donnant la main.Dieu créateur, pardonne à leur démence.Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,Ne sachant pas qu'en une chaîne immense,Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.L'humanité manque de saints apôtresQui leur aient dit Enfants, suivez sa loi;Aimer, aimer, c'est être utile à soiSe faire aimer, c'est être utile aux autres.Et vers le ciel se frayant un chemin,lis sont partis en se donnant la main.LES BOHÉMIENSSorciers, bateleurs ou filous,Reste immondeD'un ancien monde,Sorciers, bateleurs ou filous,Gais Bohémiens, d'où venez-vous?D'où nous venons? l'on n'en sait rien.L'hirondelleD'où vous vient-elle?D'où nous venons? l'on en sait rien.Où nous irons, le sait-on bien?1Sans pays, sans prince et sans lois,Notre vieDoit faire envie;Sans pays, sans prince et sans lois,L'homme est heureux un jour sur trois.Tous indépendants nous naissons,Sans égliseQui nous baptiseTous indépendantsnous naissonsAu bruit du fifre et des chansons.Nos premiers pas sont dégagés,Dans ce mondeOh l'erreur abonde,Nos premiers pas sont dégagésDu vieux maillot des préjugés.Au peuple, en butte à nos larcins,Tout grimoireEn peut faire accroireAu peuple, en butte à nos larcins,Il faut des sorciers et des saints.Trouvons-nous Plutus en chemin,Notre bandeGaiment demande.Trouvons-nous Plutus en chemin,En chantant nous tendonsla main.Pauvres oiseaux que Dieu bénit1De la villeQu'on nous exile;Pauvres oiseaux que Dieu bénit]Au fond des bois pend notre nid.A tâtons l'Amour, chaque nuit.Nous attelleTous pêle-mêle;A tâtons l'Amour, chaque nuit,Nous attelle au char qu'il conduit.Ton œil ne peut se détacher,PhilosopheDe mince étoffe,Ton oeil ne peut se détacherDu vieux coq de ton vieux clocher.Voir c'est avoir. Allons courirlVie erranteEst chose enivrante.Voir c'est avoir. Allons courir1Car tout voir c'est tout conquérir.Mais à l'homme on crie en tout lieu,Qu'il s'agite,Ou croupisse au gite;Maisà l'homme on crie en tout lieu«Tu nais, bonjour; tu meurs, adieu.»Quand nous mourons, vieux ou bambin,Homme ou femme,A Dieu soit notre âme IQuand nous mourons, vieux ou bambin,On vend le corps au carabin.Nous n'avons donc, exempts d'orgueil,De lois vaines,De lourdes chaînes;Nous n'avons donc, exempts d'orgueil,Ni berceau, ni toit, ni cercueil.Mais, croyez-en notre gaité,Noble ou prêtre,Valet ou maître;Mais, croyez-en notre gaîté,Le bonheur, c'est la liberté.Oui, croyez-en notre gaité,Noble ou prêtre.Valet ou maîtreOui, croyez-en notre gaîté,Le bonheur, c'est la liberté.LES FOUSVieux soldats de plomb que nous sommes,Au cordeau nous alignant tous,Si des rangs sortent quelques hommes,Tous nous crions A bas les fous1On les persécute, on les tue;Sauf, après un lent examen,A leur dresser une statue,Pour la gloire du genre humain.Combien de temps une pensée,Vierge obscure, attend son épouxLes sots la traitent d'insensée;Le sage lui dit Cachez-vous.Mais la rencontrant loin du monde,Un fou qui croit au lendemain,L'épouse; elle devient fécondePour le bonheurdu genre humain.J'ai vu Saint-Simon le prophète,Riche d'abord, puis endetté,Qui des fondementsjusqu'au faiteRefaisait la société.Plein de son œuvre commencée,Vieux, pour elle il tendait la main,Sûr qu'il embrassait la penséeQui doit sauver le genre humain.Fourier nous dit Sors de la fange,Peuple en proie aux déceptions!Travaille, groupé par phalange,Dans un cercle d'attractions.La terre, après tant de désastres,Forme avec le ciel un hymen,Et la loi qui régit les astresDonne la paix. au genre humain.Enfantin affranchit la femme,L'appelleà partager nos droits.Fi! dites-vous; sous l'épigrammeCes fous rêveurs tombent tous trois.Messieurs, lorsqu'en vain notre sphèreDu bonheur cherche le chemin,Honneur au fou qui ferait faireUn rêve heureux au genre humain!Qui découvrit un nouveau monde2Un fou qu'on raillait en tout lieu.Sur la croix que son sang inonde,Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.Si demain, oubliant d'éclore,Le jour manquait, eh bien demainQuelque fou trouverait encoreUn tlambeau pour le genre humain.LES GUEUXLes gueux, les gueuxSont les gens heureux;Ils s'aiment entre eux.Vivent les gueux!,1Des gueux chantons la louange,Que de gueux hommes de bienII faut qu'enfin l'esprit vengeL'honnête homme qui n'a rien.Les gueux, les gueux, etc.Oui, le bonheur est facileAu sein de la pauvretéJ'en atteste l'Évangile,J'en atteste ma gaîté.Les gueux, les gueux, etc.Au Parnasse la misèreLong-temps a régné, dit-on.Quels biens possédait Homère?Une besace, un Mlon.Les gueux, les gueux, etc.Vous qu'afflige la détresse,Croyez que plus d'un héros,Dans le soulier qui le blesse,Peut regretter ses sabots.Les gueux, les gueux, etc.Du faste qui vous étonneL'exil punit plus d'un grandDiogène, dans sa tonne,Brave en paix un conquérant.Les gueux, les gueux, etc.D'un palais l'éclat vous frappe,Mais t'ennui vient y gémir.On peut bien manger sans nappeSur la paille on peut dormir.Les gueux, les gueux, etc.Quel dieu se plaît et s'agiteSur ce grabat qu'il fleurit?C'est l'Amour qui rend visiteA la Pauvreté qui rit.Les gueux, les gueux, etc.L'Amitié que l'on regretteN'a point quitté nos climatsElle trinque à la guinguette,Assise entre deux soldats.Les gueux, les gueux, etc.ROSETTESans respect pour votre printemps,Quoivous me parlez de tendresse,Quand sous le poids dequarante ansJe vois succomber ma jeunesse!Je n'eus besoin pour m'enflammerJadis que d'une humble grisette.Ah!que ne puis-je vous aimerComme autrefois j'aimais Rosette1Votre équipage, tous les jours,Vous montre en parure brillanteRosette, sous de frais atours,Courait à pied, leste et riante.Partout ses yeux, pour m'alarmer,Provoquaient l'œillade indiscrète.Ah que ne puis-je vous aimerComme autrefois j'aimais Rosette!Dans le satin de ce boudoir,Vous souriez à mille glaces.Rosette n'avait qu'un miroirJe le croyais celui des Grâces.Point de rideaux pour s'enfermer;L'aurore égayait sa couchette.Ah! que ne puis-je vous aimerComme autrefois j'aimais liosetteVotre esprit, qui brille, éclairé,Inspirerait plus d'une lyre.Sans honte je vous l'avoueraiRosette à peine savait lire.Ne pouvait-elle s'exprimer,L'amour lui servait d'interprète.Ah! que ne puis-je vous aimerComme autrefoisj'aimais RosetteElle avait moins d'amants que vous;Même elle avait un cœur moins tendreOui, ses yeux se tournaient moins douxVers l'amant heureux de l'entendre.Mais elle avait, pour me charmer,Ma jeunesse que je regrette.Ah que ne puis-je vous aimerComme autrefoisj'aimais Rosette!LES GRANDS PROJETSJ'ai le sujet d'un poëme héroïqueQu'avant dix ans le monde en soit doté!Oui, le front ceint d'une couronne épique,Dans l'avenir fondons ma royauté.Mais mon sujet prête à la tragédie;J'y pourrai prendre un plus rapide essor;Dialoguons, et ma pièce applaudieM'enivrera d'honneur, de gloire et d'or.La tragédie est un bien long ouvrage^L'ode au sujet, comme à moi, convient mieux.Riche d'encens, elle en fait le partageAux rois d'abord, et, s'il eu reste, aux dieux.Mais l'ode exige un trop long tlux de style;Mieux vaux traiter mon sujet en chanson,Dormez on paix, Pindare, Homère, EschyleJ'ai rêvé d'aigle et m'éveille pinson.Sans s'amoindrirquel grand projet s'achève?Plus d'un génie a dû manquer d'entrain.Ainsi de tout. Tel qui restreint son rêveA des chansons, laisse à peine un quatrain.(.Chansons posthumes.)Parmi les poëtes qui ont marqué la transition de l'ancien régime poétique au nouveau, Denne-Baron a mérité une place et l'a conquisenous ne faisons que la consacrer. Cette période, un peu trouble, unpeu vague, comme toutes les epoques de transition, réclame tout unpetit groupe d'hommesqui eurent plus de bonne volonté quo de souffle,et dont le talent a été plus ou moins trahi par le malheur d'an tempsplus guerrier que littéraire, et par l'imperfection où était alors laissél'instrument poétique Despaze, le satirique, par exemple, 1tlollevaut,le traducteur, Yigée, et quelques autres. Denne-Baron a dû à sa longévité, mais surtout, disons-le, à la solidité de ses études, à sa sincérité, à son travail constant, d'être détaché de ce groupe un peulointain et confus. Sa mort, arrivée il y a sept ans seulement,aréveilléle souvenir de ses efforts et renouvelé de courts succès que, vingt ansplus tôt, on n'eùt rappelés peut-être que pour les contester.En 4 854, après tous les dissentiments littéraires apaisés, DenneBaron trouva chez ses puînés, sortis glorieux de mille luttes, uneattention bienveillanteet un chaleureux zèle de réparation. II. AlexandreDumas, qui l'avait connu, araconté en quelques généreuses pages cette.nnocente vie de poëte, vouée tout entière à l'art, et que ni les malheurs publics, ni les bouleversements sociaux, ni l'infortune domestique n'ont pu détourner de sa simple et pure vocation vers le beau.M. Sainte-Beuve a voulu lui donner un cadre dans sa galerie desmodernes,et ce pastel d'un maître excellent dans tous les genres classedéfinitivementRenne-Baron dans la série des portraits historiques.J'ai déjà parlé de la solidité des études de Denne-Baron. Il était eneffet, comme en témoignent ses traductions, bon humaniste; ce quedevait être tout bon poëte dans un temps d'incertitude où la poésiefrançaise, quoique peu déviée et alanguie, recourait, comme au plus.certain, aux sources vives et fortifiantesde l'antiquité classique. Il savaitnon -seulement le latin et le grec, mais l'hébreu; ce qui était en savoirbeaucoup plus qu'on n'en demandait en ce temps-là, même auxpoê'le3. Ses traductions de Properce, do Claudien, de Lucain, deThéocrite, etc., sont plutôt des exercices de style que des reproductions exactes; et elles sont bien ainsi selon l'esprit et les besoins del'époque on traduisait, non pour traduire des auteurs vingt fois connus, mais pour s'instruire et surtout pour oublier; pour rapprendreà l'école de poètes vraiment inspirés l'art de l'expression franche etdirecte, et pour y perdre en môme temps lout ce qu'un siècle d'imitation vague et de vaine rhétorique avait douné de faux, de guindé, deconventionnel et d'entortillé à lu langue poétique. En luttant de mots,de pensées et d'images avec ces vigoureux génies, on démêlait sespropres pensées et ses propres sentiments, on reconnaissaitses cris etses élans, et le terme nouveau, la formule nouvelle arrivait avec lasensation reconnue. C'est ainsi qu'à côté du bien des à peu près, àtravers beaucoup de langueur et de vague, Denne-Baron trouve parfois des mouvements, des formes de vers et de phrases qui sentent lanouvelle école et qui s'y rattachent aujourd'hui tels par exemple quece début dans sa traduction de Properce (liv. II, élégie 19)Dans Rotne et sans esclave,û ma douce lumière,Ivre, Bientôtlessutyeux montroublés chemin j'errais la nuit dernière;jea ois veniràmoiBi..tôt an, on chemin je»i~ à miUnefouled'enfants; monivresse,l'effroi,De leur essaim léger me dérobaient le nombre.Tous étaient nus les uns, demi-caches dans l'ombre,Agitaient des flambeaux d'autres des traits aigus.Le plus mutin d'entre eux, courant à moi, s'écrieSaisissez ce parjurej, etc.et ce passage du même livreCelui dont le pinceau, né pour la volupté,Le premier, de nos- murs souilla, la puretéEuflamma par l'aspect d'une molle peintureLes cœurs vierges encore où dormait la nature.Malheur à ce pinceau dont l'art insidieuxImmola nos vertus au court plaisir des yeux!Jamais chez nos aïeux les couleurs peu sévèresN'ont égayé nos murs de tableaux adultèresAussi l'herbe croit-elle en nos temples déserts,Et des fils d'Aradraé tous nos dieux sont eouvertslQuelles clefs quels verrous répondront de Cyuthie.?1Co que je note en ces extraits, ce n'est pas le plus ou le moins de fidélité ou de bonheur d'interprétation; mais tout ce qui dans la formeannonce une révolution heureuse, un progrès dans la facture, un artnouveau ou du moins repris, le goût renaissant des procédés rhythmiques; tantôt l'emploi du rejet, tantôt le vers «dru et spacieux»,comme le voulait Joseph Delorme en ses Pmées. Je cite au hasardquelques exemples:O Vénus venge-moiI Qu'en ses fureurs l'infâmeSuccombeJ'entends gronder les vents sur l'onde turbulente.Dans ce cœur malheureux enfonce tous tes traits,t Amour!Malheureux! tu croyais avoir vaincu l'amour!Les Atrides vainqueurs regardaient avec joie.Les querelles d'amour sont mères do la haine.Dansles sentiers battusje commence à me plaire.D.Le fier taureau mugit de son soc indigné.En d'antres bras mon imprudence extrêmeA failli voir passer la moitié de moi-mêmeMa Cynthie.L'Amour rit d'une muse à son culte inutile.Ils dormiront glacés sous un ciel sans étoilesElle me sera douce, achetéeà ce prix.Nouvel Ocnus, il faut que de sa main cruelleIl fileà reculons cette corde éternelle.Ou je me trompe, ou il y a bien là quelque chose de la tournure et dela couleur modernes. Je retrouve encore cette même couleur et cellemôme précision dans ces vers d'une des dernières élégies du livre IV,l'Ombre de Cynthie:Ses cheveuxSes immobiles yeux qu'avaient éteints les Parques,Du bûcher dévorantne portaient point les marques.Laafl.m.. -ait noirciP- de e. flammeavait noircil'anneaude ses amours1Doux gage qu'a son doigt elle portait toujours;Sa robe sur son corps flottait demi-brûlée.Des pilles eaux dn Styx sa bouche était souillée,Et ses mainsse croiraient avec un triste bruit.Ainsi les potHes de ce temps-là, je parle des avisés et des intelligents, rapprenaient l'art français à l'école de la muse latine, et inversant le précepte d'André Chénier,Sur des sujets anciens fais des vers modernes,trop modernes môme quelquefois, comme lorsqu'on nous montre danscette même traduction de ProperceDes fiots de mille amants vingt boudoirs envahis.Le boudoir de Lais, le boudoir de Cynthie! Ali 1traducteur sortaitce jour là de chez madame Tallien Mais, peu importe l'essentiel estde voir un art se régénérer et reprendre de la vie et du relief sousl'empreinte d'un puissant modèle. Nous sommes ici entre Millevoye etChénier restauré. Tout entiers à cette lutte, à ce travail de recomposition du style, les contemporains de Denne-Baron paraissent avoir peusongé à en tirer profit pour eux-mêmes et à en faire l'applicationà desœuvres originales. Il semble qu'ils se sentissent trop peu sûrs de leurinstrument pour oser s'exercer hors du regard du mattre. Ce n'étaitque rarement que la fantaisie se hasardait à pousser quelquesfleursentre lesfentes de leurs monumentsd'érudition: le <%(phe,par exemple,que les juges les plus graves ont depuis longtemps classé parmi lespièces d'anthologie; ou les Stances à Daphnê, dont M. Sainte-Beuve acité quelques-unesdans sa Causerie sur Denne-Baron.Les autres oeuvres originales de Denne-Baron, ses Fleurs poétiques,par exemple, dédiées à la duchesse de Berry, trahissent incessammentpar leur mollesse, parde vaguesréminiscences,l'indécisiond'un espritaccoutumé à se mouvoir dans des voies fermement tracées et que laliberté de l'espace dépayse et déconcerte. On n'yverrait guère à citerque ces quatre vers qui terminent le poëme de la Violette et où seretrouvent du moins le mouvement et l'harmonie de la muse moderneLa triste violette était chère à SaphoQuand le flot termina sa vie et son délire,Ses doigts de violette avaient paré sa lyre,Qu'à sa monrante main vint reprendre ÉratoLe petit poëme d'ffe'ro et Léandre, œuvre de sa jeunesse, ne peutplus ffuère mériter aujourd'hui qu'une mention, et reste dans tous lescas bien loin, comme facture et comme sentiment poétique, de sa traduction de Properce. Ça été pourtant pendant assez longtemps sonœuvre la plus populaire et la plus goûtée. Une charmante édition enavait été donnée en -1806 par Jules Didot, avec de jolies gravures deMonsiaux, et on le trouve réimprimé dans la collection stéréotype desmeilleurs poëtes français du premier et du second ordre, en 1821.C'était l'affaire de la mode qui dans tous les temps, s'attache plutôtaux formes qu'au sentiment et au style. On savait gré alors à un jeunehomme de prendre à son début le ton et la forme épiques. Aujourd'hui,cette pâle imilation defable de Musée succombe au rapprochementde la nette et naïve traduction de Marot, dont l'auteur avait donnéimprudemment quelques fragments dans ses notes. Le mérite deM. Donne-Baron son titre de gloire n'est point Ci. Il est dans ses traductions, dans sa traduction de Properce principalement, et en généraldans sa coopération à ce grand travail de style et de recomposition qui,au commencementdu siècle, a préparé la renaissance de la poésie lyriqne en France.La vie de Denne-Baron est une vraie vie de poète, de poëte studieuxet laborieux. La quantité de vers, odes, dithyrambes, etc., qu'il aadressés aux différents pouvoirs qui se sont succédé en France pendant sa vie, nous montre en lui l'indifférence que tous les esprits rêveurs, que tous les hommes d'étude silencieuse et abstraite, ont toujours sentie pour les commotions politiques et sociales. Il était nériche un procès lui enleva sa fortune. IL connut alors cette souffrancedu labeur quotidien, si dure, si cruelle pour les imaginations poétiques, et que le vieux Colletet, poëte aussi,aexprimée dans ce versplein d'une impatience mélancolique que nous avons déjà citéailleurs1. 1Mais quand l'utile prose a terminé sa tâche.Denne-Baron travailla pour les libraires. Il demandaà la poésie qu'ilavait tant aimée pour elle-même, à l'antiquité qu'il avait tant étudiéopour son plaisir, de se faire ses patronnes et ses nourrices de chaquejour. Il déshabilla son cher Properce, l'étude de toute sa vie, sonidole, son maitre, ses amours, il le déshabilla des atours, des broderiesque lui-même, avec un zèle parfois un peu hasardeux,il lui avait brodés de ses rimes. Il ont le courage d'oublier sa poésie, ses efforts, sonVoir la notice consacrée à Colletet dans notre deuxième volume,p. 404.succès, et livrd Proporce vêtu de simple prose à la collection dos classiques de Nisard. J! traduisit ainsi pour d'autres collections Ânacréon,Lucius de Patras ot quelques autres, qu'il avait autrefois connus à loisir et pour la seule délectation do soit esprit. Et lorsqu'un homme d'esprit do ce temps-là imagina de publier un Dictionnaire de la conversation, comme si l'on causait, le livre à la main, Denne-Baron setrouva prôt encore pour fournir, nous dit-on, quatre cents articles hcette Encyclopédie qui avait manquéa. YoKaire, à Fontanelle, à Rivaroi, à mademoiselle de Lespinasse, et dont notre siècle aété dote parprivilège.Vie utile, vie studieuse, vie honnôte, vie éprouvée aussi par millesollicitudes et par tous les tracas amers do la médiocrité mais qui eutson lustre et sa récompense, le jour où tomba sur elle un rayon dccette lumière éternelle qui dore l' immortalité des poëtes.Charles AsseuxeAtj.Foi/. Sainte-Beuve, Causerics dit lundi-, tome x, et les articles deH. Alexandre Dumas, dans le Mmtsquetaire (15, 40, 17 juin 18j4).Vb?/. aussi dans le Dictionnaire de la conversation (2e édition 1854), unarticle de M. Philarète Chastes, suivi d'une notice très-complète desouvrages de Denne-Baron.ZËPHYREIl est un demi-dieu, charmant, léger, volage:II devance t'aurore, et, d'ombrage en ombrageIl fuit devant le char du jourSur son dos éclatant, où frémissent deux ailes,S'il portait un carquois et des flèches cruelles,Vos yeux le prendraient pour l'Amour.C'est lui qu'on voit le soir, quand les Heures voilépsEntr'ouvrent du couchant les portes étoilées,Glisser dans l'airà petit bruit;C'est lui qui donne encore une voix aux Naïades,Des soupirsSyrinx, des concerts aux Dryades,Et de doux parfums à la nuit.Zéphyre est son doux nom sa légère origine,Pure comme l'éther, trompa l'œil de Lucine,Et n'eut pour témoins que les airsD'un soupir du printemps, d'un soupir de l'Aurore,Dans son liquide azur le ciel le vit éclore,Comme un alcyon sur les mers.Ce n'est point un enfant, mais il sort de l'enfanceEntre deux myrtes verts tantôt il se balance,Tantôt il joue au bord des eaux;Ou glisse sur le lac, ou promène sur l'ondeLes filets d'Arachné, la feuille vagabonde,Et le nid léger des oiseaux.Souvent sur les hauteurs de Cynthe ou d'Érymanthe,Sous les abris voûtés d'une source écumante,Il lutine Diane au bain;Ou quand, aux bras de Mars, Vénus s'est endormio,Sur leur couche effeuillant un rosier d'idalie,II les cache aux yeux de Vulcain.Parfois aux antres creux, palais bizarre et sombreDe la sauvage Écho, du sommeil et de l'ombre,Du Lion il fuit les ardeurs;Parfois dans un vieux chêne, aux forets de Cybelc,Dans le calme des nuits il berce Philomèle,Son nid, ses chants et ses malheurs. o.o.Puisses-tu, beau Zéphyre auprès de ton poètePour seul prix de mes vers,au fond de ma retraite,Caresser un jour mes vieux ansEt si le sort le veut, puisse un jour ton haleine,Sur les bords fortunés de mon petit domaine,Bercer mes épis jaunissantsÉLÉGIE SUR L'AMOURTRADUIT DE PBOPERCEUt pictura pocçis erit.Homciî.Qu'il est ingénieux l'artiste dont les mainsOnt modelé l'Amoursous des traits enfantins!Il sut que les amants, faiblestoute leur vie,Immolent de vrais biensà leur douce folie;Avec le cœur de l'homme il lui fit don encorD'ailes qui des ïéphirs ont le volage essor,Parce qu'en nos amours notre raison flottanteErre, jouet des vents, sur une onde inconstante.Aux mains de cet enfant il mit un arc crétois,Et sur son dos poli suspendit un carquois,Puisque ennemi rusé, sa flèche inaperçue,Toujours inévitable, ou vous blesse, ou vous tue;Je porte au fond du coeur son image et ses traits,De nos âmes ce dieu ne s'envole jamais.AhI pour moi seul, Amour, as-tu perdu tes ailes?Mon sang tari coula sous tes flèches cruelles;Dans un cœur desséché trouves-tu tant d'appas?Par pudeur, sur un autre exerce enfin ton bras;De tes flèches ailleurs cours épuiser le nombre;En les lançant sur moi, tu n'attaques qu'une ombre.Si je meurs sous tes coups, qui chantera tes lois?Va, ma muse légère est propre à tes exploits;C'est elle qui peignit l'œil noir de ma maîtresse,Son bras, et de ses pieds l'élégante souplesse.ODE A DAPHNETout change, ô ma Daphné1 pourquoi donc parteslarmes,D'un printempsqui n'est plus redemander les charmes?L'été n'a-t-il point ses attraits?Jupiter, dédaignant le bouton près d'éclore,Laisseà ses demi-dieux la jeune et tendre Flore,Et s'enivre aux pieds de Cérès.Quelques soucis ailés dont l'essaimt'environne,Quelques hivers1 ont-ils desséché la couronneQue te tressa le blond Hymen?Sur tes lèvres encor la volupté repose,Et l'Amour boit encor sur tes lèvres de roseLes doux parfums de l'Yémen.Le Temps, qui renversa les colosses du monde,Moissonne également la tresse vagabondeQui brille au front de la beauté;Le Temps n'est point jaloux, Ce vieillard insensible,A la haine, a l'amour, aux vœux inaccessible.Suit la dure nécessité.Je sais que tu m'as dit «Chaque jour qui se lève,«Sûr du chemin brillant qu'en son char il achevé,«Descend en pompeà son couchanta Mais qu'il est triste, hélas! le couchant d'une belta!o Plus de jeux sur ses pas, plus d'amours autour d'elle,a Plus d'hommages, ni plus de chant!«Ah! dans ce crépuscule et si froid et si sombre,«Que lui sert d'implorer, pour éclaircir son ombre,«Le riant flambeau des amours?n Ces dieux légers ont fui! L'amant le moins frivole«Méconnaît un moment et délaisse l'idole«Qu'il jura d'encenser toujours.«De l'or des blonds épis lorsque sa grange est pleine,a Ainsi le moissonneurjette la paille vaineh Où Cérès mûrit son trésor;«Ainsi l'on jette aux vents une fleur purpurine«Qui cessa d'exhaler son haleine divinea Aux bords polis d'un vase d'or.»Il est vrai, ma Daphné, cette argile où nous sommes,Ce corps est le jouet et du temps et des hommesC'est une nef au sein des eaux;Son pilote déçu rêve de longues fêtesiPalinure nouveau, c'est l'aile des tempêtesQui le berce ainsi sur les flots.D'abord les passions tendres ou furieuses,Du globe à peine éclos reines impérieuses,Saisissent l'homme à son berceau:L'homme, comme un torrent, en battant ses rivages,Sejette plein d'écume en l'océan des âges,Ou s'écoule comme un ruisseau.L'un arrache Plutus des antres de la terre,L'autre épuise en riant les carquois de Cythère,Ce mortel monte au char de Mars;L'un des palais du ciel révèle la structure,L'autre, fils d'Apollon, amant de la nature,Court s'asseoir au trône des arts.Mais les grands noms, les arts, les vertus et le crime,Tout va s'engloutissant dans un commun abîme,Creuse par le livide oubliInterrogez ce gouffre où tout va se confondre;A peine entendrez-vous un faible écho répondre,Par Clio seule recueilli.Là roulent inconnus les sistres de Cyrène,Les harpes de Sion, et les lyres d'Athène,Et les luths folâtres des Francs.Des Muses caressé, le nom du vieil HomèreN'a point encor vaincu les siècles de la terre,II n'a vaincu que trois mille ansOn voit une mosquée où fut un obélisquesAux bains des fiers Césars l'indolente odalisqueCache son oisive beauté.L'or pur ne roule plus des sources du PactoleLa foudre s'est éteinte au fond du CapitoleQue les aigles ont déserté!L'arche de Jéhova, les coursiers de la guerre,La victoire, les jeux, tout le bruit de la terreÉtait jadis dans l'OrientMais les jour» sont bien loin où, de sa main puissante,Salomon effeuillait la rosé rougissanteAux buissons du Carmel riant!Plus de flottes dans Tyrlplus de chants dans Ninive1L'immobile silence est assissur leur rive,Plus de tumulte, plus de voixComme le vent qui roule une feuille d'automneOn entend le Temps seul, d'une aile monotone,Balayer la cendre des rois!Au bruit desfactions, du Vésuve et de l'onde,Dort encor Parthénope en sa tombe profonde,De Naple antiques fondements1Mais s'indignant un jour, de sa caverne sombre,La lave révoltée emportera son ombreSur l'un de ses flots écumants1De la terre, ô Daphné, c'est le ciel qui console1Aux lambris étoilés quand une âme s'envole,Un dieu la pèse dans ses mains;Et s'il la trouve pure, il ouvre devant elleDes jardins lumineux, des plaines d'asphodèle,Que n'ont point foulés les humains!MILLEVOYEma isu«Charles Millevoye, qui aurait peut-être tenté du nouveau en poésie,s'il n'avait pas fait de si bonnes itude.s.Ce jugement, jeté en passantpar Charles Nodier, m'est toujours resté dans la mémoire comme étantce qui aété dit de plus juste et de plus décisifsur Millevoye, poëtetimide et icdécis, toujours retenu sur la limite do l'innovation par lessouvenirs du collége et de la discipline universitaire. Ami sincère ettrès-sérieux de Millevoye, Charles Nodier avait corrigé d'avance l'ironique concision de cette boutade dans un des plus intéressants chapitres de ses Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, intitulé Système detravail de Millevoye. Il est curieux de voir dans ce chapitre l'amitiétempérant incessamment la sévérité du critique et de l'homme de goût;mais nulle part ailleurs, aussi, on ne peut mieux comprendre lemalheur et le défaut des écoles et des écrivains de transition. «Cettepersévérance, dit Nodier, dans ce qu'on appelait la voie classique, cetteservilité d'imitation que fon apprenait au collége, une prétention plusdéplorable eueore, et c'était à la vérité la seule dont ce brillant espritse fût jamais avisé, celle de surprendre, par des riens cadencés commeon en rimait alors, le suffrage routinier d'un auditoire académique,empêchèrentMillevoye do parvenir à tous les succès auxquelsil pouvaitprétendre.» Suit une dissertation des plus amusantes sur le systèmede traduction appliqué par Blillevoye aux Bucoliques de Virgile, système dont la puérilité est déjà formulée dans ces deux mots de la citation précédente des riens cadencés. Et certes, cette page d'analyseintime en apprend beaucoup plus sur le talent et sur la destinée dupoëte qu'un examen étendu de son œuvre complète.Le grand réviseur des talents et des réputations littéraires duxi\e siècle, M. Sainte-Beuve, a consacré à Millevoye (t.t.des Crèfi7uesatpo~'at~, 84une notice où la mdttcre a été facilementLecritique-poëte, occupé avant tout do marquer les places elles rôles, nousmontre surtout dans Millevoye l'hommevenu à son hmirc et correspondant au sentiment un peu vague, aux passions énervées de sontemps;. Ilfait, de l'auteur de l'Anniversaire, un portrait penché où l'ironie voilée uocontrarie pas la grâce «Il chante, il s'égaye, il soupire et, dans songémissement, s'en va un soir au vent d'automne comme une de cesfeuilles dont la chute est le sujet de sa douce plainte. De tous les jeunespoëtes qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par lecouteau, mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle,comme des fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoyo nous semblele plus aimé, le plus en vue et celui qui restera. Il y a mieux en noustous, pour peu que nous soyons poëfes, et, si nous ne le sommes pasdécidément, il existe ou il a existé une certaine fleur de sentiment, dedésir, une certaine rêverie première qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques et qui expire dans l'occupation de la vie. Il se trouve,en un mot, dans les trois quarts des hommes, un poëte qui meurt jeunetandis que l'homme survit. Millevoye est en dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui ne devait pas vivre et qui meurt à trenteans, plus ou moins, en chacun de nous.»Il est impossible de mieuxdire et d'exprimer plus gracieusement des idées plus ingénieuses; maisconcluons, ou plutôt déduisons n'avons-nous pas là toule autre chosequ'un éloge, et plutôt une satire habile? Faire une si délicate louangede la faiblesse, n'est-ce pas dénier la force et la passion?Célébrer sifort en Millevoye la grâce adolescente et le charme touchant du bégayement et du sourire et de la lassitude précoce, n'est-ce pas lui contester,lui refuser les qualités viriles?Qu'a-t-il donc manqué à Blillevoye pour être vraiment un poëte,c'est-à-dire l'expression vivante, éternelle, d'un sentiment ou d'uneépoque? La passion d'abord, sans doute, la passion que, comme leremarque M. Sainte-Beuve, Parny a eue par éclairs, et que Blillevoyen'a jamais eue; mais aussi, mais surtout, il lui a manqué l'art. C'estqu'en effet il y a deux façons d'être poëte, ou plutôt il y a deux sort'fade poètes l'un, tout d'une pièce, penseur et artiste tout ensemble,qui crée sa langue et pense en vers aussi naturellement que le philosophe pense en prose; l'autre, chez qui la poésie agit à l'etat latent etconfus, et qui abe»om de se traduire éternellement à lui-même dansune langue déjà formée. De ces deux poëtes, le premier est incontes-tablement supérieur au second; celui-ci pourtant peut n'être dénué nid'inspiration, ni de talent, ni de grandeur même. L'un domine sonepoque, l'autre la subit, voilà tout. 31illevoya était un poëte du second"enre malheureusement, il vint à une époque d'action où la poésieétait naturellement dédaignée pour la prose, langue de la dispute etdu combat; la langue poétique n'étant pas faite, l'instrument lui manqua. Ses perpétuelles hésitations, ses nuits sans sommeil pour un motreproché, l'incertitude maladive qui lui faisait remanier et gâter sanscesse même ce qu'il avait le plus heureusementtrouvé de premier jet,tout prouve que la langue et le style étaientpourlui pleins de mystèreset de hasards. Comme son Discours sur l'Élégie,sa plus vaste entrepriselittéraire, ses Noces de Cana, ont tout le vague des mauvaisjours dela littérature académique. C'est un véritable morceauoratoire,sansvues,sans recherches,sans aucune de ces particularités qui donnent aujourd'hui tant d'intérêt aux monographies, et où malheureusement la critique se comporte comme l'érudition. Citant les derniers vers deYEpimuthion de la fable des Deux PigeonSjHélas!quand reviendront de semblables moments?.Ai-je passé le temps d'aimer?le didascale s'écrie «Après de tels vers, il faut fermer le livre etrêver, l'élégie est là tout entière»C'est bien le moment de rêvervraiment, quand il faudrait professer.Ailleurs, c'est une rime trop riche qui le choque et qui lui gâte unmouvement superbe dans une élégie du poëte Bertin. Bertin afait rimerInde et Pindet Quel malheur! Plus loin, il reproche encore à Bertin desortir du ton et du genre, et de tomber dans la trivialité «A-t-il àdécrire, nous dit-il, l'instant mystérieux qui précède le bonheur d'unenuit d'amour affectant une simplicité- que je n'ose qualifier – ilreprésente la belle EucharisLaissant tomber sa jupe et soufflant la lumière.»– Quel manque de dignitéLes trois ou quatre dernières pages du morceau où le timide jeunehomme rend modestement compte au public de ses principeslittéraires,de sa méthode et de son ambition, avaient de quoi irriter la bile dudoux Nodier lui même. Millevoye y rappelle en finissant ce préceptedonné par Parny à tous les jeunes poètes du temps «La poésie s'use,il faut la rajeunir par des images nouvelles retraces d'autres mœurs,peignez une autre nature. J'ai profité de ces conseils.» Hélas!je viens de relire ses œuvres complètes, celles surtout où il a eu laprétention d'innoveren choisissantses sujets dans une nature étrangère» c'est partout le même ton, le même style vieillot et languissant.sans autre rajeunissementque des épithètes de convention. Le courtierde l'Arabe y est toujours «fidèle», la négresse «une belle insulaire».et le Persan «la langue d'Usbeck». Les Javanaises et les Persanesparlent juste comme on devait causer dans le boudoir de madameHamelin, et le capitaine de négrier lui-mème, bien que farouche etcruel, n'a pas la plus petite inconvenance de langage à se reprocher.Cette appréhension continuelle de l'excès, de l'accent, du relief, amaintenu Millevoye, même aux meilleurs jours, dans une médiocritéqui devait le faire battre sur tous les points où il s'est donné des concurrents. Il a eu souvent le malheur que certaines pièces de lui, mêmedes mieux inspirées, ont été refaites après lui, ou se sont trou\ées déjàfaites dans le passé par de vrais artistes en vers dont la rencontre l'aécrasé. Qu'il est loin, par exemple, dans ses adieux du Ponte inouranl,cité souvent pourtant, et avec raison, comme sa meilleure inspiration, celle du moins où il a eu les lèvres moins serrées et le poumonplus souple, qu'il est loin de la plainte si éloquente, si pittoresqued'expression de Théophile de Viau aux poêles de son temps!Là où un quatrain mélancolique, quatre vers chuchotés dans unsoupir suffisent à Millevoye, le poëte agénois déroule hardiment vingtquatre strophes d'un jet large et véhément, exhalant ses fureurs, menaçant ses ennemis et adjurant ses maîtres et ses confrères de le défendreau nom de l'honneurJe vous conjure ô tmupe sainte,Par toutdestrépassés,De vouloirachever ma plainte!Quelle énergique traduction de l'humble supplication de MillevoyeDe mes chantsimparfaits recueillez l'héritageEt sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.Et encore ce n'est pas Théophile qui traduit Millevoye, mais 31illevoyqui traduit Théophile, sans le savoir, il est vrai mais il l'aurait su,que c'eût bien été la même chose. On adéjà rapproché de l'apostrophoaux femmes, dans la même pièce,Et vous, pour qui je meurs, vous, à qui je pardonne,Femmes vos traits encore à mon œil incertain etc.,oo cri désespéré de Joseph Delorme;Otez, ôtes bien loin toute grâce émouvante,Tous regards où le cœur se reprend et s'enchante,Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri,tCes rencontres, toujours nia joie et mon alarme,Ces airs ces tours de tête, 6 femmes votre charme,"Diras charme par où jVi périlEt comme au retentissement de ce cri d'un blessé furieux, s'envolentet s'évanouissent les fantômes amorphes et indécis évoqués par Millevoye au chevet de son poëte agonisantUne autre pièce encore de Millevoye, et de ses plus charmantes, 'aumoLns d'intention mais d'ailleurs assez preste de forme, et qui seressent bien des mœurs et des inspirations du temps, le Déjeuner, aétérefaite, il y a quelques années par Théophile Gautier (lePremierrayon de mai, dans la Comédie de la Mort). La comparaison des deuxmorceauxmontrera mieux que tous les commentairestout ce que, dansun simple badinage, l'art peut donner de supériorité. La scène est lamême un déjeuner joyeux fait avec une jeune femme, par un beaujour, dans une chambrette de garçon. Mais tandis que lu récit de Millevoye se tralne comme une anecdocte de journal, que de lumière,que de relief dans la peinture du grand artisteTrente verset tout ceque Mîllevoye n'a fait que nommer est décrit. Nous voyons la jeunefemme avec sa robe entrouverte et sa blanchepoitrine se gonflant sousla guimpe; nous voyons la petitetable et le blanc couvert, les verreset les fourchettes,Comme des becs d'oiseaux, pieotaut les assiette*ret l'aubépine, dans le jardin, qui envoie ses senteur., par la fenôtreouverte. Le rayon du soleil de mai qui traverse la chambre, pailletantles cristaux, allumant les cheveux noirs et les peaux brunes,Enchâssant un rubis dans la pourpre du vin ta été saisi et fixé par la baguette du magicien. Trenteverset il en reste9ncore neuf pour la moralité.Cependant, paix aux hommes de bonne volonté, et surtout respectaux heureux1 Malgré tant de défauts, malgré tant de faiblesse, le nomde Millevoye vivra. Il vivra comme celui de Rouget de TIslo, moins bonpoète que lui, mais qui, dans un jour d'orage, put montrer à tous sonvisage à la clarté pénétrante de l'éclair. Petits ou grands c'est quelquechose de trouver une Marseillaise Aliïïevoye a trouvé la Marseillaisedos MélancoliquesCharles Asselineau.Voyez l'édition qui fait partie de la Bibliothèque Charpentier.LA CHUTE DES FEUILLESDe la dépouille de nos boisL'automne avait jonché la terre;Le bocage était sans mystère,Le rossignol était sans voix.Triste et mourant,à son aurore,Un jeune malade, à pas lents,Parcourait une fois encoreLe bois cher à ses premiers ans.«Bois que j'aime, adieu! je succombe.Votre deuil a prédit mon sort,Et dans chaque feuille qui tombeJe lis un présage de mort,fatal oracle d'Épidaure,Tu m'as dit «Les feuilles des boisA tes yeux jauniront encore,Et c'est pour la dernière fois.La nuit du trépas t'environne;Plus pâle que la pâle automne,Tu t'inclines vers le tombeau.Ta jeunesse sera flétrieAvant l'herbe de la prairie,Avant le pampre du coteau.»Et je meursDe sa froide haleineUn vent funeste m'a touché,Et mon hiver s'est approchéQuand mon printemps s'écouleà peineArbuste en un seul jour détruit,Quelques fleurs faisaient ma parure;Mais ma languissante verdureNe laisse après elle aucun fruit.Tombe, tombe, feuille éphémère!Voile aux yeux ce triste chemin,Cache au désespoir de ma mèreLa place où je serai demain.Mais vers la solitaire alléeSi mon amante désoléeVenait pleurer quand le jour fuit,Éveille par un léger bruitMon ombre un instant consolée.»Il dit, s'éloigne. et sans retour.La dernière feuille qui tombeA signalé son dernierjour.Sous le chêne on creusa sa tombe.Mais ce qu'il aimait ne vint pasVisiter la pierre isoléeEt le pâtre de la valléeTroubla seul du bruit de ses pasLe silence du mausolée.LA RÉSOLUTION«D'aimer d'amour tu ferais la folie,Douce amitié vaut mieux qu'amour léger.Las! tôt ou tard un amant vous oublie,Mais un ami jamais ne peut changer. nAinsi chantaitla jeune et tendre Laure.Lysis l'entend sans se décourager;Espoir d'amour vient lui sourire encore,Car Laure est femme et Laure peut changer.D'amitié simple empruntant le langage,Sous l'innocence il cacha le danger;Baiser d'amour d'amitié fut le gage;Plus ne restait que les noms à changer.ULRIC GUTTINGUERh£ en 1785Toute période littérairea, comme toute période historique, ses tempshéroïques et fabuleux où se forment les héroset les légendes.On s'étonne,après des années passées, de voir des poëtes accrédités et abondantsen œuvres primés encore par d'autres relativement moins laborieuxetmoms féconds. Ce n'est là qu'une inconséquence de jugement, qu'uneméconnaissance des dates et des rôles, qui ont tant d'importance enlittérature. En y regardant d'un peu plus près, on comprendrait queces écrivains à la gloire effacée, souvent dépassés dans la perfection del'art et dans l'expression, ont été les initiateurs et les instigateurs doceux qui sont venus après eux ils les ont conduits dansl'endroit propice où leur génie devait avoir son développement normal. Bs ont, lespremiers, sonné la note juste sur laquelle devaient s'accorder tous lestalents à venir. N'est-il pas naturel et légitime que cette gloire de paternité reste associés par la piété et le souvenir à toutes les gloirestranches dont elle afavorisé l'éclosion?'tM. Ulric Guttinguer a été l'un de ces hérauts du réveil de notrepoésie au commencement du siècle. L'importance de son rôle à cetteepoquo nous est attestée par d'illustres témoignages Victor Hugo luia dédié une ode Sainte-Beuve à chantéà lui, et pour lui; et tout lemonde connait ces vers que lui a adressés Alfred de Musset» dans IpsContes d'Espagne et d'ItalieUlric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme,Nilea héros plongeurs, ni les vieuxmatelot-iLe soleil vient briser ses rayons sur leur cime,Comme un soldat vaincu brise ses javelots.Ainsi nul œil Ulric, n'a pénétré les ondesDe tes douleurssans borne, ange du ciel tombé.Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,Quand le soir, près de moi tu viens triste et courbé.Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme,tComme un enfant craintifse penche sur les eauxToi, si plein front pâli sous des baisers de femmeMoi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.Ces vers, datés de juillet 1829, indiquent l'idéal qu'on cherchait alorsde tous côtés dans les arts et dans l'Art en général la Passionla Passion absolue et implacable, la Passion-martyre, la Passion-ide escarpée et sans bords, où brûlait d'entrer pour n'en jamais ressortir, poury mourir assouvie et consumée, toute une génération d'hommes a quiles abus d'esprit du dernier siècle avaient donné l'horreur de la galanterie banale et de la licence fleurie. Être heureux et en mourir! telétait le cri de toute la jeunesse d'alors; cri de désespoir, qui accusaitl'ennui de la vie qu'on lui avait faite et le besoin impérieux de sereprendre à quelque chose de mâle et de périlleux.Ceux qui chercheraient, dans les poésies do M. Ulric Guttinguer,dans les premières surtout, cet accent de passion violente et fatale,seraient peut-être déçus par la douceur, je dirai presque par la langueur du ton et de l'expression.Habitués, par huit années de victoireset conquêtes de la poésie, à la facture riche et à la sévérité rhythmique, les lecteurs d'aujourd'hui trouveraient, terne et un peu lâché cestyle en vers libres et dont la ton est plutôt celui de l'émotion timideque celui de la passion même. Et pourtant, à de certains cris, à decertains débuts surtout, on reconnaît un poëte préoccupéde varier, ou,si l'on veut, de régénérerle langage de l'amour et s'essayant à romprepar de sincères élans le moule suranné de la galanterie poétique:Ils ont dit l'amour passe, et sa flamme est rapide.Oh! pourquoi dans tes yeux cette douleurrêveuse?.Ahje voudrais mourir vous pleureriez peut-être;Je le verrai du ciel, si l'amour y coudait!C'étaient là des notes nouvelles, et qui devaient se faire écouter. Jetrouve dans un petit poëme, le Bal, publié en i824 avec le sous-titresignificatif de Poeme moderne, la tentative avouée de rajeunir. non-seulement le langage, mais l'inspiration poétique, en dégageant,comme on a plus tard appris à le dire, l'élément épique ou dramatiquedes mœurs contemporaines coquetterie, jalousie, duel; l'amant véritable, l'amant aimé meurt do ia main do son rival d'une soirée, ettriomphe par sa mort de l'infidélité do sa maîtresse, qui meurt dedouleur après lui. C'était là le petit drame que chacun voulait faireen ce temps-là, en s'inspirant plus on moins de ChHde-Barold et duCorsaire, et comme contraste aux lacs de félicité des voltigeurs del'ancien régime poétique. Ce petit poëme que je ne voudrais pas défendre ou louer absolument, reste dans l'expression bien loin sansdoute de l'idéal qu'on entrevoyait alors. La périphrase, les phrasesdétachées et fondues à la Delille y abondent; les Beautés renomméess'y couronnent de touffes de roses,Sous les doigts de Nattier nouvellement éelosC3;et plus d'une respire avec un doux soupirLe bouquet dont Arthur se plut à l'embellir.C'est loi, bonheur suprême!Mais enfin il y alà une bonne volonté manifeste d'être neuf et d'êtrevrai. Triompher dans la mort! C'était bien alors une innovation; carle beau vers de Quinault dans Atys, si maladroitement critiqué parEoileauJe suis asspz vengé, vous m'aimez, et je meurs!était à coup sûr bien oublié. Il semble que c'eût été là la vraie destinéede M.GuUingupretsonrôle véritable de montrer et d'éclairer les voiesd'un peu loin quelquefois, 'sans jamais y entrer lui-même bien avant.Mais dût-on n'entrer que des yeux dans la Terre promise, le rôle doMoïse est assez beau. Aussi, quoique M. Guttinguer ait atteint plus tardà plus de fermeté et à plus de rigueur dans la facture, quelque bienqu'ilait profité pour lui-même de la révolution dont il avait été l'undes promoteurs, c'est dans ses premières ceuvres surtout que j'aimeà rechercher l'effort, l'accent, le cri de la poésie du xix* siècle à sonéveil. C'est là, en effet, dans cette langue un peu hésitante où la passion se fait jour par éclairs et par élans, où le vers souvent dru etspacieux, comme le voulaitJoseph Delorme. traine aprèslui une queuede vieilles formules et de vieux tropes, qui parfois le font trébucher;c'est dans cette lutte avec l'inconnu et dans ce déblayement du passé,que se trouve le vrai Guttinger, l'Ulric héroïque le précurseur, lepionnier.Do 1824 à 1845, date de îa réimpression des poésies complètes deM. Ulric Guttinguer, je compte quatre publications successives lesMélanges poétiquea,le Bal, CharEes VII7MM!~M~ (1827), suivi depoëmes et de poésies diverses et un dernier recueil publié par Fournier en 1829, sans titre ni signature d'auteur, «vrai idéal d'impression comme en doit souhaiter pour ses Arcana cordis tout poèteamoureux, délicat et dédaigneux et qui contenaitl'histoire d'unepassion alors encore brûlante. Ce n'est qu'en 1836 que Il. Guttim^rreçut la consécration de ses efforts et de son talent de la main de sonillustre ami M. Sainte-Beuve, et à propos d'un ouvrage en prose, d'unroman, publié sans nom d'auteur, et qui ('fait en même temps la confession du poëte et le commentaire de son oeuvre.Arthur n'était pas, il est vrai, Je premier roman publié par M. Guttinguer. Nadir, histoire orientale, en prose et en vers, où l'auteurs'est inspiré du Lalla Roockh de Thomas Moore, avaitparu précédemment avec J'approbation de Charles Nodier. Un autre roman, d'ungenre tout différent, comme l'indiqueson titre, Amouret Opinion, avaitencore paru vers 1827: «Élégie de fin d'Empire, écrite par un exgarde d'honneur, dit M. Sainte-Beuve qui l'a pu lire, où les personnages sont de beaux colonels et des généraux de vingt-nouf ans, dejeunes et belles comtesses de vingt-cinq où la scène se passe dansdes châteaux et le long des parcs bordés d'arbres de Judée* et deSainte-Lucie.s Cetattrayantrésumé nous consolede n'avoir pu donnerune analyse de ce roman qui a échappé à nos recherches. D'après cetteseule indication, Amouretet Opinion^ peinture de la société sous l'Empire,pouvait être l'Introduction d'Arthur où les, sentiments et les mœurs del'époque de la Restauration sont peints avec une fidélité très-vivace.Quoi qu'il en soit, de l'aveu même du critique, ami non suspect del'auteur, Artliwr est bienle seul et le vrai roman d'Ulric Guttinger, et dispense de lire l'autre.Ce roman, écrit avec le soin exquis que les poëtes mettent à Jeurprose, est l'histoire d'une âme, et d'une âme de poëte. Une élégie encore, mais une élégie fortifiée de tout ce que la poésie avait gagné de1 81àà 1 830.Toutela première partie, où le poëte, que le désespoir, ledégoût, la fatigue de souffrir doivent plus tard jeter aux pieds depieu, raconte ses agitations, ses poursuites, ses combats, est un vrairoman, tel que le pouvait écrire un homme qui avait vécu de toute lavie d'une époque, et que réclament, dans l'ordre littéraire, Valérie etObermann, Bouge et Noir, le Afonde commeil est, tous les meilleurs de cetemps-là. C'est bien là la lutte dont je parlais tout à l'heuro de gens néstrop tard pour la guerre, et qui cherchent les combats dans la vie.Les passions nées de l'oisiveté de la Restauration, passions de la têteet du cœur, débats littéraires, luttes autour du piano, y sont exprimées avec une finesse, avec une intelligence qui déjà donnent au livretout l'intérêt des mémoires. L'homme du monde de la Restauration,riiomme des salons, le beau, demi-causeur, demi-héros, y est étudiéet parfois résumé d'un trait qui l'évoque et le fait vivre. «C'est unmélango du Gymnase, de Corinne, et de la Comédie française le Werther s'y montre par instant, mais avec une certaine pudeur.» Valérie n'eût pas mieux dit. M. Sainte-Beuve note avec raison parmi lespages les plus frappantes du livre, parmi colles où l'art a le mieuxretenu l'émotion, une fuite on chaise de poste par un temps gris, surune route défoncée par les pluies d'orage, et où mille accidents rappellent le voluptueux et le romanesque au spectacle dès maux réels del'humanité. La rencontre d'une diligence sordide, peuplée de figuresignobles et fatiguées un marché de petite ville, où marchands et acheteurs se querellent dansla boue; le cantonnier broyant les cailloux surle bord de la route «Un vieux roulier, d'un teint plus cuivré, plusfatigué que celui d'un nègre africain penché dans les sillons de l'Amérique, s'approche du cantonnier et allume sa pipe noire au charbon dela sienne. Le regard, le silence de ces deux misérables créatures, leremerciement sombre et court de cette consolationsi bizarrement puissante, me sont pour toujours présents. Le roulier retourne à sesmaigres chevaux. Le fouet s'agite, siffle! Une imprécation se fait entendre avec une malédiction du malheur au malheur1 La voituremarcheavec ce craquement des roues qui brisent le pavé, et semble aussi legémissement de ce qui est animé surla terre, où il faut que tout souffreet se plaigne. Ce gémissement m'a souvent causé une émotion profonde dans les nuits passées en la chambre bien close de quelque beauchâteau paisible, entouré des vieux arbres d'un parc voisin d'unegrando route peu fréquentée. Éveillé par une rèvarie heureuse dansmon lit d'oisif et d'homme inutile, j'entendais, avec je ne sais queltrouble mêlé de remords. ce bruit nocturne du roulier lointain, ceabroiement lent et laborieux de la terre telle que l'ont faite le,hommes.»J'ai donné toute la page, parce que, après tout, la prosed'un poëte est encore de la poésie, et que dans cette prosedeGuttînguerse trouvent un accent mâle et une énergie qui manquent ordinairementà son talent poétique. Tout le chapitre dont je l'extrais est empreintd'une pitié amère qui rappelle les ballades sinistres do Thomas Hood.M. Sainte Beuva a donc pu dire avec raison, en louant le roman di»son ami, «qu'Arthur vivra, et fera vivre le nomde son auteur.» C'esten effet cette biographie de ses pensées, de ses sentiments, de ses ambitions secrètes qui donnera à son œuvre poétique sa vraie lumière etson vrai lustre. H serait injuste do dire qu'ici le commentaireemportel'ouvrage, mais il le porte. De cette œuvre si diverse, à la sourcelointaine, aux phrases multiples, il rappelle toutes les parties; il lesramène il les rallie, il rend à chacune son caractère et sa date, sonexplication, sa justification au besoin. La confession d'Arthur encadréedans la poésie d'Ulric, la poésie d'Dlrio précédée de la confession d'Arthur, compléteraientune des figures importantes et essentiellesde l'histoire littéraire et morale du dix-neuvième siècle. Ce qu'on peut reprocher de trop féminin à son talent de négligé ou d'écourté à ses formesrhythmiques, aurait pour correctif les élans de passion et la fougueromanesque de sa vie. L'amoureux et le dandy s'ajouteraient au poëteet le doubleraient pour ainsi dire et, sans diminuer en rien la gloirelégendaire du héros d'avant 4330, le feraient revivre à la pleine lumièredes temps historiques.Mais que dis-jet cette lumière, Ulric l'a traversée et franchie. Lestemps historiques sont dépassés, et nous sommes en pleine ère critique. Je n'apprendrai rien à personne (je ne le rappelle que pour ètrecomplet), en disant que depuis plusieurs années déjà M. Guttinguerexerce dans deux journaux importants, la Gazette de France et la Mode,les fonctions de juge littéraire de façon à faire reconnaître de tous l<isollicitude d'un esprit élevé, ayant le goût des grandes choses et l'indulgente autorité d'un vétéran qui a fait les grandes guerres. Ce n'estdonc plus le temps de saluer en M. Guttinguer, comme le faisaitM. Sainte-Beuve en 4836, l'heureux auteur, l'homme de loisir, auteurd'un livre unique; c'est désormais une existence littéraire complète,et où les trois phases sont observées et remplies.Chaki.es ASSELINEAU.Mélanges poétiques, 4824, in-8; hBal, suivi de poésies, 4834, Ladvocat. in-18; Charles Vilà Jumiéges, Edith, T. Sautelet, 4827, in-18;Kadir, histoire orientale; Amour et Opinion, 1828; Recueil anonyme,1829, Fournier, in-8; Arthur, roman, Renduel, 4836, in-8; les Deux6ges du poêle, Paris, Dauvin et Fontaine, 484o, format anglais.Voy. sur 51. Guttinger l'article de M. Sainte-Bouve, Revue des DeuxMondes (4â décembre 4836), réimprime dans les CritiquesPor~ra~sde bénédictions so sont élancés vêts tw, atcethymne qui est au fond de mou coeursemblait euGu se fane entendre. Je sentais detels élans vers le cie], vers toi, que je croyaisne plus tenu a ce monde. Il y a eu Li uneadoration qi m'unit à toi pour la vie.Ils ont dit «L'amour passe, et sa flamme est rapide«Le plaisir le plus doux toujours suivi du vide,«Laisse au coeur un vague tourment.»Et nous, qui dans l'amour consumons nos journées;Nous, qui de nos regards vivrions des années,Nous disons Ce n'est qu'un moment!Et lorsque du départ vient l'heure inexorable,Plus épris, plus brûlants de l'ivresse adorableOù l'amour longtemps nous plongea,Indignés et surpris du temps qui nous réclame,Sortant comme d'un rêve avec la mort dans l'âme,Tous les deux nous disons Déjàl.As-tu des mots, dis-moi, pour ce bonheur immense?Moi je n'en trouve pas Un son confus s'élance,Stérile, hélas! et sans vigueur;Alors, désespéré, je garde le silence,Mais l'hymne est au fond de mon «fur.Là se disent des chants inconnusà la terre,Des chants trop forts pourl'homme, et que l'hommedoit taireDes chants que le ciel envierait!Celui qui, les sachant, trahirait leur mystère,Sans doute, en les lisant, mourrait!Tout ce que la parole invente de tendresse,Ce que disent les yeux et leur vive caresse,La voix, le sourire et les pleurs,De ce diviu tangage et des mots qu'it t'adresseN'égaleraient pasles douceurs.Que de regrets, ô ciel! si tu ne peux comprendre,Hélasque par des mots ce langage si tendreEt cet hymne consolateurtMais non; car sur ton sein j'ai cru souvent entendreLes mêmes accents dans ton cœur.m.LES ÉTOILESQae1 mortel. eaivré de leur c6asta neo rd,Et ahmcLaatle plas par pacmi ce clueursupuemo,Na 1'a paa salué du aom de ce qutt mmePIresnna~me.]Et ti dnquü e~tu sauucPTandis que la nuit embauméeNous dérobe aux yeux des humains,Viens, regarde, ô ma bien-aimée!Ces cieux, livre de nos destins.A travers ces limpides voilesQue l'ombre jette autour de nous.Vois-tu ces riantes étoiles?Autrefois j'en étais jaloux;Car, dans les souges de ma vie,J'ai vu des anges dans l'azur,Et contemplé d'un oeil d'envieCe ciel et si grand et si pur!Aujourd'hui la terre est trop belle,Je n'en détache plus mes yeux,Je t'y vois, et crois dans ces lieuxCommencer la vie immortelle.Dans leur immense majestéLis-tu quelque profond mystère?Sens-tu, comme moi, qu'à la terreTon destin n'est pas arrête?Crois-tu qu'une race inconnuePeuple ces mondesradieux?Sont-ce des anges ou des dieux?Et toi!duquel es-tu venue?Du plus beau, je n'en doute pasDe quelqu'éclat que Dieu l'honore,Des yeux t'y cherchent ici-bas,Cher amour, on t'y pleure encoreDe quelques fleurs qu'il soit paré,Quelles que soient ses douces voies,II doit à ses célestes joiesManquer ton regard adoré.Détourne, oh1 détourne la vueDe ton étincelant berceau,De peur qu'une voix dans la nueNe rappelle un ange si beau.Ta carrière n'est point remplieMon sort est toujours dans tes yeux,Attends, et que le ciel t'oublieQuelque temps encor dans ces lieux11827.LES SAINTES AMITIË9AMAOANEV.P. P.J'ai lu dans Bourdaloue un chapitre admirableLes saintes Amitiés. Le prêtre vénérableLes voit avec effroi, les juge avec rigueur,Et sur tous leurs dangers avertit bien le cœur;Il le dit hautement, quoi qu'en souffre son âmeCraignez pour la vertu t'amitié d'une femme1Qu'en son intention eUe ait la pureté,Qu'elle ait Dieu pour objet, le ciel, la charité,Craignez-ta, craignez-la1 la femme est toujours Ève,Et même à son insu. C'est un dangereux rêve,Que cette confiance en des épanchementsDe sublimes pensers, de tendres sentiments1Le cœurs'émeut parfois d'une manière étrange,Et le démon y vientsousla forme de l'ange.J'ai beaucoup médité sur ce divin discours,Madame, et j'y reviens plus sombre tous les jours.Triste sort! triste monde, où tout nous est à craindre!Et de tant de rigueur je suis près deme plaindre,De la trouver injuste, inflexible. Et pourtant,Je frémis hier au soir, lorsque, m'interrogeantAu foyersolitaire, à l'heure du silence,Je me trouvai si triste, hétas de votre absence,Que je me demandai si nul coupable espoirNe se mëtait jamais au bonheur de vous voirSi des feux mal éteints la cendre réveilléeNe jetait point de flamme en mon âme trouble;Si, dans le bon dessein toujours bien affermi,J'étais bien près de vous, comme auprès d'un ami1Non, répondit alors la voix intérieure,Il faut à ces liens la céleste demeurePour que nul ennemi n'y mêle son poison.Toute la nuit j'ai dit Bourdaloue a raison.SONNET'A UNE DAMEENaBNVOÏANTLESOSCVBEaDEVOtTUttEVoici votre Voiture et son galant PermesscQuoiqueguindé parfois, il est noble toujours;On voit tant de mauvais naturel de nos jours,Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse.On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse,Et qu'il veut une langue à part pour ses amours;Qu'il croit les honorer pardétranges discoursC'est là de ces défauts où le cceur s'intéresse.C'était le vrai pour lui, que ce faux tant blâmé;Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé.11 a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie.Tel celui-ci, charmant, qui jaillit de son cœur«Jl faut finir ses jours en l'amour d'Uranie.»Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur?ndejàeite:Ll~fm<!fs.ttmtiee6urVuit))r['.(t~y.t.I.[,p.4H3.)–(No~~déja. cité à la fin du su notice sur Vaitiir~ (Voy. t. II.. p. 4B3.) (Noie di~e.~feu)-.)Plus d'une fois un de vos amis, comme vous lui faisiez confidenced'un de vos goûts ou d'une de vos passions, ne vous a-t-il pas dit:«Voilà qui est singuliercar cela est en complet désaccord avec toutesvos autres passions et avec votre doctrine??»Et vousrépondiez a C'estpossible mais c'est ainsi. J'aime cela; je t'aime, probablement à causemême de la violente contradiction qu'ytrouve tout mon être. aTel est mon cas vis-à-vis de madame Desbordes-Valmore. Si le cri,si le soupir naturel d'une âme d'éute, si l'ambition désespérée ducœur, si les facultés soudaines, irréfléchies, si tout ce qui est gratuitet vient de Dieu, suffisent à faire le grand poste, Marceline Valmoreest et sera toujours un grand poëte. Il est vrai que si vous prenez letemps de remarquer tout ce qui lui manque de ce qui peut s'acquérirpar le travail, sa grandeur se trouvera singulièrement diminuée; maisau moment même où vous vous sentirez le plus impatienté et désolepar la négligence, par le cahot, par le trouble, que vous prenez, vous,homme rénëchi et toujours responsable, pour un parti pris de paresse,une beauté soudaine, inattendue,non égalable, se dresse, et vous voilàenlevé irrésistiblementau fond du ciel poétique. Jamais aucun poëtene fut plus naturel aucun ne fut jamais moins artificiel. Personne n'apu imiter ce charme, parce qu'ilest tout originel et natif..Si jamais homme désira pour sa femme ou sa fille les dons et leshonneurs de la Muse, il n'apu les désirer d'une autre nature que ceuxqui furent accordés à madame Valmore. Parmi le personnel assez nombreux des femmes qui se sont de nos jours jetées dans le travail liLtéraire, il en est bien peu dont les ouvrages n'aient été, sinon une désolation pour leur famille, pour leur amant même (car les hommes lesmoins pudiques aiment la pudeur dans l'objet aime], au moins entaches d'un de ces ridicules masculins qui prennent dans la femme lesproportions d'une monstruosité. Nous avons connu la femme-auteurphilanthrope, la prêtresse systématique de l'amour, la poétesse républicaine, la poétesse de l'avenir, iburiériste ou saint-simonienne; et nosyeux, amoureux du beau, n'ont jamais pu s'accoutumer à toutes ceslaideurs compassées, à toutes ces scélératesses impies (il y a même despoétesses de l'impiété), à tous ces sacrilèges pastiches de l'esprit màlo.Madame Desbordes-Valmorefut femme, fut toujours femme et nefutabsolument que femme mais elle fut, à un degré extraordinaire, l'expression poétique de toutes les beautés naturelles de la femme. Qu'ellechante les langueurs du désir dans la jeune fille, la désolation morned'une Ariane abandonnée, ou les chauds enthousiasmes de la charitématernelle son chant garde toujours l'accent déiicieux de la femme;pas d'emprunt, pas d'ornement factice, rien que l'éternelféminin, commedit le poo~e allemand. C'est donc dans sa sincérité même que madameValmore atrouvé sa récompense, c'est-à-dire une gloire que nouscroyons aussi solide que celle des artistesparfaits. Cette torche qu'elleagite à nos yeux, pour éclairer les mystérieux bocages du sentiment.ou qu'elle pose, pour le raviver, sur notre plus intime souvenir, amoureux ou filial, cette torche, elle l'a allumée au plus profond de sonpropre cœur. Victor Hugo aexprimé magnifiquement, comme tout cequ'il exprime, les beautés et les enchantements de la vie de famille;mais seulement dans les poésies de l'ardente Marceline vous trouverezcette chaleur de couvée maternelle, dont quelques-uns, parmi les filsde la femme, moins ingrats que les autres, ont gardé le délicieux souvenir. Si je ne craignaispas qu'une comparaison trop animale fût prisepour un manque de respect envers cette adorable femme, je dirais queje trouve en elle la grâce, l'inquiétude, la souplesse et la violence de lafemelle, chatte ou lionne, amoureuse de ses petits.On a dit que madame Valmore, dont les premières poésies datentdéjà de fort loin (< 8< 8), avait été de notre temps rapidement oubliée.Oubliée par qui, je vous prie?Par ceux-là qui, ne sentant rien, nepeuvent se souvenir de rien. Elle a les grandes et vigoureuses qualitésqui s'imposent à la mémoire, les trouées profondes faites à l'improviste dans le cœur, les explosions magiques de la passion. Aucun auteur ne cueille plus facilement la formule unique du sentiment, lesublime qui s'ignore. Comme les soins les plus simples et les plusboites sont un obstacle ~nvincibto à cette plume fougueuse et incon-scïente, en revanche ce qui est pour toute autre l'objet d'une laborieuserecherche vient naturellements'offrirelle; c'est une perpétuetle trouYail!e.EHe trace des merveillesavec l'insouciance qui préside aux billetsdestinés à la boite aux lettres. Ame charitable et passionnée, commeelle se définit bien, mais toujours involontairement, dans ce vers.Tant qne l'on peut donner, on ne pevt pas monrir!Ame trop sensible sur qui les aspérités de la vie laissaient une empreinte ineffaçable, à elle surtout, désireuse du Léthé, il était permisde s'écrierMais si de la mëmo!re on ne doit pM pierir,A. quoi eert, $ mon âme, a quoi sert de moaijr~Certes, personne n'eut plus qu'oUe le droit d'écrire en teto d'unrécent volumePfisoînuére, en ce livre, une Ame est rentemieeîAu moment où la Mort est venue pour la retirer de ce monde, oùelle savait si bien souffrir, et la porter vers le ciel dont elle désiraitsi ardemment tes paisibles joies, madame Desbordes-Vatmore, pr&-tresse infatigable de la Muse, et qui ne savait pas se taire, parce qu'elleétait toujours pleine de cris et de chants qui voulaients'épancher, préparait encore un volume, dont les épreuves venaient une à une s'étalersur le lit de douleurs qu'elle ne quittait plus depuis deux ans. Ceux quil'aidaientpieusementdans cette préparation de ses adieux m'ont dit quenous y trouverionstout l'éclat d'une vitalité qui ne se sentait jamais sibien vivre que dans la douleur. Hélas!1 ce livre sera une couronne posthume à ajouter à toutes celles, déjà si brillantes, dont doit être paréeune de nos tombes les plus fleuries.Je me suis toujours plu à chercher dansla nature extérieureet visibledes exemples et des métaphores qui me servissentà caractériser lesjouissances et les impressions d'un ordre spirituel. Je rêve à ce queme faisait éprouver la poésie de madame Valmore quand je la parcourus avec ces yeux de l'adolescence qui sont, chez tes hommes nerveux,à la fois si ardents et si clairvoyants. Cette poésie m'apparalt commeun jardin: mais ce n'est pas la solennité grandiose de Versailles; ce pas non plus le pittoresque vaste et théâtral de la savante Italiequi connait si bien l'art d'edt~r des jardins (o't~/tcatAor<os) pas même,non, pas même la Vallée dM P!<t ou te Ténare de notre vieux JeanPau!. C'est un simple jardin anglais, romantique et romanesque. Desmassus de fleurs y représentent les abondantes expressions du sentiment. Des étangs, limpides et immobiles, qui rénéchissenttoutes chosess'appuyant à l'envers sur la voûte renversée des cioux, figurent la profonde résignation toute parsemée de souvenirs. Rien ne manque à cecharmant jardind'un autre âge ni quelquesruines gothiquesse cachantdans nn lieu agreste, ni le mausolée inconnu qui, au détour d'uneallée, surprend notre âme et lui commande de penser à l'éternité. Desallées sinueuses et ombragées aboutissent à des horizons subits. Ainsila pensée du poëte, après avoir suivi de capricieuxméandres, débouchesur les vastes perspectives du passé ou de l'avenir; mais ces ciels sonttrop vastes pour être généralement purs, et la température du climattrop chaude pour n'y pas amasser des orages. Le promeneur, en contemplant ces étendues voilées de deuil, sent monter à ses yeux lespleurs de l'hystérie, /~f!W<MJ ~ecr~. Les fleurs se penchent vaincues,et les oiseaux ne parlent qu'à voix basse. Après un éclair précurseur,un coup de tonnerrea retenti c'est l'explosionlyrique; enfin un délugeinévitable de larmes rend à toutes ces choses, prostrées, souffrantes etdécouragées, la fraîcheur et la solidité d'une nouvelle jeunesse 1CHARLES BAUDELAUtE.Voici la liste des principales éditions des poésies de madame Desbordes-Valmore régies, Marie et Romances, François-Louis, <8<9,in.<9, par madame MarcelineDesbordes; Poésies de madame DesbordesrahMM'e, Grandin, < MS, < vol. in-) S ~M~M-: et poésies tMttm'HM, parmadame Desbordes-Valmore, Ladvocat, <Mo, < vol. 1n-16; Poésies Amadame DMtor~M-Vtthnmt, Boulland, )830, X vol. in-8°; ft~~ 1834,Charpentier, < vol. iu-S"; Pauvres Fleurs, Dumont, iu-S, <S39; Bou-~Mt!t<!tpri<r~ Dumont, 1843; Poésies MM! puNiées par M. GustaveRevilliod, Dentu, <860. M. Charpentier a fait entrer dans la bibliothèque qui porte son nom, un choix empruntépar M. Sainte-Beuveà cesdivers recueils, le dernier excepté.SOUVENIRQuand il pâlit un soir. et que sa voix tremblanteS'éteignit tout à coup dans un mot commencéQuand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante,Me blessèrent d'un mal dont je le crus blessé;Quand ses traits plus touchants, éclairés d'une ftammeQui ne s'éteint jamais,S'imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,!)n'aimait pas j'aimaisIMALHEUR A MOIAU! ce n'est pas aimer que prendre sar noi-mémeDe poneoir vlcre ainsi loin de 1'objet qa'on a,mc.Malheur à moije ne sais plus lui plaire;Je ne suis plus le charme de ses yeux;Ma voix n'a plus l'accent qui vient des cieux,Pour attendrir sa jalouse colère;U ne vient plus, saisi d'un vague effroi,Me demander des serments ou des larmes.Il veille en paix, il s'endort sans alarmes;Malheurà moi!Las de bonheur, sans trembler pour ma vie,Insoucieux, il parle de sa mort)De ma tristesse il n'a plus le remord,Et je n'ai pas tous les biens qu'il envie!Hier. sur mon sein. sans accuserma foiSans les frayeurs que j'ai tant pardonnées,Il vit des fleurs qu'il n'avait pas données.Malheur à moiIDistrait d'aimer, sans écouter mon père,Il l'entendit me parler d'avenir;le n'en ai plus, s'il n'y veut pas venir.Par lui je crois, sans lui je désespère!Sans lui, mon Dieu! comment vivrai-je en,toi?Je n'ai qu'une âme et c'est par lui qu'elle aime;Et lui, mon Dieu, si ce n'est pas toi-même,Malheura moi 1ROMANCES'tLL'AYAtTSnS'il avait su quelle âme il a blessée,Larmes du cœur. s'il avait pu vous voir,Ah! si ce cceur,trop plein de sa pensée,De l'exprimer eût gardé le pouvoir,Changer ainsi n'eût pas été possible;Fier de nourrirl'espoir qu'il a déçu,A tant d'amour il eût été sensible,S'il l'avait su.S'il avait su tout ce qu'on peut attendreD'une âme simple, ardente et sans détour,)[ eût voulu la mienne pourl'entendre.Comme il l'inspire, il eût connu l'amour.Mes yeux baissés recélaient cette flamme;Dans leur pudeur n'a-til rien aperçu?Un tel secret valait toute son âme,S'il l'avait su.Si j'avais su, moi-même, à quel empireOn s'abandonne en regardant ses yeux.Sans le chercher comme l'air qu'on respire,J'aurais porté mes jours sous d'autres cieux.u est trop tard pour renouer ma vie;Ma vie était un doux espoir déçuDiras-tu pas, toi qui me l'as ravie,Si j'avais su?LES ROSES DE SAADIJ'ai voulu, ce matin, te rapporter des rosesMais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.Les nœuds ont éclaté. Les roses envoléesDans le vent, à la mer, s'en sont toutes allées.Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.La vague en a paru rouge et comme enftammée.Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée.Respires-en sur moi l'odorantsouvenir.( Les Poéaies inédites, <fer)tf<r ftetMit.)1LA JEUNE FILLE ET LE RAMIERLes rumeurs du jardin disent qu'il va pleuvoir:Tout tressaille, averti de la prochaine ondée;Et toi, qui ne lis plus, sur ton livre accoudée,Plains-tu l'absent aimé qui ne pourra te voir?Là-bas, pliant son aile et mouillé soust'ombrage,Banni de l'horizon qu'il n'atteint que des yeux,Appelant sa compagne et regardant les cieux,Un ramier, comme toi, soupire de t'ora~e.Laissez pleuvoir, û cœursso)it!nres et douxSous l'orage qui passe, il renait tant de choses.Le soleil, sans la pluie, ouvrirait-il les roses?Amants, vous attendez; de quoi vous plaignez-vous?(ff: Poésies t««!t'tM, recueil JKMt/tMt)M.)LE NID SOLITAIREVa, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,Ainsi qu'un libre oiseau, te baigner dans l'espace.Va voir! et ne reviens qu'après avoir touchéLe rêve, mon beau rêve à la terre caché.Moi, je veux du silence, il y va de ma vie,Et je m'enferme où rien, plus rien ne m'a suivie;Et de mon nid étroit d'où nul sanglot ne sort,J'entends courir le siècle à cote de mon sort.Le siècle qui s'enfuit grondant devant nos portes,Entraînant dans son cours, comme des atgues morh's,Les noms ensanglantés, les vœux, les vains serment.s,Les bouquets purs, noués de noms doux et charnun!Va, mon âme, au-dessusde la foule qui passe,Ainsi qu'un libre oiseau, te baigner dans i'espfK'c,Va voir t et ne reviens qu'après avoir touché,Le rêve, mon beau rêve à la terre cache.(Les Poéstes inédites, recueil postTiesnxe.)J'ai connu Alexandre Soumet. C'était un aimable homme, agréaNede manières, démonstratif comme un Méridionat qu'il était, bienveillant et affable aux débutants.Je le vois encore dans son grand salon de la rue Saint-Florentin, quiressemblait, tant il était dégarni de meubles, à l'éj,erne) vestibule imposé par l'unité de lieu à la tragédie classique; je le vois assis devantson bureau à cylindre, sur une imitation bâtarde de chaise curulo,couverte d'une peau d'ours; je le vois frileusement affublé, en guisede robe de chambre qu'on ne portait plus ou pas encore, d'uncarrick noisette à je ne sais combien de collets qui a du finir, pro&pudor! sur le dos de quelque cocher de fiacre, puisqu'on n'a pas encoreeu l'idée de créer au Louvre un musée des souverains de la pensée.Je vois, sous un globe de verre, un précieux bouquet de fleurs cueiiiicsaux Jeux Floraux. Je vois cette énorme plume d'aigle à laquelle il afaitallusion au début de sa Dt!?Me epopccj et qu'il avait toujours devantlui, non pas pour s'en servir effectivement, mais par manière d'encouragement, sans doute, et pour piquer d'émulation l'humble plume d'oieavec laquelle il écrivait comme le reste des mortels et des immortels,-pour avoir toujours présent à la pensée que le poëte, tel qu'ilaspirait à l~étre, ne doit bâtir son aire que sur les hautes cimes, ne doitplaner qu'aux régions supérieures.Et c'est une justice à lui rendre ildemeura, jusqu'à son dernierjour, fidèle à la Muse, comme il disait, comme on disait alors. En facede cette plume ft'aigle, c'est à peine s'il osa écrire quelques pages deproseDÏX-NEUVÏËME StËCLE.tes scrupules littéraires de madame la baronne de S/a~, 0!t réflexions surquelques chapitres du livre de l'Allemagne; 4814, 8° de 48 pages;Des articles dans le Conservateur littéraire, signés de ses initiales, onde la lettre X, et dans?? ji~MM /~ni'(t!sesous son nomUne Oraison funèbre de Z~MM (4817);Son Discours de recep~o~ à l'Académie françalsa (1824);C'est même à peine s'il alaissé quelques poésies lyriques:Le Fanatisme {1808););Un Dithyrambe au conquérant de lapaix (18C8);r~ttc~~M~ [1810);A Aapo~oH <tJMarM-LoMMe (18t0).Ma~emoMeMe de La Vallière, hymne à la Vierge (1811), prix desJeux Floraux;Les Embellissements deP~r~ (1812), accessit au concours de l'Institut;Lapauvre fille, élégie (4844);La nuit de Voel, id.;La découverte vocctne (i815)/pnx au concours de l'Institut;Derniers moments de Bayard, id., id.La Guerre d'Fypa~tMj ode au duc AngouMme (1824]Ode à P~rre-PaM! Riquet, baron de FfMrcpos, auteur dM Canal du ~Kguedoc, <t l'occasion de l'obélisque qui lui est elevé par ses descendants,m-8",(1825);~rc/tef~ue de Paris, au tome IV du Livre des Cent et UnEnfm quelques pièces en l'honneur de Napoléon dans lo recueil intitulé ~en et la Naissance, à une date évidemment antérieure à laRestauration.Mais ses opuscules, vers et prose, tenaient trop, la plupart, de la circonstance pour lui survivre de beaucoup, et c'est à la tragédie, c'està l'épopée, c'est à MeJpomène et à Calliope, que Soumet.finit par consacrer exclusivementsa lyre.A Metpomène d'abord, et l'on sait avec quel succès. C~emnM~ etSa~ représentés coup sur coup, non pas à une année de distance,comme le dit M. Bouiltet dans son Dictionnaired'~o~e et de géographie,mais dans la même semaine, mais, je crois même, à un jour de distance, ne tardèrent pas à lui ouvrir les portes de ]'Academie française.Mais Soumet avait dans l'esprit une ambition que ces triomphes nesatisfaisaient point encore. Des poëtes tragiques, la France n'en manquait pas; tes romantiques qu'il avait pour amis n'avaient pas réussià lui persuader le contraire; mais son respect pour les classiquess'jrretait un peu on deçà de77e)trto~, et il nourrissait dans son coeurl'espoir de doter sa patrie d'un poète épique.Une fois cette idée en t~to, le genre auquel il avait dû ses plus brillants succès perdit beaucoup d'importance à ses yeux, et Calliope lerefroidit, considérablement pour Melpomene. S'il ne rompit pas aveccelle-ci, c'est apparemmentqu'il était trop bon catholique pour admettrele divorce, même au Parnasse; mais, de fait, il eut deux ménages; etses relations avec ]e premier n'étant, plus qu'une affaire d'habitude,il s'adjoignit des aides pour en porter le fardeau.Au second, il suffit tout seul; c'est sans collaborateurs qu'il a composé ses deux poëmes épiques, Jca~Mfj d'Arc et la Divine <!joopM.Dante s'était contenté d'écrire Divine comédie; mais Dante n'avaitpas de plume d'aigle je le soupçonnemême de n'avoir jamais eu qu'uneplume de fer.Mutgru la ressemblance du titre, le poëme de Soumet n'a pas derapports avec celui du poëte ûorentirt il rappelle bien davantagelera)-fïd!s pcn~t de Milton, et surtout son Paradis reconquis; c'est, à toutle mo~ns, la m6me idée mère la rédemptioc.S'il ne s'agissait en poésie que de se proposer un but grandiose, quede vouloir escalader les cieux, Soumet serait assurément au premierrang des poëtes; mais c'est pour les auteurs, quoique leur métier soitd'oser, qu'a été imaginée la fable des Titans foudroyés. La Divine épopéeque je prends comme la plus haute expression de ses tendances,n'échappe pas à cette douloureuse destinée. C'est beaucoup de travail,de volonté et de talent dépensés, ne disons pas en pure perte, maissans résultats équivalents.La recherche du grandiose est un peu comme la recherche de l'absolu;il s'est mangé là dedans bien des fortunes )ittéraires.Avec des moyenssufugants pour défrayer une ambition modérée, Soumet gaspilla sonpatrimoine en entreprises folles. Maudite plume d'aigleC'est elle quien est causec'cste!le qui l'a empêché de mesurer son essor à ses ailes11 faut convenir aussi que c'est une vraie loterie que notre destinée,même dans les choses qui semblent le moins soumises au hasard; etquo notamment en littérature, il fait bon venir en temps opportun.11 est des époques pareilles aux fleuves, dont Pascal a dit que ce sontdes chemins qui marchent et qui vous portent où vous voulez aller.Soumet n'eut pas la chance d'arriver à une de ces époques-la. I[ étaitne une quinzaine d'années trop tôt. De par la date de sa naissance, ils'est trouvé fatalement appartenirà une sorte de tiers parti littéraire,do juste ou plutôt d'injuste milieu entre tes classiques et les romantiques, trop jeune pour rester entièrement étranger aux besoins decette ère de rénovation, trop âgé déjà pour rompre avec les habitudesprises. De là une littérature hybride, bâtarde, toute de compromis.Sur des pensem nouveaux faisons des vers antiques.Ils ont pris au sérieux, dans ce petit cénacle, dans ce Saint-Marin littéraire, le dangereux conseild'André Chénier; et, se faisant un mérite deleur manque de hardiesse, de leur manque d'originalité, ils se déccroentcomplaisammentet plaisamment le titre de novateurs avec goût.Le goûtl ils avaient toujours ce mot à la bouche, et c'est peut-êtrele genre de mérite qui leur a le plus fait défaut; non pas que l'on rencontre dans leurs écrits de ces téméraires gaucheries qui font tachedans ceux des oseurs littéraires leur mauvais goût à eux, ou plutôtleur faux goût ne saute point aux yeux; il est répandu un peu partout;il apénétré comme une tache d'huile le tissu entier de t'œuvreSi l'on peut se résoudrepasser condamnation sur ce point, à fairebon marché de certaines conditions assez essentielles, telles que lenaturel du style, la vérité de la couleur, et ce qu'on appelle dans J'artle caractère, si l'on se contente de demander à la poésie de cette époquerestreinte une valeur relative, historique, Soumet alors se relève. Danscette langue de convention, son vers est riche, abondant, limpide,mélodieux; et malgré le tort qu'ilade trop compter sur les ressourcesde son imagination et de ne pas tenir l'observation en assez grandeestime, quoique sa poésie épique se ressente un peu des lieux que héquentait l'auteur, je veux dire du théâtre, il me parait difBcHe de luirefuser une place fort honorabledans la littérature de cette période detransition.L'influence regrettable exercée par cette date sur sa forme littérairen'a pas épargné davantage ses idées. Un poëte épique vraiment dignedo ce nom devrait être, pour le moins, au niveau des plus hautes intelligences de son siècle; son œuvre devrait être te résumé de toute lascience acquise, de tout to progrès accompli, tandis que Soumet, avecquelques aspirations vers la lumière, fut dans le domaine philosophiquece qu'ilétait, dans le domaine littéraire, un homme du passé, sur ialimite ettr~me, mais dans le passé.CoMitaM-~~t-n~M est le premier devoir du poëte comme du sage~L'intention, qui est presque tout dans l'ordre moral, ne compte pourrien dans l'ordre inteUccluel; l'art ao s'occupe que des résultats obtenus. Alexandre Soumet eut le tort de ne pas se faire ces objectons sisimples, de prendre pour mesure de sa capacité, je ne dirai pasla présomption, le mot est trop dur, mais le trop de confiance do son caractère. Avec un sentiment plus juste, plus raisonnable de sa vocation, iln'eût pas causé à ceux qui l'ont connu et aune – c'est presque unpléonasme – le cbagrin de le voir, malgré une somme considérabled'efforts, de savoir-faire et de mérite, placé, en fin de compte, au-dessous d'écrivains qui, nés avec moins d'ambition et dans des circonstances plus propices, ont su, quoique bien moins doués sous beaucoupdo rapports, acquérir des titres plus réels, plus durables à l'estime dela postérité.LEON DE WAtt-LY.La Divine Epopée Bertrand, <840,vol. in-S", Delloye, 2 vol. in-16Jeaane d'~rc, trilogie nationale, dédiée à la France, Didot,S46.Nous n'avoua pu obtenir des héritiers d'Alexandre Soumet l'autorisation dejoindre à. cette notiee citations. En nuns accordant, même dans leslimitesles plu ét1'oites, le droit de reproduction, ils ont umint de noire il. lavente d'une nouvelle edition. Si peu fondée que puisse parattrc cette appréheualon, si contraire qu'elle soit:t la manière de voir des éditeurs on desauteurs a qui n01\8 avons eu a. adresser une demande analogue, nous avons d4ue point passer outre; nous n'avons même pas essayé de tourner cet obstacleinattendu en illsét"ant dans le cours de la notice, suivant les droits inuontestésde la critique,des moMMax de quelque étendue.Nos lecteurs y perdmnt peu, d'ailfeurs, et pour restreindre leurs regrets il.ladecette omission forcée, nous lear dematldonsla permission d'entrer,par exception, dans quelques détails. au sujet des citatious que nous nous pro11O.Iions de Faire.Celles que nous eussions empruntées à. la Divine Épopée se réduisa.;ent à. deuxpassages principaux, où le talent descriptif du poète nous parait avoir atteinttout son développement le récit de Néron (ebaut Iv) et la uomparaison du})Octc et de l'aérostat (chant ix). Les justes critiques, que la spirituelle noticequi précéde adresse au plan et au style du lIoëme, expliquent assez pourqnoinous n'avions pas à. lui faire de plus nombreux empnmts.U noue a été impossible de trouver aucun morceau vraiment digne d'êtrecité isolément dans Jeanae d'Arc, poéme complétement avorté, dont le plan estdefeetueM,la couleur &us&e, le ton déclamatoireet au rebours de b traditionhistorique.Le même Mpcocha &'app!ique aux dithyrambes et odes, poésies officielles etpolitiques de 5oumet, genre complétement artificielqi ne mérite même pas lenom de poésie.Les deux Étégies beaucoup trop vantées, ~ttH da ~o~ et la Pauvre F<~e,valent mieux sans doute, mais se rattachent de tp près à cette poésie facticeet triviale qui lit école un instant sousta Restaurution,où la sensiblerie a constamment la. ruaise1'1c pour écuei1, et dont te Polit Savoyard d'Alemudre Gnirandest le parfait modèle. Nous ne pouvions, sans frire injure un gotat de nos Ieoteurs, leuroftir un seul spécimen de ce genre aussi épb6mêre que les modesdu même temps.Pour nous résumer, de tous les genres tentés par Soumet, la poésie des..criptive est le seul où il ait marqué sa place; mais là même oir il excelle, ilporte la peine de ses fausses doctrines. Foete de transition et de compromis,s'U dépasse ses ilil reste a une distance plus grande encore de ~tlgénération qui l'a suivi. Il n'ya pas moins loin assurément, dans la hi~rm.chie littéraire, de M. Hugo on de M. de Lamartine a Soumet, que de SouiM'à Delille ou a Samt.Lambert.(Note det'edjfett)-.)Dans ses Portraits contemporains, M. Sainte-Beuve aréuni dans unmême article Charles Loyson, Aimé de Loy et Jean Polonius. C'étaiten quelque sorte marquer la gradation d'une même inspiration et samarche à travers le temps. Loyson, mort en1830, est, comme le ditM. Sainte-Beuvelui-même, un intermédiaire entre MiUevoyeetLamartine. De Loy, qui vécut jusqu'en i 834, indique une nouvelle transition,celle des premières élégies en vers libres Cueillons, cue~toM ftMe oMyrtntemp~ de la vie, Oui, f~nto murmure encore, etc., aux premières piècesrhythmées des JM~ft~mMleLac, le Soir, t'~Mtont~ l'Isolement. AvecLabenski, son contemporain, mais qui lui survécut de quelques années, nous sommes en plein Lamartine et même un peu au delà, entreles NfMtceHej! 3fedt<ottOM et les PoëMM philosophiques de M. de Laprade,par exemple. Parvenu à une époque de maturité poétique, Labenskiput donner à son génie un développement plus libre. Certaines piècesd'une exécution trés-ferme, telles que t'Rctt ~poïhm~ ou certainesparties de son Empédocle sont bien à lui et d'un caractère qui lui assigne une originalité de bon aloi. Son âme de philosophe s'y meut àl'aise et pleinement dans une forme grave et arrêtée, aussi distante dela mysticité vagua du Lakisme français, que de la frivolité du derniersiècle, ~ostrft~, sa dernière œuvre, publiée en 4839, donne la mesurede son ambition plutôt que la mesure de son talent; non qu'ilne setrouve dans ce poëme mûrement conçu et largement développé (ilaaplus de trois cents pages) do grandes beautés poétiques il yrègne unJEAN POLONIUS(X.LABENSM)Ote–tSS'.sérieux, une solennité de tragédie ou d'épopée lafable est profondémentméditée et conduite avec l'art des grands poëtes. Dans~'os~'a<~Iepoe[pa personnifié tous les désespoirs, tous les désintéressements, cette luttede l'ambition et du dégoût, qu'on a longtemps appelée, vers 4820,!oma! du siècle. Aussi, )e peu do succès que ce poëme a obtenu lors deson apparition doit-il s'expliquer surtout, suivant moi, par un anachronisme. Venu dix ans plus tôt, il eut. trouvé à qui parler; il eût uteà l'unisson des âmes et des esprits. M. Sainte-Douve, qui a connupersonnellement l'auteurde l'~tM~a~ nous apprend qu'iltravailla pendant de longues années à ce poëme, interrompu dans son travail parmille affaires distantes de la poésie. Cette lenteur, ces interruptions quiont nui au succès de l'œuvre, ont aussi nui à l'muvro elle-m3me. Lapensée blasée et distraite se trahit dans un style lâche et languissant,où rien ne relève )a monotonie des rimes accoupÏées. L'Érostrate-, enun mot a été écrit de mémoire, et non d'inspiration..L'auteur avait étéplus heureux daus Empédocle, poëme du même genre, où se trouvait engerme la pensée développée plus' tard dans Érustrate, mais expriméedans une forme plus serrée et en même temps plus variée. Aussi!'éminent critique que j'ai déjà cité a-t-il eu toute raison de dire que malgréles efforts sérieux et sincères, ma)gré le talent dépensé dans son dernier ouvrage, Labenski doit rester surtout l'homme de ses premièresœuvres, l'auteur d~mpe~oc~ et des pièces qui lui firent cortège de837 à < 829. C'est bien là sa date en effet; et, à considérer l'espèce dedéfail!ance que j'ai signalée dans son dernier poëme, il est douteuxqu'ilpût aller bien loin en avant, ni se mettre au pas d'une nouvelleévolution de la poésie. Peut-être serait-il plus facile, comme sentimentet surtout comme manière, de le faire reculer au delà; témoin la piècesuivante que je ne transcrirais pas dans un excerpta parmiles meilleuresdu poëte, mais que je dois citer ici comme marquant le point de départ et comme expliquant son éducationA*Ma voix: trop grave à présent vous ennuie jVous demandez des chants moins sérieuxTels que naguère, au matin de ma vie,En modula mon caprice amoureux.Que voulez-vous?les chants qu'amourin~piroSont dédaignê& de ce siècle inconstaut.La France est grave, â ce qu'elle prétend tSilO: ni] t()n grave il faut monter Ia.l~ lye.Moi-même1 h~ll1S! oublié des amours,Je deviens le.del'étude,Loin d'enchanter ma triste solitude1Ont trop souvent rembruni mes beauxjours.De mon Avril, idole passagère)J'ai vu l'amour au bout do l'hol'ÎzonS'enfuir pareil à la brume tegereQu'au fond des cieux dîspet-te l'aquitûa.De ses transportsla mémoim atfaiblieDéjà s'eS'aee, et bientôt va mourir.Irai-je encore, au gré de votre envie,1Interrogerleur cendre refroidieJNe chantant plus l'amour qu'en souvenir?Ah paur le peindre, il le faudrait sentirlDaignez m'&tmer. Vous serez oMteNous ne sommes pas loin de l'j~mcmofAf~x J~fMs~ et des stances à)tt marquise Du Châtelet. Comparés à ce badinage, à ce petit esprit decharade et de salon, fEa~t tf'~poHoM et le monologue d'Bwp~oe~marquent un progrès considérable. Néanmoins ce parentage avec lejLVin~ siècle n'était point indifférentà noter chez un poète philosophe.Les ~e~ celles du premier recueil au moins, sont trop souvent dece ton sans doute il faut faire sur ce point la part de l'origine étrangère de l'auteur, qui, naturellement, pour quelque temps du moins, adù laisser son éducation littéraire un peu en retard du mouvementfrançais. Labenski se relève dans les stances, dans les petits poëmes composés ïftPoH<~ les C~M, Stancesa ttH ftNMj ~jetMtc Veuve, où se trouvece vers charmant, de ceux qu'on n'oublie pasElle sourit pourtant du fond de sa tristesse.Ne devine-t-on pas une âme vivement impressible et plus attentivequ'on ne t'était généralement alors aux charmes de la nature dans cedébut de la pièce intitulée Au Bord do ~oM?Le soleil meurt; ses doux rayonsTeignellt de rose l'eau tranquille.Le daim s'endortsur les gawns,Le cygne reatre dans son Ue.Vers les rivages où l'osierSur fonde étend sa ttite ande,Lasse du jour, le ba-tetterVa ramenant sa 6açque vide.Entender-vons ces bruits lointains?Les fmeura quittentla campagne, etc.Le poëte s'est peint, il apoint son âme vaillante à la pon~uito dot'IdM) dans ces derniers vers de l'~j/mM à la fer/eetmtHélas! je t'invoquai d6s ma première enfance;Tu brillais devant moi dans un lointain obscur,Comme un de ces grands monts dont la cime &'ÉÏMceSur un vague horizon de vapeur et d'azur.Le voyagertes voit quand se dissipe t'ambre;Il les voit quand la nuit recommenceson cours;Il s'en croit toujours près mais des ravinssans nombreL'êloiguentde ce but qui recule toujours.Au pied de lamontagne il parviendra. peut-être;Mais qui toucha jamais son sommet éternel?Knt pied ne l'a foulé, nul o!se&n Tt't/ periefra,Bien! que les vents de l'air et les rayons du cicl!Ainsi tu m'apparais,incertaine, ineonnue,Beauté que je cherchai dès l'aube de mes joui-s.L'aubea fui de midi l'heure est presque yenue,Et sans t'atteindre, Lélaê: je te cherche toujOU1'Je ne t'atteindrai pas, montagne inaccessiblel.Mais ton pic rayonnant,de loin toujours rislble,Sert de but à ma course et de phare a. mes pas.Je ne t'atteindrai pas; -mais ta clarté chétieAura du moins doré fhuriaon de ma vie,Et détourné mes yeux des fanges dici-bas!Je trouve enfin dans les dernières strophes d'une pièce sans titrecette belle image où l'on peut louer encore, outre la grâce et la fraîcheur d'expression, l'art de donner pour langage à la passion t'impresSion des beautés naturelles.Le fond du lac n'est pastuujoues limpidc:Qu'an voyageur, qu'un téméraire enfant;Jetteunepierre ensoncristal humide,Un noir limon s'en élève à l'instant.\Iais, par degrés plus tranquille et plus claire;On voit bientôt la vague s'aplanir,Et, tout brillant de sa splendeurpremière,L'az<u'du ciel revient s'y reËëohir.Souvent ainsi le tourbil1ùu du monde,De mes penserstroublant]a douce paix,Vient y mèler comme une fange immonde,Qui daus mon seiu vaile un testraits,
Mais lorsqu'a fui ta foule murmurante,
Lorsque le calme en mes sens est rentreLe voite tombe et ta forme charmanteSe peint encor sur mon cmur épuré!C'en est assez sans doute sur un poSte que ses efforts, malgré untalent sincère, n'ont pu porter au premier rang, mais qui n'en méritepas moins d'être compté parmi les initiateurs et les premierspionniers~de ]a poésie moderne. Dans Empédocle, et dans tes pièces que j'ai citées,Lahenskiconquis une place, et la doit garder entre Auguste Barbier,dont il fut un jour l'émula, Barbier, plus passionné et plus véhémentsans doute, mais auprès de qui il se soutient fermement dans sa gravité philosophique, -et Lamartine, dont il fut mieux quel'élève.Érostrate est le premier et le seul ouvrage que M. X. LabensU aitpubité sous son nom. Les deux précédents volumes avaient été signésdu pseudonyme Jean Polonius. En ce temps de respect pour l'art, lepublic n'exigeait pas du poëte qu'il lui livrât sa personne et sa vie lacuriosité ne débordait pas sur l'admiration. Le poëte, plus encore quel'homme, gagnait à cet éloignement; il était encore en ce temps-tal'être mystérieux et symbolique chanté dans les MAMattMMNonchalammentbercés sur te courant de fonde,Ils passent en chantant loin des bords; et le mondeNe connait.rien d'eux que leur vois!Lorsque Érostrate parut, le masque tomba. L'on apprit alors que Polonius «n'était autre que M. X. Labenski, longtemps attaché à la légation russe à Londres, et plus tard à la chancellerie de Pétersbourg. N.CHARLES AsSELtMEAU.Poésies de Jean Polonius, Paris ~83*7, in-8.- Emp~oc~, visionpoétique suivie d'autres poésies, 1839, in-<8.– J?ffMtr~, poëme parM. Labenski, auteur des poésies puMiées sous le nom de Jean Polonius.~40, in-S". Voy. Sainte-Beuve, Por/rfMtx contemporains, tome )tT.L'EXIL D'APOLLONApollon dans l'exil végète sur la terre.DëpouiH6desagIoire,iIafui)oinducie),Errant, comme l'aiglon qu'a rejeté son pèreLoin du nid maternel.Ah! plaignez le destin du dieu de l'harmonie1Des plus vils des humains il asubi la loiEt celui dont l'Olympe admirait le génieEst l'esclave d'un roi!Près des lieux où l'Ossa lève sa crète altière,Morne, il va conduisantses troupeaux vagabonds,Réduit au pain grossier qu'on jette pour salaireAux pâtres de ces monts.H est nuit: dans les parcs, tout se tait, tout sommeille;On n'entend que le bruit du sauvage torrent,Ou la voix de l'agneau qu'un autre agneau réveille,Et qui bêle en rêvant.Qu'ilest doux, le parfum de ces forêts lointaines!Qu'it est grand, le taNeau de ce monde étoiléMais quelstableaux, hélas! peuvent charmer les peine,De l'auguste exilé?PAstres, soleils divins, peuplades vagabondes,Yeux brillans de la nuit qui parsemez les cieux,Qu'êtes--vous A pour celui qui du père des mondesvu de près les yeux?.Le front nu le regard levé vers les étoiles,Sous t'abri d'un laurier le dieu s'est étendu.Et son oeit enivré cherche& percer les voilesf)ucie)qu'i)aperdu.Ses doigts courent sans but sur sa lyre incertaineErrant de corde en corde, il prélude longtemps,Puis, tout à coup, cédant au transport qui l'entraine,Il exhale ces chantsn Que voulez-vous de moi, visions immortelles?a Douloureux souvenirs, ineffables regrets1n Que voulez-vous? pourquoi m'emporter sur vos ailes«Aux célestes palais?«J'entends encor le bruit de leurs fétes brillantes«Sous ces lambris d'azur, d'où me voilà tombé,Je sens, j'aspire encor les vapeurs enivrantesa De la coupe d'Hébe.Je vois les dieux assis sous les pieds de mon perel1«Je les vois, de son front contemplant la splendeur,«L'oeil fixé sur ses yeux, brillants de sa lumière,«Heureux de son bonheur.Même \'cpu, même soin, même esprit les anime.Chacun d'eux, l'un de l'autre écho mélodieux,«Sait comprendre et parler cette langue sublime«Qu'on ne parle qu'aux cieux.n Mais moi, quimecomprenddans mes chagrinssans nombre.a Qui peut sentir, connaître, alléger ma douleur?a Hélas! pour compagnon je n'ai plus que mon ombre,«Pour écho que mon cœur.«Ces pâtres ignorants à qui mon sort me lie,a Bruts comme les troupeaux qu'ils chassent devant eux.a Peuvent-ils deviner d'une immortelle vie«Les besoins et les vœux?«Ont-ils vu les rayons dont brille mon visage?nSauraient-ils distinguermes lyriques accents<' De ces cris imparfaits, de ce grossier langage,«Qu'ils appellent des chants?~Fixant sur mes regards un stupide sourire,<t Ils s'étonnent de maux que nul d'eux n'a soufferts;«Cet étroit horizon, où leur âme respire,«Est pour eux l'univers.«J'ai vécu d'une vie et plus haute et plus fière1Ma lèvre, humide encor du breuvage des dieux,«Rejette avec dégoût les flots mc)és de terre<( Qu'il faut boire en ces lieux.a0 mon pèreômon père)1à quelle mort vivantea L'enfant de ton amour est ici-bas livrén Pourquoi le triple dard de ta flèche brûlante«Ne m'a-t-il qu'efHeuré?7«Frappe1 éteins dans mon sang ta colère implacableiBrise à jamais le sceau de ma divinité«Délivre-moi du joug horrible, intotéraNe«Det'immortatitë!"»H disait. Mille éclairs ont déchiré la nue;L'aig)e sacré descend sur ses ailes de feuEt, parlant dans la foudre, une voix trop connueVient réveillerle dieu«0 mon fils1 de tes maux supporte ce qui restea Attends que de l'exil le temps soit accompli«Une fois épuisé, le sablier funeste«Ne sera pas rempli.c Ton père te punit; mais it punit en père«Bientôt, volant vers toi sur un rayon du jour,Mon aigle descendra t'enlever de la terre«Au céleste séjour.«Là, mon cœur te réserve une place plus belle.n Conduisant du soleil les coursiers vagabonds,n C'est toi qui de sa flamme à la race mortelle«Verseras les rayons.c Alors, si, comme toi, quelque enfant du génie,A d'ignoblestravaux forcé par le malheur,<' Élevait jusqu'au sein de ta gloire infinie«Le cri de sa douleur;f Si. saisi du dégoût des choses de la terre,<( Jetant sur la nature un œi) désenchanté,«H écartait de lui la coupe trop amères De t'immortahté«Qu'à ton seul souvenir il reprenne courage«Qu'il sache que l'injure ou l'oubli des humainsNe lui raviront pas le sublime héritage'< Qu'il reçut de tes mains!«Le peuple des oiseaux, quand le temps les dévore.«Tombe et reste englouti dans l'éternel sommeil«Le phénix sait revivre et s'élancerencore«Aux palais du soleil.»FRAGMENTDHPOËttE )t<TtTnLt::EEPEDOCf.EQui t'amené en ces lieux, voyageur témci'ttire?7Par quel désir profane attiré sur ce bord,Oses-tu bien sonder l'effroyable mystèreDe ces goat&es de mort?Tremble! – Ici tombe l'homme, ici meurt la n&tureLe fier démon qui règne en ces antres secrets,Dominateur jaloux, à toute créatureEn interdit l'accès.l'ai vécu. j'ai foulé la terrestre poussière1Cette ombre qui t'échappe, un esprit l'animait;Cette voix qui te parle,a d'autres voix naguèreParlait et répondait.J'ai tenu le compas, j'ai fait vibrer la lyre,Comme toi, j'ai voulu tout sentir et tout voirComme toi, j'ai cherché la gloire, et ce délireQu'on appelle savoir.Heureux, si j'eusse aimé tes arts et la nature,Pour eux, non pour l'éclat d'un stérile renomSans vouloir y puiser une vaine pâtureA mon ambition;Si. content du plaisir de leur seule poursuite,J'eusse cueilli les fleurs qui bordent leurs chemins,Sans rêver d'autre but, sans chercherà leur suiteDes succès incertains!Que maudit soit ce jour d'imprudence et d'ivresse,Où ma lèvre approcha la coupe du savoir,Où sa première goutte embrasa ma jeunesseD'un orgueilleux espoir1De ce jour, une soif inquiète, insensée,A tourmenté mon âme, a dévoré mon sang;J'ai maudit ma raison, renié ma pensée,Envié le néant.Pour étancher en moi cette soifinvincible,J'aurais'voulu franchir tous les temps, tous les lieux,M'étancer loin des bords de l'univers visible,Par delà tous les cieux.J'aurais voulu m'unir à la nature entière,Pénétrerles secrets de la terre et de l'air,Être tout, vivre en tout, dans l'herbe, dans la pierre,Dans te tëu, dans t'éther.Après avoir erré de système en systèmeChangé cent fois d'étude et d'essaistoujours vains,le voulus à l'Etna demander le problèmeDe ses feux souterrains.EMILE DESCHAMPSt!ttt)t'H'tVoici un poëte qui appartient à ce petit groupe d'élus destinés àreprésenter aux yeux do la postérité la poésie du xix* siècle. Son nomest inséparable des noms les plus illustres de notre temps. H a combattu sous le même drapeau, couru les mêmes périls, gagné les mêmesvictoires. N'cst-il pas juste que, suivant une parole célèbre, ayant eupart à la peine, il ait part à l'honneur?Emile Deschamps fut, dès son plusjeune âge, voué au culte deslettres par une éducation excellente, et surtout par ces influences defamille, si puissantes sur les esprits heureusement doués. Ce fut à sonpère, M. Deschamps de Saint-Amand, un de ces rares amateurs quirestent hommes du monde avec le talent d'un écrivain, qu'ildut d'êtreinitié aux premiers secrets de la poésie. En faisant entrer son fils dansl'administration de l'enregistrement et des domaines, ce père d'unetendresse éclairée n'entendit pas étonner en lui les facultés naissantesqui devaient prendre un si rapide développement.A peine adolescent, notre poëte donna dans une première inspiration do la Muse la .Pa~c co~Mjsc lesigne d'utie véritable vocationlittéraire mais, après cette juvénile explosion d'un patriotiqueenthousiasme, il eut la sagesse d'attendre en silence que son esprit, mûri parl'âge et l'étude, portât de lui-même des fruits qui sont presque toujoursd'autant plus savoureux qu'ils sont moins hâtifs. Ce n'est que six ansaprès, en 4818,qu'il eut l'honneur de faire représenter, dans la même18~.année, deux comédies en vers, l'une en trois actes, .MmoN~ f~oWoM~ l'autre en un acte,Ïbur de /<HjeMr~ composées toutes deux encollaboration avec H. de Latouche. C'était débuter sous d'heureuxauspices, que d'associer ainsi son nom à celui de l'un des écrivainsles plus spirituel et les plus originaux de la Restauration. Le succèsfut éc]ataat, surtout pour la seconde de ces deux comédies, qui n'eutpas moins de cent représentations, et dont plusieurs vers ont passé enproverbe. Rien ne manqua au jeune poète de tout ce qui accompagneet consacre d'ordinaire les succès de théâtre; rien, pas même leshonneurs de l'imitation; dans ses Comédiens, qui furent joués peu detemps après, Casimir Delavigne s'est très-visiblement inspiré du Tourf~ faveur.Il semblaitqu'un si heureux début dût engager irrévocablementËmHeDeschamps dans la carrière du théâtre, mais le jeune poëtû était doces esprit sincères avec eux-mêmes, qui ne laissent pas étoufferpar ie bruit enivrant du succès la voix de leur conscience littéraire.Or, son esprit était des lors agité de ces mystérieux instincts qui sontles symptômes précurseurs des révolutions dans l'art, et que deuxjeunes poëtes, Victor Hugo et Lamartine, aUaient manifesteravec tantd'éctat. Aussi fut-il un des premiers à arborer la bannière du romantisme, et prit-il une part considérable à la fondation d'une revue quifut, croyons-nous, le premier organe des nouvelles doctrines tajtfMss ~'onptHse. Les articles qu'il y paNia sous ce pseudonyme:deJeune moraliste, confirmèrent sa réputation d'homme d'esprit et degoût. Une raison fine et sûre, légèrement satirique, mais dont l'ironieétait toujours tempérée par Fatticisme d'un homme du monde, uneimagination vive et ingénieuse, un talent d'écrivain, littéraire paressence, quoique prompt à se plier aux exigences des sujets les plusdivers, tel fut dès lors l'ensemble de facultés et de mérites que notrepoëte devait développer dans ses nombreux articles en prose, nouvelles,articles de journal et de revue, qui n'ont été pour lui que le délassement de plus hautes études.Déjà, dans un remarquable article de ta Muse ~'at!catSf!/ articlequi a pour titre la Guerre en temps de paix, ~mite Deschampsavait fait hautement sa profession de foi littéraire. Raillant avec uneironie du meilleur goût i'étrange confusion d'idées qui donna naissance à la trop fameuse querelle des classiques et des romantiques,il justifiaitses amis lui-même des absurdes accusations de leurs adversaires, et revendiquait, avec une énergie d'autant plus puissante qu'elle(lait plus contenue, les droits inviolables des générations nouvelles.L.~ liberté de l'art, seule question fondamentale qui fût engagée dansce début, n'eut pas do défenseurplus habilo ni plus convaincu,et il rendit à sa cause le plus signalé service qu'on pùt lui rendre en France,celui de la défendre avec cette arme du ridicule, si redoutable et sidinicile à manier. Là fut l'originalité fort méritoire de son rôle.Cet article n'était, du reste, qu'un coup d'essai. Dans la préfacedes ~ttf~M françaises et ~'an;?M'<Mj recueil de poésies publié quelquesannées plus tard et qui mérite, à tous égards, de faire date dans l'histoire littéraire de notre temps, Émile Deschamps reprit avec plus deforce et d'ampleur ces idées fécondées par la réflexion, et ce beaumorceau de haute critique littéraire valut à l'auteur la glorieuse approbation de Goethe lui-même. C'est assurément, avec les préfaces, toutesrécentes alors, des Odes et Ballades et de Cromuje!~ le manifeste le pluséloquentetsurtout le plus persuasif qu'ait publié l'école romantique. Lenom d'Émile Deschamps est, à ce titre, inséparable du nom de VictorHugo.Les poésies qui suivent cette préface sont, eu quelque sorte, les glorieuses pièces à l'appui du brillant plaidoyer. Elles justifient pleinement la confiance de l'auteur dans les destinées de la poésie moderne,qui elles ouvraient de nouveaux champs de conquête. Si les piècesempruntées à Goethe etSchiHer, la Cloahe, la Fiancée de Cot-tHf/t~ te roi de Thulé, restent, vis-à-vis des admirables originaux,ddns cette infériorité qui semble être la condition inévitable de toutetraduction, les libres et hardies imitations des grands poëtes inconnusdu romancero espagnol, cette Iliade sans Homère, comme on l'a sijustement appelé, sont dignes des plus hautes louanges. La part del'invention y est très-grande, et l'on peut dire sans flatterie que l'imagination du poëte français s'est maintenue à la hauteur de l'inspirationdes rapsodes espagnols.Les épisodes de ce poëmemultiple se trouventhabilement reliés l'un à l'autre de façon à présenter un intérêt suivi,une action dramatique; en8n, le talent de la mise en œuvre ne le cèdepas à la valeur de la matière. La continuelle invention du hythme,l'artistique variété de la couleur et de la forme de chaque romance, enfont des œuvres vraiment originales, et que le poëte peut légitimement revendiquer comme son bien. Plusieurs de ces romances sont dovéritables chefs-d'œuvreacquis désormais au patrimoine de la langue,et dont la place est marquée dans notre histoire littéraire. Telle est,entre toutes, celle qui a pour titre Ro~Me pendant la bo~fe, où laperfection du style le dispute à l'invention des détails et à t'origina!i[6durhythme.Les Etudes françaises et ~roH~M ont eu l'honneur de précéder lesOrientalesqui parurent l'année suivante, et les deux recueils offrent plusd'un trait d'une ressemblance toute fraternelle. Ëmi)o Deschamps s'est,inspiré de l'Espagne, comme Victor Hugo de l'Afrique et de l'Asie;ils se partagent entre eux la gloire d'avoir fait reverdir la tige desséchée de notre poésie nationale, en y greffant ces vigoureuses végétations exotiques.Les poésies originales que Fauteur avait modestement placées à Usuite de ces imitations achèvent de faire da ce précieux volume des~M<tM françaises et etfs~<y~'M l'un des principaux monuments de J'artromantique. Un sonnet exquis, plusieurs ballades d'une imagination ingénieuse et piquante, une belle idylle,~~jlala spirituelleépître au~ JM~s de Joseph Delorme, euHn une pièce d'un ton trèsnoble et d'une forme accomplie, intitulée Dlarine 1, attestent abondamment que notre poëte puisait ses inspirations aux mêmes sourcesque ses plus illustres .'iVcmx, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Atfred deVigny.Les Nouvelles publiées par divers recueils du tempa~, dans J'intervalle des cinq éditionssuccessives de ce premier volume de poésies, vinrent donner de nouveaux témoignages de la souplesse et de la féconditéd'un talent qui ne se reposait de ses efforts qu'en les portant dans desdirections différentes.Après avoir largement satisfait à ce que réclamaient de lui la poésieet le roman, Ëmue Deschamps avait assurément le droit de se livrer àses prédilections pour le théâtre. Mais au Heu de se renfermerdans legenre banal, alors si florissant, de la comédie et du vaudeville, où la'vivacité et les ressources de son ingénieux: esprit lui garantissaient defaciles succès, le poëte essaya de se créer un domaine à part dans ungenre plus vaste, plus grandiose, et qui ouvrait une plus belle carrière à son imagination. Si ses efforts n'ont pas obtenu tes brillantsrésultats auquels il était en droit de prétendre, s'iln'a pas eu la gloirede régénérer iittérairement l'opéra, genre depuis longtemps abâtardien France, il a du moins produit de remarquables ceuvres~,quiVoy. la cinquième édition in-18.-$Ces diverses œuvres ont été recueilliesen denv volumes in·1~ Confes pleqawaloltuqaca et ,éaLrré~ (nrutashqves. (I8~4.)Le Don JttttM de Cabti, refnH. eu uuM~bor-ition avec Hearl Blaze fIH31J; –attestent une haute intelligence des véritables conditions do cette difficile alliance do deux arts rivaux, la musique et la poésie.La part importante, quoique anonyme, qu'il aprise au libretto des~M~Me~ n'est plus un secret, et l'on sait que c'est à lui qu'on doitt'idéo première de l'admirable quatrième acte, et de ce rôle de Marcel,qui est assurémentla plus belle conception du poëme, au point do vuedramatique. Aussi los plus illustres maltres, Uossini, Meyerbeer, Donizotti, se sont-ils adressés à notre poëte en toute confiance, certains decouver en lui les ingénieuses ressources d'imagination et l'infatigablesouplesse de facture dont ils ont tant besoin. Ce qu'ËmUeDescbamps apublié depuis trente ans de poésies dost-inêes à être mises en musiqueest considérable. Grâce à lui, ce genre, abandonné aux mains des faiseurs, et devenu un métier plus lucratif que littéraire, aura du moinsété honoré par quelques spécimens d'un art exquis.Ces effusions abondantes de la sève lyrique ne lui firent pas négliger son plus sérieux titre de gloire, et c'est à cette légitime sollicitudeque nous devons le volume où parurent réunies les poésies d'EmileDcschamps et d'Antony, sonfrère Aux 7~M[!es françaises et étrangères,qui s'y retrouvent en entier, vinrent alors s'ajouter un grand nombrede pièces nouvelles.Ici commencent, disons-le en toute sincérité, les réserves que['équité, ce pénible mais impérieux devoir du critique, nousimpose.Que, fort de son érudition polyglotte, Emile Deschamps ait ambitionné par-dessus toute chose l'honneur d'être l'interprète de Shak-~neare, comme il l'avait été des poëtes allemands et espagnols; qu'ilait écrit et fait représenter une très-remarquable traduction de Mac-~fA; qu'ilgarde en portefeuille, jusqu'àce que le bou plaisir desdirecteurs des théâtres subventionnés lui permette de la donner aupublic, une non moins remarquable traduction de .Roméo et jMKeMey que,même, entrainé par son culte pour les cbefs-d'œavro de tout ordre,il ait tenté de faire sur deux comédies de Molière, t~tH'a et GBorg'aD~H~t~ to travail que le maître lui-même projetait; qu'ilait entreprisd'enfermer dans le moule étroit du vers cette admirable et libre prose;rien de mieux assurément ce n'est pas nous qui voudronslui chercherquerelle surces nobles occupations, Il y a un grand charme, sans doute,et un réel mérite de modestie à s'assimiler ainsi la pensée des grandsStradella, en cou~borationavec M. Émnien Pacini (1637) Paroles de .Rott~oe~uhefie, cantate de H. Berlioz (1839). – Delloye, 18H. – En 1848.génies, quand on peut, comme notre poète, prétendre à prendre rangparmi les maîtres par des compositions originales.Mais ce n'est pas seulement de cette noble façon qu'Emile Deschamps a dépensé son intarissable verve. 11 asuccombé au dangerinséparable des brillantes facultés qui le prédestinaient à devenir undes favoris de ce public des salons, qui demande tant aux intelligencesd'élite, et qui leur rend si peu. Une foisentré dans ce milieu attrayantmais fatal à l'inspiration du poëte qui vit surtout de solitude et deliberté, M. Emile Deschamps n'a plus eu le courage d'en sortir. Son infatigable obligeance lui ainterdit la retraite et le silence. I) lui a falluprêter un concoursincessant aux moindres solennités de la vie de cettesociété élégante dont il s'est laissé faire le poëte officiel aux œuvres debienfaisance, ouvertures de crèches et de salles d'asile, concerts pourles pauvres, etc. On rencontre, dans son dernier recueil, jusqu'à despièces de vers pour les distributions de prix et les fêtes des pensionnats de jeunes filles. Les vers d'album, les envois aux dames, les remerctments et félicitations aux confrèresen Apollon, dans cette languedes petits vers que les poëtes se croient tenus de parler entre eux,fournissent aussi un trop large contingent à cette édition.Le poëte aurait sans doute plus d'une excuse à faire valoir. Sonesprit, d'un tact si exquis, a prévu la plupart des reproches, un peusévères peut-être, que nous lui adressons, et dans la préface de cedernier recueil, il nous avertit de lui-même qu'ilavoulu (f corner la/M<~a des genres par la MMrt~ de t'sa:ecM/toa.?»yysouvent réussi.Nous ne connaissons pas dans toute la langue un compliment d'untour plus ingénieux ni d'une forme plus accomplie que ces Ve~ àAuguste Bressier que nous citons ci-après. Nulle part!e poëte ne montremieux dans tout son éclat ce mélange de l'ancien esprit français etdes inspirations de la muse moderne, qui est peut-être le trait le plusessentielde sa physionomielittéraire. Mais s'il a, suivant ses expressions,«cherchéà ressusciter par échantillons toutes les ufM'te~ de no~re poésietM~Mna~Ddepuis la ballade jusqu'au sonnet, depuis l'idylle jusqu'aurondeau, Emile Deschamps ne se calomnie pas en reconnaissant quonombre do pièces, a Par Ze ton et par fmtlure sentent un peu trop leurLouis XV.» De tous les poëtes éminents de ce temps, il est le seulqui ait rajeuni ce genre suranné de la poésie fugitive, dont le madrigal est la plus complète expression. Tenons compte au poëtoled'un sincère aveu qui ressemble à une amende honorable, etavouons avec lui qu'au détriment de plus hautes inspirations il afait]aparttrop!argedansson œuvreatapoésie mondaine.Oit [icp'se défendre d'un regret en voyant les riches eaux d'un fleuve se dissiperen ruisseaux.Il y aurait bien encore, disons-le, un autre genre de circonstancesatténuantes en faveur du poëte prodigue. Ne faut-il pas lui tenircompte de tant do fructueux conseils donnés avec une paEernc)!oindulgence aux jeunes poires qui viennent frapper sans relâche à saporte si libéralement ouverte? N'y a-t-il aucun gré à lui savoir de sacollaboration anonyme et gracieuse à tant de volumes do vers et doprose? Ts'a-t-it pas, dans ce monde même qui a stimulé en lui lecauseur aux dépens du poëto, las, plus que personne, contribue à accroître, à répandre la tradition et le goût de l'art, de la poésic, )e respect et le culte de la Muse moderne? Oui, sans doute, et cesmentes ne sont pas seulement de naturedésarmer la sévérité de laci'tique, ils donnentencore a notre poëte de très-sérieux et incontestah!os titres à un honneur qu'ilne brigue plus, mais dont il nous paraît.)=surémcnt plus digne que tant d'infatigables candidats. Si le fauteuilacadémiqueest la récompense d'une vie vouée tout entière aux lettres,honorée de tégibimes et durables succès, si les plus solides et les plustUmables qualités de l'homme privé sont au nombre des conditionsrequises, qui, mieux qu'ËmHe Deschamps, a mériLé de voir se rcumrsur lui tes suffragesd'une compagnie dans te sein de laquelle il complod'illustres amitiés et des sympathies littéraires unanimes? Nous nouscroyons fondé à invoquer à l'appui de notre opinion le témoignaged'unju~o tort compétent, Chartes Nodier. «Emile Deschamps, disaitil, tiendrait à l'Académie une place qu'on aime toujours à voir bieuoccupée, celle de l'homme de lettres et de l'homme du monde foncas dans une même personne,-o La plus victorieuse réponse quet'Académie puisse faire aux accusations et aux critiques dont ses choixont été souvent l'objet, ce serait sans contredit l'admission dans sonsein d'un littérateur qui n'a jamais voulu être que poëte, et qui la étépendant quarante ans avec autant d'cclat que de dignité.PAUL JuiLLHRAT.Voici la liste des œuvres poétiques d'Émile Deschamps. La Paixcun~iftse~ ode, ]8t3 EtM~s/tï))fa~cset éll'aflgères, UrbainCaucî, ~8~H;Retour à Paris, poëme de 300 vers, tn.-8", 1832, Urbain Canel; DonjMa)~ opHra, 834 jStradcila, opéra, J 832 PucstM d'Emi)c et d'Anton~Deschamps, 184~. Plus un grand nombre de lIlorceilu~ mis en musique par Rossini, Bellini Berlioz, Niedermeyer, M" Pauline DuchambgoetMa)ibran. Nous avons lieu de croire qu'une Mun dieédition trcs-au~mcntoc des poésies complètes est cr) préparation chezl'éditeurspécial des poëte& contemporains, N. Poutot-MatassisRODRIGUE PENDANT LA BATAILLEVC'est la huitième journéeDe la bataille donnéeAux bords du GuadalétéMaures et chrétiens succombent,Comme les cédrats qui tombentSous les Bêches de l'été.Sur le pomt qui les rassemble,Jamais tant d'hommes ensembloN'ont combattu tant de jours;C'est une bataille immenseQui sans cesse recommence,Plus formidable toujours.Enfin le sort se décide,Et la victoire homicideDit Assez pour aujourd'huiSoudain l'armée espagnoleDevant l'Arabe qui voleFuit. Les Espagnols ont fuiRodrigue, au bruit du tonnerre,Comme un vautour de son aire,S'échappe du camp tout seul,Sur son front altier naguèreJetant son manteau de guerreComme on ferait d'un linceul.Son cheval, tout hors d'haleine,Marche au hasard dans la plaine,fnsensiUe aux éperonsSes longs crins méconnaissables,Ses pieds traînent sur les sables,Ses pieds, autrefois si prompts.Dans une sombre attitude,Mort de soif, de lassitude,Le roi sans royaume allait,Longe ant)a côte escarpée,Kroyant dans sa main crispéeLes grains d'or d'un chapelet.Les pierres de loin lancées,Par son écu repousséesEn ont bosselé le ferSon casque déformé pèseSur son cerveau que n'apaiseSigne de croix, ni Pater.Sa dague, a peine attachée,Figure, tout (!brcchée,Une scie aux mille dents;Ses armures entr'ouvertesRougissent, de sang couvertes,Comme des charbons ardents.Sur la plus haute collineIl monte, et, sa javelineSoutenant ses membres lourds,11 voit son armée en fuite,Et de sa tente détruitePendre en lambeaux le velours.11 voit ses drapeaux sans gloireCouchés dans la fange noire,Et pas un seul chef debout;Les cadavres s'amoncellent,Les torrents de sang ruissellent.Le sien se rallume et bout.II crie «Ah quelle campagneHier, de toute l'EspagneJ'étais le seigneur et roi;Xéf6s,TotMe.Sevitte,Pas un bourg, pas une villeHier qui ne fût à moi.«Hier, puissant et célèbre,J'avais des châteaux sur t'Èbrc,Sur le Tage des châteauxDans la fournaise rougie,Sur l'or, à mon effigie,Retentissaient les marteaux.nHier, deux mille chanoines,Et dix fois autant de moines,Jeûnaient tons pour mon salutEt comtesses et marquises,Au dernier tournoi conquises,Chantaient mon nom sur le luth.n Hier, j'avais trois cents mules,Des vents rapides émûtes,Douze cents chiens haletants,Trois fous, et des grands sans nombreQui, pour saluer mon ombre,Restaient au soleil longtemps.«Hier, j'avais douze armées,Vingt forteresses fermées,Trente ports, trente arsenaux.Aujourd'hui, pas une obole,Pas une lance espagnole,Pas une tour à créneaux!«Périsse la nuit fatale,Où, sur ma couche natale,le poussai le premier cri!lMaudite soit et périsseLa castillane nourriceA qui d'abord j'ai souri!«Ou plutôt, folle chimère!Pourquoi le sein de ma mèreNe fut-il pas mon tombeau?.te dormiraissous la terre,Dans mon caveau solitaire,Aux lueurs d'un saint flambeau«Avec tes rois, mes ancêtres,Avec les guerriers, les prêt t'es,Dont le trépas fut pleuré;Ma gloire eût été sauvée,Et l'Espagne préservéeDe sou Rodrigue abhorré!«Et mon père, à ma naissance,En grande réjouissance,Fit partir deux cents hérauts!Et des seigneurs très-avares,Aux joutes des deux Navarrcs,Firent tuer leurs taureaux!«Chaque madone eut cent cierges;On dota cent belles viergesPour cent archers courageux,On donna trois bals splendides,On brûta trois juifs sordides.Ce n'étaient qu'amours et jeux!«Ah! que Dieu m'entende et m'aideCe fer est mon seul remède,Mais saint Jacques le défend.Ce que je veux, je ne l'ose,Car t'évoque de Tolose,Qui m'a béni tout enfant,«Promènerait sur la claieMon cadavre avec sa plaie,Aux regards de tous les miens;Puis, sur une grève inculte,Le livrerait à l'insulteDes loups et des Bohémiens.oMais tes trahisons ourdies.Les chagrins, les maladiesSauront bien me secourir.Assez de honte environneUn front qui perd la couronne,Pour espérer d'en mourir.n Car, quelle duègne insenséeMe croirait l'humble penséeDe vivre avec des égaux?.Celui, qui de si haut tombe,De son pied creuse sa tombe.Mort au dernier roi des Goths»PREMIERE PAGE D'UN ALBUMAKONAMtAUGUSTEBUESS'ERSur cet album tout fraternelVous m'honorez du premier chiffro )J'accepte ce rang solennel:Au fait, le tambour et le Oh'eOnt le pas sur le colonel;Chantres et bedeaux, en campagne,Marchent en tête des prélats,Et )o gros vin, dans nos galas,Circule avant les vins d'Espagne:Tous nos;"MMum ont grand soinD'abandonncrleurs vestibulesAu pinceau faible, aux toiles nulles,Et les Haphaëts sont plus loin.Toutsuitlaloidel'ËvangiieOù les premiers sont les derniers;Et quand Dieu de l'inculte argileTira les mondes par milliers,]) créa. ce fut son envie,D'abord les minéraux sans vie,Puis les fleurs, miroir du soleil,Et puis tes animaux sans âme,Puis l'homme a lui-même pareil,Et puis son chef-d'œuvre, la femme.Et voilà pourquoij'ai finiPar préluder sur cette lyre;C'est l'accordeur qui se retireLorsque arrivent les Tï~XMMMais si mon esprit se récuse,Et, de peur d'un revers choquant,Se tient à la porte du campPendant le tournoi de la Muse,Croyez qu'avec vous de moitiéMon cœur tout autrement raisonne,Et qu'il ne redoute personneAu grand concours de l'amitié.FRAGMENTOh qui peut de l'amour éteindre en soi tes flammes?Quel roi ne s'est pas fait l'esclave heureux des dames?Quelle dame n'oublie, un jour, de refuser?Oh quel trésor vaudrait, oh!qui pourrait décrireLe trouble d'un aveu, la langueur d'un sourire,La-saveur d'un premier baiser?Toujours, tant que les yeux et la rougeur des bellesDémentirontleur bouche aux paroles rebellesTant que leurs chants auront h douceur du ramier;Que la rose ornera leur tresse noire ou blonde,Que 'j otMe verra leur taitto svette et rondeSe balancer comme un palmierToujours, tant que le fer, parure des batailles,L'éperon d'acier et les cottes de mailles,Et les noirs gantelets, et le panache noir,Et le casque à visière, et la lourde cuirasse,Légèrement portés, annobliront la grâceDu guerrier qui part du manoir;Toujours un vague instinct, un charme involontaire,Un céleste besoin sauront, avec mystère,Aux bras de la moins tendre enchaîner le plus fier,Et les maux qu'on endure, et Ics maux qu'on soupçonne,Et ceux que j'ai chantés n'empêcherontpersonneD'aimer, comme on aimait hier.(La Romance ~t roi lied?-igue, dHbut de la CoîtcttMto~.)STANCESAm.DELANA!lTtNBSombre Océan, du haut de tes falaises,Que j'ainteà voir les barques du pêcheur,Ou de tes vents, sous l'ombre des mélèzes,A respirer la lointaine fraîcheur!te veux ce soir, visitant tes rivages,Y promener mes songes les plus chers;Encor ému de tes premiers ravages,Mon cœur souffrant s'apaise au bruit des mers.Sombre Océan, pousse tes cris sauvagesj'aimeà rêver près de tes flots amers.Sombre Océan, j'épuiserais ma vieA voir s'enfler tes vagues en fureur;Mon corps frissonne et mon âme est ravie;Tu sais donner un charmeà la terreur.Depuis le jour où cette mer profondeM'apparut noire aux lueurs des éetairs,Nos lacs si bleus, la langueur de notre ondeN'inspirent plus mes amours ni mes vers.Sombre Océan, vaste moitié du monde,J'aime à chanter près de tes flots amers.Sombre Océan, parfois ton front s'égaie,Épanoui sous l'astre de Vénus;Et mollement ta forte voix bégaieDes mots sacres à la terre inconnus.Et puis ton flux s'élance, roule et saute.Comme un galop de coursiers aux crins \er[s.Et se retire en déchirant la côte,D'un bruit scmHaMe au rire dee enfers.Sombre Océan, superbe et terrible hôte,J'aime à frémir près de tes flots amers.Sombre Océan, soit quand tes eaux bondissent,Soit quand tu dors comme un champ moissonné,De ta grandeur nos pensers s'agrandissent,L'infini parle à notre esprit borné.Qui, devant toi, quel athée en démence,Mirait tout haut le Dieu de l'univers?Oui, )'Ëterne[ s'explique par l'immense,Dans ton miroirj'ai vu les cieux ouverts.Sombre Océan, par qui ma foi commence,J'aime à prier près de tes flots amers.SONNETQuand le temps, grand changeur des hommes et des choses.Aura sur ce beau lieu jeté l'oubli des ans,Quand chênes et sapins, brisés comme des rasesNe seront plus que cendre ou cadavres gisansQui sait si, du chaos de ces métamorphoses,Ressuscitant nos bois, aux détours séduisans.L'histoire saura dire à nos vieux fils morosesQuels rois y poursuivaient sangliers et faisans?Mais peut-être mes versà la race lointaineDiront Elle passa deux mois à Mortfontaine,Et ces deux mois, pour nous, passèrent comme un jour;Et c'est pourquoi les fleurs, les biches inquiètes,Et les oiseaux chanteurs, et les amants poëtes,Pleins du souvenir d'Elle, aimaient tant ce séjour.Pfu d'écrivains furent accueillis et portés par le succès, dès ]o début,autant que le fut )e jeune auteur des j~s~'tocMM. n f.!ut consultersescontemporains directs pour avoir une idée complète du retentissementimmense qu'eut ce cri sincère de la poésie se faisant l'éloquente interprète de la douleur commune. Les témoignages écrits et postérieursrendent froidement cet unanime élan du paysvers ce poëte nouveau,qui tout d'un coup avait si bien su faire pleurer sa lyre comme unécho de la plainte do tous. Se rencontra-t-il alors des critiques assezrétifs, assez fermés aux communications de la sympathie, pour se refuser à l'admiration générale, ou pour discuter de sang-froid le pur cotélittéraire de ces poëmes émus?Sans doute, mais ces quelques voix seperdaient dans la dominante acclamation. Ces vers harmonieuxse murmuraient sur toutes les lèvres; les sentiments g-énërenx qu'ils exprimaient pénétraient, comme une consolation, chez toutes les âmes blessées dans leur orgueil de la patrie. Le roi lui-même, le vieux roi, restésensible aux séductionsde Ja poésie, voulait )iro ces vers qui faisaienttant de bruit dans!e monde d'alors; et il devint un instant j'hommede sa cour le plus favorable au jeune poëte. Ce fut peut-être en répétant, à demi-voix, trois ou quatre vers de la pièce sur Waterloo, quidevaient assez plaire au souverain, que l'homme d'esprit ordonna qu'onvint en aide à la pauvreté de leur auteur. Ce léger souffle de faveurroyale s'évanouit vite, il est vrai mais, en revanche, )a faveur populaire resta fidèle et ne fit que grandir, du moins jusqu'au moment ondeux révolutionstriomphantes, l'une politique, l'autre httc'rmre, don-ncrent tout H. coup à ces hymnes, hier si frais et jeunes encore, unecouleur prématurément vieillie.Ce fait accuse mieux que tout ce qu'on peut dire, en le commentant,!e caractère général do ce~ premières poésies de Casimir Delavignc.Elles ont vieilli vite, parce qu'elles client trop empreintes do ce qu'ily adu plus sujet à &e faner dans la pensée traduite par l'art elles ontctc trop directement, des poésies de circonstance. La cause de leur succès excessif du moment, est, par contre-coup, la cause du refroidissement si promptementsurvenu, lorsque de grands événementsnouveauxont changé le courant dt's idées et des choses lorsque les passions deh veille se sont attiédies ou se sont absorbées dans celles du lendemain lorsqu'en un mot ces poésies pourtant si sincères n'ont plusété que l'écho affaibli d'émotions profondes, mais évanouies. Rien deplus légitime ccpeudaut pour le poète que de s'inspirer de tout ce quela vie agite autour de lui, et au fond la poésie en tout temps ne faitpas autre chose. Mais ïo grand poëte seul sait dégager de ce mélangedes réalités FctemGnt d'art qui les concentre et les idéalise. C'est àcette condition que dans son ceuvro la vie du passé nous arrive forteet palpitante, qu'elle s'y ressuscite et nous émeut presque comme lescontemporainsfurent émus. A t'ëgard des faits épiques du commencement de ce siècle, des immenses revers de notre fortune nationale, detous ces tristes etsublimessujets d'inspirationpour un& muse puissante,il faut bien le constater, celle de fauteur desenles abordant, s'est montrée plus émue que vigoureuse; eUe ne fut que pour lemoment l'interprète de la pensée d'un peuple; sans mesurer la portéede sa voix, elle chanta pour l'heure présente, et ces chants demeurentcUtjourd'buiunpen paies et refroidis.Que nous sommes loin en effet de ce temps où ]'enttiousiasto applaudissement accueiHait compie des œuvres irréprochables ces premièrestentatives dans un ordre de poésie qui devait bientôt donner à la Franceune si riche moisson Mais ce qu'était la poésie lyrique de notre siècleà l'époque où parurent les premières JMessëHiettnM~ il ne faut pas leperdre de vue et l'oublier. Au milieu de cette misère et de cette servilité, une âme belle et jeune, venant à s'ouvrir à toute émotion de lavie présente, était une fortune imprévue qu'on ne pouvait trop bénir.L'auteur des hymnes patriotiques de 481o, avec des qualités de talentsupérieures et relativement nouvelles, dut ainsi charmer les imaginations de ce moment, au point de Jour faire illusion sur l'étendue de sesforces comme poëLo lyrique. La reconnaissance et la sympathie Ïorcè-rent la mesure de la louange. Les iaiblosses et les inégalités furent, inaperçues, les qualités réelles exaltées. Le poète des j~MM~intM fut alorsaimé et non jugé.Un peu plus tard, et lorsque, vers la fin de la Restauration, les dernières Jfes~teHMM eurent olfert à la critique une occasion nouvelled'apprécier le talent lyrique de leur auteur, quelques observationsrestrielives commencèrent a se produire. Le ton général resta toujourssympathique et bienveillant; mais dans les organes mêmes de l'opinionlibérale, où l'on avait jusqu'alors plus applaudi que discuté CasimirDeljvigne, on laissa se mêler des réserves à l'approbation accouLumée.Avec mille précautions délicates, on osa reconnaître et sjgnaler les défauts du poëte adopté. Ses productions récentes furent examinées avecdes lueurs de sévérité inusitée. Déjà l'on ne craignait pas de dire dol'auteur des .Mf~MCHHes a Une première acclamation t'avait t)esiE:)n;le Poëte de la Jeunesse, et comme avec des qualités ëmimpn!-es il n'apas toutes celles que ce titre impose, sa rapide popularité a du pardegrés faiblir. M. Delavigne, qui a supporté avec tant de modestie sagloire précoce, nous pardonnera aujourd'hui quelques reproches etquelques conseils. a Et le jeune critique du Globe de 1827, devenudepuis une autorité, ne ménageait, qu'en les tempérant de gracieuxéloges~ ces conseils et ces reproches. Rappelant aussi les premièrestendances du talent de Casimir Delavigne, ses études réussies dansle sentiment de la poésie grecque, il voulait le ramener à ce genred'inspiration; il le jugeait le plus favorable à la nature d'imagination d'un poëte correct et pur, mais sans audace. Nous ne saurionstrop voir aujourd'hui, cependant, en quoi les scènes des rro~HM,l'élégie de PaMa~ paraphrase de Simonide, les stances à A~s~ étégaatspastiches, si l'on veut, sont «de précieuses rëvétaMons dans cesens.Que ces premières études, exceileittes en elles-mêmes, aientdonné à l'auteur de )a pièce sur les .Hw~ deGrèce pe~M~ lestouches les plus justes qu'on y rencontre,j'en suis d'accord, et je lecomprends; mais cette pièce, qui n'est plus dans le sens direct del'imitation des poëtes antiques, est une révélation plus vive desqualités natives de l'écrivain. C'est ainsi que le poëte des J~s~~MMpouvait retrouver en lui quelque écho de la muse antique. Il n'aurait jamais eu cette force pénétrante, nécessaire pour en produireun plus lumineux reflet. ï! n'avait rien de cette imagination puissamment archaïque qui avait fait, avant lui, le caractère originald'un génie tel qu'André Chénier. En étudiant les créations pudiquesdo la Grèce, ce qu'était conduit à tenter un esprit sagement ingénieus:,ftc~ammcnt modéré comme celui de Casimir Delavigne, c'était durenouveler avec mesure, avec goût, les traditions de libre imitationtaissÈes par le xviF siècle a fégard dos grands modèles de l'Antiquité.Lu critique du Globe n'e&t-d pas en résume de cet avis, quand ilajoute K L'auteur, (Ht le sent, est fait pour devenir le descendant, paradoption, de cette antique famille littéraire que racine, fc pt~mier, aintroduite et naturalisée parmi nous. Les développements ultérieursdn talent de Casimir Delavigne, malgré les divergences apparentes,occasionnées par les mouvements littéraires prédominants, ont assezptomé,ce nous semble, la justesse de cette obsen'ation.Un rncinien, un des disciples les plus instinctifs de l'école poétiquequi s'est successivementgroupée autour du monumentharmonieux dugrand maltre; tel a été avant tout, et au fond le plus intime de sap811SeO littéraire, le poëte qui n'ajamais marché plus sûrement danssa vraie voie que lorsqu'il a puisé directement l'inspiration am sourcespréférées dans sa tragédie du Paria, par exemple. C'était bien là lejuste diapason de l'instrument do Casimir Delavigne. On est d'abordtenté de se demander pourquoi il en asi vite et si souvent change leton de pure et éfégante sonorité et l'on ne s'explique ces mouvementsinquiets qui en ont si profondément contrarié ]a tenue que par cetteincertitude de soi, qui est le caractère commun des esprits où la forcemanque. Les chœurs du Paria demeurent ]'œuvre lyrique la plus irréprochable de Casimir Delavigne; c'est lit certainement la partie qui enest restée la plus jeune et la plus fraiche. «Quand le poëte, –comme!edit M- Sainte-Beuve, y exhale tes tristesses et les langueurs de saNéa!a, il arrive au charme, et nous rend mieux qu'un écho de la mélodie d'jE-~cr. L'hymne des brahmes au Soleil, et!eur cantique duJugement dernier, en faisant ressouvenir des trois premiers chœursd'dthalie, ne pâlissent pas auprès, mais semblent s'êt.re éclairés à cettemagnificence-?» Et l'expression éloquente de l'éloge n'a pas trahi lavérité. On se prend à regretter à son tour que le poëte ait sitôt brisécette corde, et qu'il no fait pas fait chanter plus d'une fois, clans l'intérét de sa gloire et de sou avenir.Nais le retentissement de tentatives dramatiques d'un sentimentd'art si différent du sien étonna dans son âme cette voix tendrementharmonieuse. De nouvelles formes de style et de conception théâtralevinrent préoccuper i'auteur du Paria, au point de lui faire oublier àlui-même ses tendances naturelles et ses prédilections premières.Attirévers des routes plus abruptes par l'énergique action do novateursassez puisants pour changer Je gont public, assez ardent surtoutpour s'emparer de la jeunesse, Casimir Delavigne sut y marcher encoreavec des Iiabilctes qui dissimulaient parfois la contrainte; mais la grâcede sou allure primitive et plus personnelle s'y compromit sans retour. I[entra dès lors dans cette voie d'eclenEismB httcrttirc, où la souplesse dosou esprit obtint dos résultats assez brillants pour faire illusion augrand nombre; te succès le suivit dans ces transformations voulues,où il eut à violenter plus d'une fois ses instincts; mais au fond, etpour les goûts plus difficiles, pour les esprits plus sérieusement initiésaux secrets de l'art, il n'arriva qu'à do vains efforts de conciliationentre deux systèmes essentiellement difïerents dans leurs procédés.Le romantisme (puisqu'il faut encore designer ainsi le mouvementlittéraire de 1830) eut un jour, dans une occasion solennelle, à jugerl'ensemble de i'œuvre et les qualités d'artiste de Casimir Delavigno.La circonstance était piquante; on s'en souvient et l'on n'en oublie sansdoute aujourd'hui que les détails. On sdit que l'auteur de JosephPe?oj'Me est le successeur, à l'Académie, de l'auteur du Paria. VictorHugo présidait, et recevait )e célèbre critique-poëte. Tous deux avaientà faire l'éloge d'un écrivain qui, tout en concédant beaucoup auxrécentes innovations, ne s'était jamais explicitementmontré fort sympathique aux représentants de la nouvfMe école. Tous deux cependant,chefs éminents d'un camp opposé, furent, dans leur diverse manière,pleins de bonne grâce et de flatteur hommage envers un talent si différent du leur. Ce fut une joute d'habité parole, où les sentimentsintimes des deux orateurssurent se faire jour sous Je voile des parfaitesconvenances. Le plus souple et le plussubtil, touchant finement, à travers les formes de la louange, quelques défauts essentiels de l'esprit etdu talent de Casimir Delavigne, disait «Byron, Wa!ter Scott,Shakspeare, il ne s'inspirait d'eux tous que dans sa mesure. Jusquedans ce système moyen si bien mis en ceuvrc par lui, et qu'ilfaisaitchaque fois applaudir, il avait conscience de sa résistance aux endroitsqu'ilestimait essentiels. Pourquoi ne pas tout dire, ne pas rappeler ceque chacun sait? BienveiUanE par nature, exempt de toute envie, il neput jamais admettre ce qu'il considérait comme des infractionsextrêmesà ce point de ~ue primitif auquel lui-même n'était plus que médiocrement fidèle; il croyait surtout que l'ancienne langue, ec!!e de Racine,par exemple, suffit; il reconnaissaiL pourtant qu'on lui avait renduservice en taisanL accepter au théâtre certaines libertés de style qu'ilse fût moins permises auparavant, et dont la trace se retrouve évidentechez lui, à dater de Louis XI.» Et l'autre éloqucnce reprenait le mémote^te, avec sa particulière hauteur et formatd'accent «Quoique lafaculté du beau et de l'idéal fût développée à un rare degré chezM. Delavigne, l'essor do la grande ambition littéraire, en ce qu'il peutavoir parfois de téméraire et de suprême, était arrêté en lui et commelimité par une sorte de réserve naturelle, qu'on peut louer uu blâmer,selon qu'on préfère dans les productions de l'esprit le goût qui circonscrit ou le génie qui entreprend, mais qui était une qualitéaimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans son caractère et en prudence dans ses ouvrages.» Loué digncment et pourtantjugé, ce jour-là, par ses deux célèbres collègues du sénat littéraire,Casimir Delavigne reçut de l'un et l'autre un hommage que, vivant, iln'eût peut-être pas attendu d'eux; et l'histoire des lettres à notreépoque recueillit de cette curieuse conjoncture des vues jngénieus.es,des observations élevées, que ne saurait négliger l'avenir, toutes lesfois qu'il se rappellera le poue qui les asuggérées. Pour nous, postérité du lendemain, il ne peut déjà noussembler sans intérôt de retrouver et de reproduire, à l'occasion, quelques détails de cette circonstance qui a son prix dans la destinée d'un écrivain.Signalant l'influence d'un voyage en Italie sur l'imagination dupoëtc, M. Sainte-Beuve remarque qu'une transformation se fit, peude temps après, dans le talent de Casimir Delavigne. Il n'hésite pasà la nommer une seconde manière. Plus marquée dans ses œuvresdramatiques de cette date, cette seconde manière s'accuse encore, eneffet, dans les compositions lyriques qui, à divers intervalles, suivirent les Messéniennes. Quant à ces premièresinspirations de la jeunesse,elles se limitèrent à ce point de transition. L'hymne politique, l'élégiehistorique restèrent désormais l'œuvre close des belles et ardentesannées. Dans l'idée des conceptions nouvelles, la fantaisie romanesque prédomina dans la forme, l'écrivain se montra plus épris descombinaisonsdu vers régulier, de l'art des rhythmes. Les recueils littéraires révélèrent de temps en temps au public ces caprices imprévusdu goût et de l'imagination du poëlo. On lut avec charme quelquesuns de ces petits poiîmes dont le sujet était le plus souvent une scènode la vie italienne. La musique donna quelquefois des ailes à ces ballades et à ces barcaroles qui arrivaient comme un écho du Pausilippoou de la Brenta. Tous les salons les entendirent et les aimèrent.Kossiui lui-même toucha doucement les plus petites cordes de saIV. 13grande harpe, pour en pénétror quelques-unes de sa mélodie. Lesuccès, le fidèle succès accueillit donc encore les jolies et frêlesconceptions de cet esprit qui s'efforçait de se renouveler. Biais ceuxqui se souvenaient des frémissantes émotions que les anciens chantsde l'auteur des Mcsséniennes avaient causées n'applaudissaient qu'àdemi à cas mignardes gentillesses d'une muse habile, mais affaiblie. En fait d'Italie, par exemple, il n'y a souvent, dans toutes cesstances laborieusement soignées, qu'une Italie de vignette et de romance. Pour rencontrer çà et là un éclair sorti des impressions decette terre de toutes les poésies, il faut encore retourner aux secondes Messênienncs, où quelques beaux vers imagés et de plus amplefacture, reflètent au moins un peu les splendeurs de ce pays. Ledébut de l'hymne sur les Funérailles du général Foi/, celui des Adieuxà Rome, offrent quelques-unes do ces touches chaudes trop raresdans la poésie lyrique de Casimir Delavigne. Mais ce ton brillantne se soutient pas. Le tableau promis, au lieu de développer sa pageharmonieuse de couleur, se termine en grisaille. A ce moment, cependant, l'auteur on le soupçonne plutôt qu'on ne le sent avaitpromené son regard sur les grands horizons de la poésie de Byron. Etce splendide quatrième chant de Childe llarold,, qui se termine par unsublime salut à l'Océan, n'a semé que de pâles réminiscences dansl'imagination de noire poëte.L'œuvre lyrique de Casimir Delavigne ne lui constitue, en résumé,qu'un rang secondaire entre les maîtres de ce genre qui ont surgiun peu après lui, et qui l'ont promptement effacé. L'ensemble de sescompositions dramatiques, quoique dénué d'un vrai cachet d'originalité, demeure néanmoins individuel dans son laborieux éclectisme.Soutenu de nombreuses qualités de détail, il est encore son plus sûrtitreàla gloire durable. Nous n'avons fait, çà et là, qu'en indiquerau passage le caractère, n'ayant en vue, dans ces pages, quo le côtéparticulier quo nous devions étudier.On a dit que ce qui frappait, au premier coup d'œil, dans cettenoble vie d'écrivain, c'était l'harmonie, l'harmonie morale, et l'on adit vrai et bien. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, si l'on suitdu regard cette carrière exclusivement vouée au culte des lettres, ony découvre avec charme un permanent effort vers le beau, dont Casimir Delavigne avait le sentiment délicat et fin, lors même que l'execution n'atteignait pas l'idéal aperçu. Concentré dans l'achèvement deses créations, il travaillait sans cesse, et ne se laissait distraire de seschères préoccupations d'artiste par aucune ambition étrangèresonbut, par aucunes vanités mondaines. Amoureux jaloux de cette existence à l'écart, où nul bruit du dehors ne vient troubler l'enchantement du rôve, qui est le besoin absolu de celui qui crée, il ne sortaitde sa solitude laborieuse quo lorsque le rêve avait pris la forme qu'unart soigneux et patient lui avait imposée. C'est ainsi que cette vie,éLcinto bien avant l'heure do la vieillesse, a été féconde en œuvresqui garderont une place, éminente encore, dans l'ensemble si éclatantde la poésie de ce siècle.Pierre Mamtourxe.OKuona de Casimir Delavigne, très-belle édition, G volumes in-8°,avpo portrait; Didier, 1843, et 4 vol. in-1G, Didier, 1830. Un\olume complémentaire, publié deux ans après la mort du l'auteur, etcontenant les Poèmes et Ballades sur l'Italie, avec le commencement dela tragédie que le poète élaborait encore dans ses derniers jours, aparu, pour la première fois, en1 845, chez In même éditeur.Les documents critiques sur Casimir Delavigne sont trop nombreuxpour qu'il soit possible de les rappeler en détail dans une note succincte. 11 suffit d'indiquer sommairement les divers travaux de GustavoPlanche, Sainte-Beuve, Loëve-Veimar, Charles Nodier, Jules Janin,Théophile Gautier, Charles LabiUe, etc.AUX RUINES DE LA GRÈCE PAÏENNE0 sommets du Taygète, ô rives du Pénée,De la sombre Tempe vallons silencieux,0 campagnes d'Alhfcnc, o Grèce infortunée,Où sont pour t'affranchirtes guerriers et tes dieux?Doux pays, que de fois ma muse en espéranceSe plut à voyager sous ton ciel toujours pur1De ta paisible mer, où Vénus prit naissance,Tantôt du haut des montsje contemplais l'azur,Tantôt, cachant au jour ma tête ensevelieSous tes bosquets hospitaliers,J'arrêtais vers le soir, dans un bois d'oliviers,Un vieux pâtre de l'hessalie.o Des dieux de ce vallon contez-moi les secrets,«Berger, quelle déesse habite ces fontaines?«Voyez-vous quelquefoisles nymphes des forêts«Entr'ouvrir l'écorce des chênes?a Bacchus vient-il encor féconder vos coteaux?Ce gazon, que rougit le sang d'un sacrifice,Est-ce un autel aux dieux des champs et des troupeaux,«Est-ce le tombeau d'Eurydice?»Mais le pâtre répond par ses gémissements;C'est sa fille au cercueil qui dort sous ces bruyères,sang qui fume encor, c'est celui de ses frèresÉgorgés par les musulmans.0 sommets du Taygète, ô rives du Pénée,De la sombre Tempe vallons délicieux,0 campagnes d'Athi-nc,û Grèce infortunée,Où sont pour t'affranchir tes guerriers et lis dieux?«Quelle cité jadis a couvert ces collines?«– Sparte," répond mon guide.Eh quoi!ces murs déserts,Quelques pierres sans nom, des tombeaux, (les ruines,Voilà Sparte, et sa gloire arempli l'universLe soldat d'Ismaël, assis sur ces décombres,Insulte aux grandes ombresDes enfants d'Hercule en courroux.N'entends-je pas gémir sous ces portiques sombres?Mânes des trois cents, est-ce vous?Eurotas, Eurotas, que font ces lauriers-rosesSur ton rivage en deuil, par la mort habité?1Est-ce pour faire ombrage à ta captivité,Que ces nobles fleurs sont écloses?Non, ta gloire n'est plus; non,.d'un peuple puissantTu ne reverras plus la jeunesse héroïqueLaver parmi tes lis ses bras couverts de sang,Et dans ton cristal pur sous ses pas jaillissant,Secouer la poudre olympique.C'en est fait, et ces jours, que sont-ils devenus,Où le cygne argenté, tout fier de sa parure,Des vierges dans ses jeux caressait les pieds nus,Où tes roseaux divins rendaient un doux murmure,Où, réchauffant Léda pâle de volupté,Froide et tremblante encore au sortir de tes ondes,Dans le sein qu'il couvrait de ses ailes fécondes,Un dieu versait la vie et l'immortalité?C'en est fait; et le cygne, exilé d'une terreOù l'on enchaine la beauté,Devant l'éclat du cimeterreA fui comme la Liberté.O sommets du Taygète, ô rives du Pénée,De la sombre Tempe vallons silencieux,0 campagnes d'Athène, ô Grèce infortunée.Où sont pour t'affranchir tes guerriers et tes tlicii\?Ils sont sur tes débris Aux armes voici l'heureOù le fer te rendra les beaux jours que je pleureVoici la Liberté, tu renais à son nom;Vierge comme Minerve, elle aura pour demeureCe qui reste du Parthénon.Des champs du Sunium, des bois du Cythéron,Descends, peuple chéri de Mars et de Neptune!Vous, relevez les murs; vous, préparez les dards;Femmes, offrez vos vœux sur ces marbres épars;Là fut l'autel de la Fortune.Autour de ces rochers rassemblez-vous, vieillards, Ce rocher portait la tribune;Sa base encor debout parle encor aux héros Qui peuplentla nouvelle Athènes;Prêtez l'oreille. il a retenu quelques motsDes harangues de Démosthènes.Guerre, guerre aux tyrans!Nochers, fendez les flots1Du haut de son tombeau Thémistocle domineSur ce port qui l'a vu si grand;Et la mer à vos pieds s'y brise en murmurantLe nom sacré de Salamine.Guerre aux tyrans1 Soldats, le voilà ce claironQui des Persesjadis a glacé le courage!Sortez par ce portique, il est d'heureux présage.Pour revenir vainqueur, par là sortit CiinonC'est là que de son père on suspendit l'imageIPartez, marchez, courez, vous courez au carnage,C'est le chemin de Marathon.O sommets du Taygète, ô débris du Pirée,0 Sparte, entendez-vous leurs cris victorieux?La Grèce a des vengeurs, la Grèce est délivrée,La Grèce aretrouvé ses héros et ses dieux(Sixième Mcssénienne,')A MON FILS iCher espoir de deux cœurs, comme leur doux tourment,A toi cette œuvre au théâtre applaudie!Ces vers qu'à peine, ami, tu liras couramment,Ta mère veut que je te les dédie.Lorsqu'au lever du jour la blanche épine en pleursAux pommiers blancs retleurit enlacée,Que la SainUAdjutor2, toute blanche de fleurs,Hit au vallon comme une fiancée;J'y rêvais, à ces vers, sur l'herbe où nous tremblonsPour un faux pas fait par toi quand tu joues,Où tu viens méchamment tendre tes cheveux blondsA nos baisers qui cherchent tes deux joues.Maintes fois, ce long mot, la popularité,Mes yeux t'ont vu l'épelor dans l'histoire,Et grâce au doigt charmant sur la ligne arrêté,Grâceà ta mère, en sortir avec gloire.Triomphant, je riais; elle riait aussi;Tu lisais, toi, ce mot sans le comprendre!Jeux, bruits, folâtres soins, t'en ôtent le souci,Et de longtemps tu ne le voudras prendre.Mieux te plait, n'est-ce pas, glisser à ton réveilTes doigtsfurtifs sous les feuilles humides,Où le fraisier des bois cache un fruit moins vermeilQue l'incarnat de tes lèvres avides!Ces vers sont placés en tête de la Popularité, comédiedeCasimir Delnvigiiç,représentée t>ur le Théâtre-Français,le 1" décembre 1838. –2 Fcte $a hamCaude la MaieUvat, où était située lit maison de campagne du poète.Mieux te plait, cher démon, quand des papillons bleus,Nacres, dorés, l'essaim brillant t'appelle,Sur les roses de mai te jouer avec euxDans les rayons où leur vol étincelleMieux encor, sur tes pas traîner en souverainL'énorme chien qui, la tête pendante,Souffre, géant soumis, que ta petite mainInsulte aux crocs de sa gueule béante.Esclave aussi terrible et plus souvent flatté,Le peuple est doux aux maîtres qu'il tolère;Et ce qu'on nomme, enfant, la popularité,C'est son amour qu'un rien change en colère;Amour plus fugitif que n'est la goutte d'eau,Ta gloire, à toi, quand ton souffle en coloreLe globe qui, tremblant au bout du chalumeau,Te semble un monde, éclate et s'évapore;Amour dont cependant tu dois peut-être un jourPoursuivre aussi la faveur passagèreEt ce jour-là venu, bien verras à ton tourQu'il n'est trompeur, cet écrit de ton père.A l'heure de l'épreuve, ô mon fils, puisses-tu,Le relisant d'une voix attendrie,D'un saint tressaillement frémir pour la vertu,D'un pur amour au nom de la patriePuisses-tu! Mais va, cours; sur ton front soucieuxJe vois passer une ride légère,Et las de ton repos, en ouvrant tes grands yeux,Tu sembles dire Est-ce fini, ma mère?2Cours, jette aux vents l'ennui; sois fier, en me quittant,De ressaisir ta jeune indépendance.Ces vers écrits pour toi valent-ils un instantQue je vole, mon fils, à tes beaux jours d'enfance?Jours printaniers, jours frais, les plus aimés des jours,Dont les vieillards en pleurant se souviennent;Qu'à peine on a sentis, qu'on regrette toujours,Et qui, passés, jamais plus ne reviennent.La brigantine,Qui va tourner,Roule et s'inclinePour m'entraîner.0 Vierge Marie,Pour moi priez DieuIAdieu, patrie!Provence, adieuMon pauvre pèreVerra souventPâlir ma mèreAu bruit du vent0 Vierge Marie,Pour moi priez Dieu1Adieu, patrie!Mon père, adieu1La vieille HélèneSe confieraDans sa neuvaine,Et dormira.BALLADE0 Vierge Marie,Pour moi priez Dieu1Adieu, patrie!Hélène, adieutMa sœur se lèveEt dit déjà«J'ai fait un rêve,«11 reviendra!»0 Vierge Marie,Pour moi priez Dieu1Adieu, patrie!Ma soeur, adieutDe mon IsaureLe mouchoir blancS'agite encoreEn m'appelant.0 Vierge Marie,Pour moi priez DieuAdieu, patrie!Isaure, adieuBrise ennemie,Pourquoi souffler,Quand mon amieVeut me parler?0 Vierge Marie,Pour moi priez DieuAdieu, patrieBonheur, adieuMADAME A. TASTUHtZ EU 1765Dans la pièce de vers qui figure en tête du recueil de ses Poésiescomplètes, madame A. Tastu cherche, avec une résignation un peu inquiète,à prévoir quel sera aujourd'hui le succès de ses chants d'autrefois,Et, de peur de sombrers'allêgeantd'espérance,( ce qui est un joli vers, soit dit en passant, )>Demande, en commençant son fugitifsiUôo,Comment on saluera son léger pavillon;et elle explique à ceux de ses lecteurs qui ne sont point initiés auxmystères de l'art d'écrire, car les autres le savent de reste par leurpropre expérience, l'impuissance où elle est, après un si long intervalle, de reprendre son travail en sous-œuvre, dans l'espoir de l'améliorerEh! qui peut, corrigeant le travail d'nn autre âge,Sur un métier nouveau remettre un yieil ouvrage?Au mien, beau seulement de ses fraîches couleurs,J'ai manqué bien des points, j'ai gâté bien des fleurs,Je le sais! mais comment en rassortir les soies?En effet cela est bien difficile cela est bien impossible; on n'achance de se corriger, quand on l'a, que dans un autre ouvrage c'étaitbon avant que le métal fût refroidi, mais, une fois qu'il l'est, il fautl'abandonner à sa destinée. Au bout de quelque temps, on a changéde point de vue, on n'est plus dans lo mêmo sentiment, on n'est plussoi; ce serait un autre qui y mettrait la main.Biais s'il est un écrivain auquel il doivo être facile de prendre son partide cette nécessité commune à tous c'est assurément madame Tastu.Ses vers purs et corrects, en admettant qu'ils n'y perdissent rien nopourraient, en tous cas, que gagner fort pou de chose à être remis >ucle métier; je rentre danssa métaphore.L'autre, je crois, celle du métal,était de Victor Hugo, sij'ai bonne mémoire, et au fait elle lui convientbeaucoupmieux. Madame Tastu, quelque alarme que puisse lui causersa modestie, n'a guère manqué de points, n'a guère gâté de fleurs. Coque ses poésies laissent à désirer, l'image qu'elle emploie pour les caractériser l'indique mieux que tout; c'est, j'hésite à lo dire, carlereproche paraîtra singulier s'adressant à une femme,un peu dovirilité. Elle assortit des soies, elle brode des fleurs, elle fait de charmants points de tapisserie, elle manie l'aiguille avec des doigts de fée;mais c'est une aiguille, mais c'est de la broderie, mais, en un mot, c'estun travail de femme. Les qualités de son sexe, elle les réunit dans unensemble harmonieux. Elle a de la grâce, de l'élégance, de la sensibilité, d'honnêtes et de nobles aspirations, un maintien calme et naturel, un certain nonchaloir rêveur qui lui sied, et des instincts d'équilibre et de mesure qui la préservent de toute affectation de toutefadeur, de toute sensiblerie.Enfin, elle est douée de tous les genres demérites tempérés un peu effacés un peu négatifs que l'injustice dela nature ou celle de la société semble permettre seuls aux femmes.J'ai dit la nature ou la société, car c'est une question de savoir sicela vient de leur organisation même ou de l'état de servage dans lequel les tient la tyrannique jalousie des hommes; mais dans quelquosens que l'on résolve cette grosse question que vous me permettrezde ne point discuter ici, toujours est-il que, jusqu'à présent du moins,il est une certaine sphère de l'art, un certain genre de talent qui leurest resté inaccessible. Le grand art, l'architecture, la statuaire, la peinture historique la haute poésie, sont comme interdits à leur sexe. Ceserait de leur part manquer aux bienséances que de déployer certainesqualités. Tout ce qui est le moins du monde en relief, venant d'ellesprend un air de cynisme à nos yeux, et encore plus aux leurs.L'audace, qui est un droit, plus qu'un droit, un devoir pour les auteurs, on ne peut pas l'attendre, peut-on même la désirer chez unefemme? Voltaire, qui était le bon sens incarné toutes les fois que la passion ne lui obscurcissait pas l'intellect, Voltaire adit qu'il fallait avoirle diable au corps pour bien dire les vers. Et pour les faire donc, croyez-\ous que cela fùt désavantageux? Mais comment souhaiter qu'unefemme ait lo diable au corps? Cela peut avoir tant d'autres inconvénients1 Si çà et ld quelqu'une d'entre elles s'est sentie de force à remplir les conditions do ce satanique programme, elle a ou la prudence,malgré cotte disposition même, pour éviter qu'on lui jetât la pierre, deprendre le costume de l'emploi, je veux dire de se déguiser en homme,au risque ainsi qu'il arrive souvent au bal masqué, de s'enhardir unpeu trop sous Io masque et d'encourir à juste titre, grâce à ce travestissement, les reproches dont il devait lui épargner l'injustice.Justes ou injustes, madame Tastu est tout fait u l'abri de ces reproches elle est même, on peut le dire demeurée en deçà des limitesofficiellement assignées à son sexe. Il compte dans le domaine do lapousie et même ut surtout dans celui de la prose, des plumes plusaventureuses. La muso de madame Tastu habite une zone moyenne ettempérée. Elle n'a rien de l'aigle, dont Alexandre Soumet avait laplume et l'ambition. C'est un de ces paisiblesoiseaux qui ont des ailessurtout comme ornement, et qui aimentà mirer leur blanche robe dansles eaux captives de quelque royal bassin de marbre aussi blancqu'eux.Ses tendances la portent vers l'élégie; non pas l'élégie aux longshabits de deuil; les deuils de ma3ûroê Tastu n'exigent pas une tenueaussi majestueuse, aussi sé\ère. Ses chagrins ne sont jamais des désespoirs. Les objets qu'elle regrette ne lui tiennent pas d'assez prèspour cela. Ce sont de petites douleurs collatérales qui n'ont pas le droitd'exiger qu'elle prenne un si sombre costume, qu'elle porte du crêpe,et même du noir; la soie suffit, la soie grise, sinon violette.Si elle nous mène au lit de mort d'une jeune mère qui se plaintd'être à jamais séparée de sa fille, de ne pouvoir lui servir de guide àsou cuLres dans le monde, «et l'entourer d'un inquiet amour,aussitôt la prière fait descendre sur la mourante les consolations de la foi,sou âme so rassérène, et elle se voit veillant sur son enfantdu haut descieu-sOui, Dieu puissant,je le crois, je l'espÈre,Je deviendrai son ange protecteurAh! cet espoir dans le cœur d'une mèrePeut ajouterà l'étemel bonheur.Je ne crains plus votre pâle lumiére,Eutourez-moi,mystérieuxflambeaux;Sombres apprêts,destombeaux,Venez veiller à ma couche dernière.Ministres saints, humbles consolateurs,Prêtes l'oreille à ma voix presque éteinte;Que votre bouche efface mes erreurs,Et de mon front approchez l'huile sainte.Mort, prends ta proie,et vous, hymnes pieux,Accompagnezmon âme dans les cieux.Les espérances de madame Tastu sont comme ses regrets; elles nel'emportent jamais à ces régions vertigineuses d'où les chutes sont sifréquentes et si profondes. Son ambition poétique elle-même est trèscontenue, et sa muse, même en rêve, ne vole jamais bien haut. Quod'autres hasardent leur essor vers ces soleils splendides, «de la plaineéthérée ornement immortel, elle a placé sa lyre sous l'invocationd'une toute petite étoileDes bords de l'Orient s'élançant dans l'espace,Dès que le roi du jour sur son empire a M,On oublie à la fois les astres qu'il efface;¡On ne voit plus que lui.Toi, fille de la nuit, quand les ombres fidèles,Des champs aériens rembrunissent l'azur,Sans éclipser tes sœurs, tu répands auprès d'ellesUn feu tranquille et pur.Une gloire semblable est la gloire oùj'aspire;Cest d'an pareildestin que mon cœur est jaloux.AhI dans la nuit des ans laisse briller ma lyreDe rayons aussi douxL'expression de ce vœu modeste fut récompensée dans la mesure deson ambition,par quelque églantine des Jeux Floraux. ( Même alors que son regard se laisse attirer vers des cimes ardues,sonpied prudentla retient toujours à mi-côte. Quand le roi Charles X crutconsoliderson trône en faisant la dépense de la cérémonie pompeusequi place la couronne de France sous la protection de la sainte ampoule, la mise en scène luxueuse de ces splendeurs d'un autre âgeéveilla naturellement la curiosité de ces païens amoureux de la forme,que sonttoujours un peu messieurs les poëtes elle les piqua d'émulation, et ils cherchèrent à rivaliser avec elle d'éclat dans les tableauxqu'ils en firent.Madame Tastu no résista pas plus que les autres à traiter le sujet dujour, mais ello lo traita à sa manière. Elle ne l'aborda ni par le côtéreligieux, ni par le côté historique et politique, ni par le côté sensuelet païen elle prit pour thème un très- mince épisode, mais qui luipermettait de rester femme, de faire acte de sensibilité là où personnen'y pensait guère.Entre tous les acteurs de cette solennelle représentation, elle n'eutd'yeux que pour les plus humbles, pour les Oiseaux du Sacre, pour cesmoineaux et ces colombes que la tradition veut qu'on lâche par centaines dans l'église, au moment où le successeur de Clovis sentSous la main du pontife sacréL'onde sainte mouillerson front régénéré.La première partie de cette scène, celle où les oiseaux, encore captifs,se débattent dans leurs cages,Et s'efibreent à fuir d'une aile eflbronchëeCette pompe des rois qu'ils n'avaient point cherchée,fournit au poëte l'occasion d'un de ces rapprochements philosophiquesdans le genre de celui qu'inspirèrentà madame Deshoulières ses tropfameuses brebisPauvres petits captifs! privés d'au bien si doux,tLa liberté, que toute voix réclame,De vos tyrans ne soyez point jaloux,Chacun d'eus rappelle en on âme,Et des nobles acteurs de cet auguste drameAucun n'est plus heureux que vous!Nul d'un libre loisir ne peut goûter les charmes:L'immobile soldat est captif sous les armes;Son ebef, le fer en main, brillant d'or et d'acier,A Tordre qu'il transmet doit plier le premier;Les spectateurs pressés dans cette vaste enceinteS'imposentle fardeau d'une longue contrainteSoumis au même joug, le pontife à l'autelCède aux liens dorés d'un devoir solennel.Sons les réseaux du privilége,Voyez ces fiers prélats qu'enchaîne sur leur siégeL'honneurdede ceonsacrer emlesle. suprêmesserments semmu;iDe leur pieux office allongeant les moments,Le blême ennui qui les assiègeAu milieu d'eux se glisse et siégeSous les mitres de diamants.Ennui! triste ennui qu'aucun mortel n'évite,Je ne vois que des yeux où ta langueur habiteDu prêtre à l'assistant tout ressent ton pouvoir,Jusqu'au bras engourdi de ce jeune scolyteQui laisse échapper l'encensoir.Déjà les douze pairs, qu'en vain ta blanche hermineKevét d'un éclat féodal,Succombent à le- tource charme fatal;Leur front s'appesantit, leur épaule s'inclineSous le bandeau de comte ou le manteau ducal.Des insignes royaux doublant le faix suprême,Et fidèle à sa majesté,H effleure en passant le monarque lui-même,Esclave de sa digitéCe coûteux anachronismedevait porter malheur à plus d'un assistant, au roi CharlesX, ab Jove principium, qui, une fois en train de rétrograder, après les cérémonies voulut ressusciter aussi les idées d'uneautre époque, et, quelques années plus tard, devait apprendre à sesdépens qu'il faut être de son siècle, et qu'on ne doit pas compter outremesure sur la Providence, qui ne nous aide qu'à la condition que nousy mettrons du nôtre.Elle porta aussi malheur et beaucoup plus vite à des victimes plusinnocentes.a On aremarqué dit le Drapeau blanc du 31 mai 4835, que la plupart des oiseaux sont venus se brûler à la flamme des lustres et descandélabres.La foule chamarrée qui emplissait la vieille basilique yfitprobablement fort peu d'attention, ou du moins n'en fut pas plus touchée que la feuille de ce digne M. Martainville; mais le poëte, mais lafemme était là pour plaindre ces pauvres oiseauxp.na-, et ~offl, bla..he~ -lob.joie, LéI.. ~e-3 t-b~ Innocentspassereaux,etvous,blanchescolombes,L'universellejoie, hélasdansvostombes:Faut-il qu'un deuil se mêle aux plaisirs des mortels!N'entaispointprodiguédansleur fête eftérieEt la pompe de ..aLe luxeet ses trésors,lesarts et leurféerie,Etla pompe de nos autels?Pourquoi donc à leursjeux les immoler encoreCes chantres des bosquets, charmes de nos loisirs,Qu'un souffle du Seigneur dans les airs fit éclorePour l'honorer par leurs plaisirs?Pourquoi les retenir sous la voûte gothique?Leurs cris, retentissant de portique en portique,Devaient-ils reveiller l'écho religieux?Que ne leur rendiez-vousde leurs forfits nativesLes cintres verdoyant», les mouvantesogives,Et la voûte immense des cicuxî7Ce n'est qu'au sein des airs que leur vol se balanceAu seul écho des bois appartient leur chanson.Hélas votre avare clémenceH'a fait qu'agrandirleur prisonEh! qu'aviez-vous besoin de peupler vos églisesDes emblèmes vivants de ces vieilles franchisesQu'au jour du nouveau règne imploraient vos aïeux?Quand les temps sont changés, qu'importeà ma patrieDes mœurs qui ne sont plus la vaine allégorie!Elle a des biens plus précieux,Et e"e3t la Vérité1 qui plait seule k ses yeuxVous que scellent encor les vengeances royales,Levez-vous, lourds barreaux tombez, grilles fatales-»Qu'un pardon descende sur vouslSi de la liberté nous invoquons l'image,Les cachots dépeuplés lui rendront un hommageDigne d'elle et de vousMais à peine le poëte s'est-il emporté à ce vœu, que, rentrant dansses habitudes de réserve, il se reproche cet accès d'audace, et rappellesa lyre aux chants qui seuls lui sont permis. Cependant, comme cemême M. pourraittirer du triste sort de la gent ailée d'insidieusesinductions, vouloir, par exemple, recommanderà la France debénir la cage politique où l'on s'efforce de l'enfermer, de peur de trouver pis ait dehors, madame Tastu qui, en sa qualité de poëte, aimeassez le grand air, et qui d'ailleurs ne laisse pas volontiers ses lecteurssur une impression pénible madame Tastu prononce sur ces martyrsde la royauté cette consolante oraison funèbre, qui peut servir aussi àsoutenir le courage de ses martyrs futursDormez, dormez, frtles victimesDes royales solennités;«Vous qui, des bois touffus abandonnantles cimes,Vîntes mourir dans nos cités,Tandis qu'en vos abris quelques œufs, tirés d'éclore,Froids et seuls reposent encoreAux nids que vous avez quittés 1Voix du printemps fleuri, que pleure le bocage,Du moins en perdant la clarté,Cessez de redouter les réseaux ou la cage;Vous rencontres la mort en fuyant l'esclavage,Jtiais la moit, c'est la liberté!En littérature, madame Tastu appartient aussi au parti libéral, c'està-dire au 'parti romantique mais dans la même mesure tempéréecomme qui dirait le centre gauche, tout au plus. Avec toute la jeuneécole d'alors, elle éprouva le besoin de se retremper aux sources étrangères. Le grec, le latin, l'anglais, l'italien, l'espagnol, le portugaislui fournissent toute sorte d'essais de traduction. Elle met à contribution Dante, Camoëns, Shakspeare Thomas Moore, et même, avecun éclectisme qu'explique sa modeste, des poëtes d'ordre inférieur,tels que Maturin, miss Landon, mistress Hemans. Mais les plus fougueux, mais les plus téméraires ne l'entrai ne m .pas par leur exemple;elle les reproduit avec conscience, mais toujours avec sa modérationconstitutionnelle; et, si divers qu'ils soient, ils prennent tous, sous saplume, ce cachet uniforme de pureté élégante et facile qui caractériseses œuvres originales.La gamme favorite de madame Tastu__est_celic^de Millevoye unecertaine mollesse gracieuse qui répand sa douce teinte sur tous les sujets, et qui au surplus convientmieux à une femme, à l'idée du moinsque nous autres hommes nous aimons à nous faire de l'autre sexe.Aussi affectionne-t-elle le vers familier de dix syllabes. C'est dans cerhythme, qui en effet convient le mieux à ce luth aimable, qu'est écriteune de ses meilleures pièces et des plus importantes Peau d'Ane. Ceconte n'a pas une grande portée, mais il se lit très -agréablement, etc'est un genre de mérite sur lequel nous ne sommes point du tout blasés par les poëtas.L'égalité d'exécution qui est répandue sur l'œuvre entière de madame Tastu rend assez difficile de se déterminer dans le choix desmorceaux à citer comme échantillons. En voici cependant deux quime paraissent plus propres à être offerts à nos lecteurs. Le premier a,comme f Étoile de la lyre, obtenu un prix aux Jeux Floraux. Le secondn'a pas eu le même honneur, et je le transcris sous ma propre responsabilité.LÉON DE WAItLY.Consulterl'excellente édition desPoésiescomplètes de madame A. Tastupubliée chez M. Didier et Cic. 1 vol. in-48.LE DERNIER JOUK DE L'ANNÉE 1Déjà la rapide journéeFait place aux heures du sommeil,Et du dernier fils do l'annéeS'est enfui le dernier soleil.Près du foyer seule, inactive,Livrée aux souvenirs puissants,Ma pensée erre, fugitive,Des jours passés aux jours présents.Ma vue, au hasard arrêtée,Longtemps de la flamme agitéeSuit les caprices éclatants,Ou s'attache à l'acier mobileQui compte sur l'émail fragileLes pas silencieux du temps.Un pas encore, encore une heure,Et l'année aura, sans retour,Atteint sa dernière demeure;L'aiguille aura fini son tour.Pourquoi de mon regard avide,La poursuivre ainsi tristement,Quand je ne puis, d'un seul moment,Betarder sa marche rapide?Du temps qui vient de s'écoulerSi quelquesjours pouvaient renaitre,Il n'en est pas un seul, peut-être,Que ma voix daignât rappelerMais des ans la fuite m'étonne;Pièce courouutje aux Jeux Fiuruux.Éternité, néant, passé, sombres abîmes,Qua faites-vous des jours que vous engloutissez?&LFHOSSI3 DB LAUW(TI\Leurs adieux oppressent mon cœur;Je dis c'est encore une fleurQue l'âge enlève à ma couronneEt livre au torrent destructeurC'est une ombre ajoutée à l'ombreQui déjà s'étend sur mes joursUn printemps retranché du nombreDe ceux dont je verrai le cours!Écoutons! Le timbre sonoreLentement frémit douze fois;Il se tait. Je l'écoute encore,Et l'année expire à sa voix.C'en est fait; en vain je l'appelle,Adieu! Salut, sa sœur nouvelle,Salut!Quels dons chargent ta main?Quel bien nous apporte ton aile?Quels beaux jours dorment dans ton sein?Que dis-jeàmon âme tremblanteNe révtle point tes secrets.D'espoir, de jeunesse, d'attraits,Aujourd'hui tu parais brillante;Et ta courseinsensible et lentePeut-être amène les regrets!Ainsi chaque soleil se lève,Témoin de nos vœux insensés:Ainsi toujours son cours s'achève,En entrainant, comme un vain rêve,Nos vœux déçus et dispersés.Mais l'espérance fantastique,Répandant sa clarté magiqueDans la nuit du sombre avenir,Nous guide, d'année en année,Jusqu'à l'aurore fortunéeDu jour qui ne doit pas finir.PLAINTENo mors, 0 nevsr more. – SBtti.Lnv.O monde! ô vie! 6 temps! fantômes, ombres vaines,Qui lassez à la fin mes pas irrésolus,Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines,s,Vos regards caressants, vos promesses certaines?2Jamais, ohjamais plusL'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noieLes charmes de la nuit passent inaperçus;Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie?Mon cceur peut battre encor de peine, mais de joie,Jamais, oh!jamais plus!1DÉCOURAGEMENTOhqnanto e corto '1 dire e come fiocoAl mio concetto – Dante.Ils me Font dit parfois, d'un mot qui touche.J'ai réveillé le sourire ou les pleurs;Quelques doux airs ont erré sur ma bouche,Sous mes pinceaux, quelques fraiches couleurs.Ils me l'ont dit! Connaissent-ils mon âme,Pour lui vouer sympathie ou dédain?Non, je le sens, la louange ou le blâmeTombe au hasard sur un fantôme vain.Ah!simes chants ont brigué leur estime,C'est que la mienne a passé mes efforts;Car mon talent n'est qu'une lutte intimeD'ardents pensers et de frêles accords.Bruits caressants de la foule empressée,'Ohque mon cœur vous compteraitpour rienSi je pouvais, seule avec ma pensée,Me dire un jour Ce que j'ai fait est bien1Un jour, un seul! pourjeter sur ces pages,Pour, à mon gré, répandre dans mes versCe que je vois de brillantesimages,Ce que j'entends d'ineffables concerts!Un jour, un seuil. mais non, pas même une heurePour m'épanchor, pas un mot, pas un sonL'esprit captif qui dans mon sein demeureBat vainement les murs de sa prison.Ainsi s'accroît la flamme inaperçueD'un incendie en secret alluméLorsqu'au dehors elle s'ouvre une issue,C'est qu'au dedans elle a tout consumé.Si vous deviez, aux voûtes éternelles,Dès le berceau fixer mes faibles yeux,Pourquoi, mon Dieu, me refuser ces ailesQui d'un essor nous portent dans vos cieux?7Moi qui, du monde aisément détachée,Aspire à fuir les chaînes d'ici-bas,Dois-je glaner, vers la terre penchée,Ce peu d'épis répandus sous mes pas?Faut-il quêter, dans la moisson commune,Mon lot chétif de peine et de plaisirs,Quand il n'est point de si haute fortuneQue de bien loin ne passent mes désirs!Puis, qu'aprèsmoi rien de moi ne demeurePenser! souffrirsans qu'il en reste rien,Sans imposer, devant que je ne meure,A d'autres cœurs les battements du mien!1Sons enchantés, qu'entend ma seule oreille,Divins aspects, rêves où je me plus,Vous, qui m'ouvrez un monde de merveille,Où serez-vous quand je ne serai plus?«On no remplace pas plus une pensée poétique qu'on ne remplaceune àme: chaque création de ce genre, pour autant quelle est poétique, est unique et irréparable ce qui a été dit par un poëte, unautre ne le redira pas.» M. Sainte-Beuve cite quelque part ce passaged'un autre critique, M. Vinet. Ce jugement peut s'appliquer à tous lespootes, mais surtout à ceux qui, comme M. Reboul, loin d'être partoutexcellents et admirables,n'ont eu, on peut le dire sans rien retrancherà sa gloire, que des inspirations disséminées. Ce n'est pas condamnerun poëte que de constater on lui une inspiration intermittente; car c'ealalors à cette rareté de l'inspiration que l'on doit ces pensées vraimentpoétiques que l'on ne remplace pas plus qu on ne remplace une âme, quisont uniques et irréparables, et qu'un autre poëte ne redira pas. De cespensées, nous en trouverons dans M. Reboul, et elles suffisent à justifier le patronage de Lamartine qui, généreusement, couronna le frontdu boulanger de Nîmes d'une de ses plus belles harmonies.Un autre patron littéraire de Jean Reboul fut M. Alexandre Dumas.On ne douta plus à Paris du mérite de l'artisan poëte après quel'auteur des Impressions de Voyage eut, en quatre pages spirituelles etattendries, montré le boulanger dans saboutique et le chantre dansson sanctuaire. Le sincère enthousiasme de notre brave conteur gagnatout le monde, et chacun, allant à Nîmes, se proposait de voir Reboulavant les Arènes. Les Arènes, ce géant romainleguide les montraità Dumas tandis qu'il se rendait chez le poëte a Merci, je ne les voispasl» répondit le spirituel voyageur.-On n'hésita pas à les croire surparole, ces deux poëtes l'un, quand il s'écria que ce peuple,dont toutétait sorti depuis cinquante ans, après avoir donné à la France d< Disait-il, oh! viens avec moi1«Viensnousserons heureux ensemble,a La terre est indigne de toi.«Là jamais entière allégresse,n L'âme y souffre de ses plaisirs;[> Les cris de joie ont leur tristesse,«Et les voluptés leurs soupirs.u La crainte est de toutes les fêtes;«Jamais un jour calme et serein«Du choc ténébreux des tempêtes«Ne garantit le lendemain.i' Eh quoi!1 les chagrins, les alarmes,n Viendraienttroubler ce front si pur,n Et par l'amertume des larmes«Se terniraient ces yeux d'azur!«Non, non, dans les champs de t'espace«Avec moi tu vas t'envoler«La Providence te fait grâceb Des jours que tu devais couler.«Que personne dans sa demeure«N'obscurcisse ses vêtements;Qu'on accueille sa dernière heure,«Ainsi que ses premiers moments.«Que les fronts y soient sans nuage,«Que rien ne révèle un tombeau.«Quand on est pur, comme à ton âge,«Le dernier jour est le plus beau.»Et, secouant ses blanches ailes,L'ange, à ces mots, prend son essorVers les demeures éternelles.Pauvre mère, ton fils est mort.FRAGMENTDU POEME INTITULÉ LE DEBX1BB tOVRTandis que ces pensers roulaient dans mon esprit,Sous nos pieds tout à coup un cratère s'ouvrit;Je sentis notre vol y descendre en spirale;On l'eût dit aspiré par l'haleine fataleQui du plus haut des airs fait tomber les oiseaux;Et la terreur glaça la moelle de mes os.Et, pour ne pas me perdre en ce sentier livide,Je demande la main à l'ange qui me guide;Car le céleste éclat dont sa face reluitAllait s'affaiblissant, vaincu par cette nuit.Sans pouvoir arriver au fond de ces abîmes.Nous tournoyons longtemps, mais à la fin, nous vimes.Dans leur désespérante et sombre profondeur,Comme un pâle reflet de lampe de mineurQui dans l'ombre s'étend et la rend moins épaisse;Et notre chute alors, redoublant de vitesse,Nous jeta sur un roc d'où j'aperçus les flotsD'un rougeâtre océan semé de noirs îlots.Le jour que j'avais vu s'élevait de ces ondes,Et luttait seul avec les ténèbres profondes.Dans un morne lointain, de bizarres démonsPassaient et repassaient sur la crête des montsLes cheveux abattus comme ceux qui s'affligent,Des têtes sans leurs troncs et sans ailes'voltigent,Des yeux vides et secs et pourtant allumésDe feux où les métaux se verraient consumés;Mille spectres formés de contraires natures,Montrant et dérobant leurs hideuses figures,Tourbillonnent autour de nos fronts effrayés,Ainsi que des corbeaux sur des suppliciés;Ainsi qu'un sombre essaim de phalènes funèbresAutour du seul flambeau qui trouble leurs ténèbresAinsi que le moustique, altéré de leur sang,Autour des noirs taureaux au grand soleil paissant.(Début du chant sixième.)VERSCOMPOSÉS DANS UHF. DES JOURNÉES DB JUIN 1848Tu n'avais pas, Seigneur, dans mon âme inquiète,Du sort qui m'est échuvu naître le désir;A peine ai-je rêvé le laurier du poëteEn me mettant si haut qu'as-tu donc à punir?Hélas! pourquoi m'as-tu jeté dans cet orage,t Moi, faible oiseau cherchant la fente du rocher?L'aigle même verrait défaillir son courage,la de ce ciel en feu n'oserait s'approcher.'l'ous les vents de la mort soufflent à pleine haleineAinsi qu'un moissonneur à la tâche payé,L'heure tue en marchant, et de ce qu'il ami'iieLe fantôme du temps est lui-même effrayé.M. Heboul était Représentant du peuple.Ce ne sont point ici de ces nobles bataillesOù la gloire amoindrit les ombres du trépas;C'est un peuple acharné sur ses propres entrailles,Et tous sont conviés au funèbre repas.Que diront les débris laissés par cette orgie?Quelle voix sortira de tant de sang versé?îDira-t-elle en avant!à la sombre énergie,Ou commandera-t-elle un retour au passé?Hélasàtous les yeux l'avenir se dérobe,Et ce n'est que toi seul qu'on peut interroger;Dans les convulsions que subit notre globe,Jamais l'homme, Seigneur, ne fut plus étrangerDaigne venir en aideà mon insuffisanceL'ombre a presque envahi le chemin du devoir.Dis-moi jusqu'où la loi peut porter sa vengeance.Car mon cœur incertain n'a que son bon vouloir.Algue arrachée au fond de l'abîme implacable,Avoir à réprimer la révolte du flot!Devant le sphinx terrible, infime grain de sable,Du temps sonder l'énigme ou deviner le motDécider du côté qui perd ou qui délivre,Lorsque le balancier d'un atome dépend!Pitié pour celui-là que le pouvoir enivre,Et qui prend pour un fouet ce dangereux serpent!Ah l'ombre du vallon m'était douce n'importe,J'accepte Ia rigueur de ces brûlants sommets,Et le gland s'abandonne au souffle qui l'emporte,Pour reverdir encore ou sécher à jamais.(Les Ti'ailtinssmelles)M. Alfred de Vigny d publié récemmentses oeuvres complètes. Publierse* œuvres, c'est résumer sa vie et tout à la fois l'épurer. Quel artiste,en effet, ayant le respect de son art et de lui-même, quand il s'agit del'ensemble de ses travaux, ne pratique pas sur ce qu'il écrivit à desépoques distantes et dans des inspirations différentes la retouche suprême qui affermit et qui achève, et après laquelle il n'y a plus pourl'homme que le désespoir de l'idéal? D'autant plus épris de la perfection qu'il en est plus capable, M. Alfred de Vigny ne s'est pas pressepour mettre une dernière main etlaisser tomber un dernier coup d'œilsur l'œuvre entière de sa vie. II a attendu et il a bien fait. La main aété plus sûre, l'œil plus lucide. Le temps n'a rien ôté à M. de Vigny,tout en lui apportant les choses nouvelles qui embaument en nous leschoses mortes et qui nous consolent de leur perte. Il est de ces esprits[jui ont le bénéfice d'avoir duré sans avoir le mal d'avoir vieilli.Gœthe disait que le bonheur d'Achille, tombé si jeune sous la flèchede Paris, était d'être toujours un immortel jeune homme dans la pensée des générations. Mais il y a plus heureux qu'Achille, et ce sont cesesprits qui auront pu vivre longtemps sans paraître pour cela moinsjeunes aux yeux de la postérité. Virgile est de ces esprits parmi lesanciens, et parmi nous, modernes, M. de Vigny. Virgile aurait pumourir centenaire, il n'eût jamais été le vieux Virgile, comme on dit lelieux Homère. M. de Vigny, non plus, ne portera jamais sur le frontCette étude sur la poésie de M. de Vigny, que fauteur noua a autorisé àreproduire, est tirée de son livre en voie de publication, les Œuvres et tesHommes, ( 3e volume, lea Poètes, Amyot, 1862).1de son génie cette couronne de rides qui, plus tard, ira si bien,p,nexemple, au front chenu et grandiose do VictorHugo.Et soyez sûr qu'ilaconscience de ce privilège de jeunesse immortelle, qui ne révèle sa durée que par le temps qu'il faut aux choses humaines pour atteindre à leur perfection soyez-ensûr. car aujourd'hui,dans le plein jour de ses OEuvres complètes, il a daté avec insouciancetous ses poèmes et s'est vanté très-haut de son droit d'aînesse dans lalittérature du xix* siècle. C'est rainé de nous tous, en effet, queM. Alfred de Vigny. Chronologiquement, il est le premier de ces novateurs, ou plutôt de ces rénovateurs littéraires, dont nous sommes plu-,ou moins les fils. Avant lui, on ne trouve dans la littérature du siècleque Chateaubriand, c'est-à-dire un grand poè'te en prose; Chateaubriand, qui devait exposer plus tard, sur J'étang classique de Versailles.le berceau de son Moise^ qu'aucune fille de Pharaon n'a sauvé! Maisen vers, on ne trouve personne. Mille voie mourait de pulmonie, Millevoie, cette faible transition du faux au \rai, qui devait redevenir l«Faux si viteM. Victor Hugo, qui allait être l'Enfant du génie, et 51. deLamartine, qui en était déjà le beau jeune homme,avaient pas encorefait entendre, le premier, ces cris sublimes qui ravissaient d'enthousiasme l'âme maternelle do Mme de Staël; le second, ces soupirs dujeune homme plus puissants que les cris de l'enfant et qui enchantèrent.toutes les femmes. On était en 1815. C'était le commencementdu commencement. Et déjà, déjà pourtant, ce Romantisme qui devait éclaterquinze ans plus tard, en 4830, avait son Ésaii, mais un Ésau qui noressemblait pas à celui de la Bible, un Esaü qui avait toutes les grâcesde JacobLes premiers poëmes de M. de Vigny sont de cette époque.Chose singulière et qu'on n'apeut-être pas assez aperçue! le Romantisme, Yéchevelé Romantisme commence dans l'histoire littéraire pardes accents d'une douceur, d'une retenue, d'une pureté infinies, eucela ressemblant à ces Grecs, ses ennemis, qui commençaient la bataillepar un air de flûte. Rapport piquant dans son contraste! la littératuredu xvne siècle, la littérature de l'unité et de l'ordre, et même de l'ordreun peu dur, acommencé par l'indépendant génie de Corneille, impérieux et altier dans son indépendance, et la littérature du xixc siècle,la littérature de l'indépendance et de la variété et même du dérèglement dans sa variété, acommencé par le doux génie de Racine, si suarcdans sa correction, et c'est M. Alfred de Vigny, le précurseur du Romantisme, qui a été ce Racine-làEt qu'on n'aille pas plm loi»que ma pensée! Quand je dis que 31. (!•'Vigny est le ltacine du Romantisme, je n'entends nullement établir decomparaison et d'hiérarchie entre la littérature du xvjt* siècle, qui estune chose, et celle du xixe siècle, qui cm est une autre. Je ne rallumepas de feux éteints. Je ne provoque point aux batailles.Je veux rapprocher deux hommes placés dans des milieux différents sur lesquels ilsont influé, chacun à sa manière, et qui ont même participé à la créahon de ce milieu; je veux simplement mettre en regard deux organisations analogues, supérieures toutes deux par une délicatesse exquise etune très-grande force, une force qui donne d'autant plus de plaisirqu'elle est cachée sous la grâce et sous l'harmonie.Mais je ne veux pas traiter la question de savoir lequel est, absolument, le premier de ces deux hommes, occupé uniquement que je suisde faire saillir les ressemblances de leur génie, ce qui suffira, du resteencore, pour la gloire de celui qui n'est pas le premier des deux.Iltt ne s'agit donc ici aujourd'hui que de M. Alfred de Vigny, le poBteII ne s'agit que de la partie de ses oeuvres complètes où il a été ce queRacine est seulement dans les siennes, car, le poëte ôté dans Racine,tout s'en va; il ne reste rien. On a de lui quelques pages de prose, jole sais et les admirateurs de son génie disent qu'ilaurait pu devenirce grand miroir clair qui foudroie, comme celui d'Archimède, et qu'onappelle un historien. Mais, de fait, il n'yaqu'un poëte dans Racine.Même quand il acessé d'être le poëte idéal, lyrique et tragique, il estencore poëte dans la comédie et dans l'épigramme; tandis que M. deVigny est tout autre chose; il ne s'épuise pas dans le poëte. II estilcôté, sinon au-dessus. C'cst un observateur, c'est un moraliste, c'estun inventeur à tout autre titre qu'au titre de poëte, c'est un historien,c'est un romancier, c'est enfin un de ces esprits marqués du caractèreessentiellement moderne, qui ont fait vibrer sous leur main un graudnombre de faits, de sentiments et d'idées, et chez qui l'imagination estdevenue encyclopédique comme la mémoire.Certes, toute cette partie des œuvres de l'homme qui a écrit Slellu,Cmndeurel SercVUda aailitatres, Cenq-71m5, C6W.tarfu», la 11(nrdchnlerf'.lHcre, et traduit Oiello et Shylock avec uue précision qui est une créa1 Dana les OA'urmet les Hommes, M. Alfral de Vignyencore sa pUce, et1Jiie très-haute plate aux Rouianciars,1- volume.lion dans la langue, toute cette partie si con m durable mérite d'ôltpprise à part et jugée, en soi, par la critique, et voilà pourquoi nous l'ymettons à part, pour procbainementl'y retrouver. Mais le poëtc de\aitpasser d'abord, parce qu'en toute matière il est le premier par l'invention, et aussi parce qu'ilest universel, car, au fond de toute invention,il faut qu'ilyait plus ou moins de poëte. Où il n'est pas, l'expressionmanque, c'est-à-dire la flamme et la vie. L'invention décroit, puisqu'onla sent moins. Et où l'expression est, au contraire, l'invention, quellequ'elle soit, fût-elle do l'ordre le plus froidement et le plus prosaïquement scienlifique, a doublé.Et d'ailleurs, quand le poëte est dans l'homnip, il envahit l'hommetout entier, et toutes ses œuvres ont l'intimité et la couleur de sapoésie. Nous n'aurions qu'un chapitre à faire sur les oeuvres de 31, deVigny, et nous serions forcé de choisir un de ses ouvrages pour donner une idée des autres et de son génie, quo ce sont ses Poèmes quenous choisirions. 11 est si profondément poêle dans ses Poèmes j quepartout ailleurs c'est l'homme de ses Poèmes, diminué, voilé, modifiépar les exigencesd'œuvres différentes, mais le même cependant, identique et ineffaçable. Lui, toujours! L'impersonnalité n'existe pas pourles vrais poëtes. Qu'est-ce que ce néant dont les aires qui ne sont jkhfontà présent une qualité1 Walter Scott, pour prendre un grand nomc'est toujours IïaroMou Marmion, ou la Dame du Lac, ou le Lai ditdernier ménestrel, fut-ce dans les romans les plus supérieurs à sespoëmes. Eh bien, de même M, de Vigny, dans Stello et dans Grandeuret Servitude militaires, est toujours le poëte d'Étoa; mais ici notons unedifférence avec Walter Scott quoique Stello et Grandeur et Servitudemilitaires soient, dans leur ordre, des chefs-d'œuvre, la poésie d'Eloaest encore plus belle que ces deux livres ne sont beauxIIIÊloa! voilà la poésie de M. Alfred de Vigny, le fond incommutablede son génie, l'âme qui arayonné pressentiment ou souvenirdans tout ce qu'il a écrit et tout ce qu'il écrira jamais, s'il écrit encore!Quelle fatalité bénie IIyade l'Étoa dans tout ce qu'a fait M. de Vign;mais il y en a et il devait surtout y en avoir dans ses Posmes, parceque dans ses Poèmes M. de Vigny n'est qu'un pur poëte. N'être qu'unÎJc pas confondre lele Childe Un raid de Byrotupur poiîtc Réduction des molécules do l'homme qui le fdit passagèrement divin! Le magnifiquepoëme de Moïse, à coup sur, après Êloa, leplus beau du recueil, et qui parait plus mâle et plus majestueux peutêtre à ceux qui oublient ce Satan d'Éloa dont Mil ton aurait été jaloux»le poëmo do Moïse n'apparaît pour la grandeur du sentiment et del'idée, l'ineffable pureté des images,ta solennité de l'inspiration, latransparence d'une langue qui a la chasteté de l'opale, qu'un fragmentdétaché de cette ËJoa qui n'est pas seulement l'œuvre de ce nom. maischez M. de Vigny l'an géli que substance de la pensée.Moue cependant est d'une fière beauté. Ce n'est pas le illo'ise vrai,historiquement peut-être, le Moïse hébreu et biblique, mais quel beauJlo'ise humain, profond ii la manière moderne, car il n'yaque les modernes qui soient profonds! Quelle caducité ennuyée de grand hommequi atout pénétré! Quelle prodigieuse fatigue de sa supériorité! Quellelassitude de vivre, âme dépareillée, dans l'éternel célibat du génieQuel poids au cœur! Quelle sublimité accablante! Quelle douleur quecelle do cette fonction, trop près de Dieu, où l'air n'est plus respirablepour une créature humaine, et quoi amour de la mort, et quelle simplicité auguste dans la plainteMon Dieu! vous m'avez fait puissant et solitaire.Laissez-moi m'endormir da sommeil de la terre.Vos anges sont jalont et m'admirententre eux.Et cependant, Seigneur,je ne suis pas heureuxJ'ai marché devant vous, triste et seul dansma gloire.Etj'aidit dans mon cœur Que vouloirà préafiit?Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,Ski nini'i laisse l'effroi surla main qu'elle touche,L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bondieAussi loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous.Et, quandj'ouvre les bras, ils tombentà genoux!O Seigneur! j'at vécu puissant et solitaire,Lnisscx-moi m'endormir du sommeil de la terre!11 faudrait citer tout le poi<mc, unis je n'ai voulu que le rappeler,par ces vers inouïs, à ceux qui l'ont depuis trente ans dans la mémoire.Dans mon opinion, autant la pensée remporte sur le marbre, autant leMoïse de M. do Vigny l'emporte sur le Moïse de Jliclsel-Ange et cenY=t point parce que M. de Vigny est mon contemporain et mon compatriote que je ne le dirais pas!Michel- Ange est assez puissant pourtenir sous son pied l'Opinion publique comme son glorieux patron tientle diable sous sa sandale d'or, mais la vue du sublime affranchit l'espritet lui donne le courage de rejeter l'oppression de la plus colossale célébrité et, par d'autres grandeur?, la mieux justifiée.Et cependant le poëme de Motse, qui me fait écrire de telles choses.en mon &me et conscience, n'est à mes yeux que le second en méritedes Poèmes de M. de Vigny. Que dirai-je donc du premier? Que dirai-je?d'Éloa? PAoa c'est VAihatie de M. de Vigny, c'est YAthaiïe de ce Racinedu Romantisme qui, comme le Racine classique, –on vient de le voirà propos de Moïse est plus idéal, plus inventif, plus personneltoutes choses qui disent à quel point on est poëte qu'historique etlocal, et fidèle à la traditionÈloa est la chute d'un ange. Qui ne lesait? Qui ne connaît le sujet de ce 'poème unique, dans la littératurede ces temps, par sa céleste simplicité?.Éloa née d'une lame de Jésus-Christ qui pleura Lazare, est l'angede la pitié dans le ciel, et elle a compassion du Démon, de ce grandmalheureux qui souffre, et elle le préfère dans son enfer, par,ce qu'ilisouffre, au paradis où elle est heureuse et à la splendeur de son Dieu!Donnée qui fait trembler de son audace le christianisme dans noscœurs, mais exécutée avec cette tendresse et cette candeur qui le rassurent C'est l'interprétation de la générosité divine par la plus touchante des générosités humaines. C'est le sublime de la bonté conçue,presque égal à celui de la bonté de l'action. Seulement, comme uupalais qui serait taillé dans une perle, il faut voir les détails do cettecréation inexprimable à tout autre qu'au poëte qui a su en faire troischants, qu'on n'oubliera plus tant qu'ilyaura un cœur tendre et unesprit poétique dans l'univers, mais qui n'en sont pas moins trop purset trop beaux pour cette grossièreté de lumière, de bruit et d'éclatqu'on appelle la Gloire! Ah ces détails, il faut les chercher dans lacoupe d'éther où ils sont. On n'en peut retirer aucun de ce poëme.Onne prend pas de la lumière entre ses doigts. On ne puise pas dans lecreux de sa main le feu des étoiles. La première rêverie d'Éloa, quisent s'éveiller sa pitié dans le paradis, quand on lui parla do cet angoabsent, parce qu'il est tombé, et qu'on lui apprendQu'à présent il est sans diadème,Qu'il gémit, qu'il est seul, que personne ne l'aime 1et sa descente du ciel vers les fascinantes vallées de misère qui l'attirent du fond de la béatitude, et ce Satan, que la fierté du génie doMiHon n'apas fait si terrible que la tendresse de M. de Vigny, cur htseduction est plus redoutable pour les cœurs pure que la révolte,ce Satan qui a en lai la beauté attristée, la suavité du mal et de Id nuit,l'attrait des coupables mystèresJe suis celai qu'on aime et qu'on ne connaît pasEt je donuc desimita qui consolent des jours!toutes ces choses, il faut les voir dans ce poëme incroyable, que Raphaëlessayerait peut-être de peindre s'il revenait au monde, et où les traitspareils à ceux-citombent, à travers des magnificences d'expressionradieuses, comme de blanches larmes divinesPuisque vous étes beau, vous êtes bon saiis douteElle tombait déjà, car elle rougissait.EL se dire que jamais, depuis cette incomparable poésie, écrite ou1823 (sept ans avant la rénovation poétique de 1830), nous n'avouarien vu de cette nuance ni rien entendu de ce roucoulementIVCertainement, après Motae et surtout Étoa, M. Alfred de Vigny auraitpu se dispenser de publier ses autres œuvres poétiques. Il était classé:mais ne croyez pas que l'inspiration de son génie l'ait abandonné,parce qu'elle ne pouvait pas le porter plus haut. Après Matse, vousa\ez le Déluge, dans lequel je retrouve la même grandeur, prise auxsources bibliques, cette grandeur de touche qui fait entrer unetoute-puissante sérénité dans les horreurs de la plus immense catasliophe qu'ait vue la terre. Enfin, il y a un admirable artiste encoredans beaucoup de Poèmes antiques ou modernes du recueil publié aujourd'hui, par exemple Dolorida, poëme byronien, un bas-relief pour lanetteté, avec des personnages modernes pour la passion et pour legeste; Suzanne ait bain et la Toilette d'une dame romaine, intailles qu'oneût crues gravées par André Chénier; le Cor, la ballade de lioncevawt,où se froment de ces vers jaillis comme l'eau d'une source, et, quoique deviennent les littératures décadentes qui se tordent dans leur convulsive agonie, éternellement limpides, jaillissants et fraisOh! que le son du cor est triste au fond des bois!1Mais, il faut le dire, dans ces divers pnëmes, M. de Vigny ne fut niplus brillant ou plus profond d'inspiration, ni plus savant ou plus inattendu de forme que les illustres renaissants de 18.30. Quand à celleépoque le grand mouvement romantique se produisit, àl. de Vigny [utau premier rang du bataillon sacré; mais il ressemblaces générauxde l'ancien régime qui servaient comme simples soldats dans l'arméede Condé avec leurs épaulettes de généraux. Et de fait, avant Finénoment des nouvelles idées et des formes nouvelles d'alors, il avait, lui,et depuis dix ans!– toute la perfection et toute la rondeur d'ungénie qui se soutint dans l'outre- mer de son ciel, mais dont l'orbepur s'échancra. Nulle part, en Europe, ni en Angleterre, où ils avaientColcridge, ni en Allemagne, où ils avaient eu Klopstock, le pemtreaussi de la pitié chrétienne, il n'y avait un poëte de ce rayon de lunesur le gazon bleuâtre, un poëte de la tristesse et de la chaste langueur dupoëte à*Ëha. M. de Vigny avait résolu le problème éternel marquépar tous les poëtes, d'être pur et de ne pas être froid. On avait chaudsous sa toison d'hermine. Les larmes aussi sont blanches et elles brûlent, et quand elles coulent sur des joues fraîches, elles s'irisent deleur fraîcheur. Voilà la poésie de M. dé Vigny. A elle seule elle futtout le printemps du Romantisme, la tombée de fleurs d'amandiersqu'il emportai Los questions débattues arrachèrent la Muse à sonempyrée. M. de Vigny devint prosateur, presque polémiste. JeanRacine traduisit Shakspeare. Il eut une autre gloire. mais il est quelque chose de plus beau peut-être que notre puissance littéraire, c'estla pureté immaculée de notre première originalité.J. Barbey d'Aurevilly.M. Alfred de Vigny était officier dans la garde royale en 1821, lorsqu'il publia sans nom d'auteurle premier de ses poèmes, courte épopée en trois chants,intitulée Hêléna, sur l'affranchissementde la Grâce, ses désastres, sa victoireet les mœurs orientales. Ce poëtne était suivi de neuf autres poèmes écritsde 1817 à 1822. En 1829 parut de nouveau, sous ce titre:Poèmes antiques elmodernes (Paris, Ch. Gosselin, in-8) le précédentrecueil, accru d'oeuvres nouvelles, Êloa, Molser Dolorida, etc. M. de Vigny, ayant quitté l'armée, y mit sounom. Il en retrancha seulement le poëme d'Hcléna, qu'il jugeait sévèrement.Tous ses autres poëmes n'ont cessé d'être réimprimés depuis, en sept éditionsde différents formats, tels que les donne l'édition in-8, qui fait partie des Œuvres complètes do M. de Vigny. (Paris, Ltbrairït-Nouielle 1859.)MOÏSEPOGMBLe soleil prolongeaitsur la cime des tentesCes obliques rayons, ces flammes éclatantes,Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,Lorsqu'on un lit de sable il se couche aux déserts.La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.Du stérile Nébo gravissant la montagne,Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil.Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent;Puis, au delà des monts que ses regards parcourent,S'étend tout Galaad, Ephraim, Mariasse,Dont le pays fertile à sa droite est placé;Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étaleSes sables où s'endort la mer occidentalePlus loin, dans un vallon que le soir a pâli,Couronné d'oliviers, se montre NephtaliDans des plaines de fleurs magnifiques et calmesJéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes;Et, prolongeantses bois, des plaines de PhogorLe lenstique touffu s'étend jusqu'à Ségor.11 voit tout Chanaan, et la terre promise,Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main,Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.Or, des champs de Moab couvrant la vas!e enceinte,Pressés au large pied de la montagne sainte,Les enfants d'Israël s'agitaient au vallonComme les blés épais qu'agite l'aquilon.Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sablesEt balance sa perle au sommet des érables.Prophète centenaire, environne d'honneur,Moïse était parti pour trouver le Seigneur.On le suivait des yeux aux flammes de sa tête.Et, lorsque du grand mont il atteignit le faite.Lorsque son front perça le nuagede DieuQui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu.L'encensbrûla partout sur les autels de pierre,Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,A l'ombre du parfum par le soleil doré,Chantèrent d'une voix le cantique sacré:Et les fils de Lévi, s' élevant sur la foule,Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule,Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,Dans le nuage obscur lui parlait faceà face.11 disait au Seigneur «Ne finirai-je pas?Où voulez-vous encor que je porte mes pas?Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?Laissez-moi m'endormirdu sommeil de la terre 1 –Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.Voilà que son pied touche à la terre promiseDe vous à lui qu'un autre accepte l'entremise,Au.coursier d'Israël qu'il attache le frein,Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,Puisque du mont Horeb jusques au mont NéboJe n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages1.Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.J'ai fait pleuvoir le feu sur la tète des rois;L'avenirà genoux adorera mes lois;Des tombes des humains j'ouvre la plus antique,La mort trouve à ma voix une voix prophétique;Je suis très-grand, mes pieds sont sur les nations,Ma main fait et défait les générations.Hélas je suis, Seigneur, puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormirdu sommeil de la terre!Hélas! je sais aussi tous les secrets des cieux,Et vous m'avez prêté la force de vos yeux.Je commande à la nuit de déchirer ses voiles;Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,Et dès qu'au firmament mon geste l'appela,Chacune s'est hâtée en disant Me voilà!J'impose mes deux mains sur le front des nuagesPour tarir dans leurs flancs la source des orages;J'engloutisles cités sous les sables mouvants;Je renverse les montssous les ailes des vents;Mon pied infatigable est plus fort que l'espace;Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,Et la voix de la mer se tait devant ma voix.Lorsque mon peuple souffre ou qu'il lui faut des lois,J'élève mes regards, votre esprit me visite;La terre alors chancelle et le soleil hésite,Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux.Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux;Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormirdu sommeil de la terre!Sitôt que voire souffle arempli le berger,Les hommesse sont dit II nous est étranger;Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme.J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir;Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.M'enveloppant alors de la colonne noire,J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,Et j'ai dit dans mon cœur Que vouloir à présent?Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche;Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.0 Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre nnOr, le peuple attendait, et craignant son courroux,Priait sans regarder le mont du Dieu jalouxCar s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuageBoulaient et redoublaient les foudres de l'orage,Et le feu des éclairs, aveuglantles regards,Enchaînait tous les fronts courbés de toutes partBientôt le haut du mont reparut sans .Moïse.Il fut pleuré. Marchant vers la terre promise.Josué s'avançait pensif, et pâlissant,Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.Écrit en 1822.FliAGMKNÏDU rOEÏJC INTITULÉ BLOACommeun cygneendormi qui seul, loin de la rive,Livre son aile blanche à l'onde fugitive,Le jeune homme inconnu mollement s'appuyaitSur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,Enchantait les regards des teintes de l'opale.Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeauC'était une couronne ou peut-être un fardeauL'or en était vivant comme ces feux mystiquesQui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.Son aile était ployée, et sa faible couleurDe la brume des soirs imitait la pâleur.Des diamants nombreux rayonnent avec grâceSur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;Mollement entourés d'anneaux mystérieux,Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.II agite sa main, d'un sceptre d'or armée,Comme un roi qui d'un mont voit passer son arméc,Et craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas,D'un geste impatient accuse tous ses pas.Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,Soit que sachant des yeux la force enchanteresse.II veuille ne montrer d'abord que par degrésLeurs rayons caressants encor mal assurés,Soit qu'il redoute aussi l'involonlaire flammeQui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.Tel que dans la forêt le doux vent du matinCommence ses soupirs par un bruit incertainQui réveille la terre et fait palpiter l'onde;Élevant lentement sa voix douce et profonde,Et prenant un accent triste comme un adieu,Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu«D'où viens-tu, bel Archange? où vas-tu? quelle voie«Suit ton aile d'argent qui dans l'air se déploie?«Vas-tu, te reposant au centre d'un Soleil,«Guider l'ardent foyer de son cercle vermeil;«Ou, troublant les amants d'une crainte idéale,«Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale;a Partager la rosée aux calices des fleurs,«Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs?«Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes,«Et de parler, le soir, au cœur desjeunes femmes;«De venir comme un rêve en leurs bras te poser,a Et de leur apporter un fils dans un baiser?«Tels sont tes doux emplois, si du moins j'en veux croire«Ta beauté merveilleuse et tes rayons de gloire.n Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant«Qu'instruità me bair mon rival trop puissant?1«Ah peut-être est-ce toi qui, m'offensantmoi-même,«Conduiras mes Paiens sous les eaux du baptême«Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant«Le regard d'une vierge ou la voix d'un entant.«Je suis un exilé que tu cherchais peut-être«Maiss'il est vrai, prends garde an Dieu jaloux, ton maîtreo C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé,«Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.o Chaste beauté!viens-tu me combattre ou m'absoudre?1«Tu descends de ce Ciel qui m'envoya la foudre,«Mais si douceà mes yeux, que je ne sais pourquoi«Tu viens aussi d'en haut, bel Ange, contre moi.»Ainsi l'Esprit parlait.A sa voix caressante,Prestige préparé contre une âme innocente)A ces douces lueurs, au magique appareilDe cet Ange si doux, à ses frères pareil,L'habitante des Cieux, de son aile voilée,Montait en reculant sur sa route étoilée,Comme on voit la baigneuse au milieu des roseauxFuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux.Mais en vain ses deux pieds s'éloignaient du nuage,autant que la colombe en deux jours de voyagel'eut s'éloigner d'Alep et de la blanche tourD'où la sultane envoie une lettre d'amourSous l'éclair d'un regard sa force fut brisée;Et dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée,L'ennemi séducteur continua tout bas«Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connait pas.«Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,«Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme,i Dans les liens des corps, attraits mystérieux,«Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.«C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes;«La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges;«Je leur donne des nuits qui consolent des jours,«Je suis le Roi secret des secrètes amours.«J'unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses,Comme le papillon sur ses ailes poudreusesPorte aux galons émus des peuplades de fleurs,«Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.«J'ai pris au Créateur sa faible créature;b Nous avons, malgré lui, partagé la Nature«Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil,n Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un Soleil;«Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terren La volupté des soirs et les biens du mystère.>iVent en IS2i,(t'famtj"cr]1 e!~ 1~n, (Chaut /)1l.jDOLOKIDATOHUEYa uma tnas a ta ajHor qitc it lit (Vit.Proverbe espagnolJ'aime miem ton amour que ta mc.Est-ce la Volupté qui, pour ses doux mystères,Furtive, arallumé ces lampes solitaires?La gaze et le cristal sont leur pâle prison.Aux souffles purs d'un soir de l'ardente saison,S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtreUne aurore imprévueà minuit semble naitre,Quand la lune apparait, quand ses gerbes d'argentFont pâlir les lueurs du feu rosé et changeantLes deux clartés à l'oeil offrent partout leurs pièges,Caressent mollementle velours bleu des sièges,La soyeuse ottomane où le livre est encor,La pendule mobile entre deux vases d'or,La Madone d'argent, sous deux roses cachée,Et sur un lit d'azur une beauté couchée.Oh jamais dans Madrid un noble cavalierNe verra tant de grâce à plus d'art s'allier;Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commenceN'a frémi la guitare et langui la romanceJamais, dans nulle église, on ne vit plus beaux yeuxDes grains du chapelet se tourner vers les cicux;Sur les mille degrés du vaste amphithéâtreOn n'admira jamais plus belles mains d'albâtreSous la mantille noire et ses paillettes d'or,Applaudissant, de loin, l'adroit Toréador.Mais, ô vous! qu'en secret nulle œillade attentiveDans ses rayons brillants ne clierclin pour captive,Jeune foule d'amants, Espagnols à l'ceil noir,Si sous la perle et l'or vous l'adoricz le soir,Qui de vous ne voudrait (dût la dague andalouseLe frapper au retour de sa pointe jalouse)Prosternerses baisers sur ces pieds découverts,Ce col, ce sein d'albâtre,à l'air nocturne ouverts,Et ces longs cheveux noirs tombant sur son épaule,Comme tombe à ses pieds le vêtement du saule?Dolorida n'a plus que ce voile incertain,Le premier que revêt le pudique matin,Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre.L'amour ose enlever d'une main idolâtre.Ses bras nusà sa tête offrent un mol appui,Mais ses yeux sont ouverts, et bieri"du temps afuiDepuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures,Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures.Que fait-il donc celui que sa douleur attend?Sans doute il n'aime pas, celui qu'elle aime tant.A peine chaque jour l'épouse délaisséeVoit un baiser distrait sur sa lèvre empresséeTomber seul, sans l'amour; son amour cependantS'accroît par les dédains et souffre plus ardent.Prèsd'un constant époux, peut-être, ô jeune femme!Quelque infidèle espoir eût égaré ton âme;Car l'amour d'une femme est semblable u l'enfantQui, las de sesjouets, les brise triomphant,Foule d'un pied volage une rose immobile,Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débite.Pourquoi Dolorida seule en ce grand palaisOù l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets,Ni, dans la galerie et les corridors tristes.Les enfantines voix des vives caméristes?Trois heures cependant ont lentement sonnéLa voix du temps est triste au cœur abandonnéSes coups y réveillaient la douleur de l'absence,Et la lampe luttait; sa flamme sans puissanceDécroissait inégale, et semblait un mourantQui sur la vie encorjette un regard errant.A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre,Le crucifix penché semble agiter son ombre;Un grand froid la saisit; mais les fortes douleursIgnorent les sanglots, les soupirs et les pleurs;Elle reste immobile, et, sous un air paisible,Mord, d'une dent jalouse, une main insensible.Que le silence est longMais on entend des pasLa porte s'ouvre, il entre elle ne tremble pasElle ne tremble pas, à sa pâle figureQui de quelque malheur semble traîner t'augure;Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau,Marcher jusqu'à son lit comme on marche au tombeau.Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse;Même sa longue épée est un poids qui le blcsse.Tombé sur ses genoux, il parle à demi-voixJe vienste dire adieu; je me meurs, tu le vois,Dolorida, je meurs!une flamme inconnue,Errante, est dans mon sang jusqu'au cœur parvenue.Mes pieds sont froids et lourds, mon œil est obscurci;Je suis tombé trois fois en revenant ici.Mais je voulaiste voir mais quand l'ardente fièvrePar des frissons brùlants a fait trembler ma lèvre,J'ai dit Je vais mourir; que la fin de mes joursLui fasse au moins savoir qu'absent j'aimais toujours.Morsje suis parti ne demandant qu'une heureEt qu'un peu de soutten pour trouver ta demeure.Je me sens plus vivant à genoux devant toi.Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi?10 cœur inexorable oui, tu fus offenséeMais écoute mon soume, et sens ma main glacéeViens toucher sur mon front cette froide sueur.Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur.Donne, oh! donne une main; dis mon nom. Fais entendreQuelque mot consolant, s'il ne peut être tendre.Des jours qui m'étaient dusje n'ai pas la moitié;Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié iHê<as! devant la mort montre un peu d'indulgenceLa mort n'est que la mort et n'est pas la vengeance.0 dieux! si jeune encor! tout son cœur endurci!iQu'il t'a fallu souffrir pour devenir ainsi!Tout mon crime est empreint au fond de ton tKngase,Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrtgo.Mais viens. écoute-moi, viens, je mérite et veuxQue ton âme apaisée entende mes aveux.Je jure, et tu le vois, en expirant, ma boucheJure devant ce Christ qui domine ta couche,Et si par leur faiblesse ils n'étaient pas liés,le lèverais mes bras jusqu'au sang de ses piedsJe jure que jamais mon amour égaréeN'oublia loin de toi ton image adoréeL'infidélité même était pleine de toi,Je te voyais partout entre ma faute et moi:Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmesPlus touchants par mon crime et plus beaux par h's Urmes.Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps,Je fus bien criminel; mais, hétas!j'ai vingt ans.-T'a-t-elle vu paiir ce soir dans tes souffrances?J'ai vu son désespoir passer tes espérances.Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs;Quand j'ai crié ton nom elle a versé des pleursCar je ne sais quel mal circule dans mes veines;Mais je t'invoquais seule avec des plaintes vaines,J'ai cru d'abord mourir et n'avoir pas le tempsD'appeler ton pardon sur mes derniers instants.Oh!parte; mon cœur fuit; quitte ce dur langage;Qu'un regard. Mais quel est ce Manchatre breuvageQue tu boisà longs traits et d'un air insensé?Le reste du poison qu'hier je t'ai verse
Éont en 1823, dans les PjléB~es
LA BOUTEILLE A LA MER 1COÏÏSEtL~UN JEUNE BOMMEtNCONKCtCourage, û faible enfant, de qui ma solitudeReçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vousjetezSous mes yeux oabragës du camail de l'étude.Oubliez les enfants par la mort arrêtés;La libérale bienveillance de l'illustre poëte nous a permis de citer ici cebeau poëme destiné à. faire partie d'an recueil encore inédit qui aura pnurtitre Poëmesetqi n'a paru jusqdici que par fragments da:J..3la lieuue des Deux Nondex. ~NWe de!'édileur.;Oubliez Chatterton, Gilbert et MatfiiâtreDe i'œuvre d'avenir saintement idolâtre,Enfin oubliez l'homme en vous-même. ÉcouteztiQuand un grave Marin voit que le vent l'emporteEt que les mats brisés pendent tous sur le pont,Que dans son grand duel la mer est la plus forteEt que par des calculs l'esprit en vain répond,Que le courant l'écrase et le roule en sa course,Qu'il est sans gouvernail, et partant sans ressource,II se croise les bras dans un calme profond.111Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure,Les méprise en sachant qu'il en est écrasé,Soumetson âme au poids de la matière impureEt se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.A de certains moments l'âme est sans résistanceMais le penseur s'isole et n'attend d'assistanceQue de la forte foi dont il est embrasé.IVDans les heures du soir, le jeune CapitaineA fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.Nul vaisseau n'apparaît sur la vague Lointaine,La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.Il se résigne, il prie; il se recueille, il penseA Celui qui soutient les potes et balanceL'équateur hérissé des longs méridiens.vSon sacrifice est fait; mais il faut que la terreRecueille du travail te pieux monument.C'est le journal savant, le calcul solitaire,Plus rare que la perle et que le diamantC'est la carte des flots faite dans la tempête.La carte de l'écueil qui va briser sa têteAux voyageurs futurs sublime testament.VIH écrit «Aujourd'huile courant nous entraîne,Désemparés, perdus, sur la Terre-de-Feu.Le courant porte à l'est. Notre mort est certaine.Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.-Ci-joint est mon journal, portant quelques étttdesDes constellations des hautes latitudes.Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieut»VIIPuis immobile et froid, comme le cap des BrumesQui sert de sentinelle au détroit Magellan,Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes 1Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,H ouvre une bouteille et la choisit très-forte.Tandis que son vaisseau, que le courant emporte,Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.vmIl tient dans une main cette vieille compagne,Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni.Le cachet porte encor le blason de Champagne,De la mousse de Reims son col vert est jauni.D'un regard, le marin en soi-même rappelleQuel jour il assembla t'équipage autour d'elle,Pour porter un grand toste au pavillon béni.IXOn avait mis en panne, et c'était grande fête;Chaque homme sur son mât tenait le verre en main;L-pie.San-Diego, San-Ildefunse.Chacun à son signal se découvrit la tête,Et répondit d'en haut par un hourrah soudain.Le soleil souriant dorait les voiles blanches;L'air ému répétait ces voix mates et franches,Ce noble appel de l'homme à son pays lointain.xAprès le cri de tous, chacun rêve en silenceDans la mousse d'A! luit t'éctair d'un bonheurTout au fond de son verre il aperçoit la France.La France est pour chacun ce qu'y laissa son cœurL'un y voit son vieux père assis au fond de t'atre,Comptant ses jours d'absence; à la table du pâtre,Il voit sa chaise vide à côté de sa sœur.XIUn autre y voit Paris, où sa fille penchéeMarque avec le compas tous les souftles de l'air,Ternit de pleurs la glace où l'aiguille est cachée,Et cherche à ramener l'aimant avec le fer.Un autre y voit Marseille. Une femme se lève,Court au port et lui tend un mouchoir de la grève,Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.xn0 superstition des amours ineffables,Murmures de nos cœurs qui nous semblez des voix,Calculs de la science, ô décevantes faNes!Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois?Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des piéges?Espérances roulant comme roulent les neiges;Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts 1xIIIOù sont-ils à présent? Où sont ces trois cents braves?Renversés par le vent dans les courans maudits,Aux harpons indiens ils portent pour épavesLeurs habits déchirés sur leurs corps refroidis.Les savants ouieiers, la hache à la ceinture,Ont péri les premiers en coupant la mature;Ainsi de ces trois cents il n'en reste que dixXtVLe Capitaine encorjette un regard ait p6teDont il vient d'explorer les détroits inconnus:L'eau monte à ses genoux et frappe son épauteIl peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus.Son navire est coulé, sa vie est révolueIl lance la bouteilleà la mer, et salueLes jours de l'avenir qui pour lui sont venus.xvH sourit en songeant que ce fragile verrel'ortera sa pensée et son nom jusqu'au port,Que d'une ue inconnue il agrandit la terre,Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort,Que Dieu peut bien permettre à des eaux insenséesDe perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées,Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.XV!Tout est dit. A présent que Dieu lui soit en aide1Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau.Au large flot de l'est le not de l'ouest succède,Et la bouteille y roule en son vaste berceau.Seule dans l'Océan, la frêle passagèreN'a pas pour se guider une brise MgereMais elle vient de l'arche et porte le rameau.ÏV!tLes courants t'emportaient, les glaçons la retiennentEt la couvrent des plis d'un épais manteau blanc.Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennentLa flairer avec crainte, et passent en soufilant.Elle attend que l'été, changeant ses destinées,Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées.Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.XVIIIUn jour, tout était calme, et la mer Pacifique,Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant,Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.Un navire passait majestueusement.Il a vu la bouteille aux gens de mer sacrée:)) couvre de signaux sa namme diaprée,Lance un canot en mer et s'arrête un moment.XJXMais on entend au loin le canon des corsaires;Le négrier va fuir s'il peut prendre le vent.Alerte et coulez bas ces sombres adversaires tNoyez or et bourreaux du couchant au levantlLa Frégate reprend ses canots et les jetteEn son sein, comme fait la sarigue inquiète,Et par voile et vapeur v ole et roule en avant.xxxSeule dans t'Oceaa. seule toujours1 PerdueComme un point invisible en un mouvant désert,L'aventurière passe errant dans l'étendueEt voit tel cap secret qui n'est point découvert.Tremblante voyageuse à ttotter condamnée,Elle sentsur son col que depuis une annéeL'algue et les goémons lui font un manteauvert.XXIUn soir enfin, les vents qui souBtent des FloridesL'entrainent vers la France et ses bords pluvfeuxUn pêcheur accroupi sous des rochers aridesTire dans ses filets le Oacon précieux.!) court, cherche un savant et lui montre sa prise,Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui diseQuel est cet élixir noir et mystérieux.xxuQuel est cet élixir! Pécheur, c'est la scienceC'est )'é)ixir divin que boivent les esprits,Trésor de la pensée et de l'expérience,Et si tes lourds filets, o pêcheur, avaient prisL'or qui toujours serpente aux veines du Mexique.Les diamants de l'Inde et les pertes d'Afrique,Ton hbeur de ce jour aurait eu moins de prix.xxinRegarde. Quelle joie ardente etsérieuse1Une gloire de plus luit sur la nation.Le canon tout-puissant et la cloche pieuseFont sur les toits tremblants bondir l'émotion;Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles,On va faire aujourd'hui de grandes funéraiHes.Lis ce motsur les murs a Commémoration oXXtVSouvenir éternelgloire à la découverteDans l'homme ou la nature égaux en profondeur,Dans le juste et le bien, source à peine entr'ouveric,Dans l'art inépuisable, abîme de splendeur!Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée,Glaces et tourbillons de notre traversée?1Sur la pierre des morts croit l'arbre de grandeur.xxvCet arbre est le plus beau de la terre promise,C'est votre phare à tous, penseurs)aborieuxtVoguez sansjamais craindre ou les flots ou la brisePour tout trésor scellé du cachet précieux.L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine.Dites en souriant, comme ce capitaine«Qu'il aborde, si c'est la volonté des Dieux! IlXXVtLe vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées!Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort,Répandons le savoir en fécondes ondéesPuis recueillant le fruit tel que de l'âme il sort,Tout empreint du parfum des saintes solitudes,Jetons t'œuvre à la mer, la mer des multitudesDieu la prendra du doigt pour la conduire au port.Octobre 1SM.La parenté de l'esprit se rencontre rarement unie a celle du sang;mais il n'y a pas, dans notre littérature, do plus remarquable exempled'une complet disparate entre frères, qu'entre ËmUe et Antoni Dechamps. Autant la muse d'Émile Deschamps est souple, variée, mobile,autant celle d'Antoni est uniforme et invariable. Ëmite Deschamps alargement semé et moissonné dans le double champ de la prose et dola poésie; Antoni n'a jamais écrit qu'en vers. De là, de radicales dift'6-rences et de frappants contrastes. H n'y a guère entre eux qu'un traitde ressemblance, un point de contact,: leur ëgat amour pour tes littératures étrangères; seulement Émi!c Deschampss'est fait ~interprète desgrands poëLcs de toutes les littératures de t'Europe; Antoni, à partses traductions de fragments du Roi Uar et de que!ques sonnets dePétrarque, s'est voué exclusivement au culte de Dante.La traduction de vingt chants choisis de la ~tutne CMtedte parut enplein courant romantique, en 4839~ dans la même année que les Orientales de Victor Hugo, au lendemain des Ëfttdes françaises et etrtt~ércsd'Émile Deschamps. Antoni avait voulu contribuer, pour sa part,à donner ses lettres de naturalisation au grand poëte que la nouvelle école plaçait non sans raison parmi ses ancêtres. H entreprenaitd'initierà cette poésie admirable lo lecteur français qui l'avait jusqu'aîors méconnue. Aussi ne voulut-]! que donner, selon ses propresexpressions, a une idée du ton et de la manière do Dante. aIl s'abstintdes notes et des commentaires, dont un traducteur ordinaire se fût faitun devoir d'accompagnerte texte il s'attacha uniquementà reproduire,avec une religieuse fidélité, la couleur et surtout )'accent de la poésiedantesque. Ainsi comprise, sa traduction fut une véritable révélationpour lo public compétent. Cotte étude brillante et solide d'un magnifique modèle plaça le jeune ponte au premier rang de la modernepléiade.H yavait entre le tempérament littéraire d'Antoni Deschamps et lepuissant génie dont il s'était, fait l'interprète une afïimté native, maisplus morale qu'intellectuelle,et qui devait exercer une influence souveraine sur le déve!oppcment de son talent. Les Eludes sur î'c~ qu'ilrapporta de son séjour dans la patrie du grand Florentin, portent l'empreinte de l'immuable pli qu'avait dès lors contracté son esprit dansce contact assidu, exclusif, avec l'inimitable modèle. Si ces tableauxdo ]a vie romaine, placés sous l'invocation du grand Italien, sont toutpénètres de l'inspiration austère et religieuse qai sied au disciple duchantre de la Divine Comédie, on sent trop dans les formes du sty!eJ'imitation des allures de la pensée et des manières de dire du maitro,toujours souveraines dans l'original, souvent étranges et puériles dansla copie.En revanche, la dévotion d'Antoni au grand ancêtre de la poésiemoderne lui a valu la conquête d'une qualité rare qui, malgré les défaillances et les erreurs de son talent, lui maintient sa place parmiles poëtes contemporains c'est une distinction singulière qui consisteplutôt dans l'accent du style que dans la force de la pensée, mais quisuffità lui créer une incontestable originalité.L'Italie, son Italie à lui, n'a rien de commun avec l'Italie banale desbadauds et des touristes. Ce n'est point par t'étalage de couleurscriardes, mais par la sévérité d'un dessin sobre et précis que le poëtecherche à atteindre à de grands effets. Il ne peint pas, il burine; etdans les traits souvent profonds de cette mâle poésie, on sent partoutl'empreinte de fortes études.C'est au style pris spécialement dans l'acception que lui attribue lalangue des ateliers de peinture, c'est avant tout au style que vise notrepoëte, et il y atteint parfois avec- bonheur. Écoutez ces premiers versde la pièce qui ouvre le recueil cite plus haut et réimprimé depuis sousce titre, légère variante du précédent, les ~ta~MM:Le jour des Muccoli, lorsque Rome la sainteLaisse errerFlie en sa bruyante enceiute,CEUX de Castcl-Gando]fe et ceux de Tivoli,P.n'tll.utau pied la boucle eu argent mal poli;Les filles de Nettnue, ail corset d'éenrlate,Ornant de médaillons leur sein où l'or éclate,Et dans cellesunderéseau Lorettevert ou enfermant foi faittantleursde vceux; cheveuxEt celles de Lorette o5 fon fait tant de vceux;Celles de Fraseati, dont les beaux yeux sans voileLuisent BOUS le pannocomme une double étoile jHommes, femmes, enfants s'avancent d'un pas lent VersIanocturoefËteetteCorbobrùtant!Alors le ciel s'enflamme,etla llamme agrandieS'étend le long des toits comme un vaste incendieEt les moccoletti courent de mains en mainsBriHant et s'éteignant;tel, au bord des chemina,On voit le ver luisant, dansla nuit qu'il éclaire,Paraitre an se cacher, au mois caniculaireH y a là une fermeté de facture, une carrure de vers qui élèvent à lapoésie cette langue trop souvent sobre jusqu'à la sécheresse et simplejusqu'à la nud'té.L'accent de moralité sévère et de sinistre mélancolie qui relève leprocédé souvent choquant de description tittérale qui domine danstes tableaux des Italiennes faisait pressentir la voie nouvelle où allaitentrer ta muse d'Antoni. Ce nouveau rapport avec le plus grandpoëte de la même date, Auguste Barbier, est, au fond, la conséqnRncenaturelle de ceux que nous avons déjà signalés plus haut. L'étroitecorrélation qui, chez tous deux, unit l'idéal poétique à l'idéal morat,devait les amener à demander également des inspirations à la musede l'Indignation. Mais c'est là qu'éclate la différence native des deuxesprits. L'élan lyrique qui fait la grandeur et )'originalité des /<t7<t&e~manque aux satires d'Antoni, ett'énergie de la conviction, la noblessede la pensée, la vivacité du sentiment cherchent vainement à y suppléer.Les Dernières Parnles, où se trouvent réunis les deux recueils précédents, se terminent par une série d'Eues qui marquent la secondeet caractéristique manière du poëte. Ce n'est à vrai dire que le développement d'un germe qu'on voit déjà poindre dans les précédentsvolumes, mais qui prend dans celui-ci des proportions inattendues. La mélancolie passagère est devenue une incurable tristesse,aggravée par une cruelle maladie. Le style~ se moulant plus rigidementque jamais sur la pensée, se fait de plus en plus austère et nu; l'artmême de t'écrivain s'y cnuce; le poëte semble vouloir disparaître,mais l'homme se montre avec une sincérité touchante et qui rachète parmoment tes débuts croissants fie la forme. C'est là assurément lapartie la plus personnelledésœuvré d'Anton! Deschamps, et, à ce pointde vue, la plus intéressante. Aussi croyons-nous devoir y insister.Dans ces élégies où le poëta se met lui-même constamment enscène, le délire de la souffrance trouve des gémissements et des crisdont l'accent fait le plus souvent toute la beauté, mais qui fixent l'attention et pénetmnt l'âme, en dépit de toutes les critiques littérairesque leur oppose l'esprit. On oublie le poëte et l'on écoute l'homme.Ses traductions et ses paraphrases nous apportent, tout imparfaitesqu'elles sont, un écho vibrant des lamentations de Job et des trompettes du Dies M'fB. Dans l'emportemont de ]a douleur, il va jusqu'às'accuser d'avoir trop aimé l'art; de lui avoir sacriné tous les autresdevoirs et tous les autres amours. Ce fils de Danten'a pas eu sa Béatrix, et il s'en confesse avec larmes, il se frappe humblement cette poitrine qu'habite un coeur fermé jusqu'alors à la passion.C'est à l'austérité sauvage de sa vie,à l'orgueil solitaire de son esprit, qu'ils'enprend de ses maux. Et l'accent de ses remords est d'une sincérité siprofonde, la naïveté de ses plaintes est d'une puissance si irrésistible,que le ridicule n'entache pas cet aveu vraiment hardi au milieu d'unesociété sceptique et railleuse. H a trop vécu pour l'intelligence, pasassez pour le coeur. Tout un côté de!a vie, jusqu'alors inaperçu, luiapparaît, et it est pénétré de confusion à la pensée de cet aveuglementdont de moins nobles cceurs s'enorgueillissentLe monde était pour moi comme s'il n'était pas.Jamais pour le réel je oe faisais un pas.L'mutile, pour moi, c'était le nécessaire,Et le reste était bon pour le pauvre vulgaireEtvoUa.qu*àpréseat,àpeineàD)on)]()idt,Tout plaisir est en moi pour toujours engourdi;Et moi, qui me croyais pétri d'une autre argile,Formé, vivIËé d'une essence subtile,Ainsi qu'un animal je 'Vivrai pour manger;Et la. brute avec moi np voudra pas changer,Car ellees petits à nourrir au repaire,Et je n'ai que moi seul à nourrir sur la terre tLes moindresincidentsde la vie quotidienne le ramènent, à ce remordsfusurmontab!e d'avoir sacrifié l'amour à l'art, de n'avoir pas connu leplus puissant et le meilleur des sentiments humains. Qu'il entre pourprier dans une église, qu'il aperçoivo à l'écart une femme à genoux etplongée dans le recueillement, c'est as3ez pour que cette pathÉtiqueapostrophe lui échappe:
Sous ta robe de laine,
Femme, tu viens peut~êtreJ ainsi que Madeleine,Maudissanttes péchés et le cœur alarmé,T'aeeoser d'être faible et d'avoir trop aimé'1Ce n'est point ponr cela. qu'on tombe dans l'abime!Mais n'avoir pumt aimé, femme, c'est, ta Je crime!C'est Je mien, c'est le mieu! C'est la, soie-tu,Que je suis triste, hélas! et pour jamais perdu,Etque lorsque jevois deux jeunes sur entête.1\[e5 de douleur se dressent sur ma téte.Les éclairs de joie qui traversent la sombre nuit de sa tristesse nefont qu'en illuminer la profondeur jamais une vive lumière n'y pénètre. Les descriptions, aussi rares dans ce volume qu'eues étaientnombreuses dans le précédent, n'ont plus les chaudes couleurs dutableau, mais les tons froids et pâles de la gravure. Par instant lavigueur de l'impression première y atteint aux magiques effets de lamfMne~ M!~ mais il faut reconnaitre que, dans l'ensemble du volume,l'ampleurpresque magistrale du style ne dissimule qu'd moitié une certaine maigreur de pensée inséparable de l'ascétisme auquel s'est vouéecette imagination à la fois ardente et contenue.Dans un dernier recueil intitulé ~t~to~o~, et dont le ton généralconfirme pleinement le titre, la peoséc d'Antoni Deschamps revêt uneforme déEnitîve. ïl a fait le sacrifice de son bonheur et de ces impressions personnelles qui donnaient aux élégies des Dernières -Porche unaccent si navrant. Il ne nous parle plus de ses souffrances et de sestristesses; par un effort de désintéressementhér~que, il s'est élevé audessus de sa destinée.n ne s'intéresse plus qu'aux idées générales, à celles qui touchentl'art, la patrie ou l'humanité. Sur ces thèmes, qui prêtent si facilement.a la déclamation, il a su rester dans le ton animé, parfois éloquent, dola causerie familière; le naturel du style et do la pensée'ycouvre lesdéfauts habituels de sa manière, et parfois nne grande idée, un versénergique relèvent heureusement la simplicité d'un sujet, que le poëtesemble dédaigner de t'ouvrir de broderies. Ces dernières poésies nousrévèlent chez Antoni Deschamps le brillant causeur que, chose rare,['eertvain.n'a pas étouffé en hi.tiyrecoit ses inspirations du dehors,du milieu ambiant, de l'air extérieur, au lieu de tes chercher en luimême, comme la plupart des poëtes éminents do notre temps; do là,un air d'improvisation, qui sied aux tirades de politique et de morale,dont se compose en grande partie le dernier recueil, et qui' ont souvent, comme on t'a remarqué, tous tes caractères d'un Premter Paris.Et, puisque le poète s'est depuis enfermé dans un obstiné silence, disons, en finissant, qu'il ne pouvait clore plus noblement sa carrière.L'élévation de son talent reste en parfait accord avec la dignité de soname,otsi les hasards devie littéraire nelui ontvaluaucun des honneurs qu'il n'a pas cherchés, bien qu'il y eût autant de droits qued'autres plus heureux, on peut affirmer sans témérité que la Muse, àlaquelle il a ~ué un culte si désintéressé, protégera dans l'avenir sonnom contre un injuste oubli.PAUL JuïLLEn&T.La Divine Comedie de Dante Atighieri, traduite en vers français, parAntoni Deschamps (vingt chants), ornée de lithographies représentantl'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, Paris, Ch. Gosselin, Urbain Canelet Levavasseur, 4829; D<-nM<n!! Paroles, poésies [sans nom d'auteur).Paris, 4 vol. in-8., <)!39; Poésies d'Émile et d'Antoni Deschamps, De)-ioye,1vot.in-<6,<Mt.CHAKtTBOtStÈMKDE L'ENFER DU DAKTETra<hiCtiotln C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs,C'est par moi que l'on va dans le champ des douleurs,C'est par moi que l'on va chez la race damnéeLa justice aconduit la main dont je suis néeOr le Père, et le Fils, et l'Esprit souverainFont, depuis le chaos, tourner mes gonds d'airainRien n'existe avant moi, que chose sans naissance.Vous qui passez mon seuil, laissez là FespéraHce. ))Voil~ ce que je vis, en caractère noir,Sur le haut d'une porte, et sans le concevoir!«Maître, dis-je en tremblant, ces paroles sont dures x»Et lui «Mon fils, il faut qu en ton coeur tu t'assures.Nous sommes arrivés aux lieux où je t'ai ditQue tu devrais bientôt voir le peuple mauditQui ne pourra jouir de la béatitude.»Alors, pour apaiser ma grande inquiétude,II prit en souriant ma main avec sa main,Et puis me fit entrer dans l'infcrnal chemin.Le tout était couvert d'impénétrahles voiles,Et des cris résonnaient sous ce ciel sans étoiles;C'est pourquoi tout d'abord je me mis à pleurer:Des soupirs comme en fait l'homme près d'expirer,Des sanglots étouffés, un bizarre langage,Des froissements de mains, des hurlements de rage,Formaient une tourmente, et ressemblaientau ventOuisouïevciatn ci* et!esah!e mouvant,Quand retentit en haut la voix de la tempête.Et moi, qui me sentais tout autour de la tête,Comme un bandeau d'erreurs, je dis d'un air surpris«Maître, quel est ce bruit, et quels sont ces espritsQui se désolent tant? nLui a Ce sont les supplicesDe la race qui fut sans vertus et sans vices,Tels sont les habitants de cette régionIls sont ici mêlés à cette légionDes anges qui ne fut fidèle ni rebelle,Mais qui demeura neutre en la grande querelleLes cieux les ont chassés, de peur d'être moins purs,Et le dernier enfer, en ses gouffres obscurs,Ne les a point reçus, car les coupables âmesEn tireraient honneur, brûJant aux mêmes flammes.»n Mais pourquoi, dis-je alors, pleurent-ils donc si fort? MEt lui me répondit «Voici quel est.leur sortIls ne peuvent mourir, et si basse est leur vieQue le moindre renom excite leur envie;Le monde n'en a point gardé de souvenir,Dieu les a repousséssans daigner les punir;Mais ne partons point d'eux, regarde-tcs et passe! a»Et moi, qui regardai, j'aperçus dans l'espaceCourir en tournoyant un immense étendardQui traversait les airs aussi vite qu'un dard;Et derrière venait une si grande fouleSur cette triste plage où le monde s'écoule,Que je n'aurais pas cru que de ses froides mainsLa mort jusqu'à ce jour eût défait tant d'humainsEt comme je cherchais dans cette plaine sombre,Au milieu de ces morts,reconnaître une ombre,Je reconnus celui qui fit le grand refus;Et je compris alors que ce groupe confusÉtait formé de ceux qui furent incapables,Quand ils étaient ici, d'êtres bons ou coupables;Et ces infortunés, qui ne vécurent pas,Étaient nus, et couraient piqués à chaque pasl'ar des guêpes d'enfer qu'éveillait leur passageTout lcur corps ruisselait de sang de leur visageTombaient des pleurs amers avec ce sang mêlés,Que buvaient à leurs pieds des vers longs et pelés.Or, regardant plus loin dans la triste carrière,Je vis une autre foule an bord d'une rivière,Et m'écriai «Virgile, ô poëte! dis-moiQuels sont ces malheureux et quelle étrange loiLes fait passer si vite à cet autre rivage,Autant que je puis voir à travers le nuage? nEt lui me répondit n Ne m'interroge pas,Tu l'apprendras bientôt quand nous serons là-bas,Près du fleuve Achéron.»Je baissai la paupière,Et demeurai muet comme un homme de pierre;Et puisje m'avançai vers le neuve en tremblant.Voici sur un esquif venir un vieillard blanc,Criant K Malheur à vous, malheur, âmes damnées!1N'espérez point revoir vos rives fortunées,Car je vais vous conduire en un terrible lieu,Dans l'éternel enfer et de glace et de feu1Et toi, vivant, qui viens sur ces rivages sombres,Éloigne-toi des morts et des coupables ombres!n»Et comme à cet appel je n'obéissais pas«H te faudra, dit-il, porter ailleurs tes pas,Pour qu'un esquif moins lourd te mené à l'autre rive!n1)eSi cet homme vivant dans ton domaine arnve,Dit Virgile au vieillard, c'est parce qu'on le veut,Pilote de l'enfer, dans l'endroit où l'on peutToujours ce que l'on veut. x Et le nocher avide,Conducteur des damnés sur ce marais livide,Éteignit ses regards comme la braise ardents;Or les âmes des morts allaient grinçant des dents,Car elles comprenaient ces paroles amères;Elles maudissaient Dieu, leurs pères et leurs mères,Leurs fils, le genre humain, le temps et le moment,Le pays et le lieu de leur enfantementPuis, en pleurant bien fort, elles vinrent ensembleA la rive maudite où leur destin rassembleCeux qui n'aiment point Dieu là le vieillard Caron,Diable aux yeux Oamboyants, bat de son avironQuiconque avec lenteur s'approche du rivage;Et comme on voit, l'automne, en la forêt sauvage,Quand les arbres au vent semNent près de céder.Les feni!)es s'en aller une à une et tomber,Tant que la branche enfin rend son bien à la terreAinsi les fils d'Adam, par ce champ sojitaire,Se jettent dans la barque au signal du nocher,Semblables au faucon que rappetle l'archerIls s'en vont, ils s'en vont sur la rivière sombre,Et ne sont pas encor passés qu'un pareil nombreAttend déjà la barque au bord qu'ils ont quitté.
< Mon fils, me dit alors Virgile avec bonté,
Ceux qui taissent fa-haut une dépouille immondeArrivent sur ces bords de tous les points du monde;Ils sont tous possédés, en cet étrange lieu,Du besoin d'avancer la justice de DieuLes presse tellement, que leur crainte se changeEn un brûlant désir de passer cette fange.Or jamais âme humaine, éprise de vertu,N'est descendue ici; c'est pour cela, vois-tu,Que Caron t'écartait de ceux qu'il accompagne. '<Quand il eut achevé, l'infernale campagneTremMa si fortement, qu'a~ ce seul souvenirJe sens un froid de mort jusqu'à mon cœur venir,Et mon sang s'arrêter comme en ce jour d'alarmes.Un grand vent balaya cette terre de larmes,L'air s'embrasa soudain et devint tout vermei).Et moi, je tombai tel qu'un corps pris de sommeil.LEPOhTEODEComme autrefois Macbeth, ramenant son arméeDe sang et de carnage encor tout enflammée,Rencontra les trois Sœurs et fut muet d'effroiLorque, posant le doigt sur leurs bouches livides,Elles firent sortir de leurs mâchoires vides«Sa)ut. Macbeth, tu seras roi ')»Et puis, l'esprit troublé par les vieilles sorcières,Ne vit plus ses soldats passer sur les bruyères,N'entendit plus des cors le murmure tointainMais pâle, et t'œit hagard, et la tête baissée,Marchant vers Inverness, parlait à sa pensée,Impatientdesondestin;Ainsi, tout palpitant sous un regard sublime,D'une autre royauté la future victimeRencontre le génie à son fatal moment;Et lui n Satut, dit-il, car tu seras poëte1»Et, comme tes trois Sœurs, cet incomplet prophèteMontre sa palme seulement.Alors, pour accomplir sa redoutable tâche,Ce condamné s'avance, agité sans relâche,Tel qu'un vaisseau qui suit le flux et le reflux;Il veut se reposer. tonnant à son oreille,Une voix formidable en sursaut le rëveiUe«Debout! tu ne dormiras plus.»Comme un simple convive, il s'assoit à la tahleEt veut prendre sa part, mais le sort indomptab)eChange les cris de fête en un funèbre échof[ veut boire à la coupe. et sa lèvre se glaceCaritvoitsetever&tahigubreptaceL'ombre sanglante de Banquo.Que de fois s'enfonçant dans la sombre carrière,Il se rejettera tout à coup en arrièreEt voudra voir le but s'éloigner de sa mainPoussé par le génie et par ses destinées)i marchera bientôt à plus grandes journées,Foulant les ronces du chemin.Enfin, on le verra, triste, assis sur un tr&neQue cette foule aveugle en criant environne,Comme si cetui-ta pouvait être usurpé;Et se tournant alors vers sa belle complice,Le poète dira, lui montrant son suppliceMuse, pourquoi m'as-tu trompé? '<Mais. non pins qu'à Macbeth, l'homme né de la temuMNe pourra lui ravir cette divine ftammeQui sans cesse l'anime et le consumera;Et quand viendra le temps, il rendra la couronneEt ce sceptre si lourd à celui qui les donneEt seul aussi les reprendra.SONNETSDepuis longtemps je suis entre deux ennemis,L'un s'appelle la Mort et l'autre la Folie;L'un m'a pris ma raison, l'autre prendra ma vie.Et moi, sans murmurer, je suis calme et soumistCependant, quand je songe à tous mes chers amis,Quand je vois, à trente ans, ma pauvre âme flétrie,Comme un torrent d'été ma jeunesse tarie,J'entr'ouvre mon linceul et sur moi je gémis.Il respire pourtant, disent entre eux les hommes,Et, debout comme nous sur la terre où nous sommes,Nous survivra peut-être encor plus d'un hiver!Oui, comme le polype aux poissons de la mer,Ou comme la statue, en sa pierre immortelle,Survit à ceux de chair qui passent devant elle!APB&S J~A MORT DE LAUREtMtTÉÏtEP~TRARQUELa vie avance et fuit, sans ralentir le pas,Et la mort vient derrière à si grandesjournéesQue les heures de paix qui me furent donnéesMe paraissent un rêve et comme n'étant pas!Je m'en vais mesurant d'un sévère compasMon sinistre avenir, et vois mes destinéesDe tant de maux divers encore environnéesQue je veux me donner de moi-même au trépasSi mon malheureux sort eut jadis quelque joie,Triste, je m'en saurons et puis, tremblante proie,Devant, je vois la mer qui va me recevoir!Je vois ma nefsans mat. sans antenne et sans voiles.Mon nocher fatigne, le ciel livide et noir,Et les beaux yeux éteints, qui me servaient d'étoiles.VICTOR HUGONËBNtBOSïDepuis b!f:t des anuées déjà Victor Hugo n'est plus parmi nou-?. Jeme souviens d'un temps où sa figure était une des plus rencontréesparmi la foule; et bien des ibis je me suis demandé, le voyant si souvent. apnat'attre dans la turbulence des fêtes ou dans le silence deslieux solitaires, comment n pouvait concilier les nécessités de son traçait assidu avec ce goût sublime, mais dtmgereux, des promenades etdes rêveries. Cette apparente contradiction est évidemment le résultatd'une existence bien réglée et d'une forte constitution spiritueUe quilui permet do travailler en marchant, ou plutôt do ne pouvoir marchertni\'n travaillant. Sans cesse, en tous lieux, sous la lumière du soleil,dans les flots de la foule, dans les sanctuaires do l'art,]e long des biNiot.heques poudreuses exposées au vent, Victor Hugo, pensif et calme,a~ait l'air de dire u ia nature extérieure Entre bien dans mes yeuxpour que je me souvienne de toi. )'A l'époque dont je parle, époque où U exerçait une vraie dictaturedans les choses littéraires, je le rencontrai quelquefois dans la compagnie d'Edouard O'u')iac, par qui jo connus aussi Petrus Bore! et Gérardde ~ervai.H m'apparut comme un homme tres-dou\, très-puissant,toujours maître de lui-même, et appuyé sur une sagesse abrégée,faite de quelques axiomes irréfutables. Depuis longtemps déjà il avaitmontré, non pas'seulement dans ses livres, mais a.us3i dans la parurede son existence personnelle, un grand goût pour les monuments dupassé, pour les meubles pittoresques, les porcelaines, les gravures, etpour tout le mystérieux et brillant décor de la vie ancienne. Le critique dont t'œil négligerait ce détail ne serait pas un vrai critique;car non-scu!cmcnLce goùt~ du beau et même dll bizarre, exprimé parla plastique, confirme le caractère littéraire deVictornttgo~non-SMu-]ementitconm'maitsadoctrinc!ittérùi['ci'évo!utionnaire,oupiutù!rénovatrice, mais encore appiu'a~ssait comme compié~nc!~ indispeusable d'un caractère poétique universc!. Que Pascal, efu~dmme par t'asfctisme, s'obstine désormais à vivre entre quatre murs nus avec dp'!chaises de pai!)c qu'un curé de Saint-Hoch ( jû ne me rappelle pluslequel) envoie, au grand scandaic des prét.us amoureux du co~~o~ toutson mobilier à l'hôtel des ventes, c'est bien, c'est bf\)u et ~rand. Mais?i jeois un homme de lettres, non opprimé par la nu&fre, jiCgtigcr cequi fait la joio des yeux et l'amusement de l'imagination, je suis tent~de croire que c'est un homme de lettres fort incomplet, pour ne pasdire pis.Quand aujourd'hui nous parcourons tes poésies récentes de VictorHugo, nous voyons que tel était,te! il estresté, un promeneurpensif, un homme solitaire mais enthousiaste de ht vie, un espritrêveur et interrogateur. Mais ce n'est plus dans les cm irons hoises etfleuris de la grande ville, sur les quais accidentés de ]a Seine, dansles promenades fourmillantes d'unfants qu'ilfait errer ses pieds et sesyeux. Comme Demosthcne, il converse avec les flots et le vent; autrefois, il rodait solitaire dans des lieux bouillonnant de vie humaine;aujourd'hui, il marche dans des solitudes peuplées par sa pensée.Ainsi est-il peut-être encore plus grand et plus singulier. Les couleursde ses rêveriesse sont teintées en solennité, et sa voix s'est approfondieen rivalisant avec celle de ï'Ocean- Mais là-bas comme ici, toujours ilnous apparait comme la statue de la Méditation qui marche.IlDans les temps, déjà si lointains, dont je parlais, temps heureux ohles littérateurs étaient, les uns pour les autres, une société que tessurvivants regrettent et dont ils ne trouveront plus l'analogue, VictorHugo représentait celui vers qui chacun se tourne pour demander Jemot d'ordre. Jamais royauté ne fut plus H~itimc, ph<s n<'turct!e, plusacclamée par ]a reconnaissance, plus confirmée par l'impuissancede ]arébellion. Quand on se figure ce qu'était la po~ip fra~Çfn~ avant qu'ilapparût, et quel rajeunissement clle asubi depuis qu'il est venu quandon imagine ce peu qu'etie eût été s'il n'était pas venu combien desentimenLsm;stérit'L)\etpmfonds, qui ont été exprima, seraient restesmuets; combien d'intr-iligenco~ila accouchées, combien d'hommes quio]!t, rayonne par lui seraient restés obscurs,il est impossible de ne pasle considérer comme un de ces esprits rares et providentiels quiopèrent, dans l'ordre littéraire,!e salut de tous, comme d'autres dansl'ordre moral et d'autres dans l'ordre politique. Le mouvement créepar Victor Hugo se continue encore sous nos yeux. Qu'il ait été poispamment. seconde, personne ne le nie; mais si aujourd'hui des hommesmurs, des jeunes gens, des femmes du monde ont le sentiment de labonne popsio, de la poulie profondément rhythmce et vivement cotorec,s) le goût puhlic s'est haussé vers des jouissances qu'ilavait oubHëe:c'est à Victor Hugo qu'on le doit. C'est encore son instigation puissanteqai, par )d main d'architectes cmdits ot, enthousiastes, répare nos cathëdraies et consolide nos vieux souvenirs de pierre, ït ne coûtera àpersonne d'avouer tout cela excepté à ceux ponr qui la justice n'estpf)S une volupté.Je ne puis parler ici de ses fdcuhcs poétiques que d'une manièreabrégée. Sans doute, en plusieurs points, je ne ferai que résumer beaucoup d'excellentes choses qui ont été dites; peut-êtreaurai-je le bonheurde les accentuer plus vivement.Victor Hugo était, dès le principe, )'bommr le mieux doué, le plusvisib!emcnt élu pour exprimer par la poésie ce que j'appellerai!e'mystère de la t:)'e. La nature qui pose devant nons, de quelque côté quenous nous tournions, et qui nous enveloppe comme un mystère, seprésente sous pmsieurs états stmu)t!)ne~i dont chacun, selon qu'il estplus intelligible, plus sensible pour nous, serotiètopius vivement dansnos esprits forme, attitude et mouvement, lumière et couleur, sou etharmonie. La musique des veM de Victor Hugo s'adapte aux profondesharmonies de la nature; sculpteur, il découpe dans ses strophesforme inoubliable des choses; peintre, il les illumine de leur couleurpropre. Et, comme si elles venaient directement de la nature, les troisimpressions pénètrent simu!tancment le cerveau du lecteur. De cettetriple impression résulte!a morale f~M Jtosf!. Aucun artiste n'est plusuniversel que lui, plus apte à se mettre en contact avec les forces deia vie universelle, plus di::posè n prendre sans cesse un bain de nature.Non-seulement il exprime nettement, i! traduit littéralementia h'ttronette et claire; mais il exprime, avec!'ob&c!N'f<e N~~< ce qui estobscur et confusément révélé. Ses œuvre~ abondent en traits cxtraordinaires de ce genre, que nous pOUl,t'ionsdestours de force, sinous ne savions pas qu'ils lui sont e~t'ntK'Hcmcnt naturels. Le vers dfVictor îïugo sait traduire pour l'urne )]umainc non-seulementles plaisirs les plus directs qu'elle tire de la nature visible, mais encore lessensations les plus fugitives, les plus compliquées, les plus morales (jadis exprès sensations morales) qui nous sont transmises par l'être visible, par la nature inanimée. ou dite inanimée non-seulement lafigure d'un être extérieur à l'homme, végétal ou minera!, mais aussisaphysionomie, son regard, sa tristesse, sa douceur, sa joie éclatante, sahaine répulsive, son enchantement ou son horreur; enfin, en d'autrestermes, tout ce qu'il y a d'humain dans n'importe quoi, et aussi toutce qu'il y a de divin, de sacré ou de diabolique.Ceux qui ne sont pas poëtes ne comprennent pas ces choses. Fourierest venu un jour, trnp pompeusement, nous révéler les mystères de)'<MM?o;?)e. Je ne nie pas la valeur de quelques-unes de ses minutieusesdécouvertes, bien que je croie que son cerveau était trop épris d'exactitude matérietle pour ne pas commettre d'erreurs et pour atteindred'emblée la certitude morale de l'intuition. aurait pu tout aussi précieusement nous révéler tous les excellents portes dans lesquels l'humanité lisante fait son éducation aussi bien que dans la contemplationde la nature. D'ailleurs Swedenborg, qui possédait une âme bien plusgrande, nous avait déjà enseigné quec!c! e.~ M~ ~on~ ~ommc;ique tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans!o ~-<-fK~ comme dans le Httf«r~, est significatif, réciproque, converse, co)'-f'MpoHtfatMf. Lavater, limitant au visage de l'homme la démonstration del'universelle vérité, nous avait traduit le sens spirituel du contour, dela forme, de la dimension. Si nous étendons la démonstration (nonseulement nous en avons ]e droit, mais il nous serait infinimentdifficilede faire autrement), nous arrivons à cette vérité que tout est hiéroglyphique, et nous savons que les symboles ne sont obscurs que d'unemanière relative, c'est-à-dire selon la pureté, la bonne volonté ou laclairvoyance native des âmes- Or, qu'est-ce qu'un poëte (je prends lemot dans son acception la plus large), si ce n'est un traducteur, undécIliufGur? Chez les excellents portes, il n'y a pas de métaphore, decomparaison ou d'épithète qui ne soit d'une adaptation mathématiquement exacte dans la circonstance actuelle, parce que ces comparaisons,ces métaphores et ces épiEhètes sont puisées dans l'inépuisable fondsde )'uMnjcrssHe <MG~te, et qu'elles ne peuvent être puisées ailleurs.maintenant, je demanderai si l'on trouvera, en cherchant minutieusement, non pas dons notre histoire seulement, mais dans l'histoire detous les peuples. beaucoup de pofte-~ qui soient, comme Victor HMiro,un si magnifique répertoire d'analogies humaines et divines. Je voisdans ]A Bible un prophète a qui Dieu ordonne de manger un livre.J'ignore dans quel monde Victor Hugo a mangé préalablement le dictionnaire de!a langue qu'ilétait appelé à parler; mais je vois que letexique français, en sortant de sa bouche, est devenu un monde, ununivers coloré, mélodieux et mouvant. Par suite do quelles circonstances historiques, iatatités philosophiques,conjonctionssidéraïes, cethomme est-il né parmi nous, je n'en sais rien, et je ne crois pas qu'ilsoit de mon devoir de l'examiner ici. Peut-être est-ce simplementparco que l'Allemagne avait eu CrŒthc, et l'Angleterre Shakespeare etByron, que Victor Hugo Était légitimement dû à la France. Je vois, parl'histoire des peuples, que chacun à son tour est appeléconquérir lemonde; peut-être en est-il de la domination poétique comme du règnede l'épée.De cette faculté d'absorption de la vie extérieure, unique par sonampleur, et de cette autre faculté puissante de méditation est résulté,dans Victor Hugo, un caractère poétique très-particulier, interrogatif,mystérieux et, comme la nature, immense et minutieux, calme et agite.Voltaire ne voyait de mystère en rien, ou qu'en bien peu de choses.Mais Victor Hugo ne tranche pas le noeud gordien des choses avec lapétulance militaire de Voltaire; ses sens subtils lui revotent des abîmes;i] voit le mystère partout. Et, de fait, où n'est-il pas? De là dérive cesentiment d'efrroi qui pénètre plusieurs de ses plus beaux poëmcs; delà ces turbulences, ces accumulations, ces écroulements de vers, cesmasses d'images orageuses, emportées avec la vitesse d'un chaos quifuit; de là ces répétitionsfréquentes de mots, tous destinés à exprimerles ténèbres captivantes ou l'énigmatique physionomie du mystère.IIIAinsi Victor Hugo possède non-seulement la grandeur, mais t'un!-versalité. Que son répertoire est varié et, quoique toujours HH etcompacte, comme il est multiforme Je ne sais si parmi les amateursde peintures beaucoup me ressemblent, mais je ne puis me défendred'une vive mauvaise humeur lorsque j'entends parler d'un paysagibU*(si parfait qu'ilsoit), d'un peintre d'animaux ou d'un peintre de fleurs,avec la même emphase qu'on mettrait à louer un peintre universel(c'est-à-dire un vrai peintre) tel que Rubens, Véronèse, Vd~squez ouDelacroix. Il me par~t, en cnet que celui qui ne sait pas tout peindrene peut pas être appelé peintre. Les hommes illustres que je viens deciter expriment parfaitement tout ce qu'exprime chacun des spécialistes, et, de plus, ils possèdent une imagination et une faculté créatricsqui parle vivementl'esprit de tous les hommes. Sitôt que vous voulez me donner ridée d'un parfait, artiste, mon esprit ne s'arrête pas àla perfection dans un genre de sujets, mais il conçeH immédiatementla nécessité de la perfection dans tous les genres. Il en est do mêmedans la littérature en général et dans la poésie en particulier.Celui quin'est pas capable de tout peindre, les palais et les masures, les sentiments de tendresse et ceux de cruauté, les affections limitées de lafamille et la charité universelle, la grâce du végéta! et les miracles del'architecture, tout ce qu'il y a de plus doux et tout ce qui existe deplus horrible,!e sens intime et la beauté extérieure de chaque religion,Ja physionomie morale et physique de chaque nation, tout enfin, depuisle visible jusqu'àl'invisible, depuis le ciel jusqu'à l'enfer, ce]ui-)a,dis-je, n'est vraimen~ pas poète dans l'immense étendue du mot etselon ie cœur de Dieu. Vous dites de l'un c'est un poëte d'tt~eM!ou de famille; de l'autre, c'est un poëte de l'amour, et de l'autre, c'estle poëte de la gloire. Mais de quel droit limitez-vous ainsi!a portée destalents de chacun? Voulez-vous affirmer que celui qui achanté lagloire était, par cela M~me, inapte à célébrer l'amour? Vous infirmezainsi le sens universel du mot poésie. Si vous ne voulez pas simplementfaire entendre que des circonstances, qui ne viennent pas du poete~Font, ~M~tt'tt present, confiné dans une spsciaJité, je croirai toujoursque vous parlez d'un pauvre poète, d'un poète incomplet, si habilequ'il soit dans son genre.Ahl avec Victor Hugo nous n'avons pas à tracer ce& distinctions,car c'est un génie sans frontières. Ici nous sommes éblouis, enchantéset enveloppés comme par la vie eHe-meme. La transparence de l'atmosphère, Ja coupole du ciel, la figure de l'arbre, le regard de l'animal,la silhouette de la maison sont peints en ses livres par le pinceau dupaysagiste consommé. En tout il met la palpitation de ]a vie. S'ii peintla mer, aucune marine n'égalera )cs siennes. Les navires qui en rayent]a surface ou qui en traversent les bouillonnements auront, plus quetous ceux de tout autre peintre, cette physionomie de lutteurs passionnés, ce caractère de volonté et d'animalité qui se dégage si mystérieusement d'un appareil géométrique et mécanique de bois, de fer, decordes et de toile; animal monstrueux créé par l'homme, auquel Je veaf.et la flot ajoutent la beauté d'une démarche.Quant t) l'amour, à la guerre, au\. joies de la famille, aux tr~tea~'s dupauvre, aux magnificencesnationales, à tout ce qui est plus purticuiieretnent)'hommo,etquiforme tcdotnaincdnpcintredcgcnrectdu peintred'histoire, qu'avons-nous vu de plus riche et de plus concret que tespoésies lyriques de Victor Hugo? Ce serait sans doute ici )c cas, si l'espace le permettait, d'anat)ser l'atmosphère mor:'ie qui plane et circuled.ms ses poëmes, laquelle participe très-sensiblementdu tempéramentpropre de l'auteur. Elle me perdit porter un caractère trus-maniiested'<uno'tr cgtd pour ce qui est. très-fort comme pour ce qui est [rès-faibte,et fattraction ecercée sur le poëte par ces deux C\trèrne5 tire sa raisond'une origine unique, qui est la force même, la vigueur originelle dontil est doue. La force l'enchante et l'enivre; il va vers elle comme versut!R parente attraction fraternelle. Ainsi est-il emporté irregistdjtcntcnt~'rstotitsvmbok de i'icCtn, la mer, le ciel; Vfrs tous ]es représentantstnn'tcm de la force, géants homériques ou bibliques, paladins, chevali~isi vers les bûtes énormes et redoutables. H caresse en se jouant coqui ferait peur à des mains débdes; il se meut dans l'immense, sansYcrttge. En re~nche, mais par une tendance diucrcttto dont ]a sourceest pourtant la mùme, le poète se montre toujours l'ami attendri de toutce qui est faible, solilaire, contristé; de tou~ ce qui est orphelin attraction paternelle. J.e fort, qui devine un frère dans tout ce qui est fort, voitses enfants dans tout ce qui abesoin d'ctrc protégé ou consoié. C'est dela force même et de la certitude qu'elle donne à celui qui hpossède qued~t'he reprit de justice et de churitc. Ainsi se produisent suis cessedans lus po~mpa de Victor Hugo ces accents d'amour pour les femmestombées, pour les pauvres gens broyés dans les engrenages de nossociétés, pour les animaux martyrs de notre gloutonnerie et de notred~pot~mo. Peu de personnesont remarqué le charme et l'enchantementque la bunté ajoute à la force et qui se fait voir si fréquemment dansIf~ ccmres de notre poëte. Un sourire et une ]arme dans le visaged'nn colosse, c'est une ori~inahté presque divine. M6me dans ces petits poèmes consacrés à l'amour sensuel, dans ces strophes d'une me*Lmcolie si voluptueuse et si mélodieuse, on entend, comne raccom~-t'!)~!icmcnt permiinont d'un orchestre, la voix profonde de la charité.Sous l'amant, on sent un père et un protecteur.!) ne s'agit pas ici decette morale prêcheuse qui, par son air de pédanterie, par son tondidactique, peut ~}er les plus beaux morccatux: de poésie, mais d'uMtnura!c ingp.irée qui se ~iisse, invisible, dans la matière poétique, commeles ihudcs inipondérdb~ dans toute Ja machine du monde. La moralen'entre pas danscctartatitredchutjCHes'yïneleets'yconfondcomme dans ]a vie eUf-mL'mc. Le poctc est moraliste sans le vouloir,par abondance et plénitude de nature.IVL'excessif, l'immense, sont le domaine naturel de Victor Hugo; ils'y meut comme dans son atmosphère natalo. Le génie qn'i)ade touttemps déployé dans la peinture do EouEe la a,eonatracosité qui ont elop,el'homme est vraiment prodigieux- Mais c'est surtout dans ces dernièresannées qu'il a subi l'inftuencc métaphysique qui s'exhale de toutes t'c~choses; curiosité d'un QKdipc obsédé par d'innombrablessphinx. Cependant qui ne se souvient de la Pente de fa r~c~'e, déjà si v;oille de date'>Une grande partie de ses <t'uvre~ récentes semble le déve~ppemen)aussi rëi~utier qu'énorme de la tacuJtc qui a présideà!a ~enéraLio!tde ce poëme enivrant. On dirait que dès lors l'interrogation s'est dressaavec plus de fréquence devant le poëte rêveur, et qu'à ses yeux tousles côtés de la nature se sont incessamment, hérissés de problème:Comment Je père MM a-t-il pu engendrer la dualité et s'est-il enfin métamorphosé en une populalion innombrable de nombres? Mystère'Latotalité infinie des nombres doit-elle ou peut-elle se concentrer de nouveau dans l'unité originelle? Mystère!La contemplation suggestive duciel occupe une place immense et dominante dans les derniers ouvragesdu poëte. Quel que soit le sujet traité, le ciel le domine et le surplombecomme une coupole immuable d'où plane le mystère avec )umière,où le mystère scintille,ou!emystère invite la rcveriecuheuse~d'oùle mystère repousse ]a pensée découragée. Ah ma)grëNewton et malgré Laplace, la certitude astronomique n'est pas, aujourd'hui même,si grande que la rêverie ne puisse se loger dans les vastes lacunes nonencore expbree-; par!a science moderne. Très-légitimement, le poëtelaisse errer sa pensée dans un dédale enivrant de conjectures- t) n'estpas un problème agité ou attaqué, dans n'importe quel temps ou parquelle philosophie, qui ne soit venu réclamer fatalement sa place dansles œuvres du poëte. Le monde des astres et le monde des àmes sont-ilsfinis ou infinis? L'éclosion des êtres est-elle permanenLe dans l'immensité comme dans la petitesse?Ce que nous sommes tentés de prendrepour la multiplicationinfinie des êtres ne serait-il qu'un mouvement decirculation ramenant ces mêmes êtres à la vie vers des époques et dansdes conditions marquées par une loi suprême et omni-comprchensive?La matière et le mouvement no seraient-ils quo la respiration et l'aspiration d'un Dieu qui, tour à tour, profère des mondes à la vie et lesrappelle dans son sein? Tout ce qui est multiple de\iendra-t-il un, etde nouveaux univers, jaillissant do la pensée de Celui dont l'uniquebonheur eti'unique fonction sont de produire sans cesse,viendront-ils unjour remplacer notre univers et tous ceux que nous voyons suspendusautour de nous? Et la conjecture sur l'appropriationmorale,sur la destination de tous ces mondes, nos voisinsinconnus, ne prend-elle pas aussinaturellement sa place dans les immenses domaines de la poésie? Germinations, éclosions, floraisons, éruptions successives, simultanées,lentes ou soudaines, progressives ou complètes, d'astres, d'étoiles, desoleils, de constellations, ôtes'vous simplement les formes à la vie deDieu, ou des habitations préparéespar sa bonté ou sa justice àdes âmesqu'il veut eduquer et rapprocherprogressivementde lui-mume? Mondeséternellementétudiés, à jamais inconnus peut-~tre, oh dites, avez-vousdes destinationsde paradis, d'enfers, de purgatoires, de cachots,de villas, de palais, etc.?Que des systèmes et des groupes nouveaux, affectantdes formes inattendues, adoptant des combinaisons imprévues, subissant des lois non enregistrées, imitant tous les caprices providentielsd'une géométrie trop vaste et trop compliquée pour le compas humain,puissentjaillir des limbes de l'avenir; qu'yaurait-il, dans cette pensée, de si ~ror&ttft~ de si monstrueux, et qui sortît des limites légitimes de la conjecture poétique? Je m'attache à ce mot conjecture.' quisert à définir, passablement, le caractère ultra-scientifique de toutepoésie. Entre les mains d'un autre poëte que Victor Hugo, de pareilsthèmes et de pareils sujets auraient pu trop facilement adopterta formedidactique, qui est la plus grande ennemie do la véritable poésie.Raconter en vers les lois co~nuc~ selon lesquelles se meut un mondemoral ou sidéral, c'est décrire ce qui est découvert, et ce qui tombetout entiersous le télescope ou le compas de la science, c'est se réduireaux devoirs de la science et empiéter sur ses fonctions, et c'est embarrasser son langage traditionnel do l'ornement superflu, et dangereux ici, de la rime; mais s'abandonnerà toutes tes rêveries suggéréespar le spectacle infini de la vie, sur la terre et dans les cieux, est ledroit légitime du premier venu, conséquemmeut du poëte, à qui il estaccordé alors de traduire, dans un langage magnifique, autre que laprose et la musique, les conjectures éternelles de la curieuse humanité.En décrivant ce qui est, le poëte se dégrade et descend au rang doprofesseur; en racontant le possible, il reste fidèleà sa fonction; il estbue âme collective qui interroge, qui pleure, qui espère, et qui devinequelquefois.VUne nouvelle preuve du même goût iniail!ibte se manifeste dans ledernier ouvrage dont Victor Hugo nous ait octroyé la jouissance, jeveux diro la Légende des S~es. Excepté à t'aurore de la vie des nations,où la poésie est à la fois l'expression de leur âme et le répertoire deleurs connaissances, l'histoire mise en vers est une dérogation aux loisqui gouvernentles deux genres, l'histoire et la poésie; c'est un outrageaux deux Muses. Dans les périodes extrêmement cultivées il se fait,dans le monde spirituel, une division du travail qui fortifie et perfectionne chaque partie et celui qui alors tente de créer le poëme épique,tel que le comprenaient les nations plus jeunes, risque de diminuerl'effet magique de la poésie, ne fût-ce que par la longueur insupportable 89 l'oeuvre, et en même temps d'enlever à l'histoiro une partiede la sagesse et de la sévérité qu'exigent d'oHe les nations âgées. Hn'en résulte la plupart du temps qu'un fastidieux ridicule. Malgré tousles honorablesefforts d'un philosophe français, qui a cruqu'on pouvaitsubitement, sans une grâce ancienne et sans longues études, mettre levers au service d'une thèse poétique, Napoléon est encore aujourd'huitrop historique pour être iatt légende. I! n'est pas plus permis que possible à l'homme, même à l'homme de génie, de reculer ainsi les sièclesartificiellement. Une pareille tdée ne pouvait tomber que dans l'espritd'un philosophe, d'un professeur, c'est-à-dire d'un homme absent dola vie. ~Quand Victor Hugo, dans ses premières poésies, essaye de nousmontrer Napoléon comme personnage légendaire, il est encore un Parisien qui parle, un contemporainému et rêveur; il évoque la légendepossible de l'avenir; il ne la réduit pas, d'autorité, a l'état de passé.Or, pour en revenir àla Légende des Siècles, Victor Hugo a créé leseul poëme épique qui pût être créé par un homme de son temps pourdes lecteurs de son temps. D'abord les pommes qui constituent l'ouvragesont généralement courts, et même la brièveté de quelques-uns n'estpas moins extraordinaire que leur énergie. Ceci est déjà une considération importante, qui témoigne d'une connaissance absolue de tout lepossible de la poésie moderne. Ensuite, voulant créer le poëme épiquemoderne, c'est-à-dire )e poëme tirant son origine ou plutôt son prétexte de l'histoire, Us'est bien gardé d'emprunter à l'histoire autrechose que ce qu'elle peut légitimement et fructueusement prêter à lapoésie je veux dire la légende, le mythe, la fable, qui sont comme desconcentrations de vie nationale, comme des réservoirs profonds oùdorment le sang et les larmes des peuples. Enfin il n'a pas chanté plusparticulièrement telle ou telle nation, la passion do tel ou tel siècle;il est monté tout de suite à une de ces hauteurs philosophiques d'où lepoète peut considérer toutes les évolutmna de l'humanité avec unregard également curieux, courroucé ou attendri. Avec quelle majestéil afait défiler les siècles devant nous, comme des fantômes qui sorti.raient d'un mur; avec quelle autorité H les afait se mouvoir, chacundoué de son parfait costume, de son vrai visage, de sa sincère alture,nous l'avons tous vu. Avec quel art sublime et subtil, avec quelle familiarité terrible ce prestidigitateur a fait parler et gesticulerles siècles,il ne me serait pas impossible de l'expliquer; mais ce que je tienssurtout à faire observer, c'est que cet art ne pouvait se mouvoir à l'aiseque dans le milieu légendaire, et que c'est (abstraction faite des talents du magicien ) le choix du terrain qui facilitait les évolutions duspectacle.Du fond de son exil, vers lequel nos regards et nos oreilles sonttendus, le poëte chéri et vénéré nous annonce de nouveaux poëmes.Dans ces dernierstemps il nous a prouvé que, pour vraiment limitéqu'il soit, le domaine de la poésie n'en est pas moins, par le droit dugénie~ presque illimité. Dans quel ordre de choses, par quels nouveauxmoyens renouvellera-t-il sa preuve? Est-ce à la bouffonnerie, parexemple (je tire au hasard), à la gaieté immortelle, à la joie, an surnaturel, au féerique et au merveilleux, doués par lui de ce caractèreimmense, superlatif, dont il sait douer toutes choses, qu'ilvoudra désormais emprunter des enchantements inconnus?iln'est pas permis àla critique de le dire; mais ce qu'elle peut amrmer sans crainte defaillir, parce qu'elle en a déjà vu les preuves successives, c'est qu'ilest un de ces mortels si rares, plus rares encore dans l'ordre littéraireque dans tout autre, qui tirent une nouvelle force des années et quivont, par un miracle incessamment répété, se rajeunissant et se renforçant jusqu'au tombeau.CHARLEb BAUDELAIRE.Voici, dans l'ordre de date des premières éditions, la série des dï.vers recueils do poésies publiés en France par M. Victor Hugo.Odes et PoMtMjt'MrsM, < vol. in-18, PéHcier, <832; Nouvelles Odes,Ladvocat, 4 vol. in-t8, <894; Odes et Ballades, Gosselin et Bossange,3 vol. in-8, < 8!9 les Orientales,4 vol. in-8, Gosselio et Bossange, < 8~9iMJ'miMm d'automne, 1 vol. in-8. Renduel, <83~; h: C/MNts du crépïMCMfej < voj. in-8, Renduel, ~835; les Voix tHfcWcMres~ 1 vol. in-8,Renduel, <8.t7; les Bayons et iM Ombres, 4 vol. in-8, Delloye, 4840;iM Cotthm~MtOM~ 2 vol. in-8, Michel Lévy frères et Hetze), <857 laU~mJf des siècles, 2 vol. in-S, Miche) Lévy frères, Hetzel et comp.,4859. Ces divers recueils, à l'exception des deux derniers, ont étéréimprimes dans la Bibliothèque CAorpeHharj années 184~ et suivantes.Voyez l'édition publiée postérieurement, dans le format in-18, parMM. Hetzel, Hachette et C'.Les éditeurs actuels n'ont pu nous accorder l'autorisation de citerqu'un nombre de vers trop limité pour qu'il nous soit permis de caractériser par des spécimens importants chacune des diversesmanièresdu poëte. Nous avons seulement tenu à donner ici une grande piècequi nous paraît occuper dans l'oeuvre de M. Victor Hugo la mêmeplace que le Lac dans t'ceuvre de M. de Lamartine, et nous noussommes attaché à rassembler à la suite un choix de ces pièces courteset d'une forme accomplie, qui sont par excellence du domaine desanthologies.TRISTESSE D'OLYMPIOLes champsn'étaient pointnoirs,lescieuxn'étaientpoint mornesNon, le jour rayonnait dans un azur sans bornesSur la terre étendu;L'air était plein d'encens et les prés de verduresQuand it revit ces lieux où par tant de blessuresSon coenr s'est répandu 1L'automne souriait; les coteaux vers la plainePenchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine;Le ciel était doré;Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,Disant peut-être à Dieu quelque chose de l'homme,Chantaient leur chant sacré!Il voulut tout revoir, l'étang près de la source,La masure où l'aumône avait vidé leur bourse,Le vieux frêne plié,Les retraites d'amour au fond des bois perdues,L'arbre où dans les baisers leurs âmes confonduesAvaient tout oublié ïIl chercha le jardin, la maison isolée,La grille d'où t'œit plonge en une oblique allée,Les vergers en talus.Pâle, il marchait. Au bruit de son pas grave et sombre.Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombreDes jours qui ne sont plusIl entendait frémir dans la forêt qu'il aimeCe doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,Y reveiUe l'amour,Et, remuant le chêne ou balançant la rose,SemMe t'âme de tout qui va sur chaque choseSe poser tour à tour1Les fcuittes qui gisaient dans le bois solitaire,S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre.Couraient dans le jardin;Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos penséesS'envoient un moment sur leurs ailes Messées,Puis retombent soudain.U contempla longtemps les formes magnifiquesQue la nature prend dans les champs pacifiques;Il rêva jusqu'au soir;Tout le jour il erra le long de la ravine,Admirant tour à tour le ciel, face divine,Le lac, divin miroir1Hétas!se rappelant ses douces aventures,Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures,Ainsi qu'un paria,Il erra tout le jour. Vers l'heure oit la nuit tombe,Il se sentit le cœur triste comme une tombe,Alorsil s'écria«0 douleurj'ai voulu, moi dont Famé est troublée,Savoir si l'urne encor conservait la liqueur,Et voir ce qu'avait fait cette heureuse valléeDe tout ce que j'avais laissé là de mon cœur«Que peu de temps suffit pour changer toutes chosesNature au front serein, comme vous oubliezEt comme vous brisez dans vos métamorphosesLes fils mystérieux où nos cœurs sont )iés«Nos chambres de feuillage en halliers sont changées;L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé;Nosroses dans l'enclos ont été ravagéesPar les petits enfants qui sautent le fossé)J<; Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée,Fotatre, elle buvait en descendant des bois;Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée,Et laissait retomber des perles de ses doigts)«On a pavé la route âpre et mal aplanieOù, dans le sable pur se dessinant si bien,Et de sa petitesse étalant l'ironie,.Son pied charmant semblaitrirecôt6 du mien!1La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir,S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre.Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.n La forêt ici manque et là s'est agrandie.De tout ce qui fut nous. presque rien n'est vivant;Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!( N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure?Rien ne la rendra-t-ilà nos cris superflus?L'airjoue avec la branche au moment où je pleure;Ma maison me regarde et ne me connaît plus.D'autres vont maintenant passer où nous passâmes.Nous y sommes venus, d'autres vont y venir;Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes,Us le continueront sans pouvoir le finir!«Car personne ici-bas ne termine et n'achevé;Les pires des humains sont comme les meilleurs;Nous nous éveillonstous au même endroit du rêve,Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.«Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache.Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté,Tout ce que la nature à l'amour qui se cacheMêle de rêverie et de solennité 1«D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites.Ton bois, ma bien-aimée, està des inconnus.D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes,Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus«Quoi donc1 C'est vainementqu'ici nous nous aimâmes!Rien ne nous restera de ces coteaux fleurisOu nous fondions notre être en y mêlant nos nommes!L'impassible nature a déjà tout repris.Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres,Rameaux chargés de nids, grottes, forets, buissons,Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures?Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons?«Nous nous comprenionstant! doux, attentifs, austères,Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix,Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystèreL'oreille aux mots profonds que vous dites parfois!«Répondez, vallon pur, répondez, solitude,0 nature abritée en ce désert si beau,Lorsque nous dormironstous deux dans l'attitudeQue donne aux morts pensifs la forme du tombeau;a Est-ce que vous serez à ce point insensibleDe nous savoir couchés, morts avec nos amours,Et de continuer votre fête paisible,Et de toujours sourire et de chanter toujours?«Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites,Fantômesreconnus par vos monts et vos bois,Vous ne nous direz pas de ces choses secrètesQu'on dit en revoyant des amis d'autrefois!<[ Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte,Voir nos ombres tlotter où marchèrent nos pas,Et te voir m'entraîner, dans une morne étreinte,Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout basa Et s'il est quelque part, dans l'ombre oit rien ne veille,Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports,Ne leur irez-vous pas murmurer à t'oreitte«Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts? x«Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines,Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds,Et les cieux azurés, et les lacs et les piaines,Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours1«Puis il nous les retire. n souffle notre flamme.)t plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnonsEt dit à la vallée, où s'imprima notre âme,D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.«Eh bien) oubliez-nous,maison, jardin, ombragesHerbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas!Chantez, oiseaux!ruisseaux, coûtez! croissez, feuillages!Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.«Car vous êtes pour nous l'ombre de t'amour même!Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin!1Vous êtes, ô vallon, la retraite suprêmeOù nous avons pleuré nous tenant par la main1«Toutes les passions s'éloignent avec l'âge,L'une emportantson masque et l'autre son couteau,Comme un essaim chantant d'histrions en voyage,Dont le groupe décroit derrière le coteau.a Mais toi, rien ne t'enace, Amourtoi qui nous charmes,Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard!Tu nous tiens par la joie et surtout par les larmes;Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.M Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline,Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions,Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruineOh gisent ses vertus et ses illusions;«Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles,Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint,Comme on compte les morts sur un champ de bataille,Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,«Comme quoiqu'un qui cherche en tenant une lampe,Loin des objetsréels, loin du monde rieur,Elle arrive à pas lents par une obscure rampeJusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;«Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile,L'âme, en un repli sombre où tout semble finir,Sent quoique chose encor pafpiter sous un voile.C'est toi qui dors dans l'ombre, 6 sacré souvenir! aOctotn! tS!SOLEIL COUCHANTLe soleil s'est couché ce soir dans les nuéesDemain viendra l'orage, et le soir, et la nuit;Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées;Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuitrTous ces jours passeront; ils passeront en fouleSur la face des mers, sur la face des monts,Sur les fleuves d'argent, sur les forets où rouleComme un hymne confus des morts que nous aimons.Et la face des eaux, et le front des montagnes,Ridés et non vieillis, et les bois toujours vertsS'iront rajeunissant; le fleuve des campagnesPrendra sans cesse aux monts )e flot qu'il donne aux mers.Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,Sans que rien manque au monde, immense et radieuxtA~ru isa&.(tM FetMHM ftMttOOMM. )Puisque j'ai mis ma iëvreà ta coupe encor pteinePuisque j'ai dans tes mains posé mon front paU;Puisque j'ai respiré parfois la douce haleineDe ton âme, parfum dans l'ombre enseveli;Puisqu'il me fut donné de t'entendre me direLes mots où se répand le cœur mystérieux:Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourireTa bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravieUn rayon de ton astre, hélasvoilé toujours;Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vieUne feuille de rose arrachéea tes jours;Je puis maintenant dire aux rapides annéesPassez! passe: toujours! je n'ai plus à vieillirAIlez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueiltir1Votre aile en le heurtant ne fera rien répandreDu vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre!iMon (tBur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli(~M Chamts du c~pwct!e.)Jan~iM 18..ÉCRIT SUR LA VITRE D'UNE FENETRE FLAMANDEJ'aime le carillon dans tes cités antiques,0 vieux pays gardien de tes mœurs domestiques,Noble Flandre, où le Nord se réchauffe engourdiAu soleil de Castille, et s'accouple au Midi 1Le carillon, c'est l'heure inattendue et folleQue I'ceH croit voir, vêtue en danseuse espagnole,Apparaitre soudain par le trou vif et clairQue ferait en s'ouvrant une porte de l'air.Elle vient, secouant sur les toits léthargiquesSon tablier d'argent plein de notes magiques.Réveillant sans pitié les dormeurs ennuyeux,Sautant à petits pas comme un oiseau joyeux,Vibrant, ainsi qu'un dard qui tremble dans la cible;Par un frêle escalier de cristal invisible,Effarée et dansante, elle descend des cieuxEt l'esprit, ce veilleur fait d'oreilles et d'yeux,Tandis qu'elle va, vient, monte et descend encore,Entend de marche en marche errer son pied sonore(Les Rayons et les Ombres.)Mà]mm, août MM.LA VACHEDevant la blanche ferme où parfois, vers midi,Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi,Où cent poules gaiment mêlent leurs crêtesrouges,Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bougesÉcoutent les chansons du gardien du réveil,Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,Une vache était?. tout à l'heure arrêtée,Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,Douce comme une biche avec ses jeunes faons,Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,Frais et plus charbonnés que de vieilles murailles,Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelantD'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,Dérobant sans pitié quelque laitière absente,Sous lcur bouche joyeuse et peut-être blessante,Et sous leurs doigtspressantle lait par miUe trous,1 iraient le pis féconddo mmère au poi) roux.Elle, bonne et puissante, et de son trésor pleine,Sous leurs mains par moments faisant frémir à peineSon beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard,Distraite, regardait vaguement quoique part.Ainsi, Nature! abri de toute créature)0 mère universelle! indulgente Naturel1Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels,Nous sommes là, savants, poëtes, pëte-mNe,Pendus de toutes parts à ta forte mamelle1Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs,A tes sources sans fin désaltérant nos coeurs,Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu!(Les P<M'aj Mtf~'t'eMfM.)Mai i83f.Ohn'insultez jamais une femme qui tombe1Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe!Qui sait combien de jours sa faim a combattu 1Quand le vent du malheur ebranjait leur vertu,Qui de nous n'a pas vu de ces femmes briséesS'y cramponner longtemps de )eurs mains épuiséesComme au bout d'une branche on voit étincelerUne goutte de pluie où le ciel vient briller,Qu'on secoue avec l'arbre, et qui tremble et qui lutte,Perle avant de tomber et fange après sa chute1La faute en est à nous; à toi, riche! a ton or!Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor.Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière,Et redevienne perle en sa splendeur première,Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour,D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour(Les Chants du MfjpMSM~C.)SeptemEre 1885.Le grand homme vaincu peut perdre en un instantSa gloire, son empire, et son trône éclatant,Et sa couronne qn'on renie,Tout, jusqu'à ce prestige à sa grandeur mêtéQui faisait voir son front dans un ciel étoilé;Il garde toujoursson génie1Ainsi, quand la bataille enveloppe un drapeau,Tout ce qui n'est qu'azur, écarlate, oripeau,Frange d'or,tunique de soie,Tombe sous la mitraiUe en un moment haché,Et, lambeau par lambeau, s'en va comme arrachéPar le bec d'un oiseau de proie tEt qu'importeAA travers les cris, les pas, les voix,Et la mêlée en feu qui sur tous à la foisFait tourner son horrible meule,Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons,Où pendait cette pourpre envolée en haillons,L'aigle de bronze reste seuie(Les CAaott du cf~tMe~e.)Eémitt 1885.La tombe dit à la roseDes pleurs dont l'aube t'arroseQue fais-tu, fleur des amours?La rose dit à la tombeQue fais-tu de ce qui tombeDans ton gouffre ouvert toujours?La rose dit Tombeau sombre,De ces pleurs je fais dans l'ombreUn parfum d'ambre et de miel.La tombe dit Fleur plaintive,De chaque âme qui m'arriveJe fais un ange du ciel 1(Les ~ONC MtteWKtTM.)Juin tSM.BtEBiiO!Si j'étais Pythagoras le philosophe, Elingsor le nécromancien, ouseulement M. Home le spiritiste, je voudrais désagréger les multipleséléments de la nette organisation qu'il me faut étudier à présent, etj'épuiserais tes incantationspour évoquer autour de notre cher Mery lesfigures changeantes que revêtit tour à tour cette âme, prédestinée àconquérir dans les plus laborieuses métamorphosessa personnalité indépendante.N'a-t-il pas respiré d'abord l'acre odeur du baobab et de l'upas dansles Indes du mystère et du vertige? I! était, sans nul doute, conseiller,sinon secrétaire de Soudrâka, quand le royal dramaturge, enirelaçarittous les rhythmes, du bref cmoMc~f&jusqu'àl'infini dan~~ faisaitjaillir de leurs harmonieusesdissonancesle Charriot d'Enfant, la luxuriante tragédie que naguère, après quelque deux mille ans, Mëry,coopérateur de Gérard de Nerval, un autre survivant du cycle d'Orient,renforça d'une vitalité nouvelle. J'entends, quand il épanche sur nossoirées les flots de son enjouement intarissable, le rire aérien duyidushaka, Panurge et Puck du théâtre exotique cette faconde parisienne coule abondante comme les eaux du divin Tomosa, et la tradition de l'ère Samvat se renoue au tournant du faubourg Montmartre.– Ma's quoi!déjà l'horizon change. Rhapsode écouté de la Gréco desHomërides, déjà notre transfuge arbore dans ses mains tantôt la baguette rouge des violents, proclamateursde la cD)ere du Péliade~ tantôtle bâton jaune des pacifiques, romanciers des vagabondages du LMërtide. Sollicité par t'envie d'un autre ciel, [ui-mëme se confie aux vagues;il aborde à Lesbos, et J~ Fje~yMau sourire de sphinx se'sentent deviMËRYnces il tend vers la Gaule, il cnt)~ dans ta Marseille qu'ignorait Hérodote. et parmi les Théories Phocéennes il se voue au culte de l'ApollonDoricn, le dieu do la lumière et des vers. C'est là qu'ilgoûte le fruitd'amour dont la saveur parfume encore ses aubades; c'est de là qu'ilpart pour cette Rome où l'attirent les solennelles mélopées du triomphe.De cette nouvelle patrio il a tout vu, tout retenu. Fidèle à la trace desttéros, ingénieur d'Annibal dans ses marchfs forcées, il marqueraitsurchaque granit des Alpes la trace du formidable capitaine. Polybe, TiteLive, Arnold, Fortia d'Urbau, Macdougall, Napoléon même, commentateur des prodiges qu'il recommença, n'en savaient pas tant sur TraL-imfne et sur Trcbie. Qui, t'ayant entendu, l'ayant lu, n'a cru vivredaiis le Forum encombré de la métropole des Césars? Qui, sous laconduite du magnétique cicerone, n'a parcouru les viues mortes 00 leVésuve vomit ses fureurs?Laissons Hnonner les ëpeieurs de palimpse,tes; que Kanael Garucci, que Joseph Fiorelli déchiffrent les graffititraces au st~tet. dans l<t pierre de ces hypogées Méry est plus habile,][ se souvient. Seul, au dernier festin des optimates d'Herculanum, ilobservait. les pourpres de la mer, et les nuages fumeux amoncelés surLi tête alourdie des sybarites; mais c'est eu vain qu'illuminé par lepoil, il avertit les convives en délire; les buveurs insultaientle prophète, et seul, prcservc du désastre, il vint d'une main vacillante graver sur les murs menacés de Pompéia ces mots d'enseignement et deterreur ~fercuft~Mm'r Herculanuln! Désespérons de le suivre pluslongtemps dans ses migrations capricieuses! L'Espagne des Gusmau a,pour les regards compréhensifs du cosmopolite, ciselé les dentelles deses balcons et déroulé la pompe de ses cortéges; la cave de Coster,!'h);~t<i)' de 7/f~-tent,a découvert aux enquêtes du chercheur les douiom'cux balbutiements du verbe aux cent millions d'ailes; le mattreËr~mc, ivre do rire, adéclamé devant ce prosélyte les jEptsto~Bobsctftofttm worM~ ces VtNeiMdM d'un autre âge. Chez Procope, Philidorn'acceptait pas d'autre adversau-c à ce noble jeu des échecs dont lelettré praticien a déduit les manèges dans les flexibles alexandrins deson code trente-huit foi:; réimprimé; mais Philidor eût été maté sanstrc\c, si les Contées aiéatoues n'eussent imposé trop souvent a sonaventureux provocateur l'implacable proximité de leurs fauteuils etl'inconscientejettatura de leurs béats sourires. Tavernier et Le Vaillantn'Ctuô!erentpas de plus déterminé complice, et Surcouf, quand it cingla~crà Timor, se tint content d'un tel pilote. A ce plongeur te Coromandela cédé ses perles; à ce coion la NouveHc-HotIandea prodigué ses gerbes;au fusil, aux trappes de ce chasseur!o Hettgatc alivré les tigres de susjungles. Comment pourtant Méry, même pour fondre les glaces del'indolente Héva, s'est-H résigné h entretenir le farouche dialogue de lapoudro et dit rugissement? Une fibre dovait battre dans ce cmur uni.ver~eUententsympathique, et redamer la gr~ee du sinistre out!aw dela forêt. Car, s'il afrayé avec les rapides gencrations des hommes, notrepoëte afréquenté aussi les confuses tt'tbus des bêtes, et les colosses onthéuéficié de son accointance comme les infiniment petite. Les panégyristes de l'éléphant, Pline l'Ancien ou le colonel Armandi, pHJisaenL,quand on relit les dithyrambes opiniâtres du collecteur encyctopcdiquc;les ~ngeau de la gent souriquolse, Watterton et rondo James ontmoins fait que le perspicace thésauriseur de raretés pour l'honneur durat, cet industriel propre aux emplois tes plus divers, mcrne au mctu'rd'acteur tragique, on s'en put cûtnahcre t) BruxeUcs, voici à peine tutlustre. Intelligence ubiquiblire, Méry le non~adc se trouve desorma~partout chez lui, même sur le boulevardBMesherbeë, et te jargon deladernière quinzaine oe te déconcerte pus plus qu'un hiéroglyphe (leI~bau-Ëi-Molouk. Quel est donc i'indéniabte principe d'affinité qui conciliotantde contrastes? Ou gîte J'alchimiste qui développa sous sesmiHe et deux simulacres l'essence de cette salamandre de l'esprit, inf~ssammfnt retrempée dans les triplesflammes de la science, de l'imagination et de l'enthousiasme?Si le lecteur, incrédule à id métempsycose, regimbe contre monpoint d'interrogation, je le renverrai à Mery lui-même. Pour peu quela mémOire éloquente consente à ravisiter devant plusieurs la sourcedes réminiscences, la réalité viendra en aide au rêve, et ma chimérique série d'avatars ne paraîtra plus invraisemblable. Cependant, aucas qu'il se taise, absorbé peut-être dans une couvre do sa préférence,peut-être épris des doux loisirs, je divulguerai sans apprêt des confidences avidement recueillies, et ne me soyez pas trop sévères si jerecouds d'un fil grossier les lambeaux de cette étoffe d'or.Mery vint au monde à MarseiUc, en 480~ sous un humble toit de Lvieille ville, et les influences du foyer domestique furctit bonnes a t'econder ses premiers songes. Son père, ses oncles, les botes accoutume:-de la veinée lui contaient les crises de la vie à bord, les trombes, lesbranle-bas, tes temériLés des croisières, Douvet, Thomas, continuant etdépassant Jean Bart. Des voix moins rudes disputaient l'enfant à cesimpérieuses iascinations de l'inconnu, et par d'autres récits te rattachaicnt. au sol natal. Il apprenait l'histoire de sa ciLH, les voyages dePvthéas, les marbres de Puget. et le sacrifice de Belsunce, le sang desvaillants, parmi lesquels il comptait des ancêtres, verséà flots sur labruche dn Connétable au grand siége do 1524, et t'âpre énergie de cebataillon marseillaisqui eut l'honneur d'inspirer et de baptiser l'uniquepoëme de la révolution. En même temps, un prêtre vénérable et doux.l'abbé Carrier, lui ouvrait d'une main affectueuse les portes de cePanthéon gréco-romain, où ont plié le genou les plus chastes desservants de l'ordre évangélique, et Méry, à couvert de la routine descuistres, vidait tout petit encore le cratère homérique sous la tonnelledu presbytère, scandait, comme sous l'excitation d'un intérêt personnel, les périodes nombreuses que Cicéron ouvragea trop tard pourempêcher Milon d'aller manger des mulets à Marsoitio, surprenait Virgile dans son atrium, Horace dans son verger~ s'imprégnait de la sagesse lumineuse de ces docteurs sans rides, et endiguait en hexamètresde bonne race le trop plein de sa candide extase. No fut-ce pas sur lemode délicat de l'ode à Chloé qu'il fêta ses transports vers treize ans,par cette aprës-mid) o~, sous les ombrages de Gemenos, la Tempéprovençale, un groupe dansant de jeunes filles l'éblouit et couronnad'une triple vision d'Èves les félicités de sou Éden? Si la fantaisie ielereprenait aujourd'hui d'écraser Davius d'une épigramme, ou de flagcHer Canidie d'une épode, poétastre et sorcière uéchiratont sousi'assaut; il n'est pas au parlement britannique un humaniste gradué,mainteneur et protecteur d'Oxford, qui manie avec autant d'aisance lesmètres latins, musique pour ainsi dire infuse dans le sang méridionaldu disciple de t'abbé Carrier. Des potes de notre France, l'avouerai-je,le jeune Méry prenait beaucoup moins cure. Élevé à discourir dansi'idiome agreste, imagé, brûlant de sa Provence, it eût volontiers déctaro, un de ses compatriotes les plus méritants l'a fait depuis ~msmesurer les termes 1, que le français, la plus conventionnelle deslangues administratives, commerciates et scolaires, était absolumentinsufïisant à l'expression des instincts d'une âme libre. I[ s'apprivoisapourtant et courba le front sous l'éloquencedes orateurs sacrés Bossuetle terrassa de sa parole, toute vibrante des échos de Pinda.'e Massillon,né dans la Grande-Grèce de la Gaule, le séduisit aux euphonies de saprose attique. Mais it restait rebelle à Racine. à Corneille, à Molière, à LaFontaine lui-même. Pour le dompter, ce n'était pas assez que la majestédes formes, l'unité nuditcce du langage, la proportion souveraine desFrédéricUstral. (Voir la seeunde note du chant W de son polme, NiHilo.)ensembles. L'écofier, entêté des chants primitifs, prenait peur delup!usctvi!isée des poésies; le rustique, fourvoyé dans Versailles, sefâchait den'y pas rencontrer un Faune; le dévot de Theoerite et deVirgile ne pardonnait pas aux Garos de l'apologue, aux Pierrots de lacomédie leur bon sens terre à terre, leurs visées positives, leurs gausseries grivoises; il répudiait la compagnie de ces vilains de Brie ou deChampagne, si étrangers, hélas, aux ravissements des pasteurs deSyracuse et des chovriers de Mantoue, si impuissants à pleurer unDaphnis, à consoler un Gallus, à cétébrer la plantureuse opulence desThalysies, à concevoir, à traduire fidéal désir a Ce que je veux, ceK n'est pas la terre de Pélops, ce ne sont pas des talents d'or, et ce n'est«pas davantage le don de la course, plus hâtive que les vents; mais,<f sous la voûte de ce rocher, je veux chanter, mes bras autour de toi,a mes yeux errants sur nos troupeaux confondus aux bords de la mer«de Sicile.»MA jiot yoM tt~-MTo~ ~-ot ~pùTStOt Td~mmxEin éxew, 1J;r¡ô~ acpôaBa Oéem ûvéP.uw·AW ùè ^.â r.snpx râ&' 46opt àyx,àç "symv Ti.1:úw~p. Fa).' èaopïuv 2iw T.LREÎàV4).La source miraculeuse qui rafratchitAgararrose aussi tes déserts del'esprit. Tandis qu'au seuil du jardin de la poésie de France, Méryrécusait tes introducteurs ofBcieis qu'il admirait trop froidement,André Chénier ressuscitait, et des fragments de ses doux vers briséss'exhalaient, comme d'une ruche bien garnie, les pures senteursdu miel d'Hymette; Lamartine emportailsurses ailes de cygne l'élégieépurée de Properce et de Tasse dans le ciel d'Augustin et de Thérèse;Hugo prétudait, et ses premiers accents dénonçaient au monde un pouvoir lyrique incomparable. Sous ces aurores, Memnon-Méry se compléta, tes musiciens lui enseignèrent à ne plus douter de l'instrument,tes modernes chanteurs le rallièrent à la loi des aïeux jusque-là malcomprise, et, si Hugo le dégoûta pour toujours do Lebrun et de JeanBaptiste, les Méditations lui expliquèrent les choeurs d'Athalie; ~eMNeTarentine le convertit aux Deux Pigeons. La Provence y perdit lesoffrandes exclusives d'un troubadour intolérant; la France ygagnaitun poëteThéocrite. (Idylle VIII, Bowo~MtefL.)A vingt ans, Méry avait franchi les épreuves du noviciat littéraire.Ses strophes secouaient sur sa province leur carillon de notes allègresou langoureuses;une feuille, la Presse constitutionnelle, fondée de concertavec Alphonse Rabbe, l'amer malade sitôt mis à mort par ses rêves,défuil les royalistes du ruisseau que n'avaient pasassouvisles massacresde 1815L, et trois procès, deux condamnations à plusieurs moisd'emprisonnement payaient les échappées trop sincères du jeune journalistelibéral. JI pouvait prendre le chemin do Paris il connaissait le climatdes orages.Le champs'ouvrait large alors aux activités intelligentes. La fournaise parisienne flamboyait nuit et jour, attisée par les vedettes descamps contraires, et l'heure sonnait où, pour parler avec Cicéron,chaque citoyen devait porter écrit sur le front ce qu'il pensait desaffaires publiques «sit denique scriptitm in fronte uniuscujusque civisquid de republica sentiat.» L'inspiration de l'artiste ne s'isolait plus doses croyances, et, fusion trop rare, on vit pulluler les oeuvres franchesoù se reflétait sans sous-entendu tout le caractères des auteurs. Mérys'exerça d'abord à la fortifiante gymnastique des controverses quotidiennes, en même temps qu'il s'assimilait la science et l'art d'unesociété renouvelée. Aux Bouffes, madame Pasta l'initiait à Rossini; auJardin des Plantes, Georges Cuvier lui dévoilait le principe même desharmonies du monde, et dans cet auditeur assidu, dans ce questionneurpénétrant le maitre se plaisait à prévoir, à désigner un successeur.Notre Marseillais prétendait à une fonction plus directement littéraire.Il trouva. S'associant un de ses compatriotes, grandi à ses côtés, iltenta, malgré les censeurs, malgré les parquets, malgré l'apparentprosaïsme de la tàclte, les escrimes presque périodiques d'une satireprompte à l'attaque et ferme à la riposte. Mais comment vaincre avecdes vers l'iudifférence d'un public émoustillé par la phrase courte dupamphletet les apostrophes redondantes de la tribune?Le chantre desVentrus et du Vieux Drapeau yréussissait, grâce à la mnémonique durefrain soudé à ses rimes savamment populaires, grâce à ce prestigieux appui, fair,le chant qui vole à l'oreille saisie, grâce surtout à uncontestable mélange de patriotisme, de gaudriole et de sentimentalité.Rien de pareil pour les imprudents qui voudraient exploiterà nouveaula mine d'où Voltaire et Marie-Joseph Chénier tirèrent les Systèmes ett ltolire la préface passionnée des scènes historiques de Méry, l'Assassinat,réimprimées dans ces derniers temps sous le titre d'une Nuit du Midi,les nouveaux Saints. L'ingénieur Charles Lovsoti semblait raisonnertrop juste, quand, à un ami qui incrîmin.iit sa verve, lente à poétisoises loyales intentions de publiciste et ses légitimes rancunes d'honmMehomme, il répliquait, dans un mouvement qu'on n'apas oubliéJnvt'iiiil, flétrissant d'indignessénateurs,Exhalait en bonux vers ses classiques humeurs,Je le sais; mate tout change,et île nos jours, pour cause,UUIlroy SnvromutiiH se sevait dit en prose Sinon,tu pourrais bien voir au Palais-KoynlUn pamphlet rouge ou lilanc éclipser JuvéualMais les f'icheux présages coderont il l'ardeur, à la confiance, à lasolidarité généreuse des deux collaborateurs. L'entreprise et le succèssb prolongèrent six ans. La faveur nationale s'était prononcée moinsvive et moins constante, en Angleterre lors des assauts hebdomadaires de ce fameux Anli-Javobin^ où Qinning gagna ses premiers clievrons, lors des incartades aristophanesquesden Lettres interceptées i;t dola Famille Fudge de la Baviade et de la Mœv'uule, de ces gazettes <»Llivrets sans nombre oft s'en tre-cioî seront les quolibets des plus malinsfrondeurs. La curiosité croisait à cliacune de ces improvisations étîn- lesrires et les applaudissements montaient à chaque évolution de ce double fouet sans pitié. Le sarcasme n'oulre-passa-t-il p:is;pn mainte occasion, celte vraisemblance qui est comme la pudeur del'arf et qui en marque la limite? Les Dioscures versificateursmërilèrent-ils toujours cette louange, justement décernée jSheridan Auxcombats de l'esprit, aussi courtois champion qu'ilétait brillantjouteur,il n'en rapporta jamais son épée, humide du sang d'un coeur profane,»Hîs wit in the combat, as gentle as brîgiitNever carried a lieart-stain away on its blade?Je n'oserais l'alfirmcr. Les pointes denos preux s'envenimèrent enplus d'un tournoi, et je sais tels de leurs justiciables, piloriés à grandfracas, qui n'avaient rien du délinquant. La fièvre générale qui sévissait alors doit excuser beaucoup d'intempérances de parole et de plume;d'ailleurs, quand, à distance, le critique désintéressé reprend cesCharles Loyson à M. Vignier. (Épitre V.)fragments rétrospectif!; de la satire au jour le jour, est-il eommotlément placé pour apprécier les animosités du whig ou du tory, lesaigreurs du libéral ou de l'ultra? M. Grote fit-il réviser le procès (teClôon, les Chevaliers et les Acfutmiem n'en seraient pas amoindris; Fréron réhabilité siégeàt~il dans le bleu calme à la droite d'Aristoto, nouabattrions encore des mains ïi l'onragé charivari des décasyllabes dupauvre Diable. Fermons donc les yeux sur la convenance de quelquessuggestions, sur la mesure de quelques épithètes. C'est assez que, depuis les Sidiemes jusqu'àWaterloo, Méry et son aller ego n'aient pas cessédp tenir leur talent à la hauteur de leur mandat. Certes, les chances dela production étaient inégales, les connaisseurs notaient çà et là, d'uncrayon désappointé, le placage trop fréquent d'allégories classiques surun fond de réalité trop prochaine et trop nue, la répétition oiseused'effets grotesques au moins froids, des anachronisme^, quelque monotonie de coupes, et même, prah pudar! parmi tant do riches assonances, des couples de rimes mal mariées, Rome et royaume, Satan ettain-4am par exemple. Mais à ces imperfections de détail, à ces négligences presque justifiées par le vorace appétit des chalands de la Galeriede bois, l'équité des meilleurs juges opposait les mots vivants, les largesperspectives, la pureté continue du style, et Je naturel du mouvementgardé jusque dans les accès hyperboliques d'une indignation marseillaise. Après plus du trente ans, écoulez cette fulminante prophétiedardée contre le garde des sceaux, au lendemain d'un décret fatalCroîs-tu donc retour, dans la France oppressée.Avoirsous ta sïmarre étouffé la pansée,Et, grâce au z61*> ardent de tes noirs familiers,D'un sommeil éternel frappé nos ateliers?Bientôt la vérité, proscrite sur la terre,Creusera sous tes pieds ses arsenaux de guerre,D'invisibles agents glisseront dans ParisPar de secrets canaux les chefs-d'œuvre proscritsAux griffes de Franchet dérobant la penséeIls tromperont Vinstinet de sa meute exercée,Et, du bon sensbannicolporteurs glorieux,Pe sillons de lumière éblouirontles yeux l.Détachez ce croquis d'un trait exact et dur, le banquet. clandestinLa Ptyroméidetdes milices occultes de la rue de Jérusalem, vétérans et surnumérairesqui défilentLe chapeau bosselé, penché sur la visière,Le joue qu'un noir cordon fie à la boutonnière,La redingote bleue et l'étroit pantalon,Le gilet haut croisé, les bottes sans talon,Et ce large col noir dont la ganse impuissanteDissimule si mal une chemise absente 1Entonnez cette strophe d'une aitière tournure où la parodie triomphedans le solennel carnaval du rhythmeSi l'astre de sinistre allure,QtfAnigo voit sur l'horizon,Par jeu de sa clmrelureChangeait notre globe en tison,Viïièle, incrusté sur sa. pl;i<;e,Serait riiomme juste qu'IIuraceNous peint si calme dans ses vers,Et, narguantlacomète errante,II coterait encor la renteSur les débris de l'iinh ers 9Et dites-moi si, dans ces vers de circonstance, vous lie sentez pas unprincipe d'existence antérieur et supérieur au sujet; si vous n'oubliezpasla querelle injustement, ce semble, intentée au ministre de Charles X,pour sourire aux insurgents de la pensée libre, aux dénonciateurs de ladélation, aux agresseurs de l'agiotage et de la vénalité; si, sous le masquede ces saturnales, ^ous ne devinez pas la grave tristesse de citoyens quicroient la France en torpeur, et qui tentent de la réveiller aux appelsaigus de leurs fifres, aux roulements électriques de leurs tambours.Quand le ministère Martignac sembla ménager aux esprits loyauxde tous les partis une ère trop courte de conciliation et d'espérance,nos Hipponax parisiens congédièrent sans regret Jour Érinnys, et,fâchés de s'être si longtemps dérobés aux muses sévères, ils prirentune soudaine revanche en appliquant dans une composition épiqueleurs plus hautes facultés d'artistes à la mise en scène des plus piquantes impressions de leur enfance. \és sur les rivages de la Méditerranée, bercés par les récits des soldats d'HélîopoIis, familiers avecLa Co}biere>de.– La Vilkliade.le-, arme?. auv loi reiraute, a\eo les maîhtmy (le ces manielueks,«naturalisés Français sur la terre d'Orient par un regard de Donapjilo1.»assidus à surprendre dans les causeries des voyageurs et dansles archives des pavants les lignes et les teintes do l'Egypte (l'Alexandreet de Cléopùlrc, de César et de Saint-Louis, «ils en parlaient, sanscesse, un poumej s'élaborait à leur insu dans leur for intérieur, et, lejour où l'un dit nous chanterons l'Egypte, l'autre put répondre j'ypensais2.» Tous deux couvaient avec une orgueilleuse sollicitude le objet de leurs préméditations communes; ce serait leur Iliade,leur Argonautique leur Jérusalem! Déjà, en 1843, ce mirage infatuaitun métroiuanû provincial, et le dédain dos feuilletons ricaneurs enterrait en deux tours de soleil Y jEgypliade de l'abbé Ailhaud, professeurderhétorique au collège de Montauban, vainement protégé par les lemmeset dilemmes de son ample préface, par les ressorts merveilleux de sesdouze chants, par les ch.irrnos contrastés d'Almaïde et de Virginie, loquaces héroïnes dela glacialo épopée, Mais qu'importaientaux fringantsassociésles déconvenues du prestoletlanguedocien? Ils ne se fussent pasarrêtés, quand le bon Parseval-Grandmaison, témoin et acteur des événrments qu'il aspiraità peindre, leur eùt confié l'ébauche de ces \ingtchants où l'absence de drame, l'inconsistance des caractères, la prolixitédes descriptions n'empêchaient pas d'estimer tantôt la lumineuse o\actitudc du tableau, la révolte du Caire, par exemple, et les membres del'institut d'Égypte laissant le compas, le télescope, le papyrus à demidechilTrépour le fusil et pour le sabre, tantôt la fière allure des fictions,Bonaparte canonnant Je simoun, et Kléber, plus terrible sous SaintJcan-d'Acre que Samson sous Gaza, secouant de sa main géante lescréneaux de la ville assiégée 3. Nos Provençaux abjuraient tout précédent, defiaient toute comparaison, et se promettaient d'apparier lanouveauté de l'exécution à la nouveauté du sujet. S'ils réussirent, lestrente éditions du poëme, les traductions publiées dans toute l'Europe4 conspirent à nous l'attester. Me sera-t-il pourtant permis dohasarder un doute h propos de ce thème si brillamment varié, NapoléonenEgypte, et d'oublierun moment l'œuvre pour évaluer les chances que1 Héry. (Preface d'une Nuit du Midi )–TissoÉ. (feue encyclopédique, no-'.embve 1828.) –8 M. Lebrun a donne li;s plus curieu\ détails sur l'œuvre inédite de Parseval. (Discours prononcé à, l'Académie française pour la réceptionde M. Salvandy, 21 avril 1836.) –4 Ci2ons un moinsla traduction en versmmbiques non rimes d'un vrai poète, Gustave Sclnvab. (Stuttgard et Tuhingue, 1029.)la tâche présentait aux ouvriers? L'expédition d'Egypte répugnait,jo crois, de tout point aux conditionséternelles de l'épopée. La date enétait trop récente; l'imagination collective des foules avait à peineentamé son travail d'arrêt, de reconstruction, de métamorphose l'histoire n'avait pas conclu, les rapporteurs s'infirmaient l'un l'autre, etl'acrimonie diffuse des brochurierslaissait encore planer d'outrageusesimputations sur les plus nobles faits de la campagne. Où résidaitl'intérôt moral, durable, universel, de cette course armée au pays de,Pyramides? Les adeptes de l'épigraphie, les rénovateurs do la zoologie,de la physique et de l'algèbre y gagnèrent sans doute, durant unesaison, un prétexte continu à de curieux mémoires, et une salle de Incture imprévue; l'Angleterre eut de quoi s'inquiéter quelques mois, le=;commerçante purent rêver un plus vaste marché pourleur. denrées, unlibrettiste fit représenter sur le théâtre de la République et dos Arts unopéra-comique intitulé Zélie et Vakourt, ou Bonaparte au Caire, et, sila belliqueuse promenade eût abouti à un dénoûmcnt moins brusque,l'Académie française n'aurait pas attendu l'été de1 8 (H pour couronnerune amplification sur le percement de l'isthme de Suez. A ces résultatséconomiques et littérairesj'ajoutel'exportation accrue des habits do nostailleurs, des méthodes de nos pédagogues, des liturgies machinalesduMessianisme industriel, l'appoint fourni à cette promiscuité des civilisations et des races que Pangloss et Tabarin appellont Harmonie,l'extension de ce progrès métis que les niais de mon espèce s'obstineront à trouver avilissantet stérile, tant qu'iln'aura pas pour instrumentet pour levier la propagande religieuse, l'enthousiasme moral, la fusionfraternelle des cœurs; puis, le compte réglé, je redemande Homùroqui, pour l'honneur d'une famille insultée, engage le destin de douvmondes. Est-ce tout? Pas encore. La romanesque équipée s'interrompitRllns se conclure, et le moyen do couronner une épopée par le déparisubreptice du pasteur des hommes, abandonnant son troupeau surla terreoù il n'a pas fini de vaincre!Le héros du reste nous échappe, tant quedure l'action, malgré les radieusesjournées du Mont-Thaboret d'Aboukir. Dans un héros (un héros épique, bien entendu, c'est mon terrain,j'y reste, et c'est ce qui me donne le droit d'être explicite),nous nousréservons d'admirerautre chose que J'audace du capitaine, la décisiondu stratége, la vigilance du négociateur; nous réclamons ces partiescommunes de la conscience et de l'àme par où le génie, c'est-à-direlesolitaire, l'exceptionnel, le monstre, palpite, souffre comme nous, etnous ressemble tout en nous dominant. Or, cette humanité que lesAclnllo, les Jason, les Ênôe, les Renaud décèlent si ingénue et si profonde, ce n'est pas le général de l'armée d'Egyptequi peut en produireun nouvel exemplaire. Aux prises avec un dessein équivoque, plusinquiet do Paris que du Caire, Bonaparte aux bords du Nil étaitcondamné à un double jeu, à un double costume, et comme à undouble visage. Sa sincérité naufrageait, sa grandeur courut risquede se compromettre. Quand vous sonderiez l'abîme de la pensée dictatoriale, quand vous sauriez les voluptueuses rêveries qui ramenaientle Sultan de Feu à l'entresol do la rue Cbantereine, vous n'atteindrezpas àl'émotion;vous briserez plutôt le moule épique, en y plaquantces scènes tout intérieures, ces ombres de sentimentsqui s'assortiraientà peine aux stances magiques de l'ode d'Hugo, aux cadres précisde la chanson de Béranger, aux rhythmes cursifs de ces ballades oùQuinet essaya d'agrafer sur les épaules de Napoléon le manteau légendaire de Siegfried et d'Arthur. Les Orientaux seuls, les chanteurs, leschroniqueurs arabes étaient en passe de réussir l'épopée de l'Egypteenvahie par les Francs. Ils utilisaient avec conviction, conséquemmentavec persuasion, les ressources indéfinies du surnaturel et du divinil* mettaient aux mains de Bonaparte, le Mahadi promis aux Alides,un immonse filet de fer où l'effréné chasseur enlaçait les multitudesennemies, et leur bonne foi prêtait à leurs métaphores» à leurs prosopopées, à tout leur verbe le charme vainqueur d'une naïveté fière et.libre. J'en appelle à ceux qui ont lu, dans la traduction de M. Desgranges, les chroniques de Nakoula-el-Turk, le plus fameux de ces annalistes enivrés. – Par quel artifice nos poëtBStournèrent-ilstant d'écueils?Commont leurs vers, destinés à l'avenir, rajeunirent-ils le tropliéede ces vaines conquêtes? Comment cassèrent-ils l'arrêt de Bonapartelui-môme qui, l'un de ces soirs où il passait à Sainte-Hélène la revuede ses batailles, regretta de n'avoir pas dirigé sur l'Irlande la flottequ'il lança sur l'Égypte? Notons-le à leur très-grand honneur, ils setirèrent de ces extrêmes complications par une extrême simplicité. Dansleurs huit chants, pas un ornement de convention, pas un hors d'oeuvre;pas une sultane enamourée; pas un fantôme de Pharaon, pas même unpylône enchanté. Le jeune chef n'est défiguré ni par la clarté fumeusedes verres grossissants du symbolisme, ni par les plats raccourcis dol'anecdote dégagé du rayon mythologiqueet du nimbe chevaleresque,étranger à la famille des Roland et des Bavard autant qu'à la lignée desHercule et des Josué, c'est le moderne chef d'armée, l'artilleur, le géographe, le tacticien, l'administrateur, le hardi dogmatiste do la victoire;c'est le Bonaparte du Moniteur, oxposd dans le relief de ses qualités,surpris par l'artiste au\ instants où son geste est plus significatif, saparole plus stridente, sa pensée plus féconde, fixé ainsi, ressemblantet sublime, dans une série d'esquisses brillantes de cette idéalité wqmentanée que l'âme du modèle projette sur son visage,et que lo peintres'approprie en la recomposant. Un procède identique gouverne toutesles parties du poëme, et en détermine funité. Partout les documentsdisparates, glacés, contradictoires, fondus, façonnés, conciliés parl'énergique réflexion de deux imaginations disciplinées; partout lepittoresque agencement des accessoires, le chatoiement, des beauxmots, la docilité du vieil alexandrin émancipé, détendu, malléable,prêt à tout dire, le nouvel art poétique enfin épuisant son savoir-fairepour l'interprétation d'un chapitre étrange de notre histoire; partoutClio, réintégrée dans la dignité des âges sacrés où ses dévots la saluâient deux fois Muse! On croirait une suite de rapports, de proclamations, de bulletins, d'ordres du .jour reliés, animés, ennoblis par lessortiléges de la mélodie; on voudrait les entendre réciter, ainsi qu'Hérodote lut autrefois ses histoires, en quelque large amphithéâtre, devantune nation assemblée Quelle attention, quels tressaillements dansl'auditoire! La vision panoramique se développe, et les applaudissements fêtent chaque décor. Une finie militaire accentue et relève lesplus humbles détails de manœuvre, de campement, d'uniforme; le veisapprivoisé simule avec une égale industrie la diane que battent lestambours et l'escalade que sonnent les clairons, le refrain champêtredu conscrit et la guitarequi berce de ses arpèges endormeurs les odalisques da Mon nid. l'émotion contagieuse s'exalte jusqu'aux saisissements fébriles de la terreur, jusqu'aux angoisses nerveuses de la pitié,quand l'aède entame la narration de la peste de Jaffa, originale et tragique encore après les tragédies de Thucydideet de Lucrèce. de Virgileet de Machiavel, de Boccaco et de Daniel de Foe, après cette relationdu chanoine Ripamonli dont Manzoni, au plus navrant chapitre desPromessi sposi ne dépasse pas la vérace éloquence on veut écouterdeux fois le portrait de Murât entreprenant, fastueux, intrépide dansle miroir de ces pages, comme sur les toiles du maître Gros l et, de la1 Méry a plus d'une fois dessillé, buriné; sculpté t'Ajax français. L'odt; Bonaparte et Mural, improvisée eu 1835, à Florence, sur l'album de l'ex reine deNaples, suffirait ft. consacrerla légende du hardi cavalier (VAbonkir. Le MurâtAv. roman an Amour dans l'avenir n'est pas moins grand poar être plus familièrement posé.sorte, par ces étapes splendides, le Mémorial épique arrive au dénoûment obligatoire, an départ de Bonaparte adroitement racheté par laprophétie finale, l'éclatant programme des années qui vont venir. LeCirque aretenti d'une acclamation unanime, et une double couronneest tombée sur l'estrade où les poètes sont debout, pressés déjà d'uneautre ambition, et méditant le Fils de l'HommeDepuis ces premières campagnes d'un talent sagace et mûr avantd'avoir vieilli, plus de trente ans ont passé. Méry, dégagé de touteassociation, s'est sigrwlé dans les épreuves fort diverses d'une production incessamment renouvelée, et des titres surabondants légitimentaujourd'hui sa renommée européenne. Nous rougirions de délier d'unemain pédantesque le faisceau de ces gerbesinnombrables; les prémicesnous ont livré la saveur de toute la moisson. Celui qui débuta sanstâtonnement et sans incertitude n'a pas dévié dans sa carrière si heureusement inaugurée; il s'est étendn, modifié, complète dans biendes sens; mais il n'a jamais abdiqué ses tendances natives et démentison premier caractère. Un sentiment tendre et haut de la vie humainedans ses spécialités et dans ses groupes, la connaissance ou, pourmieux dire, la divination des terrains.mobilesoù s'agitent les idées etles peuples, la chaude poursuite des charlatans et des sophistes, un optimisme entêté, une foi exubérante an règne définitif do la paix, dela joie, de la sérénité universelles voilàle fond commun aux romans,aux comédies, aux poëmes de la maturite, aussi bien qu'aux satireset aiit épopées de la jeunesse. Les journaliers de la critique ont, parlouange ou par décri, trop souvent supposé chez Méry le desseind'étonner à tout prix son lecteur par des mosaïques bizarres, des fantasmagories hétéroclites et des saillies artificielles. Ces redites donts'accommodeune verbeuse indolence méritentà peine qu'on les réfute.Mur; – c'est sa distinction |et son signe parmi les écrivains de cetteépoque–s'abandonne continûment aux impulsions d'un tempéramentescur sans rompre avec la logique des sensations naturelles. Sa curiosite voyageuse, son incroyable facilité de combinaisons et d'analogies le mettent en conjonction peipétuelle avec des terres, des races,des phénomènes inaperçus du vulgaire; mais il sait quelle loi supérieure régit l'extraordinaireet l'étrange n'esl^ce pas assez pour le teniren garde contre le baroque, pour lui donner l'horreur de l'impossible?Chacune de ses fictions dérive d'un souvenir, ou résume un pressentiment, et, comme Alcott, le moraliste de Boston, il.définirait l'Imagination «l'emploi que fait la raison du monde matériel.Que le généralAllard, le civilisateurdu royaume des Ci nq-Rï vil-rcs, que lord Bentinck,le pacificateurde l'Hindoustan, remontent, en compagnie de ce convive,les courants orageux du passé, la lampe merveilleuse s'allumera, la vallée du Gange nous ouvrira ses plaines, sesforêts,ses déserts; nous affronterons, nous relancerons, nous anéantirons les mystiques du meurtre,ces Phansigars, ces Thugs d'une antique et ténébreuse origine que UPolymnût d'Hérodote nouslaisse soupçonnerdans les armées de Xcrcès,que Séneque le tragique rencontre en Égypte, que Tliévenot retrouveen Perse après tant de siècles, et qui, traqués, jugés, pendus d'AUahabad à l'Himalaya, profiteraient déjà de l'oubli, cette amnistie de l'avenir, si le voyant n'eut voué leur mémoireune infâme immortalité dansses fables plus authentiques et plus lucides que les enquêtes circonstanciées de Shervvood, de Sleeman ou de Pringle. L'exhibition desmagots et des Jaques de la Chine ouverte n'a que médiocrementétonnéles Parisiens de 1864 leur guide préféré les avait dès longtemps promené en bateaux de fleurs sur les canaux de l'Empire du Milieu seschinoiseries burlesques ou sinistres, Lotus et Mandragores triés d'aborddans l'herbier des diplomates et des missionnaires, puis trempés etrevivifiés dans l'alambic du poëte, restituaient, voici déjà des années,à un spirituel ambassadeur les mandarins, les paysages, l'atmosphèrede la terre d'où nous sont venus les proverbes et la feuille de thé, lesromans et les feux d'artifice. Les belluaires de ces derniers lustres,Jules Gérard, tueur des lions, -Gordon Cumming, fléau des girafes etdes rhinocéros, John Coulter, terreur des pumas et des ours gris,ont emprunté leurs engins et leurs ruses do guerre à l'excentriquedandy dela Floride, sir Edward Klerbs, leur devancier et leur modèle.Plus d'une existence incertaine s'est réglée après lecture des Damnésde l'Inde et du Paradis terrestre^ ces légendes heureuses des Salenles dePort-Natal et de Java ont encombré de passagers le pont démesuré despaquebotsmédiateurs qui peuplent de colons«les immensesjachères dusoleill» –Etudiez à ce point de vue les nombreux volumes du polygraphe les hyperboles de sa fantaisie capricieuse, les pétulances de sagaieté drolatique, les bigarrures de sa phraseologie désinvolte n'intercepteront pas à votre clairvoyance l'esprit d'opportunité, d'application,de découverte qui en a contrôlé toutesles page*. Redites-vous les milluet une notes fortuites, odes et discours, élégies et sonnets, galants madrigaux et apocalypses sibyllines, dont l'improvisateur, défrayé par lesspectacles, les incidents, les émotions du matin et du soir, a retenu surson clavierfugitive mélodie1. – ptirunc do ces faciles >ocalîscs n'c»tet ne sera de longtemps lettre morte, malgré l'intérêt essentiellementtransitoire de la plupart des thèmes, malgré la téméraire vélocité de lafacture. Dans ces pièces pompeuses ou frivoles, le virtuose peint ce qu'ilvoit. C'est un témoin minutieux, c'est un historien animé de son époqueet de lui-même; mais c'est aussi à l'ordinaire un inspiré qui sème lestraits puissants, les expressionsinattendues, les images parlantes; c'estsouvent un praticien exclusif, un versificateur consommé, un tourneurtic rhythmes chantants, un ciseleur soucieux, non du poids de sonjojau, mais de l'excellence de sa taille; c'est partout et toujours unesprit a la fois prime-sautier et retors, un promoteur aguerri de cesparadoxes du présent qui deviennent les lieux communs de l'avenir.Ai-je besoin de l'ajouter, jamais l'entraînement de ses passes d'armesninduit Méry à trancher du docteur, à ratiociner dans les nuées, àse murer dans la tour d'ivoire des théosophies spéculatives. Comme ledélicat Joubert, «il n'aime la philosophie, et surtout la métaphysique,m quadrupède,ni bipède; il la veut ailée et chantante.L'église del'épicurien catholique ne va pas sans chérubins et sans contre-point1&ns Raphaël et Palestrina. Personne, je constate et ne juge pas,n'assiste plus indifférent et plus dédaigneux au mouvement idéalistedes élites contemporaines. L'homme du Midi laisse les théologiens,le» herméneutes, les piMes néophytes des Eleusis recommençantes àleurs concepts géométriques, à leurs synthèses, à leurs antinomies, àleurs larmes; tandis qu'ils se désespèrent, il célèbre l'intégrité de soncontentement, la magnifique économie du microcosme sublunaire,l'apanage humain élargi par l'émulation des activités individuelles, lascience et l'industrie préparant dans leurs laboratoires une matièrenouvelle aux transmutations d'un art civilisateur, et, sous les stationsbénies du soleil, les félicités pastorales des modernes Bétiques variéespar les copieuses bombances de Cocagne, par les devis pantagruéliques de Tuclèmc. Autant que Ilontaigne, il déteste «les fantosmes àestonner les gents;»il s'en tient«au massif et au vraisemblable.»Nami d'un capital de sagesse pratique et tempérée, fortifié dans lesplu* difficiles occurrences par les favorables témoignages d'une prescience presque infaillible, il ne transige pas avec la mélancolie transcendtmte des abstracteurs de quintessence; il les nargue, il les nie, il lesbombarde de ses incalculables éclats de rire, àv^pi9r*5v •fsijxajiM. Dissidences des caractères et des nationalités1lo maître en gai savoir nourritencore contre les ascètes du teutonisme le ressentiment des Gallo-Romains contre les Alains et les Golbs. Les Allemandsdes livres de Mérysemblent moins les descendantsd'Armin et tic Liiilinrqtie lesgrotesquesrejetons d'Jiulenspiegel maigre les précautions d'une politesseà doubleentente, les Anglais, automates engoncé. marionnettes maniaques,restent pour le conteur actuel ce qu'élaiont les Bretons pour le courtisan d'Auguste, une colnn hybride, un ramas dinsulaircs isolés, oupeu s'en faut, du monde penitus lolo divisas orbe Britannos; c'est labienséance, j'en ai pour, et non la foi, qui retient parmi les féaux deShakspeare l'humoriste irrévérent, qui, pour les commodités d'unroman ironique, ne s'est pas fait faute do bafouer l'ombre royale dupèro d'Hiimlel!Chateaubriand passa une fois un traité avec Chùnedolfé, trop enclinà marauder, pour on pailletorsos quatrains, des couleurs, des modulations, des membres de phrases, daus la prose géniale des Martyrs il suréserva ses brises, ses vagues,ses forêts, et donna licence à l'emprunteursur ses vapeurs et ses nuées. Méry, ce riche qui prête sans compter, n'ajamais eu pareil lot à céder. Tapeurs et nuées n'ont jamais obscurci lalimpidité de son ciel où, sitôt. qu'Hélios a décliné dans l'azur, circuleautour do la blanche Phœbô la procession obéissante des étoiles, où lafoudre ne retentit que pour éblouir le promeneur des éclairs de soninnocente pyrotechnie. Il est loisible à l'Oresto danois d'examiner si«dans les cieux et sur la terre il y a plus de choses que n'en arêvéla philosophie» mais le verveux Provençal n'a pas ces féméritésd'Icare et d'Ixion; il tourne dans une orbite plu; certaine. Il saisitpartout l'à-propos; il embrasse sous la lentille prestigieuse de sonmicroscope à facettes les fétiches et les poupées de la saison, les modesde la semaine et les bagatelles du quart d'heure; puis il étiquette dansles vitrines chacun deecs atomes passagers, celui-ci, embaumédans unelarme d'encens, celui-là, injecté du venin conservateur de l'épigramme.Tout et rien, les catastrophes do la politiqueet les futilités de la fashion,les victoires d'Algérie ou de Crimée et le pas de la plus jeune étoile duballet, l'obélisque qu'on debarque à Toulon et le premier chemin de ferparisien qu'on inaugure a Saint-Germain, les tourments de la Niobé dupalais itinuccini et les alternatives d'une partie de whist, la mise entrain d'un atelier d'imprimerie et les géorgiques de ces États américains qui depuis. mais ils étaient encore unis les frénésies du bagnei L'ode A l'Amérique fut vite populaire dans toute l'Union. Je la retrouve,comme une sorte du glorieux mot d'ordre, en t&tc d'un recueil édité à la Nouvelle-Orléansen 1857. (l-'lean d'Amérique, par Û. liouquette.)et les froideurs des raouts aristocratiques, Uuy-Blas qu'il faut proclanier et l'ail qu'il faut venger dos iniquités séculaires «l'un anathèmo prétentieux, lu chapeau rond naturalisé chez les Turcs et la tragédie dubon sens intronisée à l'Odéon1,voilà, et je les ai choisis au hasard domes souvenirs, des prétextes suffisants à ce, toasts, à ces prologues, àces épîtres, à ces macaronéeg, à ces myriologues dont le recueil représente les sémillantes éphémérides de notre époque. «Mes pensées, monencre, ma plume, tout vole» C'est un cri de BIrae de Sévigné qu'a ledroit do répéter le rédacteur de ces fastes mondains, alerte, inventif,phosphorescent, sonore, à l'égal de l'eniummeurdu calendrier romain,le chevalierOvide, son prototype et son ancêtre.C'est bien d'Ovide en effet que descend le charmeur1 En vain unLémoignage qui a force d'oracle lui confère la dignité d'une généalogieplus mémorable encore, en vain Hugo lui-même consacreMéry, le poète charmantQue Marseille la grecque, heureuse et noble ville,Blonde fille d'Homère,a fait fils de Virgile;je résiste cette fois seulement à l'autorité irrésistible. J'agrée Méryparmi les acolytes de la basilique virgilienne; je ne saurais me le figurer ait foyer de Mantoue et sons la tutelle directe du doux maître.Virgile discret, embarrassé, timide, eût contrarié plutôt qu'aiguisé letalent de l'improvisateur; il transcrivait diligemment en vers ses plansd'abord élucubrés en prose, il ne s'en tint jamais à son premierjet; ilfondait avec une lenteur scrupuleuse les aromes de sa vaste érudition etde sa mélancolique expérience dans les formes exquisesde ses poëmes;épris de gloire et voulant la payer tout son prix, après les plus sérieuxefforts, il doutait de ses chefs-cl'œuvie, ot, fuyant Mécène, Varius,1 En 1843, une coterie qui n'est pins à juger déchaîna, deux mois avantla représentation, ses furies admira tii es autour d'une œuvre estimable et dèslongtemps oubliée, la Lucrèce de M. Ponsnrd. Le public surexcité recueillaittous les bruits, quand le feuilleton du Globe publia deux pretenduesscènes dela tragédie fameuse. L'assentiment fut unanime.Vint la grande épreuve. Lesdîlettanti s'apprêtaient à saluer de leurs bravos les deux admirables scènesilsenvain. On dit que Nodier, rencontrant Méry, 1 questionnasur les motifs plausibles de cette mutilation injustifiable. Méry cependant détournait la tête et souriait. C'était lui qui s'était plu à dérouterl'intempérancedes enthousiasmes preventifs, lui qui, en se jouant, avait donnéà l'avocat don.phinois une leçon de latinité et de grâce.Horace, il allait demander le suprême secret des nuances touchanteaet des coupes déliées;m\ pénates rustiques de ces retraites où il entrevovait des dieux nouveaux. Comment le chaste génie qui sut toutexprimer des égarements de sa Didon et des délires de ses pasteurs
(Video) Histoire de la POÉSIE FRANÇAISE - du Moyen-Âge à nos jours
-ans engraver d'une crudité la réserve instinctive do sa diction studieuse, comment le songeur maladif qui compta le larmes des choses,
le poète«entre tous fameux et excellent» que le fils de Monique,«lux années de son orageuse adolescence, ne pouvait ouvrir sans frémissements et sanglots le pythagoricien que l'évoque d'Hippone nese hasardait pas à combattre sans le vanter en même temps, sansl'imiter, sans lui emprunter des traits et des tournures, l'initiateuraugurai que Dante choisit pour guide, l'Italien patriote devant qui recula, je eux croire la tradition, la haine incendiaire de Sasonarolc,exaspéré contre tout fart; comment l'dme blanchel qui dans ses excursions bienfaisantes, communiqua sa lumière à Pétrarque comme àRacine, à Tasse comme à Luther, à Corrége comme à Prudhon, eomment le magicien théurgique en qui l'empereur Alexandre Sévère honorait le Platon de la poésie, en qui t'attendrissant anachronisme d'unàge de foi bénissaitun patron dûment canonisé, comment Virgile enlineût–approuvé chez son héritier présomptif ces débordements d'unefluidité presque involontaire, ce sensualisme à outrance, ces répugnances à la tristesse, ces calcinantes lueurs d'un plein midi sans ombre, cesdiversions d'une pensée ondoyante qui se disperse à tous les relais debon sinueux itinéraire, qui oscille sans relâche du scepticisme à la crédulité, de la grande éloquence au persiflage, de la vignette au tableaud'histoire, qui s'atténue parfois en s'éparpillant, et qui ne se souciepas assez d'appliquer au devoir littéraire les étranges mathématiquesdu vieil Hésiode, en cet endroit des Travanxet des Jours, où il gourmande^ les étourdis qui ignorent de combien la moitié l'emporte surle tout.»Nïjïuût' O"jfi' ïarswiv ifftj) itî.é&v ^[uctu ïïavrâ;.l)*O\ide à flléiy au contraire, c'est l'identité qui certifie la parenté*1 riotius et Tarius Simiossœ VirgiliusyueUecinruiit, nnimiv, quales ficque candidtoresTara tultt.Hjr*ol, ùuii/es, iu-U.Chez tous deux, l'art tic» vers est un don gratuit et natinel; pour tousdeux «diversité, c'est la devise ils courtisent en passant Melpomene ils décorent leurs impressions de voyage des ornements de la métrique et du bel esprit; ils brassent et trobrassent cn mille façons leursimaginations amoureuses, et, dans leurs livres galants, comme dans lesrues d'Abdère affolée, résonnentles litanies voluptueuses de «Cupidon,prince des hommes et des dieux;» diseurs raffinés, railleurs aisés, complimenteurs faciles, tous deux fuient la solitude, s'égajent à répandreleurs qualités aimables et s'évertuent à propager, devant les assemblées brillantes, le mérite et la renommée de leurs contemporains et deleurs prédécesseurs seul Ovide, sous Auguste, promet l'immortalitéau labeur de Lucrèce, et d ne manque pas davantage à blasooner dansle libéral inventaire de ses louanges les noms des écrivains, ses aînéset ses émules; ainsi Méry a suspendu sa guirlande votive aux monuments des maîtres littéraires de notre âge, ainsi plus d'une jeune ambition lui adû son premieressor; tous deux exercent la double séduction que le comte de Maistre, un grand juge, reconnaît, à l'auteur desMétamorphosesils sont doctes et élégants Ovide reste un des précepteurs accrédités de l'antiquité déclinante, et son astre plane surtout lumoyen âge; les erotiques du xvie siècle, François I11" en tête, s'approvisionnent de gentillesses et de mignardises à ce grenier d'abondance;le judicieux EstiennePasquierconsulte l'exilé de Tomes sur l'horoscopede son fils nouveau-né; pour dire plus, un visiteur indiscret trouve àLaBrède, sur la table de nuit de Montesquieu, les licencieuses élégies del'amuseur de Corinne Ne nous en étonnonspas 1 la fortune de Mery serapareille. Comme Ovide, il englobe dans son œuvre toutes les curiositésde son époque; les historiens et les philosophes à venir l1 interrogerontsur notre France; ils lui emprunteront des renseignements; ils s'électriseront à son contact, ils lui devront cette flamme sans laquelle languissent les narrations et les systèmes: L'esprit des lois de l'an troismille profitera des plus folles créations de cet esprit perçant et clair.En attendant, jouissons sans arrière-pensée des dons quotidiens quene nous ménagera jamais son ardent désir de plaire 1Je pourrais«enfanter des pièces graves;j'aime mieux écrire des pages amusantes;«c'est toi qui en es cause, cher lecteur, toi qui par toute Rome vas«lisant et fredonnant mes poèmes»Séria cum pos^im, quod delectantia malnuScribei-e tu causa es, Leetor amice, mil».Qui legïset tota oantus mea carmîua Roma.C'est un argument de Martial, pro domo sua, que Méry pourraitreprendre à son usage, vis-à-vis do certains Aristarques hargneux!Mdis non! l'épigrammatiste de Bilbilis s'accommodait à la fantaisie deses hôtes, et payait de la menue monnaie des distiques la sportule insolente des Trimalcions. Méry n'obéit pas au goût des foules; il le dirigeet le change à sa guise. S'il tient à la Rome impériale par les attachesténues et indissolubles de la filiation littéraire; si, bercé sur les roséssans plis du triclinium d'Ovide, il n'a pas été rétifà d'autres enseignements s'il a confère avec Pétrone, soulignantd'un sourire énigmatiqueses ironies corrosives, ses historiettes libertines, ses digressions attiques: ses hexamètresmusicaux, toutes les perfections, toutesles dépr.ivations de ses fragments, attrayants et terribles comme une guirlandede roses empoisonnées; si, dans la salle de lecture de Stace, rebuté unmoment par les bassesses du flagorneur de Domitien et les bouffissuresde cette Thébaïde en vain limée et relimée, il a bientôt su compatir àla détresse du rhéteurnécessiteux, glaner les fleurettes des prairies emperlées des sylves1 et recenser, dans sa mémoire reconnaissante, «ces«véritables accents de cœur, ces traits d'amitié sensible et d'amour desalettres qui méritent de racheter bien des fautes2»si l'os rotundumdeClaudien a manqué rarement son effet sur l'oreille pipée du fin connaisseur si même, je le confesse tont bas, le visiteur de la villa d'Ausone et du château de Sidoine s'est piqué de passer le consul et l'é\ êquedansla composition et décompositiondes anagrammes, gryphes, acrostiches, distiques rétrogrades et centons nuptiaux, tours de force d'unart en décadence, minauderies de la seconde enfance de la Muse: – iln'est pas, Dieu merci, devenu Romain pour cela; par le droit de sanaissance, par l'ingénuité de son travail, par la fleur de son esprit etde son talent, il représente, il continue une famille plus sincère et pluslibre, et c'est à lui qu'il aété donné de rouvrir par des coups d'éclat celivre d'or de la poésie provençale dont les érudits, de Jehan de Nostredame à Fauriel,n'ont pas illustré toutes les pages. Osons en féliciterluiet nous. En Provence, aux aurores du Moyen-Age, comme chez les Hébreux, comme chez les Hellènes, comme chei les Espagnol* du xvi'siècle,comme chezlesSlavesd'aujourd!hui,]apoésie n'e=t que l'expression impétueuse et irrésistible des sensationssupérieures de la vie active,et lespoètes, j'oseraile dire, sont doublement les auteurs de leur époque. LesGemmea jirata sylviilnrum. C'est Sidoine qui dit cela. Mais rju'aï-je fnît dugradeuv diminutif? – a 'S.iiute-Beiuc. (Porto ails contemporaine,II, 264)tendres soupirs do la chanson,Cris (lu sirvente, les!)irituette<alternatives du tenson, toutes les formes leur sont bonnes, qui dégagentles étincelles de leurs âmes embrasées, qui fascinent l'ennui des châtelaines, qui excitent et qui calment lesanimosités féodales, qui forcent lessuzerains trop lents à s'élancer vers les croisades, qui lancent jusqu'ausommet des trône» les fers défis des colères sans miséricorde, et qui,dans leurs mètres brûlants, popularisent au foyer transformé des manoirs et des chaumièresles transports du divin amour trop longtempsétouffes sous les murs lourds des monastères Méry est bien le légitime héritier de ces civilisateurs sans prétention. Dans cette natureétrangère à la cupidité, à l'ambition, aux puérils souris des Hachiavelsridicules qui encombrent toutesles classes de la société présente, jamaisla fusion de l'homme et de l'écrivain ne s'est interrompue,fût-ce par leplus passager des désaccords. Ses propos, ses livres, ses poëmes n'ontpas cessé d'être les missionnaires ailés de sa pitié, de sa douceur, dpson énergie bienfaisante- Avec cent vers adressés ou duc d'Orléans,ce prince libéral,- il arrache aux gdlèrcs deux Arabes qu'une erreurretenait dans le séjour infâme. L'été, quand à Ems, à Wiesbaden,à Bade, il va«continuer ses chères orgies hydrauliques, nil ne permet pas à la maladie,àla pauvreté, àl'incendie même de le distraire;il les supprime tout bonnement. En une nuit, il mène à fin un prologueet une comédie en vers de sa façon charmante; en un jour il monteson théâtre, il instruit ses acteurs aristocratiques, il provoque le concert des sympathies opulentes, et le lendemain les malades goûtentces délicatesses de régime qui sont une pi ornière convalescence, lespauvres font sonner haut l'argent magique qui leur est venu, les maisons consumées, les villages détruits se relèvent tous les touristes dol'Europe élégante ont vu ces miracles, et ont dû s'associer à ces saintesconspirations de la charité du poëte. En vérité, quoi de plus touchant? ce grand contempteurdu Nord aréconcilié le Palatinatavec laFrance; on ne se souvient plus outre-Rhin do Louvois et de Turenne,grâce au méridional Méry, l'intraitable avocat du pays du soleil!IlIlaurait rebâti le château d'Heidelberg, aux frais de sa Muse, si lesruines ne lui avaient semblé plus majestueuses que no furent jamais lestourellesLa Musique, ceux qui l'ignoreraient le pressentent, a présidé parallèlement avec la poésie aux évolutions de cette intelligence harmonieuse.Méry sait son Rossini deux fois par coeur, comme il sait son Virgile etsoji Hugo! Il a raconté Sémiramide dans un chapitre où se combinentles ivresses de la symphonie et les intuitions d'une esthétique progressive; il l'a traduite, et ]a mâle vibration de sa prosodie s' ost égaléeaux notes formidables qui font trembler le temple de Bélus! II ne seclôt pas sous de triples verrous pour entrelacer ses récitatifs et sescavatmes; il ne rend pas le souille, à l'imitation du fade et vaniteuxMétastase, quand il apondu quatorze rimes il jette des deux mainsàlamisère des maëstri les vers qu'il veut qu'on chante, parce qu'ils valentdeux fois la peine d^etre dits!Qu'on se souvienne de l'onctueux Credo&' Herculanumj, un cantique ajouté à Pohjeucie;. qu'on relise ces strophesde Christophe Colomb où les angoisses de l'équipage, arrêté parlelu calmeplatsurroute mouvante des continents inconnus, sont traduites avecun accent de morne terreur dont s'émerveillent même ces auditeurs àvive mémoire qui pourraient réciter sans faillir le premier chœur deYAgamenmon d'Eschyle et le Vieux Matelot de ColeridgeJe finis, mais non sans hasarder une requête et un vœu. Méry adonna beaucoup à la circonstanceet a l'action extérieure comme Doria,le héros de sonplus excellent drame, il a vécu pour l'univers pluspeut-être que pourmaison. Il s'est répandu en pleine joie, en pleinemagnificence sur tous les sujets; il ne nous a pas trahi le secret dedouleur qu'ont toujours à révéler les nobles âmes! Qu'il se décide àcréer ce poome intime, cette déclaration passionnée du Moi qui estpresqu'un devoir pour les guides de la race incertaine et troublée.Nous le devinerions, quand le rhéteur ïhémistius ne nous l'eût pasconté pour communiquer à l'argile humaine la suprême étincelle de lavie, Prométhéeeut besoin de laisser couler ses larmes! Homère d jamaisflorissant, évoqué par le vieil Ennins, venait des pleurs salés, en débrouillant à son disciple les énigmes de laLesourire de Mérynousa été propice; ses mélancolies nous seront fortifiantes. Maisjem'arrête; un peu plus, je serais indiscret, et j'annoncerais à mes lecteurs que mon désir s'exauce, et que la confession poétique de Méryest déjà commencée.PHILOXÈNE BoYER.On ne prétend point donner ici une bibliographie des oeuvres poétiques de Méry. Ce serait un long catalogue qui resterait nécessairementInde mihi specîes semper florentis HomeiïExoriens visa est lacrymas effundere saïgasCœpisse, et rernm naturam expandere dietis»incomplet, tant a été prodigue et diffuse la verve de l'improvisateur.Indiquons pourtant les quatre volumes in- 12 publiés en 1831 chezPenain,où se trouvent rassemblés la plupart des poèmes et des satiresde Méry et de son collaborateur, puis le recueil de 4833 (les Mélodies poétiques), où les soins d'un ami ont réuni des odes, des élégiesdes fragments épiques. Mais tout n'est pas là. Pour tenir tous les versde Méry, pour bien connaître le Méry moqueur et le Méry sentimental,il faudrait compulser tous les journaux, toutes les revues, tous lesalbums de ces trente dernières années. La tâche tentera quelque curieux du xxe siècle.SUR LA TERRASSE DES AYGALADESDe ce haut perron où les rosesMontent pour toucher notre main,On peut voir d'un coup d'osil trois chosesLa mer, la ville et le chemin.La mer nous dit Crains mes naufrages,J'ai noyé mes meilleurs amisEt ceux qui bravaient mes oragesDans mon algue sont endormis.La ville nous dit Je suis pleineDe fracas, de brume et d'ennuis;Mesjours sont voués à la peine,Et je manque d'air pour mes nuits.Le chemin nous dit Mon ornièreMené aux pâles climats du Nord;On trouvema borne BernièreLes peuples assis dans la mort.Or, la vie est ici dans l'ombre,Pleine d'un air délicieuxAu milieu de ces fleurs sans nombre,Comme les étoiles des cieux;Sous ces toitsrougis par la tuile,.Baignés par un azur divin,Où naît l'arbre qui donne l'huileLe pampre qui donne le vinAu pied des montagnes arides,Dont les fleurs couvrent les sommets,Où le printemps des HespéridcsCommence et ne finit jamais;Sous ce ciel plein de mélodies,Doux échos du divin séjour,Sur ces collines arrondiesComme les choses de l'amour;Sous ces verdoyantes arcadesQui conseillent le doux sommeil,Dans l'arc-en-ciel de ces cascadesQui pleuvent avec le soleil;Sur ces bords où tout nous convie,Vivons d'extase et de langueur;Cet air est celui de la vie,La fêle des sens et du cœur;Vivons dans ce limpide espaceEt, sans songer au lendemain,Laissonsà la foule qui passeLa mer, la ville et le chemin.PENSÉEHormis l'amour, dans ce monde,L'amour, céleste démonTout est vanité profondeComme l'a dit Salomon.LES HEURESLes heures sont des fleurs l'une après l'autre éclosesDans l'éternel hymen de la nuit et du jour;II faut donc les cueillir comme on cueille des roses,Et ne les donner qu'à l'amour.Ainsi que de l'éclair, rien ne reste de l'heureQu'au néant destructeur le temps vient de donner;Dans son rapide vol embrassez la meilleure,Toujours celle qui va sonner.Et retenez-la bien au gré de votre envie,Comme le seul instant que votre âme rêva,Comme si le bonheur de la plus longue vieÉtait dans l'heure qui s'en va!Vous trouverez toujours, depuisl'heure première,Depuis l'heure de nuit qui sonne douze fois,Les vignes sur les monts inondés de lumière.Les myrtes à l'ombre des bois.Aimez, buvez le reste est plein de choses vaines.Le vin, ce sang nouveau, sur la lèvre versé,Rajeunit l'autre sang qui vieillit dans nos veines,Et donne l'oubli du passé.Que l'heure de l'amour d'une autre soit suivie!Savourez le regard qui vient de la beautéÊtre seul, c'est la mort! être deux, c'est la vie!L'amour, c'est l'immortalité!AVANT L'HOMMEL'air est voilé de brume, et l'Océan inondeLa planète, volcan où doit fleurir le monde;Aucun être ne voit ces bouleversements,Ce globe désolé sous de lugubres teintes,Ces montagnes en feu, ces montagnes éteintes,Ces cratères morts ou fumants.Combien a-t-il duré, cet âge de la terreQuand la planète en tleuil,"Océan solitaire,Ensemble mugissaient pour notre enfantement?Dieu, pour qui jamais rien ne finit, ne commence,Connaît seul la longueur de ce travail immenseMille siècles pour lui durent moins qu'un moment.Mais un jour, Dieu souilla sur la terre embraséeUn nuage d'iris fit pleuvoirla rosée,Et le roc s'amollit sous des panaches verts;Et du nouveau limon, caressé par l'eau douce,Jaillirent à la fois la fougère et la mousse,Premiersjoyaux de l'univers.Et l'Océan fuyait, abandonnant aux plainesLes rayons du soleil, et les fraîches haleinesQui descendaient du haut des cratères éteintsL'arbre, se révélant dans sa grâce première.Déploya, sur un fond d'azur et de lumière,Ses rideaux de verdure aux horizonslointains.Sous les tièdes climats et sous l'ardente zoneAucune voix encor dans les airs ne résonne,Aucune plainte, aucun soupir d'être vivant;L'Océan seul gémit aux grèves désolées,La cataracte parlea l'écho des valléesLes arbres répondent au vent.Tout à coup, des arceaux de la forêt profondeSort un cri, le premier qu'entenditnotre monde!Par un monstre géant le globe est habité,La terre, qui s'émeut sous sa masse étouttante,Regarde avec effroi le démon qu'elle enfante,Et maudit les trésors de sa fécondité.La vie est sur la terre, et les plus hautes cimes,Les antres noirs, la mer aux lugubres abimes,Se peuplent d'animaux et de monstres géantsIls traversent la plaine au vol, l'ondeà la nage,Et, la nuit descendue, enivrés de carnage,S'endormentsur les océans.La terre, qui déjà semblait être engourdie,Rouvrit ses arsenaux de lave et d'incendie;La colère mugit t'horizon s'embrasa;Animaux et volcans étaient de même tailleLes monstres et le roc se livrèrent bataille,Et le roc, s'écroulant sur eux, les écrasaLorsqu'on fouille aujourd'hui dans les flancs de la terre.Ces monstres engloutis par le feu d'un cratèreÉpouvantent encore avec leurs ossements;Et nous croyons, devant le sombre reliquaireOù vient les exposer un pieux antiquaire,Entendre leurs mugissements!Le grand travail se fait 1. Que de siècles encoreAvant que l'univers se calme et se décorePour recevoir enfin l'homme qui doit venirEt trouver, en naissant avec la race humaine,Des arbres généreux pour son premier domaine,Des fleurs pour l'embaumer et Dieu pour le bénirL'homme arrive! et bientôt à son côté se lève,Avec toutes les fleurs, la fleur vivante d'EveAlors les chants d'oiseaux, l'hymne des arbres verts,Mélodie inconnue et soudain entonnée,Annoncèrent partout que la femme était née,Donnant l'amour à l'univers!ENVOI A FÉLICIEN DAVIDCLe rêve souriait à mon âme ravie,Plein de sombres horreurs, de mirages charmants;11 est mort dans ces vers oh donne lui la vieAvec la voix des instrumentsA VIRGILETibitf, 1831.Sous les pins de Tihur au feuillage sonore,Toi, tu l'as bien connu, cet amour, qui dévoreA l'heure de midi, quand la flamme est dans l'air.Quand le soleil, dorant le roc de la Sibylle,Fait pleuvoir ses rayons sur le fleuve immobile,Change la cascade en éclair;Quand, sous les feux du ciel, la campagne se rideAux ardeurs du Lion et de l'été torride,Et qu'un chaud zéphyr joue avec les épis blonds,Et qu'on entend de loin, en notes inégales,Sur l'écorce des pins retentir les cigales,Mujtir les bœufs dans les vallons;A l'heure où le dieu Pan, sous les arceaux de lierre,Enseigne un air d'amour à la nymphe écolièreEt chante, en alternant la flûte avec la voix;Oit l'Apollon berger abandonne ses chèvres,Et va, la flamme au front et le baiser aux lèvres,Embrasser Daphné dans les bois;A l'heure où, vers Tibur, devant les cascatelles,Les myrtes de l'amour, le thym, les immortelles,Les genêts aux fleurs d'or, les clochettes d'iris,Les sauvages œillets, les humbles violettes,Exhalentsous les monts, immenses cassolettes,Le parfum aimé de Cypris.Il semble alors que tout, dans la zone agrandie,Arbres, fleurs et gazons, couronnés d'incendie,S'aiiileut dans les bras d'un invisible amant,Et que, dans les sillons embrasés de l'espace,Chaque étincelle d'or est un baiser qui passeChargé des feux du firmament.Tant de siècles éteints, ô Virgile! ô mon maîtreCes feux brûlent encor ton divin hexamètre.Soit qu'il chante Phyllis, soit qu'il chante Didon;Ou soit que, par l'erreur d'un caprice profane,11 refuse la robe et le lin diaphaneA la bergère Corydon.Oui, tous les aiguillons de la chair et de l'âmeScandent, sous le soleil, tes dactyles de flamme,Et notre corps glacé, dans la neige engourdi,Se donne, avec tes vers, une amoureuse fête,Et sent vibrer au cœur, comme dit le Prophète,La /lèche qui vole à midi1Aujourd'hui,toute chose ici s'est écroulée,Mais la brise de feu par ton cœur exhalée,Mais les divins amours que ton vers nous apeints,Sous la roche où, brisé, le vieux temple s'incline,Vivent avec l'écho, parlent sur la colline,Chantent avec la voix des pins.Et toujours à midi, quand, sous la verte arcade,La voix des pins se mêle au bruit de la cascade,Quand les grelots d'argent brillent sur les cyprès,Si, joyeuse au soleil, une nymphe moderne,Fille de Tivoli, vient fouler la luzerneEt cueillir des fleurs dans les prés,On croit la reconuaitre; un jour tu l'as chantée.Oui, c'est Chloé la brune, ou sa sœur Galatée,1 A silgitta volante in die, ab inciu'au et dîemonio meridiano.(Dawu, Pmvuiet.)Qui fuit quand on l'a vue; oui, c'est AmaryllisOu la blonde Aglaé, si chère au vieux Silène,Aglaé, qui secoue en volant sur la plaine,Une blanche gerbe de lis.Oui, c'est bien une nymphe en robe de bergère,Car elle a déposé sa tunique légèreQu'elle livre flottante aux feuilles des roseaux,Et l'on voittraversles rideaux des vieux saulesL'ivoire savoureux de ses fraîches épaulesS'arrondir au-dessus des eaux.En ce moment divin, si toute la nature,Si la création, comme la créature,S'agite sous le feu dont l'amour l'inonda,C'est qu'une jeune fille, aux caresses de l'onde,Toute nue, a livré sa tête brune ou blonde,Cherchant le cygne de LédaC'est qu'après deux mille ans, cette nymphe romaine,Fille de tes amours, naquit sur ton domaine,Sous la treille où ta main cueillit les pampres verts,Et que le frais Tibur aux vierges de ta raceDonne, sans l'épuiser, cette éternelle grâce,Souvenir vivant de tes vers!Mais tu n'as pas tout dit, ô prince des poètes!1Tu n'as pas révélé, dans tes strophes discrètes,D'autres baisers conquis à l'ombçe des rameaux;Car tu n'as pas toujours, avec ta main hardie,Dénoué les tissus des nymphes d'ArcadieEt des Phyllis de tes hameaux.Que de fois, à midi, quand tes nobles convivesAvaient cueilli le lierre, et de ses fraicheurs vivesCalmaient, dans le sommeil, les ivresses du vin,Que de fois, t'éloignant de ces ignobles scènes,Tu cherchais dans les pins du'palais de MécfcnosTa Muse au visage divinCelle-là n'était pas une obscure bergèreCueillant pour ses brebis les fleurs de la fougtro;C'était une Léda du noble sang romain,Avec tous les trésors de la chair et de l'àme,Ses lèvres de corail pour tes lèvres de flamme,Sa blanche gorge pour ta main!Oh! quel hymne divin saluait sa venue!Quel dactyle éclatait, quand tu la voyais nueSous le dôme embaumé du pin mélodieux,Et que, la caressant sur les tièdes pelouses,Tu chantais ton extase, et tu rendaisjalouiiesToutes les amantes des dieuxMoi seul, qui sais par coeur tes œuvres immortelles,Un jour, j'ai recueilli devant les cascatellesCet antique parfum laissé par tes amoursTout s'est évaporé dans les déserts de Rome1Au soleil de midi, ce merveilleuxarômeVit encore, et vivra toujours!1Dans un espace de vingt-sept ans, de 1831 à 48S8, AugusteBrizeux,toujours fidèle à la poésie, n'apas daigné offrir au public une page devile prose; il reste le seul, parmi les portes contemporains, qui n'aitpoint demandé le succès ou la gloire au roman, au théâtre, an journal,à l'histoire, à la critique, à la politique. Né pour chanter dansla languedes dieux, il refusa obstinément de parler dans la langue des hommes.Craignait-il de déroger ou de faillirobéissait-il à un sentiment d'orgueil olympien?ou quelque défaut angélique le tenait--il malgré luisuspendu entre ciel et terre? On ne peut que soupçonnerses fiertés; onne peut que deviner ses impuissances. Nous savons qu'il frémissaitd'indignation quand on osait comparer devant lui l'élément romanesqueà l'élément poétique c'était comme si on eût comparé le Berry, laBourgogne, la Provence ou le Languedoc à son incomparable, à sadivine Bretagne. L'Apollon celtique aurait volontiers écorché de sesmains tous les Marsyas du roman moderne. Brizeux, dans ses accès demisanthropie sacrée, devait regarder comme des impies, des apostats, des athées, des hommes raisonnables et pratiques, Lamartinequi avait écrit les Girondins et Graziella, Alfred do Vigny, l'auteur deCfiatterton, Alfred de Musset, le conteur'de Frédéricet Bemerette} SainteBeuve enfin, le romancier de Volupté, le critique hebdomadaire duConstitutionnel et du Moniteur. Pardonnait-ilà son ami Victor de Lapradede n'avoir pas professé en vors dans sa chaire de Lyon? Aurait-il toléré,s'il les avait connues, les rares excursions de son ami Barbier dans leplat pays de la prose? Enfant révolté d'un siècle dè prosateurs, AugusteBrizeux (et c'est là le trait original de sa physionomie littéraire), leplatoniqueamant de Marie et dela Fleur d'or, agardé tont à la foisàson pays et à sa musa une inviolable fidélité d'esprit, une religieusesoumission de coeur. Gardons- nous d'expliquertrop vite, par des motifspurement humains, l'adorable mystère de cette poétique sainteté.Julien-Auguste-PélageBrizeux naquit à Lorient dans les premièresannées du siècle:Dans notre Lorient tout est clair dès qu'on entreDe la Porte de Ville on va droitjusqu'aucetteAinsi marchent ses fils au sentier dit devoir.Sa famille, originaire d'Irlande, s'était fixée, dit-on, en Bretagne à lasuite de la révolution de 1688. Les Brizeux ou Brizeitk (Brizcuk signifieBrelon, de Breix, Bretagne) ne changèrent donc point de patrie en sedépaysant car lArvor et l'Érin sont deux rameaux sacrés de la mêmesouche celtique. A l'âge de huit ans, le jeune Auguste fut confié auxsoins d'un bon curé devillage, le recteur d'Arzanno, M. Lenir il passaensuite sous la direction de son grand-oncle, 3M. Sallentin, auprèsduquel il termina ses études au collège d'Arras. Rentre à Lorient, ilperdit chez un avoué deux belles années de jeunesse, et partit enfin,vers 1824, pour Paris, avec l'intention d'y faire son droit. Trois ansaprès, il donnait au Théâtre-Français une petite pièce anecdotiquoimitée d'Andrieux. Mais ce n'est qu'en 1831 que le nom de Brizeuxcommença à être connu des lettrés le poëme idylliquede Marie venaitde paraître. Il fut suivi, à divers intervalles, des Ternairesoula Fleurà'or, du poëme intitulé les Bretons, des Histoires poétiques et de la Poétique nouvelle. Quand on a relu Marie et la Fleur d'or, on connaît toutle talent et tout l'esprit de Brizeux. Après ces deux œuvres originales,le poëte aurait pu mourir. Il ne fit, en effet, que traîner sa vie depuiscette époque, et se consumer peu à peu en stériles efforts. Ce mystique amoureux des brumes de l'Armorique s'en alla expirer à Montpellier, loin de son pays, les yeux fixés sur le soleil.En Bretagne, à Paris, à Marseille, à Florence, à Rome, à Venise, àNaples, Auguste Brizeux avait presque toujours vécu dans la solitude.L'ami dévoué qui l'a soutenu et assisté à ses derniers moments ne peutlui-même nous apprendre rien de nouveau sur l'existence du solitaire.Après nous avoir informés des menus détails de son enfance, aprèsavoir rappelé que l'élève du curé d'Arzanno fit quatre séjours en Italie,il. Saint-René Taillandier se borne forcément à discuter cette questionbiographique Auguste Brizeux a-t-il connu, a-t-il aimé la chastolicioûic do son poëine,«Cette grappe du Scorf, cette fleur du blé noir,»la petite Marie aux pieds nus? IVa-l-il revue mariée et mère de famille?L' a-t-il, en an mot, peinte d'après nature? ou l' a-t-il imaginée dansses rêves, d'après de vagues souvenirs?Le doute à ce sujet nous semblepermis, car les témoignages contradictoires abondent. Marie n'a pasevisté, dit un camarade d'école du poëte. Un frère de Brizeux affirmetic son côté que Marie a \écu en chair et en os, qu'il l'a vue de sesjeux, et qu'il a été témoin des principales scènes racontées dans lepoiime. Marte, tout bien considéré, n'est qu'une vision de la Bretagnea Paris. Marie ou la Fleur d'or, c'est tout un. Le symbole qu'elle reprê- est clairement exprimé dans une charmante petite pièce, la Verveine, que je veux citer tout entièreDes bronzes des cristaux, et des senteurs d'AsielDans une existence choisieSe plaît cet esprit délicatII faut, plus qu'a toute autre femme,Des parfums subtils pour son fane,Et subtils pour son odorat.Pourtant oncueilli, loin des eaux de la Seine,tCette humble tige de \encineDestinée à ses cheveux bruns,Afin qu'on respire autour d'elle,Mêlée aux plus riches parfums,Cette odeur fraîche et naturelle.La vivante odeur de la nature bretonne, voilà bien certainement cequi embaume dans le poëme de Marie; odeur délicate et aérienne donton n'a que le souvenir concentré dans la Fleur d'or. Que Brizeux aitadoré sa Bretagne tout naïvement ou qu'ill'ait aimée par système et departi pris, toujours est-il que cotte passion de l'esprit ou cette possession du coeur aété poussée jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'au délire,jusqu'à l'idolâtrie. Brizeux ne s'est pas contenté d'être Breton et poëte,il a voulu être un bardo celtique, un fils de l'Armorique, un Hindoude l'Arvor, un contemporaincheveiu des Druides et des Kubages. Mêmeà son retour d'Italie, tout frémissant encore de ses admirations classéques, il revendique en beaux vers l'honneur d'être un barbare:Des villes d'Italie où j'osai jeune et svelte,Pavmi ces hommes bruns montrai' L'œil bleu d'un CelteJ'arrivai plein des feux de leur volcan sacré,Mûri par leur soleil de leurs arts enivré;Mais dés que je sentis 6 ma terre natale,L'odeur qui des g-enêts et des landes s'exhale;Lorsque je vis le Aux, le reflux de la mer,JEt les tristes sapins se balancer dans l'air,Adieu les orangers, les marbres de Currare!Mon instinct remporta,je redevins barbareEt j'oubliai les noms des antiques héros,Pour chanter les combats des loups et destaureaux.Un barbare, un homme de pur instinct, est-ce possible? AugusteBrizeux, un barbare? Non, ce serait plutôt un élégant d'Alexandrie, unraffiné de simplicité, un précieux de nature], un aristocrate de rusticiténaïve et de bonne sauvagerie. Avant que l'exagération de système nodevienne chez lui un défaut, Brizeux est dans le fond beaucoup plusParisien que Das-Breton. Le fils spirituel du curé d'Arzanno me sembleencore plusle descendantd'un autre Breton, de René. Il en a les ennuis,ics combats, les incertitudes, les dégoûts amers et les doutes, la mélancolie incurable. Ce qui Je préserve parfois de cette peste du siècle, etce qui par moments le rend enchanteur, c'est la puissance d'artisteconsommé qui lui fait tout à coup retrouver son cœur sous les vapeursnoires de son esprit. Alors la Muse pastorale le porte dans ses bras etl'inspire. Le charme virgilien, le souffle de Théocnte passent en mouvements lumineux dans sestableaux. Un rayondescend surses vers, etlarosée s'en élève on songe sans s'en douter à quelque jeune Raphaël dela poésie. Mais dés qu'Auguste Brizeux, préoccupé de symboles, adopteJe rhythme ternaire des vieilles proses de nos rituels, dès qu'à forcede raffinement il croit être devenu un vrai primitif, tout charme s'évanouit, toute lumière et toute clarté disparaissent il ne reste plus quedes vers martelés, ternis, énigmatiques et vides. On ne peutplus songerà Raphaël ni même à Pérugin, a Giotto ou à Cimabué; on se rappelleinvolontairementje ne sais quelle famille étriquée de peintres qui ontfait ecole un instant de l'autre côté du détroit Auguste Brizeux estdevenu, en littérature., un préraphaéliteHlPPOLÏTE DABOU.Poésies complûtes d'Auguste Brizeux. en deux volumes, chez MichelLévy, Notice de M. Saint-Ilené Taillandier.MARIEUn jour que nous étions assis au pont Kerlô,Laissant pendre, en riant, nos pieds au fil de l'eau,Joyeux de la troubler, ou bien, à son passage,D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage,Ou sous les saules verts d'effrayer le poissonQui venait au soleil dormir près du gazon;Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleineN'éveillant la vallée immobile et sereine,Hors nos ris enfantins, et l'écho de nos voixQui partait par volée et courait dans les bois,Car entre deux forêts la rivière encaisséeCoulait jusqu'à la mer, lente, claire et glacée;Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour,Nous sentions en jouant nos cœurs remplis d'amour.C'était plaisir de voir sous l'eau limpide et bleueMille petits poissons, faisant frémir leur queueSe mordre, se poursuivre, ou, par bandes nageant,Ouvrir et refermer leurs nageoires d'argent;Puis les saumons bruyants, et, sous son lit de pierre,L'anguille qui se cache au bord de la rivièreDes insectes sans nombre ailés ou transparents,Occupéstout le jour à monter les courants,Abeilles, moucherons, alertes demoiselles,Se sauvant sous les joncs du bec des hirondelles.-Sur la main de Marie une vint se poser,Si bizarre d'aspect qu'afin de l'écraserJ'accourus, mais déjà ma jeune paysannePar l'aile avait saisi la mouche diaphane,Et voyant la pauvrette en ses doigts remuert«Mon Dieu, comme elle tremble! oh! pourquoi la tuer?»Dit-elle. Et dans les airs sa bouche ronde et pureSouffla légèrement la frêle créature,Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu,Partit, et s'éleva joyeuse et louant Dieu.Bien des jours ont passé depuis cette journée,Hélas! et bien des ansdans ma quinzième annéeEnfant, j'entrais alors; mais les jours et les ansOnt passé sans ternir ces souvenirs d'enfants;Et d'autres jours viendront et des amours nouvellesEt mes jeunes amours, mes amours les plus belles,Dans t'ombre de mon cœur mes plus fraîches amours,Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.0 maison du Moustoirl combien de fois, la nuit,Ou quandj'erre le jour dans la foule et le bruit,Tu m'apparais! Je vois les toits de ton villageBaignés à l'horizon dans des mers de feuillageUne gréle fumée au-dessus, dans un champUne femme de loin appelant son enfant;Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache,Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache,Entonne un air breton si plaintif et si doux,Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous, –Oh 1 les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières,Le petit sentier blanc et bordé de bruyères,Tout renaît comme au temps où, pieds nus, sur le soir,J'escaladaisla porte et courais au MoustoirEt, dans ces souvenirs où je me sens revivreMon pauvre coeurtroublé se délecte et s'enivre!IAussi, sans me lasser, tous lesjours je revoisLe haut des toits de chaume et le bouquet de bois,Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches,Et le courtil en fleur où bourdonnent les ruenesEt l'aire, et le lavoir, et la grangeen un coin,Les pommes par monceaux et les meules de foin;Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche.Et devant la maison un lit de paille fraîche.Et j'entre, et c'est d'abord un silence profond,Une nuit calme et noire; aux poutres du plafondUn rayon de soleil, seul, darde sa lumière.Et tout autour de lui fait danser la poussière.Chaque objet cependant s'éclaircit; à deux pas,Je vois le lit de chêne et son coffre, et plus bas(Vers la porte, en tournant),sur le bahut énormePêle-mêle bassins, vases de toute forme,Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer;Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer,Assise à son rouet près du grillon qui crie,Et dans l'ombre filant, je reconnais MarieEt sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux,Avec son doux parler elle me dit «C'est vous!»»L'APPRENTISSAGESoit que ma pente aussi vers ce côté m'entraîneJ'ai juré de fermer mon âmeà toute haine,A tout regret cuisant ouverte à bien jouir,De la laisser au jour libre s'épanouir;De n'aimer d'ici-bas que les plus douces choses;De me nourrir du Beau comme du suc des rosesL'abeille se nourrit, sans chercher désormaisQuel mal on pourraitfaireà qui n'en fit jamaisAinsi, les yeux au ciel ou la tête baissée,D'aller droit mon chemin en suivant ma pensée,Tout à messouvenirs, à mes songes errants,Qu'au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends;Tout au devoir, à l'art, à la philosophie;Et calme, et solitaire au milieu de la vie,De traverser les flots de ce monde moqueur,Sansjamais y mêler ni ma voix ni mon cœur.Tel était mon projet ce projet fut peu sage.Lorsque de cette vie on fait l'apprentissage,Non,. ce n'est point assez de s'armer de candeur,De baisser, en marchant, les yeux avec froideurComme au creux d'un vallon le ruisseau qui s'écouleII faut sur les deux bords toucher à cette foule,Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,Parfois troubler ses eaux en passant trop près d'euxPour quelques rossignols chantant sur vos rivages,Vous entendrez gémir bien des oiseaux sauvagesEt les torrents viendront, et le flux de la merParmi vos douces eaux mêlant son sel amer.Ce monde où l'on doit vivre, oh jugcons-le, mon âmePartout haine, bassesse, ou jalousie infâmeNulle pitié, le sang, l'or dieu, la fausseté,Et sous tous ses aspectsl'ignoble lâcheté!Non, ce n'est pas assez pour le chevreuil timideDe n'aimer que les bois et la feuillée humide;II a pour fuir les loups des pieds aériens,Et deux rameaux aigus pour éventrer les chiens.LE DOUTESouvent le front baissé, l'œil hagard, sur ma route,Errant à mes côtés j'ai rencontré le Doute,Être capricieux, craintif, qui chaque foisChangeait de vêtements, de visage et de voix.Un jour, vieillard cynique, au front chauve, à l'œil cave,Le désespoir empreint sur son front blême et hûve,Chancelant et boiteux, d'un regard suppliant,11 se trainait vers moi tel qu'un vil mendiantQui de loin vous poursuit du cri do ses misères,Et sous ses haillons noirs met à nu ses ulcères.Ainsi l'affreux vieillard, sans honte, sans remords,M'étalait chaque plaie et de l'âme et du corps:Sa naissance sans but, sa fin sans espérance,Comme il avait grandi pauvre et dans la souffrance.Sa jeunesse écoulée et puis, pour quelques fleurs,Les épines sans nombre et d'amères douleurs;Ces éternels combats d'une nature double,La raison qui commandeet l'àme qui se troubleEt le bien et le mal vieux mots qu'on n'entend pas,Pareils à deux geôliers attachés à nos pas.-Et si je reculais devant un tel délireIl fuyait en jetant un grand éclat de rire;Et moi, tel qu'un aveugle aux murs tendant la main,A tâtons, dans la nuit, je cherchais mon chemin.Une autre fois, paré comme pour un dimanche,C'était un beau vieillard à chevelure blanche,Ferme encor dans sa marche et vert, et cependantS'avançant pas à pas d'un pied grave et prudent.Il disait revenir de quelque long voyage,De pays où souvent il avait fait naufrage;II avait vu les cours, les villes, les déserts,Les peuples différents sous leurs soleils diversHasards bons et mauvais, éprouvant toute chose,II arrivait enfin, non désolé, morose,Mais mélangeant le bien et le mal par moitié,Et plein pour nous, mortels, d'une tendre pitié;Plaignant notre faiblesse, appelant l'indulgenceSur ces fautes d'un jour, et jamais la vengeance.Son accent était doux, mais dans ses actionsPerçait le feu d'un cœur riche d'émotionsCherchant la vérité, l'aimant, railleur honnête,A toute foi trop vive il secouait la têteSouvent des pleurs brillaient à travers son souris,Et tout en vous grondant il vous nommait son fils.LES TROIS VOYAGESPour avoir rang parmi les Sages,Tout homme, durant ses trois âges,Doit faire ici-bas trois voyages.Parcourir la terre et les mers,S'imprégner des climats divers,Sied aux jours florissants et verts.Pour les jours virils, l'âme humaineOuvre son immense domaineOù l'esprit entre et se promène.Puis, on va calme au dernierjour;Mais, jeune ou vieux, le seul séjour,C'est le royaume de l'Amour.A E.Le jour nait; dans les prés et sous les taillis verts,Allons allons cueillir et des fleurs et des versTandis que la ville repose;La fleur ouvre au matin plus de pourpre et d'azur,Et le vers, autre fleur, s'épanouit plus purA l'aube humide qui l'arrose.Que de fleurs ontpassé qu'on n'a point sn cueillir!Sur sa tige oubliée ahne laissons vieillirAucune des fleurs de ce monde.Allons cueillir des fleurs! par un charme idéal,Qu'avec l'encens des vers leur parfum matinalAmoureusement se confonde.Allons cueillir des vers! sous la fleur du buissonEntendez-vous l'oiseau qui chante sa chanson?Tout chante et fleurit, c'est l'aurore1le veux chanter aussi blonde fille du ciel,Ainsi de fleur en fleur va, butinant son miel,L'abeille joyeuse et sonore.Cueillons des tleurs! et puis, heureux de mon fardeau,Je reviendrai m'asseoir près du léger rideauQui voile encor ma bien-aimée;Et du bruit de mes vers dissipant son sommeil,Je ferai sur ses yeux et sur son front vermeilTomber une pluie embaumée.Riante et mollementsoulevée à demi,Je veux que de mes fleurs sur son front endormiSa blanche main suive la trace,Et qu'en un doux silence admirant leurs couleurs,Elle doute longtemps, qui, des vers ou des fleurs,Ont plus de fraîcheur et de grâce.En elle je n'aimai d'abord que la beauté,La bouche humide et fraiche, ouverte à la gaîtëEt l'or bruni de ses épaules,Et les frêles contours de ce corps souple et finQui plie à chaque pas, comme, à l'air du matin,Le long des eaux tremblent les saules.J'ai connu la beauté! que m'importait alors,Si nulle âme, en parlant, n'animait ce beau corps,Ces longues paupières d'Arabe?Heureux de respirer ce souffle virginal,Ou d'écouter, rêveur, de sa voix de cristalTomber quelque molle syllabe.Pardon, si tu le peux! à tes genoux pardon!Lorsque, le cœur brisé, pâle et dans l'abandon,Plus faible que toi, faible femme,Je vins, tout éploré, te dire mes douleurs,Ta secrète beauté s'éveilla sous mes pleurs,Et tu me révélas ton âme.O larmes! ô soupirs! ô mystères d'amour!1Femmes, pour nous charmer, vous avez tour a tourLa beauté visible et cachée;Êtres deux fois doués! Êtres puissants et douxVous domptez notre force; elle marche après vous,D'un double lien attachée. •'LES FLEURS SOMBRESA XATIEH, HARMIEBa_r- Y'Écrase à tes pieds la mélancolie,Cette fleur du Nord et d'un ciel souffrant,Dont le froid calice, inondé de pluie,S'exhale en poison, et trouble OphélieLe long du torrent.Mais aux bords latins si tu veux descendre,La tristesse y croit, fleur bonne au plus fort,Qui rend l'homme doux et la femme tendre,Et calme l'esprit, quand il faut s'étendreAux draps de la mort.Quand on considère l'œuvre d'Amédée Pommier, il est difficile den'avoir pas beaucoup d'estime pour des effortssi nombreux etsi divers,pour une telle persévérance, pour une si rigoureuse fidélité. Mais il estdifficile aussi de ne pas s'étonner do tant d'incertitudes, de tant de marches et de contre-marches de l'ode à la satire, de l'épitre à l'épopée,et de la parodie au discours académique; d'autant plus qu'en changeant de genre, M. Pommier change aussi de nature, de qualités et dedéfauts. 11 est académicien à l'Académie, violent dans la satire, pédestredans l'épttre et dans ses tours de force rhylhmiques,qu'il appelleColifichets et Jeux de rimes, il dépasse en audace les plus agiles gymnastes.A travers toutes ces transformations, la personnalité se perd. On oubliele poëte pour admirer l'habileté des travestissements.M. Amédée Pommier appartient à la race des poëtes laborieux. Deson premierrecueil,publié en 4 832, jusqu'au dernier, paru en 1860, onpeut suivre à travers huit ou dix volumes l'action d'une volonté intrépide et conquérante. On le voit d'année en année passer du style métaphysique et abstrait des premières Méditations aux colorations les plusvives, à la rime rutilante et à la facture la plus compliquée. La volontél'a fait rimeur; la volonté lui a donné le pittoresque et l'éclat de l'expression, et je dirais presque quo c'est la volonté aussi qui lui adonné l'indignation et la violence de mots du satirique, si je ne craignais de blesser le poste au vif de ses prétentionspar ce soupçon surla spontanéité de son inspiration dans ce genre, où il aété le plusfécond et où, dit-il, la critique a reconnu qu'il excelle.Quant à moi,je ne suis do l'avis de la critique ni sur l'auteur, nisur le genre. Je pense, qu'il est heureux pour M. Pommier qu'ilaitexcellé ailleurs que dans la satire cela tient à des idées particulièresque j'ai sur le genre et sur son rôle à notre époque, et que je puisrésumer d'un mot c'est que je n'ycrois pas. Je ne nie pas au poê'Lole droit de s'indigner; je ne nie pas que l'indignation ne puisse faireun vers je nie que de notre temps l' indignation puisse faire unpoète.«Me tairai-je?» s'écrie Juvénal. Et, en effet, pour lui le momentest solennel. Car s'il se tait, lui, le Poêle, nul no parlera; et les vicesqu'il veut stigmatiser resteront impunis. Mais en ce temps-ci, oitvingt, où cent journaux lbnt quotidiennement la satire, non- seulementdes mœurs, mais des idées; quand chaque parti se fait l'accusateurpublic des partis contraires, et que chacun de nous peut chaque matinpurger sa mauvaise humeur par la lecture de «l'organede son opinion, je doute qu'il y ait dans les âmes un assez grand fonds d'indignation pour allumer le courroux d'un poète. Le versificateur, quelle quesoit sa rapidité, sera toujours primé par le journaliste, qui n'a besoin nidécomposition, ni d'art, et dont le poëmo est un livre à jour où il ajoutechaque soir une strophe à la strophe de la veille. La Nemésis de Barthélémy n'a dû son succès qu'au phénomène de sa périodicité c'étaitunjournalen vers. Et encore, qu'on la reliseon verra quel froid laissent aujourd'hui à l'esprit ces invectives contre des hommes disparus,et contre des griefs que le temps a effacés et que nous ne comprenonsplus. La satire-discours de Régnier et de Despréaux était dcjà hors demise au xvnic siècle; et Gilbert, le satirique, ne nous a laissé à lirequ'une Ode imitée des Psaumes.Auguste Barbier, instruit par André Chénier, l'avait compris; et sespremières satires, les mieux inspirées et les plus célèbres, ont le jet etla couleur lyriques. Quant à ses satires doctrinaleset sermonneuse.,Terpsychore, Melpomène, la Cuve, si je songe, après les avoir lues, .ce vers du prologueOn dira qu'à plaisirje m'allume la joue)je suis toujours tenté de répondre C'est bien possible.·Les grands courroux, les rudesses, k franchise brutale sont aujourd'hui de vieilles armes à renvoyer au Musée d'artillerie. Le mot crurebondit sur l'hypocrisie universelle, comme le boulet sur la coque desnavires cuirassés. Dites à une foulo assemblée que tout n'est qu'hypocrisie, que perversité, simonie, brigandage, cupidité, mensonge, impudicité dites que l'amour de la patrie est mort, que l'attachementdes enfants pour leurs pères n'est plus que convoitise, la science quocharlatanisme, la vertu quo spéculation, l'amour que libertinageajoutez que tous les juges sont iniques, tous les soldats félons et ambitieux, tous les marchands voleurs et toutes les-femmes prostituées;et finalement concluez qu'il n'y a plus pour cette société dissolue etgangrenée qu'un idéal, qu'une ambition, qu'un dieu l'Or, le moyend'acquérir bassement sans péril toutes les jouissances, tous les honneurs, tous les pouvoirs le public tout entier sera de votre avis; etchacun applaudira en regardant son voisin; de même qu'au théâtrechacun salue son portrait dans le héros austère et magnanime dontl'indigence radieuse éclipse les soleils d'or des millionnaires. – «Desjuges iniques? il yen a; des libertins? en voici; dos concussionnaires?des simoniaques? j'en connais; des marchands voleurs? ils lesont tous. exceptémoi»Allez donc prêcher des innocents convaincus,décidés d'avance à prendre pour eux tout l'éloge et à laisser tout loblâme au prochain1 Dans les temps de civilisation avancée la satireindignée, énergique, directe, n'a plus rien à faire; d'ailleurs la policecorrectionnelle est là pour vous arrêter, si vous allez trop loin dans lacensure des individus ou des corps constitués. Le châtiment à infligerau vice et à la lâcheté, ce n'est plus ni le fouet armé d'acier, ni le ferrouge, ni la morsure des vipères; c'est l'immortel et tout-puissantRidicule, le ridicule, plus tranchant que le fer dela guillotine, comme lechantaient déjà nos pères en 93; et certes, l'argument était décisif, carce refrain philosophique se chantait au pied de l'échafdiid. Ce n'estplus le fouet qui corrige, c'est la plaisanterie; la plaisanterie la plusactuellc, la plaisanterie du jour, la blague, si un tel mot peut se risqueren bonne compagnie. Le premier qui l'ait dit clairement est un poètedont on peut invoquer ici l'autorité c'est l'auteur des Odes funambulesqms; un des livres de satire les plus ingénieux et les plus délicatsqui aient jamais été écrits.M. Pommier parait l'avoir compris dans celui de ses ouvrages qui aeu le plus de succès, et qui même a obtenu la popularité, j'entends lavraie popularité, la popularité parmi les gens qui s'y connaissent.On devine que je veux parler de la petite épopée burlesque intituléel'Enfer. Quelle est, indépendamment du talent pratique qui est trèsgrand dans cette œuvre de M. Pommier, quelle est l'idée ou, si l'onveut, la méthode qui afait le succès de ce po&ne? Depuis quelquesannées des idéalistes transcendants, jugeant qu'ilétait honteux à unDieu de vouloir châtier le corps de ses créatures, et désireux de mettreles dogmes à la hauteur de la philosophie spiritualiste, avaient imaginéun enfer purement métaphysique, où l'homme ne souffrirait que parl'esprit grande consolation pour ceux qui en manquent. La parole duSaint en extase vilssouffrirontparce qu'ils ne verront pas Dieu,» avaitétéle texte de cette doctrine acceptée avec empressement par les pécheurscouards et lâches qui s'arrangeaient très-bien de ne jamais voir Dieu,pour unique punition de leurs méfaits. Le poëme d'Àmédée Pommierest une réaction contre ces accommodementshérétiques «Nont vousn'en serez pas quittes à si bon marché! gourmands, vous rôtirez dansvos rôtissoirs, vous bouillirez dans vos marmites et vous cuirez à petitfeu dans vos chaudières;voluptueux vous vous carboniserez sousdes baisers de feu; égoïstes, on vous réchauffera sur la tôle orgueilleux, scandaleux, impies, aduliêres, corrupteurs,hypocrites,monteurs,vous n'y échapperez point; vous saurez ce que c'est que la poix bouillante, le plomb en lave et la fonte en fusion Chaque vice a sonsupplice tiré principalement des instruments de son plaisir; et le plaisir et le châtiment ont parfois des rapports si exacts, les détails sontsi précis et si actuels, que plus d'un, qui s'était flatté d'un enfer docontrariété et de mélancolie, après avoir ri de l'exagération du poëtc,a pu dans la solitude se dire: Pourtant, s'il était vraiUne des inventions les plus frappantes du poëme est assurémentcelle du supplice des adultères, réunis ensemble, quoi qu'ils fassent:Comparez leur destin nu vôtre,Cette chute, poétiquement très-belle, est d'un effroi saisissant. Ilétait impossible de mieux remontrer aux gens la laideur de leur luitËpoifa: enchaînés pour un jour!Ils sont là, rivés l'un à l'autre, Éternels forçats de l'amour.Quelle souffrance et quel «aljceLe commerce intime, où se'glisseUn froid qui se change en spplice,Ne date souvent que d'hier;On maudit tout bas sa conquête.Onla trouve ennuyeuse et bête– L'éternité du têie-à-tileNe i>ottvatl manquer à l'enferlque par cette perpétuité du lendemain plein do dégoûts d'un plaisiréquivoque.Lo poëme d'Amédée Pommier est plein de ces argumentsad hominemet ad horarrij qui, à travers la fantasmagorie demi-bouffonne, demiterrible de ses démons, de ses tortures, de ses appareils do cuisine incandescents et gigantesques, vous fascinent et vous arrêtent. Il vousfait rire de vous-même et vous effraye. Ces rappels à la réalité, à l'actualité, achèvent de lui donner sa date; et c'est bien là en effet Tenterrajeuni pour le dix-neuvième siècle. Il y a du faux et il y a du vrai,de la gaussorie et de la terreur, de la caricature et du sérieux, dol'ironie et de la foi. Et malgré l'ironie répandue dans tout le livre, etqui éclate dès la préface où l'auteur avec une gravité d'emprunt flagellel'école des images à tous prix et de l'effet quand même, et proclame aunez des gens, qui vont le lire, qu'il n'y a pas de poeto«sans la sensibilité du cœur et sans la dignité du style;» malgré ces outrances decomique, je ne répondrais pas que M. Pommier ne s'est pas plus d'unefois laissé prendre d'effroi pour son spectacle, et de frayeur pour seshéros. En somme, c'est là certainementune œuvre, une œuvre singulière, et qui restera parmi les productions les plus originales de lapoésie contemporaine.J'aurais pu sans doute, et sans difficulté, extraire encore quelquesbelles strophes des autres recueils de M. Pommier, Océanideset P'antaisies, Crâneries et Dettes de cœur, et surtout du Livre de sang. Maiscette appréciationde son ouvrage, selon moiplus remarquable, à laquelle je me suis laissé entraîner, sera complétée par les citations quidoivent suivre cette notice. D'ailleurs, l'unité qui manque à l'œuvrode M. Pommier, on la retrouve à coup sûr dans ses sentiments. II n'apas deux amours, ni deux haines. Culte sincère de la poésie et de l'art,haine de la cafarderie bourgeoise et des hypocrisies révolutionnaires,ce sont là ses inspirations constantes, toutes les fois qu'iln'a à obéirqu'àlui-même.Il a L'horreur de la place publique et de ses mensonges,du patriotisme de commande de la faconde boutiquière et des ambitions triviales; et la violence de ce sentiment, redoublée par la conscience d'une réelle valeur et d'une ambition haute, eût fait sans doutode M. Amédée Pommier un franc satirique, si, au lieu de répandre sescolères dans le vieux moule classique, il eût demandé aux ressourcesmultiples de la poétique moderne une forme nouvelle, plus variée etmoins trainante.A travers sa vie laborieuse et vouéeàun noble but, M. Pommier aémis un jour ce vœu, dont il faut lui tenir compte, de produire, nofut-ce qu'une seule fois, quelque œuvre délicate, élaborée, achevée, quiput faire flotter son nom vers l'avenir, parmi les noms illustres, dansune de ces nefs parées et fleuries où vogue l'immortalité des poètes.Ce noble souhait est aujourd'hui rempli et par uno rencontre heureuse, la pièce où M. Pommier confessait son utopie est une de cellesqu'on a dû recueillir dans cette anfliologie.Charles Asselineau.V. Premières armes, 4 vol. in-16; le Livre de sang, vol. in-8; les Assassins, 1 vol. in-8; Océanides et Fantaisies, in-8; Crâneries ei Dettes decœur, in-8; Colères, in-8; Découvertedela vapeur ( pièce couronnée parl'Académie française, 1849) in-4; Mort de monseigneur V Archevêque(prix de versification, Académie française),), in-4 Sonnets sur le Salovde 48S1, in-8; l'Enfer, in-32; les Russes, in-16 Colifichetsj in-8, 1860.LE PAPILLON-ESPOIRL'espérance ici-bas vaut mieux qu'un bien présent;On regrette son rêve en le réalisant.Seul, d'un éclat doré l'avenir se colore;Demain, en devenant aujourd'hui, se déflore.On atteint le bonheur il ôte promptementSon masque; on reconnaît le désenchantement.Voyez ce papillon aux couleurs enflammées,Avec quatre ailes d'or, d'yeux de pourpre semées!Être agile, éthéré, folâtre, gracieux,Promenant en zigzags son vol capricieux,Il va, revient, repart, monte, descend, tournoie,Baise, en passant, les fleurs où sa trompe se noie,Joyau vivant que Dieu, qui l'a colorié,A de riches fleurons partout armorié.Qu'un brutal, sans pitié pour des membres si frêles,Parvienne à le pincer par ses fragiles ailes,Le prodige est détruit. Cet insecte charmant,Cet être, vulnérable au moindre attouchement,Pauvre souffre-douleurqui tremble, qui tressaille.Effaré, comprimé par l'horrible tenaille,Palpitant sous la main qui retient son essor,Perd, en se débattant, son carmin et son or,Se mutile, se froisse, et bientôt il ne resteDu sylphe aérien, si splendide et si leste,Qui semblait voltiger Pu vingt lieux à la fois,Qu'un pastel impalpable estompé sous les doigts.s.MON UTOPIEAM.CCVtLLIEtt-tLEUHYJ'ai rêvé maintes fois de faire une élégieDigne de trouver place en quelque anthologie,Un de ces morceaux fins, longuement travaillés,Polis, damasquinés, incrustés, émaillés;Mon point un monument ambitieux et vaste,Pyramide, ou colonne, ou palais plein de faste,Mais un rien, un atome, une créationSublime seulement par sa perfection,Œuvre de patience, œuvre humble, œuvre petite,Formée avec lenteur comme la stalactite,Valant un gros poëme en sa ténuité,Et faite pour durer toute une éternité.Oh montrer ce que peut la constance et l'étude!Créer avec amour, avec sollicitudelLaisser un médaillon, relique dont le prixDans deux ou trois mille ans puisse être eucoi* comprisVieux lapidaires grecs, dont la main délicateInlailiail des Vénus, des Hébés sur l'agate,Sculpteurs minutieux, artistes qui joutiezA qui de vous seraient les plus fins bijoutiers!Que n'ai-je aussi l'outil et la main qui burineQuelque divin profil ou quelque figurine!J'eusse fait un cachet richement ouvragé,Grand comme l'ongle, fruit d'un labeur enragé.Sur une pierre dure, ou sur un peu d'ivoire,J'eusse mis tout mon art et mes chances de gloire,Léguant aux temps futurs un immortel joyau,Quand je n'aurais sculpté qu'un pépin, qu'un noyau.Nous mourons par l'excèset par la redondance.En flacon d'élixir heureux qui se condenseJ'aimeraisrecueillir cette perle, ce pleurFiltrant d'un cœur souffrant qu'a fêlé la douleurPuis, comme un moucheron dont chaque frêle membre,Saisi, momifié dans une goutte d'ambre,Sépulcre transparent, se peut voir au travers,J'embaumerais ce pleur dans t'ambre de mon vers.Mais on n'a pas toujours de ces bonnes fortunes,Comme Horace et Pétrarque en ont cu quelques unes.Le parfait, l'absolu, même en petit, n'est pasChose facilement accessible ici-bas.Ce modèle idéal, qui dans notre esprit flotte,De l'art qu'ildécourage intangible asymptote,On veut en vain l'atteindre et le réaliser.Quand même notre cœur viendraità se briser,Nous ne pleurons pas tous de ces larmes divinesQue le temps cristallise et change en perles finesLA RIMEÀ LAURENT-PICHAYLa rime est un oiseau moucheQui pour un rien s'effarouche,Fuyant la main qui le toucheEt sujet au vertigo.Mais on la rend familière,On la met dans sa volière,Quand on s'appelle MolièreOu qu'on est Victor Hugo.Comme un prisonnier tranquilleNe voit rien de difficile,Et, dans son noir domicile,Fait venir, par lui nourris,Dans sa main, sur son épaule,Grâce aux loisirs de la geôle,Ou l'insecte qu'il enjôle,Ou la craintive souris,Ainsi, par la patience,On acquiert cette scienceD'inspirer la confianceA la rime qui vous craint,Et si d'abord on la rate,Avec le temps on la mateOn la retient par la patteQu'on attache par un crin.J'ai fait ce travail frivolePour l'oiseau dont je raffole,Quoique parfois il s'envoleQuand je croyais le tenir.Mais souvent, par la croisée,Cette rime apprivoisée,De la toiture ardoisée,Daigne jusqu'à moi venir.Rarement elle est rebelle.Dès que ma bouche l'appelle,Dès que j'ai dit Viens, ma belleElle descendà ma voix,Et, de toute peur exempte,le la vois qui se présenteEt qui, douce et complaisante,Fait l'échelle sur mes doigts!Des rimes de toute sorte,Que chaque brise m'apportePar ma fenêtre ou ma porte,J'entends le sourd frôlement.On dirait quelque prestige.Quand leur troupe ainsi voltige,C'est à donner le vertige,De les ouïr seulement.Cet essaim chez moi pullule.Guêpe quittant sa cellule,Frémissante libellule,Que mon œil sait épier;Nulle d'elles ne m'échappeAu vol ma main les attrape,D'un coup brusque je les happeEt les fixe à mon papier.J'en décore mes ballades;J'en compose des roulades,Je dispose en enfiladesLeur assortiment coquet.En longs colliers je les noue,Je leur dis Faites la roue.Avec elles je me joueComme avec un bilboquet.Point d'obstacle qui résisteTéméraire équilibfiste,J'exécute à t'improvisteDes tours inconnus ailleurs.Vers sur vers se pfecipito;Je les pousse, les exciteEt les fais tourner plus viteQue les boutes des jongleurs.De mes rimes t'assembbgeMe compose un attelageAu luisant et fin pelage;C'est mon char et mes chevaux.Ht main experte les guide.J'aime leur élan rapideEt les fais à toute brideCourir par monts et par vaux.nime! oh! combien je te goûte1Quand la prose avec toi joute,Combien ta musique ajouteA l'enchantement des motsiC'est toi qui sais nous séduire;Qui, sur le dressoir, fais luireEt le hanap et la buireEt le vernis des émaux.Tu dessines les acanthesEt leurs courbes étëgantes,Et sur le front des bacchantes,Les verts pampres que tu tords.Tu sculptes, mieux que )'orfèvre,L'aegipM) aux pieds de chèvreSur des coupes dont la lèvrePresse avidement les bords.o.Tu fais, sous l'archet qui passe,Grommelerla contre-basse,Mugir au loin dans l'espaceL'orgue aux longstuyaux d'airain,Nasiller le hautbois gre)e,Roucouler la tourterelle,Ou pleurer la chanterelleAux attouchements du crin.Grâce à toi, le vers des bardesFait mieux ronuer les bombardesMieux briller les hallebardesEn éclairs étincelants.Tu sais aiguiser les haches;Tu sais bomber les rondachesEt planter les hauts panachesSur les casques rutilants.0 rime à piquant commerce,Sois le seul art que j'exerce,Sois la barque où je me berce,Sois l'hippodrome où je cours,Sois l'autel de ma détresse,Sois k temple et la prêtresse,Mon idole et ma maîtresseJusqu'au dernier de mes joursNE TOUCHEZ PAS A L'ENFANTLa foi, la loyauté, la pudeur, l'innocence,Sont dans la cœur humain comme une exquise essenceQue par le moindre choc le flacon soit fêté,Le précieux parfum est bien vite envolé!Oh laissons à l'enfantsa candeurjeune et fraiche,Cette fleur qui veloute ou la prune ou la pêche,Ce duvet délicat, virginité du fruit,Qu'on ne saurait frôler sans que tout soit détruit:Ce glacis de vapeur de la grappe dorée,Cet éclat de pastel, poussière colorée,Voile mince et subtil, à s'en aller tout prêt.Réseau fin et ténu, qu'un souffle enlèverait.Enveloppe si frêle et si bien nuancéeQu'on tremble d'y toucher, même de la pensée.BIEN PERDU60RPE1'Entre quinze et vingt ans, le coeur tout~enf, qui sortDe sa torpeur première et qui commence à vitre,S'enflamme quelquefoistout de bon, et s'enivre,Dans un profond secret, d'un amour grand et fort.Honteux de laisser voir cette ardeur qui le mord,C'est sous un dehors calme et serein qu'il s'y livre;Et l'on se dit, craignant les troubles qui vont suivreN'éveillons pas trop tôt le cœur d'enfant qui dort.Grâce aux cachets, fermoirs et scellés qu'on y pose,Homme et femme, à cet âge, ont )'âme si bien close,Qu'on n'en peut soupçonner les intimes combats.On serait bien surpris, si l'on pouvait y lireCombien, dans leur jeunesse, ont aimé sans le dire ICombien furent aimés, qui ne le sauront pasMADAME ÉMILE DE CrIRARDIN(DELPHINE GAY)isot–tasNLe jour où Molière donna son Misanthrope à Paris et an monde,l'attention du public fut plus d'une fois distraite par un spectateur duparterre qui ne cessait de s'écrier:Quel bonheurquel bonheur– Eh d'où vousvient ce transport? alui dit enfin son voisin assourdi.«Quoi!Monsieur, reprit l'autre, ne concevez-vous pas que si ce chefd'œuvre n'avait pas paru aujourd'hui, il ne devait jamais parattre?aJ'ai maintes fois médité le mot de ce logicien inconnu. Oui, commeles moissons de la terre, les pensées humaines ont leur saison d'éclore,et le génie ne suffit pas pour intervertir les dates, il faut la conjonction précise d'astres vagabonds et qui ne se rencontrerontpins; ilfaut l'afnnité passagère d'éléments bientôt désagrégés pour produireles fleurs rares des lettres et de la poésie. Qui oserait compter lesbeaux germes avortés, les généreuses créations étouffées faute d'avoireu le bénéfice de ces sympathiquesinBuences? Et, par contre, quine s'arrêterait avec charme à contempler la riche croissance de cesnatures privilégiées qui ont épuisé toute la fortune de leur talent, etqui sont arrivées à l'heure?Madame de Girardin appartenait à cettefanulle heureuse.Née à la veille d'Austerlitz, au lendemain du Génie du christianisme,dans une maison brillanteet bruyante, élevée au milieu d'unesociéM quis'associait aux douloureuses ardeurs de Corinne et de René, mais sansrenoncer aux galants délires de Parny, DelphineGay,qui faillitêtre baptisée sur le tombeau de Charlemagne, n'attendit pas ses vingt ans pours'armer guerrière dans cette croisade lyrique dont les premiers chantss'éventèrent au bruit du suprême combat de TSapo!éon.Uncritique tropsévère, mais bien spirituel, a décrit à merveille cette minute de notrehistoire littéraire «Ileut, sous la Restauration, une époque of< il SBff Rt une étrange confusion des sentiments tes plus divers d'on~![]{!ff et. de nature. Le souvenirs de l'émigration et ceux de t'emp~e se«mêlaient, dans certains esprits, de )a façon la plus bizarre. On no«voûtait pas répudier les quatorze années que notre nation, (ie\cf'ncff un peuple nomade de héros, avait passéessur les champs de bataille;(f on ne voulait pas non plus rejeter dans uno nuit éternelle les quatorze«siècles qui ressuscitaient avec l'antiquo royautés On rcva )'at)iancc«de la passion chevaleresque avéc le patriotisme de 89. On vit danswles poésies un incroyable mélange de preux, de troubadours, de<f châtelaines et de grenadiers de ]a vieille garde. On maria Clotilde dea Survillû à Déranger.Jugez, si dans un tel monde on f~ta t'ebquontcDelphine, quand elle apparut, avec sa démarche légère, ses yeux bleus,et les ondes de ses cheveux d'or mollement effilés sur l'albâtre d'unfront délicat. Elle ne portait pas de cocarde elle était toute à la France,à toutes ses gloires, à tous ses deuilsEite chantait sainte Genevièveet les druidesses, les Grecs et Je général Foy, Jeanne Darc et la prised'Algerl Les libéraux t'admiraient au Pére-Jjachaiso, debout sur uncercueil, et jetant à t'écho, dans ses vers animés, les regrets de lapatrie en larmes; le roi lui souriait au Louvre, quand, devant le portraitd'Hersent, elle semblait accuser le peintre d'avoir affadi quelque peula grâce superbe de son modèle1 Elle portait aisément sa renommée,comme une jeune nHo qui avait vu de bonne heure chez sa mère lesauteurs fameuxà coté des vaillants colonels, et qui était au courant detous les triomphesElle avait tant d'espoir en entrant dans le monde,Orgneiuense et les yeux baissés.Elle se savait belle à souhait, et faisait avec une savante candeur leshonneurs de sa beautéBelle comme la gloire, elle en était fimageQuel bonheur d'iare belle alos6 qu'on est aimée!Ooi"ie veux luiparaitrc·aussi·belle·q~ un ange!On battait des mains à cette Clorinde, à cette M~sc do la Patrie, (ain~ielle se nommait elle-même1) qui, le jour où elle abordait une hauteentreprise, le poëme de Madeleine, par exemple, y mêlait encore, parun contre-sens dont on lui savait gré, et son portrait, et mille allusionsaux prédicateurs àla mode, à la politique do la semaine. N'a-t-eHe pastrouvé moyen de comparer le désespoirde Satan exilé du ciel à l'ennuide Bernadotte, ce tyran fondateur, sur le trône de Suède? Ce n'es!, pastout a fait ainsi que procédait Milton. Mais qu'importe? La corde dela harpe vibrait au vent de l'occasion, l'auditoire comprenait à demimot, etle succès était gagné. D'ailleurs, en dépit do la fausse pompe,do la religiositéconvoouo et des perpétuels sacrificesà la mode, le talentdu poëte se décelait jusque dans les faciles à-propos d'un soir, jusquedans les romances qu'embellissaientles mélodies passionnées de PaulineDucbambgc, jusque dans les amplificationsacadémiques qui ravissaientM. Villemain. <( Les vers de jeunesse de madame de Girardin ont,» adit parfaitement M. de Lamartine,a tout ce que l'atmosphère dans lacquelle eUe vivait comporte; c'est de la poésie à mi-voix, à chastes«images, à intentions fines, à grâces décentes, à pudeur voilée de style.«Le seul défaut de ces vers, c'est l'excès de l'esprit; l'esprit, ce grand«corrupteur du génie, est. le Ûéau de la France.?nL'ennemi, c'est l'esprit que je veux dire, ne déserta guère le toit demadame de Girardin, après juillet, quand Kla Muse brisa sa lyre par«raison,»quand elle entra dans la lutte quotidienne avec une audacemartiale, quand chacun de ses vers, chacun de ses feuilletons siS!aentre ses mains comme le javelot d'une Bradamante gauloise. 11 devintplutôt le maître absolu. C'est lui qui fait tort au sentiment profond deA~pofiMpj cette tentative de Dmt Juom féminin, où Delphine désabuséedejà se peint encore, mais cette fois sous un voile:Le matin exaltée et moqueuse le soir,Pni3 tour à tour coquette, impérieuse et tendre,Du grand homme et du eot sachant se faire enteudro,un peu d'orgaeil pput-être pour déf.,ut,u Maisfemme de et femme comme il fantC'est lui qui glace par endroits ces essais d'une sagesse aiguisée,ces romans d'une analyse si délicate, ces comédies d'une invention sitouchante ou d'une bonne humeur si robuste; c'est lui qui gàte mêmeces tragédies élé~amment fastueuses, «où le souvenir d'Esther et«d'c~ic, tc'est M. de Lamartine qui parie, f avait rendu à madame«de Girardin quelque retentissement lointain de la déclamation deRacine. s Hélast i'esprit est un tyran plus jaloux que Satan ou queBernadotte, et ce n'est pas impunément qu'on est une reine de salon.Nous ne nous arrêterions pas ici sans injustice. Comme l'a proclaméla raison sublime do madame de Staël, «nul no peut sortir de la régioneintellectuelle qui lui aété assignée, et les qualités sont encore plus<[ indomptables que les défauts.» Malgré l'envahissement de l'espritdans ses œnvres et dans sa vie, madame de Girardin préserva toujours en elle la faculté d'un fidèle enthousiasme; courageuse, dévouée,parfois clémente, la complice fraternelle de Lamartine et de VictorHugo ne se désenchanta que des petitessesauxquellesson goût d'abordet plus tard la fatalité de l'habitude l'avaient misérablement enchainëe.Qu'on lise la Nuit, cette plainte admirable que nous confions à tous lescoeurs touchés par les mélancolies sincères, et l'on devinera le secretde cette âme navrée souvent sous l'éternel éclat et le constantsourire.Un jour Bossuet sortait d'un couvent où il venait de finir sa visite pastorale K Priez pour moi, mes sœurs, dit-il aux religieuses.– Et quedemander à Dieu, Monseigneur? Qu'it ne me laisse pas tant docomplaisance pour le monde, a Ce devrait être là le mot d'ordre etle mémento de toutes les femmes qui ont reçu le don de poésie. Au'début, le monde encourage, il excite, il enlève; un peu plus tard, ilrapetisse; puis, enfin, il précipite tout l'être dans les profonds abîmesde ces tristesses incurables dont une femme adutée n'a pas le droit demultiplier les témoignages. Et si je me ressouviens, en ce siècle seul,de Thomas Moore, en Angteterre, ici de plus d'un gracieux talent,dégradé par la vie mondaine jusqu'à la sécheresse ou jusqu'à lafadeur, ce n'est pas à l'intention des femmes seulement que je réciterait'oraison dont le saint évêque lui-même sentait le besoin et réclamaitl'appui.PniLOXCNE BOYER<MuOMemm< des mAfefms français et des scw~ (~ Sainte-Camille.<8S2; Essais poétiques, 4824; Ourika, 1824; N~MMe d sainte Geneutcuc;ta QM~te~OW les CrMS/ ~tHOn; JVoMMtHM! essais ~O~t~MM; Vers sur lamort du général Foy, ') SaS le Retour, 4 828 le Dernier jour (;s Pompât,<8S8; Napoline, 4833; Poésies comptes, ~84~ (chez Charpentier), nouvelle édition très-augmentée (chez Michel Lévy; 4856). O~Mjrescomplètes, chez Plon, 4860, avec introduction par Th. Gautier.On peut lire sur madame de Girardin une étude de M. Sainte-Beuve(CftMseftM dwf,Mndt, III), et!o portrait étendu qu'a donné M. do Lamartine ( Cours de Littérature). On a d'ailleurs réuni dans un petit volumein-18 (imprimerie de Serrière, 2S juin <SS6,) les diversjugements dela presse sur madame de Girardin. Pour contrasteà ces panégyriqueset à ces oraisons funèbres, je renverrai tes curieux à deux articles dela Revue des CetbE ~ffrndM ( h FeMtHetmt Lettres ptïfMtmnM par F. deLagmevaia, 1 octobre < 843 les fmmMt ~Mt< par G. de Motènes,t" juillet 4842.)DËMTBnfOEMEtKTtJO.É.jtJPOU~EElle était mon amie, et j'aimais à la voir,Le matin exaltée, et moqueuse te soir;Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre,Du grand homme et du sot sachant se faire entendre,Sachant dire à chacun ce qui doit le ravir,Des vanités de tous sachant se bien servirNaïve en sa gaîté, rieuse et point méchanteSublime en son courage, en sa douleur touchante;Ayant un peu d'orgueil peut-être pour défaut,Mais femme de génie et femme comme il faut.Combien nous avons ri quand nous étions petitesDe ce rire bien fou, de ces gaîtés subitesQue rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer,Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.Je plains t'ëtre sensé qui cherche à tout sa cause,Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque choseMes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;Mes plus vives amours se passèrent d'objets.La perruque de mon vieux maître d'écriture,Pendant plus de deux ans, a servi de pâtureA ma gaité; parfois je me rappelle encorSes reflets ondoyants, mêlés de pourpre et d'or.Cette perruque-là, c'était tout un poëme;Ses malheurssurpassaient ceux d'Hécube eUc-memn.Perruque de hasard, achetée à vil prix,Elle était pour son maitre un objet de mépris.Soumise au même sort que la reine de Troie,D'un fatal incendie elle se vit la proie,Un soir que, fatigué d'un parafe en oiseau,L'imprudents'endormitsur les bords d'un flambeauElle avait ctebeUe au temps de sa jeunesse;Les cheveux en étaient d'une extrême finesse,Mais rares, attestant la marche des hiversPartout ravins profonds, partout sentiers déserts;De leurs fils espacés on eût compté le nombre.Jadis peut-être un sage arêvésous son omhre;Dans ses anneaux bouclés, peut-être bien des fois,Un poète rêveur a promené ses doigts;Et peut-être elle avait- qu'un roi me le pardonne!De nobles souvenirs qu'envierait la couronne.Vaut mieux être, à mon sens, neige sur le Mont-Blanc,Que panache orgueilleux sur un guerriertremblant;Mieux vaut, dans la foret, être le gui du chêne,Que l'aigrette qui pare un chardon dans la plaine,Perruque de Bousseau! tu vaux mieux, selon moi,Qu'une couronne d'or au front d'un mauvais roi.LA NUITVoici l'heure où tombe le voileQui, le jour, cache mes ennuis;Mon cœur à la première étoileS'ouvre comme une fleur des nuits.0 nuit solitaire et profonde,Tu sais s'il faut ajouter foiA ces jugements que le mondePrononce aveuglémentsur moi!Tu saisle secret de ma vie,De ma courageuse gaîté;Tu sais que ma phitosophieN'est qu'un désespoir accepté.Pour toi je redeviens moi-même;Plus de mensonges superflus;Pour toi je vis, je souffre, j'aime,Et ma tristesse ne rit plus.Plus de couronne rose et blanche1Mon front pâle reprend son deuil,Ma tête sans force se pencheEt laisse tomber son orgueil.Mes larmes, longtemps contenues,Coulent lentement sous mes doigts,Comme des sources inconnuesSous tes branches mortes des bois.Après un long jour de contrainte,Ue folie et de vanité,H est doux de languir sans feinteEt de souffrir en liberté.Ohtoui, c'est une amere joieQue de se jeter un moment,Comme une volontaire proie,Dans les serres de son tourment;Que d'épuiser toutes ses larmes,Avec le suprême sanglot;D'arracher, vaincue et sans armes,Au désespoir son dernier mot!Alors la douleur assouvieVous laisse un repos vague et douxOn n'appartient plusà la vie,L'idéal s'empare de vous.On nage, on plane dans l'espace,Par l'esprit du soir emporteOn n'est plus qu'une ombre qui passe,Une âme dans t'immeusité.L'élan de ce vol solitaireVous délivre comme la mort;On n'a plus de nom sur la terre,On peut tout rêver sans remord.D'un monde trompeur rien ne reste,Ni chaine, ni loi, ni douleurEt l'âme. papillon céleste,Sans crime peut choisir sa Heur.Sous le joug de son impostureOn ne se sent plus opprimé,Et l'on revient à sa natureCommeson pays bien-aimé.0 nuit pour moi brillante et sombre,Je trouve tout dans ta beautéTu réunis t'étone et l'ombre,Le mystère et la vérité.Mais déjà la brise glacéeDe l'aube annonce le retourAdieu, ma sincère penséeII faut mentir! voici le jour.SONNETSLA MARGUERITEj~c suis la marguerite, et j'étais la plus belleDes (leurs dont s'étoihit le gazon velouté;Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté,Et mes jours se thttaiout d'une aurore éterne~e.Hélas! malgré mes vœux, une vertu nouvelleA versé sur mon front la fatale clarté;Le sort m'a condamnée au don de vérité;Et je souffre et je meurs. la science est mortelle!iJe n'ai plus de silence et n'ai plus de repos;L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots,U déchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime.Je suis la seule fleur qu'on jette sans regretOn dépouiite mon front de son blanc diadème,Et l'on me foule aux pieds dès qu'on a mon secret.LE CHARDONJe suis, à parler franc, une assez pauvre plante;Je n'ai point de parfum, je n'ai pas de beauté;Je ne suis bon à rien, et je suis détestéeEt je maudis l'éclat de la rose insolente.Comme elle, je possède une épine méchante,Mais un don de souffrance, hélas1 sans volupté.Je n'ai qu'un seul ami que l'on dit entêtéOn le bat quand il dort, on le fuit quand il chante.Je grandis, je fleuris dans des endroits impurs,Sur le bord des fossés, à l'angle des vieux murs;On me traite partout comme un être inutilePour moi jamais de soins, pour moi point de pardonOn m'arrache aussitôt que la terre est fertile.Je suis, enfin, la fleur des &nei. le cbardon.[f Le poëte en moi, l'avouerai-je? a quelquefoissouffert de toutes lesindulgences mêmes qu'on avait pour le prosateur. aOui, le prosateur et le critique ont fait tort au poëte; nous comprenons à merveille les délicates souffrances de M. Sainte-Beuve. Ons'est trop habitué, vraiment, à ne voir dans l'auteur ingénieux de tantdo Portraits littéraires qu'un agile naturaliste traversant à pied l'immense domaine de la littérature, et composant à loisir avec les souvenirs de son herbier un album pittoresque et vivant de la poésie et dela prose modernes. Le Sainte-Beuve de la 2î~Me des Deu~c Mondes,le Sainte-Beuve du Con~utMHnet et du ~fûMf~M~ qui de nous, eneffet, n'aeu perpétuellement affaire à lui, dans cette m&lce de plus enplus confuse du monde intellectuel? Il nous a cent fois cbarmés oublessés, avertis ou égarés, irrites ou consolés. Sa voix et son geste,nous les connaissons; ses mystérieuses confidences, coupées ça et là decris de triomphe ou d'alarme, nous les avons entendues à chaque relaisde la vie tittérairo. Son pas hésitant ou délibéré, nous en avons toujours l'écho dans l'oreille, soit que l'infatigable marcheur coure avecélan devant nous, soit qu'il ait par moments la fantaisie de boiter surnos talons. En voyant passer ce grand curieux des choses do l'esprit,l'Académie et les journaux, le salon et la rue, tout le public, lecteur etspectateur, s'écrie d'une seule voix «C'est lui!n Nais parlez à tousces affairés, qui ne lisent jamais que du coin de l'oeil et qui ne saventl'histoire littéraire que par ou't-dire, parlez-leur sérieusement de l'éditcur des poésies de Joseph Delorme, de l'auteur des Consolations, del'auteur des PëMf~s d'~o!!t, vous les verrez tout à coup ouvrir de grandsyeux et sourire, vous les entendrez peut-être ricaner vulgairement àpropos desRa~oM ~MH~, et citer de mémoire, avec un accent de suprême ironie, quelques vers malheureux qui ont défraye sous LouisPliilippe la gaieté routinière des petits journauxAssis sur le penchant des coteaux modères.Povr troie anx seulement, ob!que je puisse avoirSur ma table un lait pur, dans mon lit un mil noir!Les coteaux tnofferes~ on vous les abandonne, ô grands censeursbêlants de t'éternel troupeau de Panurge, Rt l'on vous permet d'épiloguer tout à votre aise sur la table au lait pur, sur le lit à ~fett noir.Mais M. Sainte-Beuve n'en reste pas moins un vrai poëte, et peutêtre le plus nouveau et le moins académique, le plus actuel et le plusdistinct de tous les portes contemporains. Loin de nous la pensée devouloir diminuer en rien le mérite d'une intelligence si variée et siactive: nous apprécions et nous aimons librement l'cûuvre critique deM. Sainte-Beuve. Cependant, elle nous para!t tout à fait subordonnée àson Œuvre poëtique. Celle-ci est moins extérieure, elle dépend moinsde la circonstance et de l'accident, elle garde dans sa variété même unplus grand caractère d'unité; elle livre enfin, pins complétement etplus sincèrement, le secret d'une figure originale que les masques dela vie n'ont jamais fait qu'effleurer. Poëtp, romancier. et même critique, le véritable Sainte-Beuve s'est révélé il y a déjà trente ans dansles poésies de Joseph Delorme.Ce Joseph Delorme débuta singulièrement. Il ne se donna pas deprime abord pour un enfant sublime, pour un archange de génietombé des cieux, pour un poëte volcanique sorti de l'enfer. Non, c'étaitun malade, un mort! ses chants interrompus n'étaient que le vagueécho d'une voix d'outre-tombe; il avait vécu dans l'obscurité, dans lapauvreté, dans le doute; il avait expiré dans l'isolement et le désespoir. Un ami venait de recueillir les tristes reliques de ce malheureuxfils de René, de ce frère ou cousin de Werther, d'Adolphe, d'Obcrman et il les offrait timidement aux Bdè!es du cénacle, non pas entourées du laurier triomphal, mais protégées et consacrées par la palmedu martyr. Oui, Joseph Delorme était nn martyr de la vie et de lapoésie. Mais pendant qu'on psalmodiait le de Pfo/'MnfHs sur le cercueit entr'ouvert, on s'aperçut que le cercueil était vide, que le mortétait ressuscité, qu'ilassistait à ses propres funérailles, et même qu'ilen avait très-largement payé les frais. Mise en scène savante d'unta!ent modeste et fier qui jouait au moribond pour conquérirsans danger Je droit de vivre1 Personne, en ce moment, n'eut, le mauvais goûtde reprocher à M. Sainte-Beuve d'avoir pris le pseudonyme de JosephDelorme. L'important, v,!était que fauteur des nouvelles poésies, pours'être déguisé en spectre, ne fut pas devenu un revenant.Le jeune Sainte-Beuve, heureusement, était habillé à la dernièremode romantique. ît appartenait bien, cela se devinait tout de suite, ala génération littéraire de la Restauration pourtant il avait su, grâceaux mille ressources d'un génie précoce et d'un art compliqué, sefaire du premier coup une place distincte parmi ces immortels de laveille qui le conviaient au plaisir de contemplerleurs statues. «0 mesmaîtres, mes maîtresMs'écriait pieusement Sainte-Beuve, en composant tes poésies de Joseph Delorme; et déjà le coq chantait dans son{.mesetdéjà ilétaitaverti que, semblableà tous les disciplesprédestinés à l'autorité, il, reniait fatalement ou volontairementses maitresAndré Chénier, Vigny, Hugo, Lamartine. Oh! que ce chant du coq estdoux à entendre, dans l'air frémissant du matin, quand on a longtemps porté la chaîne de la servitude mystique! L'heure du reniement, c'est l'heure de l'émancipation, rheure de la liberté conscienteet féconde, l'heure décisive de toutes les nativités intellectuelles. Onse repent le lendemain de son péché, on revient tôt ou tard vers sesmaîtres; mais non plus en disciple en égal Dansles poésies de JosephDolorme, M. Sainte-Beuve adore encore le romantisme, et déja il lerenie. Je le vois, ce jeune impatient, élevé sous les tourelles et dans lesgrands parcs, je le vois tout à coup glisser sur les pontes des glacis,et s'échapper dans la campagne immense par de petits sentiers désertset profonds. S'il lève la tête pourtant, il peut encore voir le parc etsaluer le château.Où va-t-il? Dansles solitudes rebutantes, dans les vallons poudreux,dans les coins de nature mat famés et suspects, dans les cellules d'ermite enfiévré, que la muse romantique ne connaît pas, et qu'elle n'oserait visiter, la déticate patricienne1 C'est là que, pour provoquer lagloire, il la fuit; c'est là que, pour enraciner sa vocation poétique, illa secoue et l'ébranle à tous les vents; c'est là que, par dédain desmodernes lieux communs sur la religion, sur l'humanité, sur la nature, sur l'infini, sur le grand Tout et le grand Rien, il s'interpellelui-même avec l'inquiétude d'un moine évadé, lève le poing vers leciel étincetant, cherche querelle aux plus humbles paysages, et troubleles plus belles eaux en y jetant les poussières malsaines de son incu-rablo etcher ennui. Peut-être va-t-il se tuer, sérieusement, pour railler les suicides de théâtre. Non, mais ce qu'ilessayera de tuer à jamaisce sont les conventions et les exagérations de la muse moderne, déjàmenacée par l'éternel esprit de ruelle et d'académie. Ce qu'il voudraénergiquement abolir en lui, c'est le vieil homme romantique avec sesgénéralités exclusives, c'est le vieil art romantique avec ses enfantillages de petit orfévre ou de petit ciseleur. M. Sainte-Bouvc ne consentira jamais comme l'ont fait tant d'autres à devenir le M. Josse duromantisme. Il connaît sans doute, mieux que personne, les finessesdélicates de son métier d'artiste. Le sonnet, ce bijou de poëte, n'a-t-ilpas été divinement remanié par lui? Qui donc a célébré avec unepassion plus intelligente la mystérieuse et charmante nécessité de larime, ce frein d'or du coursier emporté dans l'espace, cet éperon dunavire errant à la crête des flots, cette agrafe qui presse l'écharpe enchantée autour du sein de Vénus, cet anneau de diamant qui suspendla lampe mystique à la voûte du sanctuaire, ce baudrier du soldat,cette clef du tabernacle, cette colombo qui demande amoureusementsamoitié pour s'envoler avec elle aux sacrés bocages? Rien ne lui feranégliger, soyez-en sûr, les conditions extérieures et presque matérielles de son art; mais aussi, rien ne le fera renoncer au privilégecomplet de la nature humaine,à ta fois douée d'intuition et de réflexion,à la fois capable d'inspiration et de volonté, à la fois expansive et intime, à la fois contemplative et studieuse, et pour tout dire en troismots, également pourvue du sens de la réalité visible et du sentimentde l'invisible idéal.Ainsi s'expliquent, dans ces poésies vraiment nouvelles, les éblouissements de la chair et du sang interrompant tout à coup la blanchelueur des extases mystiques; ainsi, ses continuels essais de volontépersonnelle au sein même de la fatalité poétique; ainsi cette communionrenouvelée de l'esprit moderne avec une multitude d'esprits élevés detous les temps et de tous les pays; ainsi, ces voyages inquiets do la pensée au désert des pères de l'Église, à la solitude austère et mondaine dePort-Royal aux petites chapelles doctrinaire, saint-simonienne, radicale, et, d'un autre côté, aux plaines crayeuses de Montrouge, aux fourmilières populairesdes faubourgsdeParis, à quelque vallée lointame etinconnue dont nulle imagination n'a interprété la beauté sommeillantej~omo honto ~Mp~/ J'ai déjà dit que l'auteur des poésies doJosephDelorme s'était donné d'abord pour un fils de Retié, un frère oucousin de Werther, d'Adolphe,d'Oberman; il faut ajoater à cestitres defamille une parenté directe avec Montaigne, dont il a hérité ]a natureondot~nte et )'insatiaNe curiosité qui, d'ailleurs, s'est étrangement<nMvrée, en passant du xvf siecte au Xtx*. On se souviendra peuttitre de ce fragment des Pensées d'~o<!tj adressé à l'abbé EustacheB.où le poëte se caractérise tui-mcmc:Je vais donc et j'essaye, et le but me déjoue,Et je reprends toujours, et toujours, je l'avoue,IL me plaît de reprendro et de tenter ailleufi3,Et de sonder nu fond, môme an prix des douleur!>;D'errer et de muer en mes métamomlioses;De s:noir plus au long, plus d'hommes et de choses,Dussé-je au bout de tnut ne trouver presque rienC'est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien.pardonne,je m'en plains, souvent je m'en dévore,Et j'en veux mal gtiérir. Plus tard, plus tard encore!On peut lui prédire qu'il n'en guérira jamais!C'est au fond la maladieet la faculté de notre temps. Par cette inexorable inquiétude de l'esprit;toujours étudiant à travers ses passions, toujours analysant à traversses élans, toujours croyant à travers ses doutes, et toujours enthousiaste malgré ses langueurs, l'auteur des Poésies de Joseph Delorme, etpar suite l'auteur des Consolations ou des Pensées d'Aodt, aréalisé bienplus comp)étcment qu'Alfred de Musset le type de t'Ën/ant du Sidele.Les confessions publiques de ce véritable Enfant du Siècle (ses troisvolumes de poésies) ont été entendues de la génération romantiqueaussi bien que de la nôtre. Les ainés et les cadets, les pères et les fils,et mêmo les petits-neveux en ont largement profité. Sans les piècesfamUièces et toujours lyriques pourtant de cet étrange Joseph Dolorme, qui sait si Lamartine n'aurait pas écrit un Jocelyn trop solenne]? Et les sonnets de Joseph, si concentrés et si souples, si remplis etsi fins. croit-on qu'ils aient été inutiles à Barbier, à Brizeux, à Musset, d Eaude!<ure, qui atrouvé peut-être dans l'admirable pièce intituice la Veillée, ou dans les sataniques vers du ~nc'es-MMs,. lamonade de ses Fleurs dx ma!? Poëtes et prosateurs, nous devons tousquelque chose, en ce temps-ci, au plus inquiet et au plus actif de nosancêtres contemporains, à cet irritant, à ce charmant, à ce puissantSainte-Beuve. Mais nous le prions de se souvenir qu'ils'est plaint autrefois pour sa génération des grosses remontrances du bon Nisardcomme des malices du fin Villemain. Nous avons le droit de ne pasrencontrer en lui un Villemain-Nisard pour nous-même. Sainte-Beuvele critique, non, Sainte-Beuve le poëte, dans l'Introduction de ce livreet ailleurs, semble disposéà croire que tout est fini désormais en poésieet en littérature jusqu'àl'avénoment, toujours problématique, dequelque homme de génie. S'il faut nécessairement un homme degénie pour ranimer la vie poétique, je l'appelle sincèrement de tousmes vœux. J'imagine pourtant que c'est là une théorie trop napoléonienne, et que le salut de notre génération n'est point à ce prix.HtPPOLTTE BABOU.Voici, dans leur ordre de publication, les titres et les dates desrecueils de poésies pubtiés par M. Sainte-Beuve Vie, poésies et penséesde Joseph Delorme, Delangle frères, ~839; tes CuMo~ftMs (sans nomd'auteur), Urbain Canel et Levavasseur, ~830; Pensées d'aodi (sansnom d'auteur), Rendue], 1837.Ces divers recueils, réunis en un volume et grossis de pièces nouvelles, sous le titre de Poésies cmn~e~, sont entrés, vers <S40, dans laBibliothèque Charpentier. En 1860, M. Poulet-Malassis,t'éditeur spécialdes poëtes contemporains, a pubHé une deuxième édition des Poésies deJoseph Delorme, considéraMementaugmentée.Parmi les diverses appréciations que toute la critique contemporaineafaites des poésies de M. Sainte-Beuve, nous tenons à signaler l'excellent travail pub!)é récemment par M. Charles Asselineau dans la ~em~de ~rMf~MMt pMÙHgMc. (Abte de l'éditeur.)A LA RIMERime, qui donnes leurs sonsAux chansons,Rime, l'unique harmonieDu vers, qui, sans tes accentsFrémissants,Serait muet au génie;Rime, écho qui prendsla voixDu hautboisOu l'éclat de la trompette,Dernier adieu d'un amiQu'à demiL'autre ami de loin répèteRime, tranchant aviron,Éperon,Qui fends la vague écumante;Frein d'or, aiguillon d'acierDu coursierA la crinière fumante;Agrafe, autour des seins nusDe Vénus,Pressant l'écharpe divine,Ou serrant le baudrierDu guerrierContre sa forte poitrine;Col étroit, par où saillitEt jaillitLa source au ciel élancée,Qui, brisant l'éclat vermeilDu soleil,Tombe en gerbe nuancée1Anneau pur de diamant,Ou d'aimant,Qui, jour et nuit, dans l'enceinteSuspends la lampe, ou le soirL'encensoirAux mains de la vierge sainte;Clef, qui, loin de ]'œi) mortel,Sur l'autelOuvresl'arche du miracle;Ou tiens le vase embauméRenferméDans le cèdre au tabernacle;Ou plutôt, fée au légerVoltiger,Habile, agile conrrière,Qui mènes le char des versDans les airsPar deux sillons de Lumière0 Rime!qui que tu sois,Je reçoisTon joug; et longtemps rebelle,Corrigé, je te prometsDésormaisUne oreille plus fidèle.Mais aussi devant mes pasNe fuis pas;Quand la muse me dévore,Donne, donne par égardUn regardAu poète qui t'implore!Dans un vers tout défleuri,Qu'a flétriL'aspect d'une règle austère,Ne laisse point murmurer,Soupirer,La syllabe solitaire.Sur ma lyre.l'autre fois,Dans un bois,Ma main préludait à peineUne colombe descend,En passant,Blanche sur le luth d'ébene.Mais au lieu d'accordstouchants,De doux chants,La colombe gémissanteMe demande par pitiéSa moitié,Sa moitié loin d'elle absente.Ah plutôt, oiseaux charmants,Vrais amants,Mariez vos voix jumelles;Que ma lyre et ses concertsSoient couvertsDe vos baisers, de vos ailes;Ou bien, attelés d'un crin,Pour tout frein,Au plus léger des nuages,Tramez-moi, coursiers chérisDe Cypris,Au fond des sacrés bocages.STANCESjMtTEÏtEKtnMWmTEPuisque, sourde à mon vœu, la fortune jalouseMe refuse un toit chaste ombrage d'un noyer,Quelques êtres qu'on aime et qu'on pleure, une épouse,Et des amis, le soir, en cercle à mon foyer,0 nobles facultés, & puissances de l'âme.Levez-vous, et versez à ce cœur qui s'en vaL'huile sainte du fort, et ranimez sa flamme;Qu'il oublie aujourd'hui ce qu'hier il rêva!Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre,Près de mon poêle éteint j'entends siffler le vent,Pensant aux longs baisers qu'en ces nuits de décembreSe donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent,Bien souvent je soupire, et je pleure, et j'écoute.Alors, A saints élans, ô prière, arrivez;Vite, emportez-moihaut sous la céleste voûte,A la troisième enceinte, aux parvis réservésQue je perde à mes pieds ces plaines nébuleuses,Et l'hiver, et la bise assiégeant mes volets;Que des sphères en rond les orgues merveilleusesAniment sous mes pas le jaspe des palais;Que je voie à genoux les anges sans paroles;Qu'aux dômes étoilésje lise, triomphant,Ces mots du doigt divin, ces mystiques symboles,Grands secrets qu'autrefois connut le monde enfant;Que lisaient les vieillards des premières années,Qu'à ses fils en Chaldée enseignait chaque a!eu).Sans plus songer alors& mes saisons fanées,PedL-ch'e j'oublierai qu'ici-basje suis seul.@Taceudo il nome di queefa çentilisssma.D.I:.iE. Y~ifa 76tEotYl.Toujoursje la connus pensive et sérieuse:Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuseElle se mélait peu, parlait déjà raison;Et, quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon,Elle était la première à leur rappeler l'heure,A dire qu'il fallait regagner la demeureQu'elle avait de la ctoche entendu le signal;Qu'il était défendu d'approcher du canal,De troubler dans le bois la biche famiticre,De passer en jouant trop près de la volièreEt ses soeurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans,Et sa raison brilla d'attraits plus séduisantsSein voilé, front serein où le calme repose,Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,Une bouche discrète au sourire prudent,Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant;Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble,Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.Le devoir l'animait d'une grave ferveur;Elle avait l'air posé, retléchi, non rêveurElle ne rêvait pas comme la jeune fille,Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille,Et du bal de la veille au bal du lendemainPense au bel inconnu qui lui pressa la main.Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage,Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrageLe vol interrompu des nuages du soir,Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.Mais elle se disait qu'un avenir prospèreAvait changé soudain par la mort de son pèreQu'elle était fille aiuée, et que c'était raisonDe prendre part active aux.soins de la maison.Ce cœur jeune et sévëre ignorait la puissanceDes ennuis dont soupire et s'émeut l'innocence.Il réprima toujours les attendrissementsQui naissent sans savoir, et les troubles charmants,Et les désirs obscurs, et ces vagues délices,De l'amour dans les cœurs naturelles complices.Maîtresse d'elle-méme aux instants les plus doux,En embrassant sa mère, eUe lui disait vous.Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèleDes jeunes gens oisifs étaient perdus chez elleMais qu'un cœur éprouvé lui contât un chagrin,A l'instant se voilait son visage sereinElle savait parler de maux, de vie amère,Et donnait des conseils comme une jeune mère.Aujourd'hui la voilà mère, épouse, à son tour;Mais c'est chez elle encor raison plutôt qu'amour.Son paisible bonheur de respect se tempèreSon époux déjà mûr serait pour elle un pèreElle n'a pas connu l'oubli du premier mois,Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois,Et son front et ses yeux ont gardé le mystèreDe ces chastes secrets qu'une femme doit taire.Heureuse comme avant, à son nouveau devoirElle a réglé sa vie. [i est beau de la voir,Libre de son ménage, un soir de la semaine,Sans toilette, en été, qui sort et se promèneEt s'asseoit à l'abri du soleil étounhnt,Vers six heures, sur l'herbe, avec sa belle enfant.Ainsi passent ses jours depuis le premier âge,Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage,D'un cours lent, uniforme, et pourtant soJcnuct;Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.Et moi qui vois couler cette humble destinéeAu penchant du devoir doucement entrainee,Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux,Qui consolent du bruit et reposent les yeux,Sans le vouloir, hélas je retombe en tristesse;<Je son!;e à mes longs jours passés avec vitesse,Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir,Et je pense, o mon Dieu! qu'il sera bientôt soir!ESPERANCEA Mott un FERDINAND n.Ce soleil-ci n'est pas le véritatloJe m'attends à msevs.DUI)ls.Quand le dernier reflet d'automneA fui du front chauve des bois;Qu'aux champsla bise monotoneDepuis bien des jours sifBe et tonne,Et qu'il a neigé bien des fois;Soudain une plus tiède haleineA-t-elle passé sous le cielSoudain, un matin, sur la plaine,De brumes et de glaçons pleine,LmHi un rayon de dégetAu soleil, la neige s'exhale;La glèbe se fonda son tour;Et sous la brise matinale,Comme aux jours d'ardeur virginale,La terre s'enue encor d'amour.L'herbe, d'abord inaperçue.Reluit dans le sillon ouvert;La séve aux vieux troncs monte et susAux flancs de la roche moussuePerce déjà le cresson vert.Le lierre, après la neige blanche,Reparait aux crêtes des murs;Point de feuille, au bois, sur la branche;Mais le suc en bourgeons s'épanche,Et les rameaux sont déjà mûrs.Le sol rend l'onde qu'il recèleEt le torrent longtemps glacéAu fond des collines ruisselle,Comme des pleurs aux yeux de celleDont le désespoir a passé.Oiseaux, ne chantez pas l'aurore,L'aurore du printemps béniFleurs, ne vous pressez pas d'éctoro;Février a des jours encore,Oh! non, l'hiver n'est pas fini.Ainsi, dans l'humainevieillesse,Non loin de l'éternel retour,La brume par moments nous laisse,Et notre oeil, malgré sa faiblesse,Entrevoit comme un nouveau jour;Étincelle pâle et lointaineDe soleils plus beaux et meilleurs,Reflet de l'ardente fontaine,Aurore vague, mais certaine,Du printemps qui commence ailleursIA M. AUGUSTE LE PRÉVOSTQui. momorabriur tut post modem.ot quis Oralllt pro teDi(ImT.Cni[lsTL,hb.I,cap.aH.Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert,L'autre soir je passais; le ciel était couvert,Et l'horizon brumeux eût paru noir d'orages,Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuagesLe soleil se couchait sous de sombres rideaux;La rivière coulait verte entre les radeauxAux balcons çà et là quelque Hgure blancheRespirait l'air du soir. et c'était un dimanche.Le dimanche est pour nous le jour du souvenir;Car, dans la tendre enfance, on aime à voir venir,Après les soins comptés de l'exacte semaineEt les devoirs remplis, le soleil qui ramenéLe loisir et la fête, et les habits parés,Et l'église aux doux chants, et les jeux dans les prés;Et plus tard, quand la vie, en proie a la mmpete,Ou stagnante d'ennui, n'a plus loisir ni fôte,Si pourtant nous sentons, aux choses d'alentour,A la gaîté d'autrui qu'est revenu ce jour,Par degrés attendris jusqu'au fond de notre âme,De nos beaux ans brisés nous renouons la trameEt nous nous rappelons nos dimanches d'alors,Et notre blonde enfance, et ses riants trésors.Je rêvais donc ainsi, sur ce quai solitaire,A mon jeune matin si voilé de mystère,A tant de pleurs obscurs en secret dévorés,A tant de biens trompeurs ardemment espérés,Qui ne viendront jamais, qui sont venus peut-être!1En suis-je plus heureux qu'avant de les connaître?Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilàQue soudain, loin, bien loin, mon âme s'envola,Et d'objets en objets, dans sa course inconstant,Se prit aux longs discours que feu ma bonne tnnicMe tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver,Dans maville natale, a Bou)ogne-sur-Mer.Elle m'y racontaitsouvent, pour me distraire,Son enfance et les jeux de mon père, son frère,Que je n'ai pas connu; car je naquis en deuil,Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.Elle me parlait donc et de mon père et d'elle;Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,C'était de me conter leurs destins entraînésLoin du bourg paternel où tous deux étaient nés.De mon antique aïeul je savais le ménage,Le manoir, son aspect et tout le voisinage;La rivière coulait à cent pas près du seuil;Douze enfants (tous sont morts! ) entouraient le fauteuHEt je disais les noms de chaque jeune fille,Du curé, du notaire, amis de la famille,Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits,Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.Et tout cela revint en mon âme mobile,Ce jour que je passais le long du quai, dans I'î)e.Et bientôt; au sortir de ces songes flottants,Je me sentis pleurer, et j'admirai longtempsQue de ces hommes morts, de ces choses vieillies,De ces traditions par hasard recueillies,Moi, si jeune et d'hier, inconnu des aieux,Qui n'ai vu qu'en récit les images des lieux,Je susse ces détails, seul peut-être sur terre,Que j'en gardasse un culte en mon cœursolitaire,Et qu'a propos de rien, un jour d'été, si loinDes lieux et dcs objets, ainsi j'en prisse soin.Hélaspensai-je alors, la tristesse dans l'âme,Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame,Et sitôt que la mort nous aremisà Dieu,Le souvenir de nous ici nous survit peuNotre trace est tegere et bien vite effacéeEt moi, qui de ces morts garde encor la pensée,Quand je m'endormirai comme eux, du temps vaincu.Sais-je, hélas! si quelqu'un saura que j'ai vécu?Et poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire,En la mémoire humaine, il est peusûrde croire,Que ]es cœurs sont ingrats, et que bien mieux il vautDe bonne heure aspirer et se fonder plus haut,Et croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie,Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.REFRAINDésert du cœur, en ces longues soiréesQu'Automne amène à notre hiver sans fleur,Que vous avez de peines ignorées,De sourds appels, de plaintes égarées,Désert du cœur!1Dans la jeunesse, alors que tout commence,Avant d'aimer, l'impatiente ardeurS'en prend au sort et parle d'inclémence;Alors aussi vous paraissez immense,Mscrt du cœurtOn veut l'amour; on croit le Ciel barbare;Tout l'avenir n'est qu'orage et rigueur;Et l'on demande à l'horizon avareQuel infini du bonheur vous sépare.Désert ilu cœur)1Illusion! Courez, Jeunesse franche;Rien qu'à deux pas, c'est le buisson en fleur;Plus de désert! Mais à l'âge ou tout penche,Est-il encor buisson ou rose Manche,Désert du cœur?Lenteur amëre attente inconsolée!Oh! par de[& ce sable au ph trompeur,N'est-il donc plus de secrète Yâttee,Quelque Vaucluse amoureuse et voilée,Désert du cœur?Quand de la jeune amante, en son linceul couchée,Accompagnantle corps, deux Amis d'autrefois,Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois,A cet âge où déjà toute larme est séchéeQuand. l'office entendu, tous deux silencieux,Suivant du corbillard la lenteur qui nous traine,Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine,L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux,Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir mêmeUne prompte rougeur colorer notre front,Un reste de colère, un battement suprêmeD'une amitié si grande, et dont tous parleront;Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière,Le pied sur cette fosse où l'on descend demain,Nous pûmesjusqu'au bout, sans nous saisir la main,Voir tomber de la peHe une terre dernière;Quand chacun, tout fini, s'en aua de son bord,Ohdites du cercueil de cette jeune femme,Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme,Lequel était plus mort?SONNETSA RONSARDPOUR UP A'ltl QUIPDDLIAITUNE ~DITIOP DE CE PDETEA toi, Ronsard, à toi, qu'un sort injurieuxDepuis deux siècles livre au mépris de l'histoire,!'éiëve de mes mains l'autel expiatoireQui te purifiera d'un arrêt odieux.Non que j'espère encore, au trône radieuxD'ou jadis tu régnais, replacer ta mémoire;Tu ne peux de si bas remonter à la gloireVulcain impunément ne tomba pas des cieux.Mais qu'un peu de pitié console enfin tes mânes:Que, déchiré longtemps par des rires profanes,Ton nom, d'abord fameux, recouvre un peu d'honneurQu'on dise Il osa trop, mais l'audace était belle;Il lassa, sans la vaincre, une langue rebelle,Et de moins grands, depuis, eurent plus de bonheur.SONNETtMITËDEWORDSVCRTHJe ne suis pas de ceux pour qui les causeries,Au coin du feu, )'hiver, ont de grandes douceurs;Car j'ai pour tous voisins d'intrépides chasseursMvant de chiens dressés, de meutes aguerries,Et des fermiers causant jachères et prairies,Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs,Deux revêches beautés parlant de ravisseurs,Portraits comme on en voit'sur les tapisseries.Oh!combien je préfère à ce caquet si vainTout le soir, du"sitenc6, un silence sans fin;Être assis sans penser, sans désir, sans mémoireEt, seul, sur mes chenets, m'éclairant aux tisons,Écouter le vent battre, et gémir les cloisons,Et le fagot flamber, et chanter ma bouilloireL'autre nuit, je veiltais dans mon lit sans lumière,Et la verve en mon sein à flots silencieuxS'amassait, quand soudain, frappant du pied les cieux,L'éclair, comme un coursier à la pâle crinière,Passa; la foudre en char retentissait derrière,Et la terre tremblait sous les divins essieux;Et tous tes animaux, d'eKroi religieuxSaisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.Mais. moi, mon âme en feu s'affamait t'cc[air;Tout mon seiu bouillonnait, et chaque coup dans l'airA mon front trop chargé déchirait un nuage.J'étais dans ce concert un sublime instrument;Homme, je me sentais plus grand qu'un élément,Et Dieu parlait en moi plus haut que dans forage.La Liberté était victorieuse, et, pour célébrer son triomphe, ellen'avait que de plats couplets adaptés à une plate musique, une musique d'occasion, qui avait déjà servi, et, sans nous consulter, le pèredc~et avorton lymphatique s'était permis de lui donner notre grandeet glorieuse cité pour marraine, comme s'il eût voulu humilier Parisdevant Marseiite. Jugez de Feffet, quand la Curée parut!L'effet fut immense. Il est des circonstances qui, comme on l'a ditdes rivières, sont des chemins qui marchent et vous mènent où vousvoulez aller. 11 suSt d'entrer dans leur courant. La révolution deJuillet fut pour Auguste Barbier une de ces circonstances-là. Tous lesesprits etectrisés étaient montés au ton de l'enthousiasme; l'acclamation fut unanime. Nul ne songea à marchanderau nouveau venu sonsuccès. Son apparition répondait si bien au besoin du momentl Lafoule, incapable d'abstraction, tend toujours à personnifier une époquedans un homme; le jeune poëte eut le bénéfice de cette disposition.1830 avait trouvé sa Marseillaise, et combien supérieureune poésie,celle-là, qui savait ravir les coeurs sans mendier le secours de la musique une robuste et vivace fleur de poésie, aux couleurs éclatantes, aux enivrantessenteurs, poussée en trois jours sur un tas dopavés, dans ce sang chauffé du soleilLaissons en paix les vers de Rouget de t'Iste: les Iambes peuvent sepasser de repoussoir.Le succès d'Auguste Barbier fut si rapide que bien des gens, lepremier ébtouisscment passé, ont cru pouvoir l'appeler facile; maisfacHcest un mot sansapplication possibioàcet. instinct poétique: demandez-le à ceux qui, faute de ce don de nature, ont essayé. pour consoler leur amour-propre, d'ériger la patience en génie.t! n'était pas facile d'agrandir, de purifier à ce point ce genre scabreux de la satire en lui interdisant toute personnalité, toute questionmesquine; il n'était pas facile à un satirique d'avoir ce lyrisme:demandez-le à celui qu'on nomme emphatiquement chez nous l'auteurdes: Satires. Que dis-je? demandez-te à Horace lui-même, un Latin,cependant, et un faiseur d'odes!IJ n'était pas facile de mêler si heureusement le trivial au grandiose.,et de créer cette langue à part, si parfaitement caractéristique del'époque.H n'estjamais facile d'avoir cette droiture de cœur et d'esprit, cetteindépendance de caractère, cette sympathie pour )e bon, pour )e vrai,pour le beau. t) n'est jamais facile d'avoir cet enthousiasme et cetteindignation, cette chaleur et cette verve, au service de tant de sagesidées, de tant d'honnêtessentiments, de tant de vertueuses passions;demandez-le à ces maîtres mosaïstessi experts dans l'art méticuleuxd'enchâsser les rimes et d'assortir tes conteurs! demandez-le à cesexagérés qui attendent des mots ce que le sentiment leur refuse, etdont le vide qu'ils ont au cceur fait la bouche si sonore!demandez-leA tous ces charlatans qui donnent de la voix,Les marchands de pathos et les faiseurs d'emplmse,Et tous le~ haladins qi dansent sur la phrase:R~is si grande avait été la surprise, etlesuu'rago tellement emportéd'assaut, qu'il devait nécessairement s'opérer une réaction dans lesesprits. La Fontaine abien raison de direQue la fortme vend ce qu'on croit qu'~Ue donne;et combien de bonheurs feraient moins de jaloux si l'on savait tout cequ'ils coûtent!Hyavait dans la Curée de quoi plaire aux deux partishostiles. La fameuse peinture de la Liberté je ne la cite pas, elle estrestée dans toutes les mémoires, et d'aiHeurs vous trouverez la piècetout entière à la suite de cette notice, ce vigoureux passage satisfaisait les plus révolutionnaires, mais l'ensemble de l'oeuvre était uneattaque aux vainqueurs. Dans ce premier instant d'optimisme qui suittoute victoire et toute défaite, par besoin d'enthousiasme ou besoin deconsolation, chacun prit ce qui lui convenait sans s'occuper du reste.Mais lorsqu'on se fut donné le temps de la réSexion, l'effet inverse seproduisit.Je n'aiparie que des partis politiques, et en littérature donc! La~ut-prise, la fascinationn'avaient pas été moindres, etil fallut du tempsclément pour que les plus vigilants défenseurs des saines traditionspassent se reconnaître et se dire que le chantre de cette Révolutiondjit un révolutionnaire aussi en poésie; que ce jeune fougueux, àpenie un pied dans le Parnasse, avait culbuté toutes sortes d'autorités,<!rcssé, en guise de barricades, toutes sortes d'hérésies, mené le pâlevoyou àl'assaut de l'Institut, et fait litière de la dignité, do l'ortho-<lo\ie, de l'étiquette académique. Une révolution politique, passeencore, un bon nombre l'acceptait mais littéraire 6mM Deus.Chacun donc, après avoir eu un motif pour élever ce jeune intrussur le pavois, en eut plus tard un pour l'en faire descendre.Par malheur, à la suite des connaisseurs, la masse du public avaitapphudi les 7am&M, et, n'en déplaise aux lieux communs qu'on adébités sur l'inconstancede la faveur populaire, quand elle a réellementadopté un homme, elle ne l'abandonne pas aisément. On ne parvintdonc pas à détrôner les /o.m&es. H serait même plus vrai de dire qu'onne le tenta guère; mais au premier ouvrage que publierait l'auteur, ilne perdrait rien pour attendre.Ce premier ouvrage, ce fut le Pianto, une œuvre moitié élégiaqueet moitié satirique, où comme un vrai poëte qu'il est, accessible àtout ce qui émeut le cœur et l'esprit, Barbier ades chants sympathiques pour toutes les misères et pour toutes les grandeurs de cettedouloureuse et glorieuse contrée, et où tous les vœux de concorde,toutes les espérances de résurrection qu'elle est en train, Dieu merciIdo réaliser, sont émis avec cet instinct de divination qui, de tempsmmémoria!, fut un des attributs du poëte.Divine Juliette an cercueil étendue,Toi qui n'es qu'endormie et que l'on croit perdue, ItsLiie.~beautë.Quelque beau jour, tu lèveras la tête,Et, privés bien longtemps du soleil, tes grands yeuxS'ouvriront pour revoir le pur édat des cieux.Puis ton corps, ranimé par la chaude lumière,Se dresacra. tout droit soj la fun&bre pierre.Alors, être plaintif, ne pouvant marcher seul,Et tout embarrassé des tonga plia du linceul.Tu chercheras dans t'ombre TtneëpauÏeaftorco.BeUe ressuscitée,8 priuecsse chérie,N'arrête tes yeux noirs qu'au ol de la patrie;Dtuta tes fils récma cherche ton Roméo,Noble et douée Italie, ô mère du \'rai beau!Un sincère amour du vrai beau respire dans tout ce poèmo, où avecune souplesse dont on ne lui a pas su assez de gré, l'auteur a considcrabfcMBntcpuréson style de cet alliage de trivialité d'un effet si ncur,si piquant, si bien approprié au sujet lorsqu'il s'était agi do célébrerLa grande populace et la. sainte canailleSe ruant a l'immortalité. Ce colosse à la mâle carrure,Ce vigoureux porte-haillons;Ce sublime manœm"re à la veste de bure,Teinte du sang des bataillons;Ce maçon qui d'nn coup vous démolit des tr8nes,Et qui, par uu ciel étouffat,Sur les larges pavés fait bondir les couronnesComme le cerceau d'un enfantMais à quoi songeait Auguste Barbier de se passionner pourJe beauet pour l'Italie? La France était jalouse do son poëte et n'entendaitpas qu'il lui fût infidèle. Les idées qu'il s'est faites, lepubficn'aimepas qu'on les lui brouille: de quoi s'avisait-il de vouloir civiliser sonlangage, ce sublime gamin de Paris? Que signifiaient ces prétentionsaristocratiques?Lazare, à plus forte raison, souleva tes mômes plaintes. Si on avaitreproché à Barbier d'aller chercher ses inspirations en Italie, ce n'étaitpasapparemment pour qu'il aUât les demander à l'Angleterre, mêmeavec une intention de satire.Mais le grief le plus réel était celui qu'on n'articulait pas, peut-êtrefaute de bien s'en rendre compte. Le plus grand ennemi de cas deuxlivres, c'était le premier. Tout ce qu'avait écrit le poëte depuis les~M)t&es~ tout ce qu'il écrirait encore, jPot-f~-Mn, cette censure aristophanesque du système de corruption qui déjà tendait'à engourdir la conscience du pays, à paralyser son sens inora! et ses insEmct,s généreux;Et-os~n~e, cette leçon donnée d'un ton plus grave à la médiocrité ambitieuse, et, à plus forte raison, comme leur titre seul le fait pressentir,les Chants civils etf-tM, tout devait inévitablement para!tre froid àcote de cette lave ardente sortie du volcan populaire. C'était bien delui vraiment qu'on attendait cette poésie domestique, cette poésie dopot-au-fen! La belle idée qu'il avait là de descendre de son trépied[jour monter en chaire! On aurait voulu retrouver en lui et par lui lesdouloureuses, les délieieusesimpressions do cette époque de fièvro etd'héroïsme, cet état d'exaltation, cet excès de vitalité qu'on ne so sentait plus soi-même. Le parallèle qu'il fait entre les deux Révolutions do093 et de 4830, on était tout près de l'appliquer à ses poésies de lapremière heure et à celles de la secondeSombre Quatre-Vingt-Treize, éponvaotable année,Do lauriers et de sang grande ombre coufOlWée,Du fond des temps passés ne te relevé pas!Ne te relève pas pour contempler noa guerres,Car nous sommes des nains à côté de nos pères,Et tu rirais vraiment de nos maigres combats.Oh! nons n'avons plusrien de ton antique flamme,Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l'âme,Plus d'ardente amitié pour les peuples vaincus;Et quand parfois au cœur il nous vient une haine,Nous devenons poussifs et nous n'avons d'haleineQue pour trois jours au pIns.De dépit on aété jusqu'àl'accuser d'avoir failli à sa mission, d'avoirdéserté la cause qui avait fait sa gloire et cependantsi vous examinezde sang-froid les pièces de ce procès, vous verrez que le poëte estdemeuré parfaitement d'accord avec lui-même, parfaitement fidèle àses antécédents. Quetques vers empreints de l'énergiqueenthousiasmedu moment ont fait illusion sur l'esprit général de son ceuvre maisil a eu beau chanter la Liberté aux bras rouges de sang, écraser 1830sous 1793, Barbier n'en est pas moins un homme de juste milieu, nonpas dans le sens faussé que la politique, qui se fait un masque de tout,donna à ce mot sous Louis-Philippe, mais ce vrai juste milieu qui n'auraitjamais dû être que le symbole de l'équilibre et de la modération.Les preuves de cette modération abondent dans les Iambes. Avec uneimpartialité de moraliste, lo fouet de sa satire tombe de droite et degauche, et sa jeune plume, comme il le dit,Sur le peuple et les rois frappe avec amertume.S'it a, sur les barricades, respiré i'ivressc de la poudre, s'il jette unamer éclat do rire en nous montrant le lion populaire, qu'on avait vuDe fia cronpe géanteInondant Je velours du trône culbute.Y vautrertout du long sa fauve majcstd,musdé par les nains grelottants qui lui baisaient le poil on le nommant leur lion, leur sauveur et leur roi, il n'a pas moins d'energiopour réprouver l'émeute aux mille fronts, qui,Le long des grands quais, où son flot se déroute,Hurle en battant les man comme uae femme HoMe;il n'a pas des accents moins émus pour déplorer to sac do t'urchev~cho,témoin cette sublime apostrophe: ·o ma mère patrie, (1. déesse plaintive,Verrons-nous donc toujours dans la ville craintiveLes pilles citoyens déserter leurs foyers?Toujoursles verrons.nons, implacables guerriers,Se livrer dans la paix des guerres intestines(Les temples verront-ils aux pieds de leurs ruine~,Comme le marc impur échappé du pressoir,Des flots de sang chrétien couler matin et soir?Patrie, ah! si les cris de ta voix éploréeN'ont plus aucun pouvoirsur la foule égarée;Si tes gémissements ne sont plus entendus,Les mamelles au. vent et les bras étendus.Mère désespérée, àla faee pobtiqTieViens, déchireà deux mains ta flottante tUllique,Et montre aux glaives nus de tes:6la irritésLes Bancs, les larges flancs qui les ont tous portésSi dans r/<Me, son vrai chef-d'œuvrCt bien plus que la CMf~ quin'est la première que par la date, il a porté au despotisme et à l'espritde conquête un coup dont ils garderont toujours la marque au frontil ne ménage pas davantage les masses si stupidement éprises do laforce, ces esclaves si bénévolement complices de leur servitudeAiuai passez, paesez, monarqnes débounxircs,Donx pasteurs de l'humamte;Hommessages, passez comme des fronts vulgairesSans reflet d'immortaUté!Du peuple vainement vous allégez la chaineVainement, traaquitle troupeau,Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine,S'achemine vers le tombeauSitôt qu'& son déclin votre astre tutélaire Épancheson dernier rayon,Votre nom qui s'éteintsur le ûot popu)air8Trace & peine un léger sillon.Passez, passez, pour vous point de haute statuc,Le peuple perdra votre nomCar il ne se souvient que de l'homme qui tueAvec le sabre on le canonli n'aime que le bras qui anus des champs humidesPar milliers fait pourrir ses os;n aime qui lui fait bâtir du pyramides,Porter des pierres sur le dos;pu~-1Et dans la Popuiarité avec quelle tristesse contagieuse il revient surce douloureux sujet de la servilité et de la corruptionEst-ce douc un besoin de la nature humaineQue de toujours courber le dos?Faut-il du. peuple aussi faire une idole vainc,Pour l'encenser de vains propos?A peine relevé faut-il qu'onse rabaisse?Faut-il oublier, avant tout,Que la Liberté sainte est la sente dëeaaeQue l'on n'adore que debout?Hélas! nous vivonstous dans un temps de misére,Un temps & uni autre pareil,Où la corruption mange et ronge sur terreTout ce qu'en tire le soleil;i0Ia dausle le emur humain l'égoïsme déborde,Où rien de bon ne fait séjour.Où partout la vertu montre bientôt lu. crorde,Oùle héros ne l'est qu'un jour;Un temps où les serments et la foi politiqueNe soulèvent plus que des ris;Ou. le sublime autel de la pudeur publiqueJonche le sot de ses débris;Un vrai siècle de boue, où, plongés que nom sommes,Chacun se vautre et se salit;01i comme en DU linceul, dans le mépris des liommeaLe monde entier s'enBeveUtt1Si Auguste Barbier était né à la poésie dans un temps paisible, larecherche du beau, dont il se rapproche de plus en plus avec lesannées, l'eût pont-Être attiré exclusivement; mais venu en 18M, ltune époque où la poésie était descendue dans!a rue, où l'héro'fsmcallait en guenilles, où c'était le trivial qui était le grand, isfoul anf~ /(j!t! is fair, l'impression si vive de cet étrange spectacle adécidé do sa direction.Et, d'autre part, si vive aussi a été l'impression de son début surle public, que cette direction, il ne devait plus lui être permisdelachanger. Ainsi prooode la passion. On l'a aimé sous cet aspect, on neveut pas, fût-il cent fois mieux, qu'il se présente sous un autre.C'est là son histoire. Lorsqu'ilcrut pouvoir se calmer avec les événements, on fut tout désappointe, et malgré les démentis donnés àcette prévention défavorable, on déclara que son talent baissait. Demême qu'on avait tout admiré pêle-mêle, on désapprouva tout enmasse. De ces démentis, j'en pourrais citer de bien éclatants, tels quele Ccmtpo santo et Bianca du P'aHto; mais je me contenterai d'indiquerla grande pièce qui précède l'épUoguc de Lazare, celle qui a pour titrela Nature. Dites-moi si dans tes ffM~&M mêmes vous trouverez quoiquechose d'un souffle plus large, plus puissant, un plus «plein déroutementde toutes les semencesde la poésie que ce début si grandioseInvisibles pouvoirs, soufResimpérieux,Monarques qi tenez l'immensité des cieux,-vents qui portez le frais aux ondes des fontaines,Les ondes aux g'l'ands bois, les semences aux. plaines,Et jetez à longs flot, lesdeI'amourA tout ce qui resph'e et ce qui voit le jour,Défendez vos forêts, vos lacs et vos moutl1WlcS!et que cette magnifique apostrophe du poëte à la nature:0 Nature, Nature, amante des grands cœurs,Mère des animaux, des pierres et des fleurs,Inépuisableflanc et matrice fécondeD'où s'échappent saDS fin les choses de ce monde1L'couvre d'Auguste Barbier est plein de ces vers coulés d'un jet,de ces vers inspirés, je dirais presque involontaires, on t'instin~ etle génie ont, il semble, seuls mis la main. Versificateur, il ne l'estpoint.. Ses vers, ses rimes, son style même, sont pleins de négligences,dïnc.orrcctions. Je no in'étonne point qu'ilait réussi du premier coup;i) n'est p;'s de ceux qui font leur chemin pas à pas. I) est de l'espècedes grands carnassiers qui fondent d'un bond sur leur proie, et )'enlèvent oula manquent, mais qui, une fois manquée, ne reviennentpointa]dcharge.D'unbondau5S),iten)e\e!M~taJVtt<MF'c,]<liC~t-es; mais s'y reprendre à plusieurs fois, mais 'tes limer à loisir, i)en est incapable: Sint ut aunt, out non sint.Chez tes écrivains proprementdits, quand le sujet ne tes porte pas,ie savoir-faire suppléo dans une certaine mesure à t'inspiration; maisji faut de toute nécessite que Barbier soit inspiré. D'autres doivent àcette facilite, à cette Hexibitué de talent, bien des déviations d'idées,bien des capitulations de conscience. Barbier est à l'abri de ces égarcments-)à. Ses vers n'ont jamais été que l'expression nafve de sesémotions du moment.Ah! si cette destinée, si cette fortune était tombée aux mains d'unpoëte homme d'affaires, comme nous pn connaissons, quel partiilaurait su tirer d'une position si belleAverti par son succès mêmedu rôle qu'ii devait jouer, i) se serait posé en Tyrtée. Pénétré de sonimportance, iln'anrditpns la parole qu'a bon esctpnt,àdc!on~intervalles, dans un de ces moments solennels où l'attente ex~tfwrend l'attention certaine. QuOt qu'il advînt surtout,so serait biengardé de changer de ton, do mudifier en rien ses idées, dnt-i) immolerà cette précieuse unité quelque chose de ses convictions précédentes,et vous auriez vu comme la popularité l'uurait dédommagé des petitssacrifices qu'il eût été dans l'obligation d'imposer à sa conscienceMitis pour Auguste Barbier, la poputarite, c'est la grande impudique. Vous savez ce qu'ilen pense, et c'est à sa conscience, an contraire, qu'il a demandé le dédommagement des sacrifices qu'il afaitsde sa popularité, le jour où it a cru devoir, par exemple, écrire lesClta.nts civils et religieuum.Ce n'est pas un poète homme d'anairpsqui eûtjamais songé, apros les~tm6~ à publier un recueil aussi paisible, aussi vertueux, aussi bourgeois Dans ce siècle où la matière est si fort en honneur, dans ce'cctc où l'on ainventé le crescendo en musique, il se serait bien gardésurtout, cet habile homme, de finir par tes Rimes ~ro~ey et par JesOdelettes, deux petits volumes sans prétention, le dernier principalement, qui n'est qu'une sorte de mise en ordre de ses papiers, et où,après avoir si largement moissonné tes jours précédents, l'auteur, paresprit d'économie, descend au rote mûdes.e de gtaucur.Que voutcx-voui)? occupé qu'i) était de composer ses oeuvres, il ~'cstpas venu à i'idéf d'Auguste Barbier de composer sa vie. C'aété sontort, et c'est aussi son mérite, un mérite qu'ilapa~écher; mais o.'tserait celui de la vertu, si elle était toujours assurée de sa récompense ')Du reste, je le connais, il est homme à n'en avoir aucun regret; et,ma foi, je suis moi-même tenté de ne point non plus )c rp~reiter pourlui. L'esprit do conduite est de tous les genres d'esprit le ptusftéqtfOtttdans la carrière des lettres, et ceia rdfr.uchit le &ang de rencontrer tlotemps à autrede ces aimableset estimables maladroits. I'ardonncx-!eu<\Ó vous qui avez le béuéfice u'lIne autre pratique, si la leur fait ait ['t'Ilvotre satire La satire, c'est la vocation d'Auguste Barbier, tcOfm~'nt, savocation, qn'iien rdit, vous le voyez, ~ans le vouloir, sans le savoir:Qmdquid teutabmn SCl'ilJcl'e, ,'en.us exat;i] dépasse mcmp Ovide, car il en fait sdn~ef'rirH.Au surplus; ne nous exagérons pds ta vertu d'Auguste Barbier. A'.ccnn homme aussi sincère, on se sont piqué d'émuiation, et on rcdonNef!e sincérité i-oi-tncnie. JI n'est pas aussiu pkinth'e qu'on poui-t'ait lecroire, car le public n'est pas si coupable Cti\'Ct's lui. L'admiration nos'e~t j~mlis ra!cntie pour les /~tM& et chaque anm'e en voit pa-!,)it.re une édition nouvclle. Si ses autres CL'uvres n'ont pd~jetuaut.mt.d'ccÏat,la faute en est à la splendeur de la première, et si son astre asubi une éclipse partielle, le poëte a cotte consolation que c'est, par luimême, c'est par lui seul, s'il est. permis de le dire, qu'il été cciipst'L~OX UI: WA)L).Y.Voy. ~n~csj Urbain Canel et Adolphe Guyot, 483); une prpfdt'e detrente-deux pages, un poëme tout entier, l', Tenfatime, et un 'iambotrès-remarquable, 1"iambe IX, faisaient partie de cette édition depuislongtemps épuiséB, et n'ont pas été compris dans les réimpressions.Il P~/o~ J~Mt'~ Urbain Canel et Auguste Guyot, 1832-)833, in-8;SaliresetPoCmes,Dcllaçe,4837;Clvanlsciurlsrtr~eli~iens, J\lasgana, '181-1,in-8; Himes/nTOt~M (sans nom d'auteur), 1843, in-t~t; OJf/c~M,~8~),deuxième édition in-<8.Les trois premiers recueils se trouvent, réunis dans les d~rnictes edttions des /aM&fs~ Dentu, ~839.LACL'RËEC)i!)orsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dat'ejDes ponts et de nos quais déserts,Que ics cloches hurlaient, que la grêle des ballesSituait et pleuvait par les airs;<jue dans Paris entier, comme la mer qui monte,Le peuple soulevé grondait,~t qu'au lugubre accent des vieux canons de fonteLa Marseillaise répondait,Cf'te, on ne voyait pas, comme au jour où nous sommes,Tant d'uniformes)a fois;C'était sous des haillons que battaient les cœurs d'hommes,C'étaient alors de sales doigtsQui cha'gpjient les mousquets et renvoyaient )a foudie;C'ëiait la bouche aux vils juronsQui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,Criait aux citoyens:Mou]'ons!j)Quanta tous ces beaux fils aux tricolores flammes,Aubeau]'nge,au[rrace!egant,Ces hommes en corset, ces visages de femmes,Héros du boulevard de Gand,Cue faisaient-ils, tandis qu'4 travers la mitrait'f,Et sous le sabre déteste,La grande populace et la sainte canastaSe ruaient à!'immorta)ité?Tandis que tout Paris se jonchaitde merveilles,Ces messieurs tremblaient dans leur j~enu,t'a)es, suant la peur, et la main aux Ote!))e<Accroupis derrière un rideau.tttC'est que la Liberté n'est pas une comtesseDu noble faubourg Saint-C.ermain,Une femme qu'un cri fait tomber en fitibtes~n.Qui met du bhnc et du carminC'est une forte femme aux puissantes mamelles,A la voix rauque, aux durs appas,Qui, du brun sur la peau, du feu dans les pruncttes,Agile et marchant grands pas,Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,Aux longs roulements des tamtwurs,A l'odeur de la poudre, aux lointaines voléesDes cloches et des canons sourdsQui ne prend sesamoursque dans la populace,Qui ne prête son large flancQu'à desgensforts comme elle, et qui vcutqu'on l'embrasseAvec des bras rouges de sang.IVC'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,Qui jadis, lorsqu'elle apparutAvec son air hardi, ses allures de fille,Cinq ans mit tout le peuple en rut;Qui,plus tard, entonnant une marche guerrière,Lasse de ses premiers amants,Jeta là son bonnet, et devint vivandièreD'un capitaine de vingt ansC'est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue,Avec l'écharpe aux trois couleurs,Dans nos murs mitraiHéstoutà coup reparue,Vient de sécher nos yeux en pleurs,De remettre en trois jours une haute couronneAux mains des Français soulevés,D'écraser une armée et de broyer un trôneAvec quefques tas de pavés.vMais, o honte Paris, si beau dans sa colère,Paris, si plein de majestéDans ce jour de tempête où le vent populaireDéracina la royauté;Paris, si magnifique avec ses funérailles,Ses débris d'hommes, ses tombeaux,Ses chemins dépavés et ses pans de muraiUesTroués comme de vieux drapeaux;paris, cette cité de tauriers toute ceinte,Dont le monde entier est jaloux,Que les p 'up!es émus appellent tous la sainte,Et qu'ils ne nomment qu'Stgenoux,Paris n'est maintenant qu'une sentine impure,Un égout sordide et boueux,,Où mille noirs courants de limon et d'ordureViennent trainer leurs flots honteux;t ntaudis regorgeant de faquins sans courage,D'eH'rontes coureurs de salons,<~ui vont de porte en porte, et d'étage en éta~e,Gueusant quelque bout de galons;Lne halle cynique aux clameurs insolentes,Où chacun cherche à déchirertin misérable coin des guenilles sansiantesDu pouvoir qui vient d'expirer.VIAinsi, quand désertant sa bauge solitaire,Le sanglier, frappé de mort,Est i&, tout palpitant, étendu sur)a terre,Et sous le soleil qui le mord;Lorsque, Manctn de bave et la tangue tirée,t\c)jougcantp)nsensc!iHen'ii meurt, et que la trompe asonné )a eui\oAtoute la meute des chiens,Toute la meute, alors, comme une vague immeoso,Bondit; alors chaque matinHurle en signe de joie, et prépare d'avanceSes larges crocs pour le festin;Et puis vient la cohue, et les abois FérocesBoutent de vallons en vallonsChiens courants et limiers, et dogues, et mnio-~scs,Tout s'élance, et tout crie Allons!Quand le sitngHer tombe et roule sur l'arène,Allons1 allons! leschiens sont roisLe cadavre est!< nous; payons-nous notre peine.Kos coups de dents et nos abois.Ailons! nous n'avons plus de va!etqui nous foutn!!cEtquisependcanotrecou:Du sang chaud, de la chair, allons, faisons l'ip~Hk'.Etgorgeoos-noustoutnotresoû)!E( tous, comme ouvriers queronmetahtachc,Fouiitent ces Hancs à plein museau.Et de l'ongte et des dents Lr.tv.)i)tent sans re!a<*he,Car chacun en 'eut un morceauCar il faut au chenil que chacun d'eux revienneAvec un os demi-rongé,Et que, trouvant au seuil son orguei))eusc chienne,Jalou,e et le poil allongé,Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,Son os dans les dents arrêté,Et lui crie, en jetant son quartier de charogneHY(./)('~!na part de rotule! ))(~p~ f~)~.)A~t!t~.OCAXt'f:vieux Gibt')in!quand je vos en passant!.ep)atreManc et mat de ce mas'jue puissantQue l'art nous a laissé de ta divine tète,Je ne puis m'empêcher de frémir, o poëte!Tiu]t!amain du g~nie et celle du malheurOnt imprime sur toi le sceau de la douleur.Sons l'étroit chaperon qui presse tes oreiHes,J'~st-ce le pli des ans ou le sillon des veillesQui traverse ton front si hhfM'iousenwnt?E'.t-cc au champ de )\'xi), dans t'avitisscment,Que ta bouche s'est cïo-.e à force de maudit'e?'ht dernière pensée est-e!)e en ce sourireQue li mort sur <a)e\reachue de ses mains?Est-ce un ris de pitié sur les pauvres hnmaiu~?Ah!lt'mepris~abien:tl.L bouche deDunte,Car ii reçut le jour dans une ville ardente,Et le pavé natal fut un champ de ~r.ivier~Qui déchira longtemps la plante de se-, piedsDantevit,comme nous,!cspassionshunnnncsHouier autour de lui leurs fortunes soudaines',H \it les citoyens s'égorger en plein jour,Les partis écrases renaître tourà tourIl vit sur tes bûchers s'aH'mi[er!es victimes;]t vit pendant trente ans passer des tlots de crimes,EUe mot de patrie à tous les vents jeté,-Sans profit pour le peuple et pour ïa tiberte. 0Dante Alighieri, poète de Florence,Je comp'eads aujourd'hui ta mortelle souffrance;Amant de Béatrice, à l'exil condamné,Je comprends ton œit'cave et ton front décharge,Le dcgoût qui te prit des choses de ce monde,Ce ma! de cœur sans fn), cette haine profonde,Qui, te faisant atroce en te fouettant l'humeur,Inondèrent de biie et ta plume et ton cœur.Aussi, d'après tes mœurs de ta ville natale,Artiste, tu peignis une toile fatale,Et tu fis le tableau de sa perversitéAvec. tant d'énergie et tant de vérité,Que tes petits enfants qui le jour, dans Ravenno,Te voyaient traverser quelque place lointaine,Disaient en contemplant ton front livide et vertVoilà, voilà celui qui revient de l'enferfia3i.(Les <MK.)MiCHEI.-ANGEQue ton visage est triste et ton front amaigri,Sublime Michef-Ange,ô vieux tailleur de pierrot1Nulle larme jamais n'a mouillé ta paupière:Comme Dante, on dirait que tu n'as jamais ri.Hélas! d'un fait trop fort la Muse t'a nourri,L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière;Soixante ans tu courus une triple carrièreSans reposer ton cceur sur un ea?ur attendri.Pauvre Buonarotti!ton seul bonheur au mondeFut d'imprimer au marbre une grandeur profonde,Et, puissant comme Dieu, d'effrayer comme tuiAussi, quand tu parvins à t:i saison dernière,Vieux lion fatigué, sous ta bhnehe crinière,Tu mourus longuement plein de gloire et d'ennui..(f<Pmt!f«.)1807– 4810Charles Dovalle n'est point une des étoiles radieuses de la poésiemoderne, c'est plutôt une nébuleuse au reflet doux qui se miMe, sanss'y confondre à la trace lactée des poules de la première phase denotre Renaissance poétique. Dans cette période où la poésie françaisecherchait à se régénérer par l'étude du sentiment, en attendant la rénovation puissante de forme et d'expression que devait lui donner l'auteur des Orientales, Charles Dovalle eut son heure sa voix a été entendue, écoutée, et méritait de l'Être. Il a eu môme son jour de gloire, etce jour-là, malheureusement, a été le lendemain de sa mort. Les oeuvresde Dovalle ont le caractère de la poésie du temps où il apparut, cecaractère un peu vague, cette forme un peu voilée, un peu abstraitede la poésie des Edmond Géraud, des Loysons, des Brugnot. et despiemières œuvres da Rességuier, de Fontdncy et de Labinsky, de toutco chœur en un mot qui procédait plutôt de Lamartine que de VictorHugo, mais que la publication des Ballades et dus Orientales allait pousser vers une facture plus sévère et plus savante.L'œuvre de Charles Dovalle, interrompue à sa vingt-deuxièmeannéepar un événementsinistre, aconservé toutes les incertitudes d un artqui bégaie. Mais ces incertitudes même d'une muse de vingt ans sontelles sans grâce?Une poésie toute jeune, a écrit M. Hugo, enfantineparfois; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de nonchalancecréole; un vers à gracieuse allure, trop peu métrique, trop peu rhythinique parfois, mais toujours plein d'une harmonie plutôt naturelle quemusicale; la joie, la volupté, l'amour, la femme surtout, la femmedivinisée, la femme faite mu-e; et puis pal tout des fleurs, des fûtes,le printemps, le irutin, la jouneiie, voilà ce qu'un trouve dans ceportefeuille d'élégies déchirées par une balle de pistolet.» Ajoutons.t-'ulement que la poésie de Dovalle a souvent des cris, un mouvement,un sentiment, ou plutôt un appétit de la forme rhythmique qui permettent d'affirmer qu'il eût facilement acquis de lui-m^me la fermetéJ'exécution qui manque aux œuvres de sa jeunesse. Son oeuvre est'une aurore pâle comme toutes les aurores, mais qui eût pu avoir sonmidi rayonnant.Les poésies de Dovalle, publiées par ses amis l'année même de bumort, sont devenues fort rares. On a respecté sur la dernière piècetrouvée dans le portefeuille qu'ilportait le jour du combat, la trace dela balle qui l'a traversée. C'est à propos de cette publication que51. Victor Ilugo écrivit cette lettre mémorable, insérée plus tard dansles deux\olumss de Littérature et philosophie mêlées, et qui sera lepa^se-port de Dovalle pour la postérité.La vie de Dovalle ressemble à son œuvre une enfance douce etlaborieuse, se développant j'oyeuscmenl dans la liberté de la vie de"campagne, et d'une campagne pi'toresque, toute pleine de vieux fouvenirs et hérissée de vieux châteaux succès précoce», amours timides,excursions poétiques, vol de papillon sur les fleurs et sur les ruines;il arrive à Paris à vingt ans, le portefeuille et le cerveau pleins derimes, et de ce premier choc avoc la réalité de la vie le poëte estécrasé.Il mourut, tué en duel, et pour quelle cause? Une querelle <ïejournalistes!II y a deux ans seulement, un ami posthume et un compatriote <!oCharles Dovalle, H- Emile Grimond lui aconsacré dans la Revue deIî)v!ar/ne et de Vendée ( n° d'octobre 1837 ) une notice biographique quiaurait besoin d'être complétée par l'histoire de sa vie à Paris. DovaUeétait néà MonUeuil-Bcllay, petite ville du département de Maine-elLoire, le 23 juin 1807. 11 mourut à Paris le 30 novembre 1829. Sesamis lui ont élevé un tombeau dans le cimeiière Montmartre.Chames As&i:linis\u.Voy- le Sylphe, poésies de feu Charles Dovalle, précédées d'une noticepar M. Louvet et d'une préface par M. V. Hugo. Pdrïs, Ludvoeat, iS30in-ïl». – On pourrait rechercher ses articles en pro.sB dans les jouri..iin de répuquiï, lutauifiiciit dans le Figaro, ddiia le Journal et l'ÊJiodes Salons.QU'AIMEZ-VOUS?J'aime un œil noir sous un sourcil d'élrèneSur un front blanc j'aime de noirs cheveuxEt vous avez de longs cheveux d'ébèneSur un front blanc, et le jais est à peineAussi noir que vos yeux.J'aime un beau corps qui se penche avec grâce,Sur un sofa négligemment porté;Et savez-vous avec combien de grâceSur un sofa vous vous inclinez, lasseEt brûlante de volupté?Et puis, quand là, plaintive et paresseuse,Le cœur ému, l'œil a moitié fermé,Vois soupirez. J'aime une paresseuse,Un long soupir, une voix langoureuse,Un regard enflammé.J'aime à trouver un mélange de joie,De rêverie eL de douce langueur:Pourquoi, clie/. vous, ces chagrins, cette joie,Ce sein qui bat contre lin fichu de soie,Ce sourire triste et moqueur?.Parfois un mot, un songe, une pensée,De votre joue efface la pâleurSouvent un songe, un mot, une pensée,Une pâleur lentement effacéeMe fait battre le cœur1Vienne un caprice, une idée indécise,Comme un oiseau loin de moi vous volez.J'aime un caprice, une idée indécise,J'aime la place où vous étiez assisetJ'aime la place ou vous allez,Un ange. un ange aus beau que vous-même,Dont le parler comme le vôtre est doux..Qui rit aussi, dont le nom est te mêmeQue votre nom. oui, voilà ce que j'aime,Tout ce que j'aime Et vous?.LA HALTE AU MAEAISTrtste comme l'attenteQiuud on n'egpèip plus.NAUAMi. TAEIHJ'ai perdu la meute et la chasseJe jette ma voix dans l'espace.Nul ne répond. j'appelle en vain!Je vais attendre sous les aunesPrès de ces joncs pliants et jaunes,Mon fusil couché sous ma main.Après les stériles fougères.Après les arides bruyères,Après l'épaisseurdes forêts,Quand un air frais vient me surprendre.Sous mes yeux j'aime à voir s'étendreLe morne aspect d'un grand marais.J'aime ces herbes qui s'enlacentEt ces roseaux qui s'embarrassent,Courbés sous le pjids d'un oiseau;Et ces débris tachés de rouille,Où saute la verte grenouilleIJont chaque bond s'entend dans l'eauJ'aime les corsets bleus et f.êlcsDes innombrable, demoisellesQui vont bourdonnantsur les fleurs,Et qui mêlent au vert des plantesLeurs paillettes étincelantesEt leurs diaphanes couleurs.Souvent, alors, mon front se penche,Docile au vent comme la brancheDu saule qui frémit là-bas;Et, las des plaisirs éphémèresle rêve de douces chimèresQue l'avenir ne verra pas.Là, nul bruit ne vient me distraire;Mélancoliqueet solitaire,Je me hâte de sommeiller;Là, je peux rêver tout mon rêve,Sans craindre qu'avant qu'ils'achèveLa raison vienne m'éveiller.Là, quand je relève ma tête.Que j'entends siffler la tempêteAu front des arbres agités;Pendant que des lueurslividesTombent du ciel éclairs rapidesDans l'eau dormante répétésJ'aime à sentir, bientôt chassées,D'errantes et tristes penséesSur mon cœur passer en lissant,Comme de noires hirondellesQui frappent du bout de leurs ailesLes flots paisibles de l'étang.Là, par des routesinconnues,Qu'un héron, perdu dans les nues,Vienne s'offrir à mes regardsSi son vol, lent et monotone,S'égare sous un ciel d'automne,Parmi la brume et les brouillardsPar un temps nébuleux et sombre,Toujours errant, ainsi qu'une ombreS'il semble fuir un long ennui;Mon œil terne, dans son voyage,Le suit de nuage en nuage,Et mon âme vole avec luiMon âme qui gémitsans cesseEt qu'une invincible tristesseEngourdit dans un froid sommeil;¡Mon âme toujours déchirée,Et qui languit décoloréeComme une plante sans soleILA prient que le silence s'est fait autour de sa tombe, et que ljrumeur soulevée par la curiosité et par l'indiscrétion s'est peu à psunpaisée,lu moment est venu pour ceux qui l'ont vraiment aimé etrp*[ieclé, comme il méritait do l'etrp, do parler aven calme de son(X'uvrc et de son talent. 11 eut été à désirer que chacun, en cette circonstance, imitât la réserve si honorable de 3L Théophile Gautier, etnous pensons comme lui (feuilleton dela Presse du 27 janvier 'IS'j.'j),«qu'ileût (Hé plus eonvDnahlc de tairo les détails de cetto triste fin,»ot de ne pas livrer îiu\ commentaires do la malveillanco lo secret d'unedme si précieuse. Il est vrai que celte réserve était difficile à obtenirilans un temps où trente plumes altérées attendent chaque matin lomoindre événement commo la rosée; mais encore pouvait-on souhaiterju'on mît plus do ménagement dans le récit d'un événement si douloureux, et qu'àpropos de la mort d'un écrivain à jamais regrettable,il ne fût question que de littératuro. Malheureusement, la vie do Gérard'le Nerval, sa vie et sa mort n'ont pas seules été romanàsëes dans cescommentaires improvisés; sa pensée et son œuvra ont subi des métamorphoses, des torsions étranges de la part de gens qui ne l'ayantni connu ni lu, on du moins compris, se creusaient la tête tous lessoirs pour so tenir à la hauteur de la curiosité publique en parant àl'envi le phénomène et en embrouillant l'énigmea qui mieux mieux..V forée de représenter Gérard rivant à la lune, tantôt bercé par lesValkiries, tantôt causant avec les Sphinx, pout-ètre a-t-on fini parpersuader au public que ce malheureux homme n'avait rien d'humain.Volontiers en cutr-on fait un personnage fantastique, un vampire bonàcITraycr les femmes, et à donner le vertige aux bons psprits. N'était-cîGÉRARD DE NERVALI S (1 * – 1 S ">3point assez du malheur qui a affligé sa vie, sans en fairo tomberlecontre-coup sur son œuvre? Grâce à Dieu, les qualités du talent deGérard de Nerval étaient tout l'oppose am douleurs n'ont été que pourluises écrits sont sains. C'était un esprit merveilleusement net etdélié,so servant avec un art infini d'une claireet rigoureuse, etqui, môme dans ses écarts de raisonnement, n'élait jamais obscur-[| eùt été facile cependant, sans tant d'efforts de fantasmagorie, ded re que Gérard ét<iît tout simplement un poëte.\ïn poëte en qui le poëte absorbait tout le voyageur, l'historien, leromancier, le dramaturge, le critique et le savant même. Quels pniiineset quelles poésies charmantes que ses études sur l'Orient, les Femmesdit Caire et les J\'uils du Ramaza»? Quelles idjlles, quelles égloguc*,souvent terribles à la façon de la Magicienne de Théocrile, que ci;*nouvelles qu'il a si bien intitulées les Filles dit Feu, et qui, en cflbl,n'éluent que les flammes d'un foyer toujours flamboyant Sylvie, lsi.Octavie, Aurélia, toril fa les Amours de Vienne! Examinez ses dramesle Chariot d'enfant, l" Imagier de Harlem, et mémo Léo Bur/khart, coduel mystérieux à la manière de l'autour de Faust où I'Oromazeet l'AImman des sociétés modernes, le pouvoir et Voppnsilîm. ou, pivous l'aimez mieux, l'idéal et la nécessité, n'entrent en action que pourévoquer une séance de la Tugcndbund et dites si co ne sont pas Insurtout des rêves de poëte? Ses opéras-comiques même Piquillo et laMonténégrins sont des légendes! le Voyageur entfv usiasle c'est ainsiqu'ilasigné les relations merveilleuses de ses excursions en Allemagne et en Hollande; et ce qu'ilétait sur le^ bjrds du RFiïn et del'Escaut,il l'était encore aux environs de Paris, à Saint-Germain, àMoaux, à Ermenonville et dans fout ce charmant paysdu Valois où ilétait né, et dont il afait à travers les brumes de l'automne et lesprismes du souvenir tant de charmantes peintures, pareilles à deséventails de Watteau. Il l'était encore au cœur de Paris même, dansses expéditions nocturnes, où il évoquait, comme en un WalpurgN, lesfantômes des temps anciens, les mythes de la société moderne. Ce quil'atlirait dans les littératures étrangères, c'était la légende, le mystère,le charme poétique et surnaturel. 11 savait par cœur la Symbolique deKreutzer et les lettres de Jacobi, et il ne les traduisait pas; il traduisait le Faust de Gœthe et les ballades de ItUrger et de Kœrner. II possxdait sa Bibliothèqueorientale et eût pu facilement prétendre à la réputation d'érudit profond dans le3 lettres orientales et hébrai'ques; ilpréférait traduire Calidasa et le Cantique des cantiques.Cazotte, Caglios-tro, Spîfame, Quintus Auclcrc, Rétif de La Bretonne, héros de sa fantaisie plutôt que sujuts de ses études historiquesI études dont il nousalivré la méthode au premier chapitre de ses Filles du Feu, dans le récitcontrasté des amours d'Angélique et de la poursuite accidentée dep Mémoires de l'abbé de Buvquoy.C'est peut-cire ici le lieu d'examiner pourquoi cet esprit si éminemment, si essentiellement poétique a laissé si peu de vers, comparativement au nombre de ses écrits en prose. Je crois que Gérard écrivaitdifficilement en vers et que cette difficulté tenait à sa première éducation littéraire.Quoiqu'ileût, des 1 828, communié avec la nouvelleécole,Gérard était, comme forme et comme idées, un fils du xvm* siècle. Il araconté lui-môme, en divers endroits de ses œuvres ( V. Aurélia, oule Jtéve et la vie, la Bohème galante et les Filles du Pc»), quelles influencesavaient agi sur son enfance. [I parle, dans Aurélia, d'un vieil onclephilosophe et archéologue dont le cabinet était rempli de figurespaïennes,que son admiration lui faisait vénérer», et dont il absorba,tout jeune, la bibliothèque formée de livres athées et mystiques, publiésk l'époque de la lievolution. Un jour l'enfant demande à cet oncleQu'est-ce que Dieu? et le vieillard lui répond Dieu, c'est le soleil–r.crard, c'est un fait dont il faut tenir compte en le lisant, avait commencé le catalogue des religions et des philosophies par l'article CurioAt/és. Il avoue que, plus avancé dans la vie, son jugement a eu à sedéfendre contre ces impressionsprimitives.Ses premières idées en poésie sont de la mémo date. Il parvint plusUrd (V. les Filles du Feu) à la facture savante et régulière de l'écolemoderne 1. blais ses premiers vers, publics en 4826 et 1827, sont,comme ton et comme style, dans la manière fLs poètes de l'école libérale1 11 ya dès à présent de l'intérêt à întliquc U; yrrniières publications di>Gérard de Nerval; la première a pour titre Napoléon, ou la France guerrière,élégies nationales, par Gérard Labrmiie; Faris, Ladvorat, 1826, i»-B° mss.,et contient quatre morc-aux ['ans table la Russie, W<terlon, las Étrangers àParis et li JUort de FEaile. L'annee suivante, paraientle*. Èltijtes nationales,suivie* de Poésies diverse*etde Salives polititjues; P,)ris, chez les libraires duPalais-Royal m-H' de 130»a<res. Quoique uett-i brochure porte en sous-titreseconde édition pas une des pieutis publiées» lVinôe pW-uédente ne se retrouve
  • binb le nouveau reeneil. M. Théophile Gautier, qui avait été le condisciple de
«jL'rard, a dit dans le feuilleton de la Ptesbt dc'j.i cité «La célébrité, sinon la«pliure l'avait \isité sur les ltancs de la ul.tsâe où l'on nous proposait i-<miroen>ii-lo1e le jeune Gérard, auteur des Éleyteï nationales et l'honneur du collègeCluulemagne. •d'alors, tous plus ou moins imitateurs de Casimir Delavigne et di*Déranger. Gérard garda toute sa vie un faible pour Casimir Delavigne.qu'il considérait comme le dernier représentant de l'inspiration et dugoût français en vers, par opposition à M. de Lamartine, qu'il appelaitun Lakiste, et à Victor Hugo quappelait un Espagnol. On reconnaîtlà le goût d'un Français du xvnr siècle, d'un poëte qui avait eu pourpremiers modèles les Stances d madame Du Châtelef etla Confession deZulmê. Les mélancolies à style perdu de Lamartine, les outrances passionnées de Victor Hugo l'inquiétaient, le troublaient. Non pas qu'ilfdétestât la subtilité ni le vaporeux dans la pensée; mais il aimait htnetteté et, si j'ose dire, le positif dans l'expression. Ses premières odelettes, réimprimées dans la Bohème galante, ont une grâce molle, unstyle tempéré qui se prêtent également aux sourires et aux larmes, maisaussi éloignés de la passion exaltée que de l'ironie violente. M. Théophile Gautier afort bien remarqué que Gérard s'était toujours tenu,en écrivant, dans une gamme de tons doux et argentins, et qu'il s'abstint toujours des violentes colorations dont tout le monde en ce temps-lita plus ou moins abusé. Le poëte, pour être franchementpoète, a besoinde ne jamais douter de la passion qui l'émeut; Gérard, fils d'un siècledouteur et toujours en crainte du ridicule, n'aurait jamais osé se permettre une exagération. Plus d'une fois, il lui est arrivé de se moquerde lui-même en vers, et d'atténuer par une plaisanterie J'expansiond'un sentiment intime; c'était une nature pudique à la façon allemande.Gérard avait d'ailleurs des idées particulières sur la poétique. Ils'inquiétait beaucoup de la prosodie des peuples étrangers, de ceuxsurtout qui ont une langue accentuée, notée, comme les Allemands,les Arabe3, etc. L'application de la poésie à la musique le tourmentaitaussi beaucoup. Les vers chantés dans ses opéras-comiquessont trèstravaillés. Toutefois on peut conclure du soin avec lequel il recueillaitles chants populaires de sa province (le Valois), tous ces petits poèmesoù les soldats, les forestiers, les matelots ont exprimé leurs passion; ouleurs réves, qu'il faisait plus de cas en poésie du sentiment que de fart.Il prétendait que J'assonance peut suppléer la rime. II a même écritque la rime la rime riche surtout était un grand obstacle à lapopularité des poésteSj en ce qu'elle rendait le récit poétique lourd etennuyeux.Gérard a eu besoin, pour oser être vraiment poëte de l' exaltationfébrile de la maladie. Les sonnets mystiques qu'il composa dans tesdernières années de sa vie, obscurs pour qui n'en a pas la clef, sontd'une plénitude, d'une richesse de forme incomparable. «Leur obscurité, a dit Théophile Gautier, s'illumine de soudains éclats, commeune idole constellée d'escarboucles et de rubis dans l'ombre d'unecrypte.»Chaules Assuunuau.Les Filles du feu, nouvelles ( suivies de poésies). Paris, D. Giraud«834. – La Bohéme ga'antt, Michel Lévy, 18SS. V. la préface d'Aurelia ou le rêve et la vie, par Théophile Gautier. Paris, V. Lecou, 1855;et dans l'Athenœum français du 97 octobre de la môme année, l'articleintitulé Le dernier livre de Gérard de Nerval.FANTAISIEJI est un air pour qui je donneraisTout Rossini tout Mozart et tout WeberUn air très-vieux, languissant et funèbre,Qui pour moi seul a des charmes secrets.Or, chaque fois que je viens à l'entendreDe deux cents ans mon âme rajeunitC'est sous Louis treize. et je crois voir s'élendreUn coteau vert que le couchant jaunit;Puis un château de brique à coins de pierre,Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,Ceint de grands parcs, avec une rivièreBaignant ses pieds, qui coule entre des fleurs;Puis une dame à sa haute fenêtre,Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens.Que, dans une autre existence peut-être,J'ai déjà vue! et dont je me souviensLE POINT NOIRQuiconque aregardé le soleil fixementCroit voir devant ses yeux voler obstinémentAutour de lui dans l'air, une tache livide.Ainsi, tout jeune encore et plus audacieuxSur la gloire un instantj'osai fixer les jeuxUn point noir est resté dans mon regard avide.On prononce Yebre,Depuis mêlée à tout comme un signe de deuil,Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon œilJe la vois se poser aussi, la tache noire!Quoi, toujours? Entre moi sans cesse et le bonheur!Oh! c'est que l'aigle seul – malheur à nous, malheur! –Contemple impunément le Soleil et la Gloire.LES PAPILLONS1Le papillon tlcur sans tige,Qui voltige,Que l'on cueille en un réseau;Dans la nature infinieHarmonieEntre la plante et l'oiseau!Quand revient l'été superbe,Je m'en vais aux bois tout seulJe m'étends dans la grande herlie.Perdu dans ce vert linceul.Sur ma tète renversée,Là, chacun d'eux, à son tour,Passe, comme une penséeDe poésie ou d'amourVoici le papillon Faune,noir et jaune;Voici le Mars azuré.Agitant des étincellesSur ses ailes,D'un velours riche et moiré.Voici le Vulcain rapide,Qui vole comme un oiseauSon aile noire et splendidePorte un grand ruban ponceau.Dieux! le Soufré, dans l'espucB,Commeun éclair arelui.Mais le joyeux Nacre passe,Et je ne vois plus que lui!IIComme un éventail de soie,II déploieSon manteau semé d'argent;Et sa robe bigarréeEst doréeD'un or verdâtre et changeant.Voici le Machaon-Zèbre,De fauve et de noir rayéLe Denil, en habit funèbre,Et le Miroir bleu striéVoici l'Argus, feuille morte,Le Morio, le Oiwid-DleuEt le Paon-de-Jour qui porteSur chaque aile un œil de feu!Mais le soir brunit nos plaines;Les PhalènesPrennent leur essor bruyant,Et les Sphinx aux couleurs sombresDans les ombresVoltigent en tournoyant.C'est le Grand-Paon, àl'œil roseDessiné sur un fond gris,Qui ne vole qu'à nuit close,Comme les chauves-sourisLe Bombice du troëne,Rayé de jaune et de vert,Et le papillon du chêneQui ne meurt pas en hiver!IIIMalheur, papillons que j'aime.Doux emblème,A vous pour votre beautéUn doigt de votre corsage,Au passage,Froisse, hélas! le velouté!Une toute jeune fille,Au cœur tendre, au doux souris,Perçant vos cœurs d'une aiguille,Vous contemple, l'œil surprisEt vos pattes sont coupéesPar l'ongle blanc qui les mord,Et vos antennes crispéesDans les douleurs de la mort!VERS DOUÉSBh quoi tout est sensibleIPYL9AaOllQ.Homme, libre penseurI le crois-tu seul pensantDans ce monde où la vie éclate en toute chose?Des forces que tu ti^ns ta liberté dispose,Mais de tous tes conseils l'univers est absent.Respecte dans la bête un esprit agissant:Chaque fleur est une âme à la Nature GéloseUn mystère d'amour dans le métal repose;«Tout est sensible!» et tout sur ton être est puissant.Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie;A la matière même un verbe est attaché.Ne la fais pas servirà quelque usage impie!Souvent, dans l'être obscur habite un Dieu caclu1;Et comme un œil naissant couvert par ses paupières.Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pien-eslJe ne puis songer à Alfred de Musset sans me rappeler ces beauxvers de Marna rd qui semblent appartenirà l'auteur de RolfaL'âme pleine d'amour et de mélancolie,Et couché sur des flenrset sons des oranger*.J'ai montré ma Messure aux: ifrnx mers d'Italie.L'amour et la mclauco'ie vinrent un peu tard pourtant dans la vie dupoëte des Contes d'Espagne. Sa jeunosse avait été comme une campagnehéroïquea travers le monde littéraire une jeunesse de conquérant etde triomphateur!Ilallait la tête levee, chantant et blasphémmt, pleind'enivrement et d'ironie, défiant le sort, défiant t'amour, caressant etbattant la Muse, portant le charbon divin sur ses lèvres avec le sourirede l'impiété diabolique. C'était bien un enfant terrible du xixe siècle,une espèce de Prométhée parisien, capable de ravir le feu du ciel ensprrant d'avance le cou du vautour qui devait lui fouil'er les entrailles.Enthousiasme naïf, scepticisme raffiné, désirs à l*a«saut( caprices endéroute, orgîe redoublée de Tînt elligen.ee et des sons, de la curiosité etde la volonté; mille élans parmi les éloiles, et autant de chutes dansles abîmes; tout cela rayonnant de cet héroïsme juvénile et gai, Uncette irrésistible furia francese qui se moque du Styx et se croit invulnérable c'est ainsi qu'aujourd'hui encore nous revoyons Alfred doMusset dans les premiers chants de ce court poëme qui fut sa destinée.Il était heureux alors, et s'écriait avec la nanc hardiesse d'un rouéd'imaginationAmour, fléau du monde, exécrable fol'e,Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,Quand par tant d'autres noeuds tu tiens à la douleur.Si jamais par les yeux d'une femme sans cœurTu peux m'entrer au ventre et m* empoisonner l'âme,Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,Plutôt que comme un lâche on me vole en souffrir,Je t'en arracherai quandj'en devrais mourir.Comme son Raflaël Garucci, après cette éloquente apostrophe, il anrait très-bien pu se dire à lui-même, en se mirant dans sa glace deVenise ii C'e^t du don Juan ceci»liais lui, qui s'était si fièrement cru invulnérable, co pauvre don Juan-(-hérubin, on le vit tamber tout sanglant, tout en larmes le chant dudésespoir éclata, le cri du jeune aigle frappé à mortDe cet aigle blessé qui meurt dans la poussière,L'aile ouverte, et les yeux fixés eiirTe soleil.La douleur invincible atteignit du mômo coup l'imagination et lecœur elle avait rebondi de l'un à l'autre, et brisé pour toujours lesressorts si fragiles du génie poétique. Il resta peut-êlrc en ce mondele spectre physique d'Alfred de Musset son génie poétiquen'existaitplusJ'ai perdu ma force et ma vie,Et mes amis et ma gaité,J'ai perdu jusqu'àla fiertéQui faisait croire à mon g6nie.Comment avait-il été frappé? D'où venait cette plaie ouverte, cetteblessure mortelle? Ahmalgré faut de plaintes véhémentes, tant doreproches attendris, tant d'élans de vengeance, tant de pathétiquesinvocations à la pitié, à l'oubli, à la bienfaisante nature qui sème parmises morts des germes de résurrection, au milieu de ses plus terriblesexpansions et de ses plus profonds abattements, toujours la victimepoétique agardé fièrement dans son coeur le mystère de son supplice.Pas une confidence, pas une indiscrétion, pas un aveu involontaire dela douleurLes Nits, ces admirables NuilS; ne renferment pas mêmeun portrait, pas même un nom de fernmo!Et pourtant la légende;d'Alfred de Musset, cette émanation poétique de ses œuvres, no nousle représcnte-t-elle pas désormais avec sa blessure au flanc, commeun autre Paolo dans un nouveau cercle du Dante, éternellement enlacépar une Francesca meurtrière?PToute une génération l'avait adoré, ce poète déjà consacré par lalégende, il s'en est allé presque seul dans sa tombe, au milieu des p.issants distraits d'une nouvelle génération qui ne l'avait pas reg;m!émourir. L'avions-nous oublie? Pas plus qu'il ne s'était oublié luimême. 11 se survivait, hélasl et nous essayions de vivre. Maintenantil nous apparaît dans les lointains du passé comme le héros et le martyrd'une vie do passion ardente de cette vie de tempête dont Pascal atracé le sillon par un écUir. Sa gaieté, si franche parfois, n'a jamaisété que l'impatience de souffrir, ou queique réaction nerveuse contreta douleur, ou le sourire héroïque du courage français en face de lahacfic et de Fépée.Il était, malgré les vapeurs de notre siècle, l'enfantlégitime de cette race ga'ante et guerrière qui dit aux ennemis «lirez les premiers,» qui danse et marivaude au fond des prisons, quinargue d'un bon mot les Laffemas et les Fouquier-Tinville, qui chantecavalièrementsur les marches de l'échafaud le refrain de Landerirelte,landeriri. Percé des sept glaives de la passion, Alfied de Musset étaitcapable de perifler en gai Parisien le lourd patriotisme de Becfcer,auteur du Rhin allemandNous l'avons en votre Rhin allemand,Il a tenu dans notre verre,ou de faire voler par-dessusles lustres dans une chanson de tabla, lobonnet affolé de Minai PinsonMirai Pinson est une blonde,Une blonde blonde que que robe l'on eoni)ait, au mondeElle n'a qu'une robe au mondeEt qu'un bonnet.C'est qu'il avait de l'esprit, malgré son coeur et malgré son imaginaI'od, ce poëte naïf et roué, marivaudeur et sincère! Il faut bien laprendra coin-ne elle est, cette tète française, ot ne pas lui reprocherde n'èlre ni britannique, ni germanique, ni américaine, ni hottentotc,ni régulièrementclassique, ni servilement romanlique.Oui, dîsons-le bien haut, Alfred de Musset avait de l'esprit, beaucoup d'e-prit. trop d'esprit. Il en usait donc et il pu abusait, eomnipun prodigue, et c'est là son grand crime à ce qu'il paraît, aux yeu\de certains quakers de la pné-ie, qui voudraient que la Muse n'ontjamais sur la lèvre le plus petit mot pour lire. lié! pédants que vousêtes îié! badaudsruminants et solennels, vous oubliez donc qu'on rmiisur l'Olympe, et que sur le Parnasse on peut rire, et que le plus souvent la dresse de la Jeunesse, le bel échanson de nos vingt ans, vprs«de la même main la tristesse et la joie dans la même coupe de cr'slal.ReprocherMusset son esprit, c'est reprocher son esprit à Horace quifutitussi, pour a\oïr trop fréquenté le génie grec, un poëte trop spirituel. Mais Horace est aujourd'hui un poëte suspectJe citerai donc lesjeux d'esprit de Shakspoa re, et ceux île Corneille, et coin de Racine,et ceux de lord Byron. Point de pédantisme et point d'envie,ô portessereinsIcritiques moroses! ô pénible- ri meurs de vers concentrésavec effort par une pression de cent almo^pltères! avouez que vousdétestez l'esprit, commr un renard sans queue détesterait les plumets,les marabouts, les houppes et Ips panaches. Ayons de IV=prit tant quenous pourrons. fussions-nous poëtes; dt> cet esprit vivant et mobili*comme un parfum, léger comnv1 la lumière, ailé comme l'oiseau, brûlant comme la fl.imme. C'est l'esprit qui çaran'it du pathos, qui chasseles vapeurs malsaines de la pensée, qui rabat à propo*!o vol descygnes, et qui Jour apprend à cacher parfois leur* pattes noires -ous II*fin duvet de leurs ailes blanclie^. Ne disons pas de nwl de l'esprit enFrance, nous qui *-ommos les fils de l'esprit,dugénieaiguisé en flèche et en rayon, monté en épingle, effilé en baïonnette;n'en disons pas de mal, cela porte malheur; cela fait tourner au grrmanisme, à l'américanisme, au pédanti^me.au barbarisme, et, qui plusest, nu réalisme. Serai -il question, par hasard, du f.>ux e*prit? Oh!sans être tailleurs de piencs précieuses, nous savons If prix des fauxdiamants.Mais est-ce donc le diamant faux de l'esprit qui éclate dans Namouna,les Nuits, le Souvenir, Y Espoir en Dieu, une Soirée perd/te, dans lesStances à la Matibran ou à mon frère revenant d'Italie, la Lettre à Lamartine, les Trois Marches de martre rose, dans le magnifique début doUla ou les admirables ver^ sur la Paresse? Quand on aura reconnu,avec moi, dans Musset, un don éclatant qui devient de plus en plusrare on poésie, l'éloquence de la passion, et, pour me servir d'un vieuxmol, la puissance du pathétique; lorsqu'on aura senti lu chaleur de seslarmes ou salué la pourpre de son rang, je conviendrai volontiers qu'ilv a en effet, dans ces œuvres vivantes d'un génie sympathique et pathétique, des lueurs de faux diamant, dus étincelles et des paillettes defaux esprit.Ici qu'ilest, avec sa verve débordante, son esprit étinoellant, sapassion vraie, son imagination brillante et mobile, Alfred de Mussetrestera certainement comme un des classiques de la poésie- contemporaine. Je laisse aux idolâtres défenseursdela prosodie nouvellele facileplaisir de noter ses rimes faibles; je consens que les Forcerons de versen métal galvanisé trouvent d.ins les siens di'S rouilles de bronze; jen'cmpôchepasque\estkugx indous, qui professentdogme de l'originalité compassée,je n'empêche pasque ces étrangleurs de rossignol soutiennent, avec la mauvaise foi du sectaire, qu'Alfred de Musset acopietourtour Byron, Andié Chénier, La Fontaine, et Boccace, et Marivaux.Pour moi, je chercherai dans un autre art, en musique, les parents etles iM]iiivalenU de notre poët?. Des accents de Schuhert, des mélodiesde Weber, quelques notes idéales et profondes de Beethoven planentdans le ciel de Musset; mais l'àme musicale et romanesquequi ressemble le plus à son âme romanesque et poétiqup, c"e?t celle de cefou passionné, si éloquemmerttdouloureux, et parfois si lumineusement gai, celle de Donuetti.ÏIippoute lïinou.V. Contes d'Espagneet d'Ualie, A. Le Vavasseur et Urbain Canei, -1830.Cette première édition contient, outre une courte et cavalière préfacequi a disparu dans les éditions suivantes, Don Paes les Marrons dufeu, Portia, Chansons et Fragmentst Mardoclie. – Un Spectacle dans unfuutcuil, Rendue!, 1833. (ta Coupeet lesLévres, A quoi révent les jeunesfilles, Namouna). Les diverses éditions publiées depuis ont para dansla ftiblbth&jue Charpmlïer. Les poésies complètes d'Alfred de Mussetforment aujourd'hui deux, volumes Premières Poésies et Poésies notewlles.A LA MALIBBANSTANCES1Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle?Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés,Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,Font d'une mort récente une vieille nouvelle.De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,L'homme, par tout pays, en abien vite assez.nO Maria-Félicia le peintre et le poëteLaissent, en expirant, d'immortels héritiers;Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers.A défaut d'action, leur grande âme inquièteDe la mort et du temps entreprend la conquête,Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.mCclui-la sur l'airain a gravé sa pensée;Dans un rhythme doré l'autre Ta cadencée;Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami.Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée;Et, pour que le néant ne touche point à lui,C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.IVvComme dans une lampe uneflamme fidèle,Au fond du Parthénon le marbre inhabitéGarde de Phidias la mémoire éternelle,Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,Sourit encor, debout dans sa divinité,Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.vRecevant d'âge en âge une nouvelle vie,Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois;Ainsi le vaste écho de la voix du génieDevient du genre humain l'universelle voix.Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,Au fond d'une chapelle il nous reste une croix tVIUne croix! et l'oubli, la nuit et le silence!Écoutez c'est le vent, c'est l'Océan immense;C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance,De tant d'accords si doux d'un instrument divin,Pas un faible soupir, pas un écho lointain.VIIUne croix, et ton nom écrit sur une pierre,Non pas même le tien, mais celui d'un époux,Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre;Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière,N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,Ne sauront pour prier où poser les genoux.vin0 Ninette! où sont-ils, belle muse adorée,Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,Qui voltigeaientle soir sur ta lèvre inspirée,Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur?Où vibre maintenantcette voix éplorée,Cette harpe vivante attachée à ton cœur?t.N'était-ce pas hier, (illc joyeuse et folle,Que ta verve railleuse animait Corilla,Et que tu nous lançais avec la RosinaLa roulade amoureuse et l'œillade espagnole?Ces p eurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule,N'était-ce pas hier, pâle Desdemoua?xN'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge ·Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,Cnantant la tarentelle au ciel napolitain,Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,Espiègle enfant ce soir, sainle artiste demain?XIN'était-ce pas hier qu'enivrée et bénieTu trainais à Ion char un peuple transporté,Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie,Apportaient à tes pieds cet or tant convoité,Cet or deux fuis sacré qui payait ton génie,Et qu'à tes pied-i souvent laissa ta cliarité?XIIQu'as tu fait pour mourir, ô noble créature!Belle image de Dieu, qui dounais eu cheminAu riche un peu de joie, au malheuieux du pain?Ah! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,Et quel faucheur aveugle, afl'amé de pâture,Sur les meilleurs de nous ose porter la main?XIIINe suffit-il donc pas à l'ange des ténèbresQu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom?Que Géricault, Cuvier, Schiller, Gœthe et ByronSoient endormis d'hier sous les dalles funèbres,Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbresDans l'abîme entr'ouvert suivre Napoléon?XIVNous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères.Et venir en pleurant leur fermer les paupières.Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux?Le ciel de ses élus devient-il envieux?Ou faut-il croire, hélas ce que disaient nos pères,Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux?xvAh combien, depuis peu, sont partis pleins de vieISous les cyprès anciens que de saules nouveauxLa cendre de Robert à peine refroidie,Bcllini tombe et meurt! Une lente agonieTraîne Carre! sanglant à l'éternel repos.Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.XVItQue nous restera-t-il si l'ombre insatiable,Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir?Nous qui sentons déjà le sol si variableEt sur tant de débris marchons vers l'avenir,Si le vent sous nos pas balaye ainsi le sable,De quel deuil le seigneur veut-il donc nous vêtir?XVIIHélas! Marietta, tu nous restais encore.Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore,Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,Aspire dans i'air pur un souffle de bonheur.Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.XVIIICe qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive,,Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secretsQuelque autre étudiera cet art que tu créais;C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve,C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arme,Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.XIXAh! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeauSous lequel ton beau corps plia comme un roseau.JI en soutint longtempsla lutte inexorable.C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacableQui dans ses bras en leu t'a portée au tombeau.xxxQue ne l'étouffais-tu, cette Ilamme brûlanteQue ton sein palpitant ne pouvait contenir!Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudirDe ce public blasé la foule indifférente,Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstanteA des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.XXIConnaissais-tu si peu l'ingratitude humaine?Quel rêve as-tu donc fait de te tuer'pour eux?Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène,Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,Couronnésmille fois, n'en ont pas dans les yeux?XXIIQue ne détournais-tula tête pour sourire,Comme on en use ici quand on teint d'être ému?Hélas on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire,Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre?La Pasta fait ainsi que ne l'imitais-tu?XXIIINe savais-tu donc pas, comédienne imprudente,Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur.De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur?Ne savais-tu donc pas que sur ta tempe ardenteTa main de jour en jour se posait plus tremblante,Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur?XXIVNe sentais-tu donc pas que ta belle jeûnasseDe tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseauxEt de ton noble cœur s'exhalait en sanglots?Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse,Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresseBerçait la vie erranteà ses derniers rameaux?xxvOui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre,lin soir, dans ton linceul il faudrait Le coucher.Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre.Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre,Regardait goutteà goutte un s.ing noir s'épancher.Tu savais quelle main venait de te toucher.XXVIOui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,Bien n'est bon (lue d'aimer, n'est vrai que de souffrir.Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie,Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie,Tu regardais aussi la Malibran mourir.XXVIIMeurs donc! ta mort est douce et ta tâche est remplie.Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain.Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,H est d'une grande âme et d'un heureux destinD'expirer comme toi pour un amour divinNous ne sommes autim.iépar l'éditeur, M. Charpentier, qui il appartiennent en toute piopiiiiti: les obvies il'AlfieJ de Mu.sset, qu'a uitur cette pièce nous n lui-même désignée. quel e=t celui de uoa lecteurs qui ne possède et qui ne sait par eodur les deux ulumes du poote de JVumownu et 'es Nuilu9(Note de l'éditeur.)[)eu? ou trois fois par siècle la poésie compte ses morts, et alors lalinilo s'arrête stupéfaite en voyant que l'horrible Faim afauché les tûtes'à plus jnunes, les plus pures, les plus charmantes, et le siècle, avant accusé, se défend et lave ses mains comme Pilate, et s'écriecomme Ca'in Étais-je donc le gardien de mon frère? – Oui, tuétuis, puisque déjà tu plaides.. Tu comprends bien qu'ily a un criminel en cette affaire, puUque déjd tu murmures a Ce n'est pas moil»Tu sens bien que tu as aux mains des taches de sang, puisque tu lescaches sous ton manteau. La mort des poiîLes qui succombent littéralement à la faim, comme Chatterton, comme Gilbert, comme Malfilàtre,n'est pas seulement un fait, car le fait en lui-même aurait peu d'importance, mais, comme la vie même des prophètes, elle est à la foisiveilc et symbolique. Non-seulement elle porte avec elle, comme toutilrame, son épouvante, mais elle est le mythe, l'incarnation, la roprésentation sensible de la passion subie par tous les autres poè'tes. C'estpourquoi ces quelques noms demeureront immortels, car le trépas desch tuteurs qui ont succombé exprime aussi les souffrances des chanteurs dont le monde a seulement vu l'apparence triomphale et cesfigures seront vues à jamais sanglantes et couronnées d'épines pourfaire comprendre au peuple que des épines aussi se cachent sous lesItturïers dont le feuillage couronne les fronts les plus augustes. Aprèstout, répond le siècle traduit à une barre invisible et pourtant menaçante, interrogé par dos juges qu'il ne voit pas mais dont il sent laprésence terrible et dont il entend la voix silencieuse, que devais-je àce jeune homme qui est tombélàà mes pieds, avant que j'aie cu seulement le temps d'apprendre son nom? Et d'ailleurs comment pouvais-je deviner s'il était en effet un poëte? – R.iisons frivoles, dont celui-làmême qui les invoque sent avec horreur l'inanité puérile. Commentrccftnnaîtro le poëie, le vrai poète? A un signe plus certain que lerayon précurseur de l'étoile et que l'éclair enflammé dont la présenceannoncela foudre. A quoi? Au mépris, à la haine, à l'invincible antipalhie du philislin qui dans la foule innombrable devine lo poëte, avecun flair que rien n'égare. Le gibier qu'il afait lever, soyez tranquilles,c'est bien l'agneau, ou le cygne, ou la colombe, et non pas un autre. Aucontraire vous pouvez donner à ces passants des récompenses, destitres enviés, des fauteuils à l'Académie saluez-les avec impudencesuccesseurs de Corneille et de Molière, le tendre amour dont le philistin brûle pour eux est la preuve directe et irréfutable qu'ils ne sontpas des portes. Quiconque n'a pas été condamné comme Corneille ousifflé comme Racine, quiconque n'a pas été appelé impie comme Molière, immoral comme La Fontaine, sauvage comme Sliakspeare, barbare commeVictor Hugo, libertin comme Alfred de Musset, n'est pas unpoëte. Et l'autre argument «Que lui devais-je?j> est-il nécessaire d'yrépondre une fois encore? Vous lui deviez les millions que rapportentchaque année à la France Slo'ïère et La Fontaine, dont ce mort étaitl'héritier légitime; vous lui deviez l'Europe conquise aux idées chevaleresques, initiée à la liberté, préparée au succès de nos armes par lesseuls vers de Racine Mais en ces pages rapides, je n'ai pas le loisirde combattre lo lieu commun et la sottise; ici mon devoir se borne àsaluer en passant une mémoire fraternelle- Malgré l'exagération deslouanges qu'on lui a décernées, malgré l'injustice" des attaques auxquelles il est en butte, et, chose plus grave malgré lui-même, car lamoitié du temps il se trompa de chemin et ne sut pas se trouver, Moreau resteraun charmantpogte au cœur tendre, à la voix pleine de grâce,un aimable et riant murmure, un chant de flûte en Arcadie au tempsdu myrte et des roses. Le seul, le vrai Moreau, c'est celui de la Fermitrej des Contes, de V Oiseau que j'attends du Hameau incendié et del'ode A mes Chansons. Une tendre note élégïaque, un soupir d'amour,un sourire mêlé de pleurs, c'est tout ce qu'il lui faut pour être luimême et pour être parfait. Qu'il invoque le lis et la vierge Marie, quedu même coup de pinceau si légèrement suave il montre les beauxenfants souriants et les fils blancs égarés dansl'azur, que son âme blessée se rafraichisse au murmure de la Voulzie dans un paradis de calmesgazons et de fleurettes, il marche dans sa destinée; et, croyez-te bien,le seul amour qu'il a su chanter, c'est l'amour pur, platonique, presquefraternel! l'enviais te sort d'Alain Chartierl s'écrie-t-il dans la préfacedo son Diogènej et, pour qui sait le lire, il est tout entier dans ce mot.Des buissons, une rivière, la douce brise chargée du parfum des rosesde Provins et de Jérusalem, et, dans cette solitude où le rossignol chante,où passent des femmes inconnues mais belles et souriantes, une amie,une sœur non de sang mafc do cœur, chaste et respectée comme unesœur, passionnément adoiée comme une amante et qui baisefrontdu petite endormi voilà l'Éden où se complaisait ce jeune homme quimourut sur un grabat d'hôpital. ïi était un de ces pauvres oiseaux frissonnants qui ont besoin d'être échauffés dans un sein do rsmme, un deces hommes éternellementenfants qui jusqu'à l'heure de la mort, ontbesoin d'une jeune mire toujours belle qui les rafraîchisse de sonsouffle, qui, malades, les soigne et les endorme, qui tienne leurs mainsglacées dans les siennes, et qui même Ienr conte des histoires de féeset d'enchantementspour les consoler du spectacle de la vie. Mais ceuxlà puisqu'ils ne peuvent pas être hommes et grandir, puisqu'ils sontimpuissants à vivre, il est donc juste qu'ils meurent! C'est donc avecraison que nous les avons tues! Hélas, je ne sais que répondre au pasde vis et aux roues d'engrenage; un rail est un rail; je connais l'art defaire pleurer les titres, mais non celui d'attendrir les locomotives. Sil'homme n'a pas mérité le nom d'homme à moins d'avoir été, un mécanicien ou un marchand, si l'on n'est pas quitte enversson pays en créantdes oeuvres qui l'enrichissentaprès la mort du l'ouvrier, condamnez lesrêveurs, les chanteurs, les inutiles! Ainsi les diamants et les pierresprécieuses, du temps qu'ils vivaient dans la terre, ne rapportaient rienet tenaient une place usurpée; à présent que le lapidaire les a polis etsertis, ils rayonnent de gloire, ils sont joie, orgueil et parure, ils fontruisseler l'or sur les comptoirs; maiscela peut-il les absoudre den'avoirpas germé dans la terre et de n'avoir pas produit des Fruits qui se mangent? Condamnezles rêveurs et pourtant, près des flots bleus de la doucemer Tyrrhénienne, il y a, comme ici des champs de blé et do pommesde terre, des champs de violettes, de jasmins et de géraniums; on leurpermet de vivre à ces belles fleurs inutiles, parce qu'un chimiste exprimera leurs âmes de leurs corollea brisées,et les enfermeradans de précieux flacons où elles renaîtront parfums! Le poëte est pour lui-mêmece chimiste, lui même il déchire son cœur et en exprime un parfumde vie et d'amour; sans doute, hélasIil n'a pas le droit de tenir icibas autant de place qu'une violette! Mais non. baleine, parfum, pensée,tu ne peux mourir; celle que Moreau nommait sa sœur, celle dont il apeint tant de fois!o visage idéal en lui donnant les traits d'une viergeet d'un ange vivra à jamais humble et radieuse Béatrice, seulementparce qu'elle aura eu pitié de l'enfant malade, et que sur le cœur saignant elfe aura versé une larme. Elle vivra, et son enfant, qui puisaitla force dans ses yeux, le Moreau des élégies et des odes chastes, vivraaussi, parcequ'ellea étendu sur lui une main tutélaire. Quant à l'autreMoreau, celui des satires politiques et des chansons libertines, méritet-ilmême un blâme? Disons franchementla vérité, il n'existe pas. Lui,chanter les bas et les bottines, les Rose, les Laure et les Ilortense, etle vin, et l'orgie, y pensez-vous! lui qui porte en son cœur, et cachéeaux yeux de tous la divinité adorée, lui qui là voit vêtue d'un pan deciel et effleurant à peine de ses pieds délicats les étoiles et les nuées!Autant dire que c'est lui-même et non un passant, et non pas un inconnuqui dans cette horrible chanson des Abcès de C;na nous montre l'hommeDieu détonnant un hymne d'Horace sur le falerne et les amours Oh savoir trouver sa voie! se connaître soi-même!Lui, un chansonniergrivois'Lui, un poëtesatiriquelI Parce que le pauvre Moreau s'estbattuen Juilletsurles barricades, parce qu'ilrentre danssa man?aide les mains noires depoudre et rouges de sang, parce qu'il laisse les é^oïsmesse ruersur lesplaces, parce qu'd s'afflige de voir la Jeune Liberté si vite retrouvée etperdue, parce qu'il honore comme des martyrs Barbaroux, Vergniaud etCamille Efesmoulins, il se croit devenu un poëte satirique et le voilà quide sa main débile veut toucher à la strophe de Tyrtée et à l'ïambe furieux d'ArchiloqueLui, l'eufant qui a besoin d'une main blanche pourle bercer!lui, le rêveur oisif des solitudes, le patient écouteur des fontaines murmurantesHélas1 hélas à présent Barthélemy J'égare commeBéranger tout à l'heure; lui, tendresse, pitié, amour, il veut boire aubreuvage de haine et de fiel, et sa lèvre refuse ce breuvageamer, commeelle refusait le vin brûlant de l'orgie etdes atnout sfacilesVa, quoiqueLu en aies cru, tu n'étais qu'un ange, et tu es mort avecla pureté dulis, et avec l'âme toute blanche. Jlais, que dis-je? il le savait bien querien n'avait pu souiuer sa pureté naine, celui qui chantait auikij déjàtouché par le doigt glacé de la mortFuis shus trembler veuf d'une bainte amie,Quand du plaisir fat senti le be&nnDe mes erreurs, toi, colombe eudminic,Tu n'as été complice ni témoin.Ne trou vaut |ras la manne iju'ulle implore,Ma faim mordit la poussière ( mseust }Mais toi, mou âme', à Dieu, tou fiaiii^,Tu peux demainte dire vierge encote.Fuis, âme hlaiiclie, un corps malade et nuFuis en chaulant vers le monde inconnu!Il y eut en Moreau un poète très-délicieusement attendri, un arli--(otrès- exqui cernent délicat; mais il n'yeut rien du grand poëte ni dugrand artiste, rien de l'homme-aiglc dont le regard impérieux déchireles nues, dont l'aile suit la muso sur les pics inaccessibles et qui impose sa joio, son courroux et son épouvante; rien du machiniste suhlimequi dans la nature transformée plante son décor, et prend pour srscomédiens le lis et les étoiles auxquels il communique uno âmo humaine. D'ailleurs, et par quelle raison misérable1le poëte de Provinsvisa bien moins haut que son vrai génie, car, oublient qu'il était deceux pour qui l'humanité n'est qu'une famille, il dépensa le meilleurde lui même à célébrer les agitations et les frivolités de la place publique. 11 faut se reporter aux jours de 1830 pour se figurer commentles hommes les plus supérieurs mêlaient alors puérilement la politique1à la poésie. A l'époque oùle National défendait la république françaisequi n'existait (as et Racine que personne n'avait attoqué, un écrivainlibéral aurait cru trahir ses opinions en acceptant la ré~olution romantique, dont l'ardeur seule pouvait sauver la langue et la poésie natlonales. Car, par un singulier antagonisme d'idées, les ré\ olutionnanesen politique étaient alors les réactionnaiie> en poésie, et réciproquement. Si je reviens sur de tels enfantillages de!.t pensée pubhque, c'estqu'ils peuvent expliquer pourquoi Hé^ésippc Moreau, pot?sienthousiaste, si jeune, d'aspirations si ardentes, se refusa à suiv:e le mouvement romantique par lequel il eût été agrandi, entraîné et sauvé. Lapoé-ie inaugurée par Emile Desrhamps Alfred de Vigny et VictorHugo, l'outil puissant qu'ils surent forger en amalgamant comme desmétaux précieux la poésie du xrv" siècle, celle du xvie, et les productions lyriques de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Allemagne eut cegrand caractère et tout spécial qu'elle força chaque homme à d 'i:nerce qui était en lui, et souvent davantage- En perpétuant des tournures,des traditions de langage et une versification affddies, énervées toutlelong du svmE siècle, et nécessairement frappées de mort,en galvani-? ant une momie de carton la gaieté des Collé et des Panard lîérangcreut l'astuce de persuader à ses écoliers qu'ildéf enduit contre les barbares la grande tradition française, c'est-à-dire Villon, Marot, Rabelaiset La FontaineEnveloppé dans cette réaction fatale et stérile, dupécomme tous ceux qui avaient suivi la rusé vieillard de Passy, Hégésippe Moreau y perdit la belle moisson lyrique dont ses premiers essaiscontenaient le germe assuré. Faule d'avoir relu à temps la fable duRenard qui a la queue coupée il usa et ébrécha sa plume d'or, cetteplume enchantée qui pouvait écrire l'élégie de fa Voulzie, à célébrer labohème du quartier Latin, tout cet horrible monde de jupes retroussées,de vin répandu de miroirs cassés et de châles aux fenêtres, que Béranger, homme d'ordre et bourgeois par excellence, détestait certainement au fond plus que personne. Mais pourquoi appuyer là-dessus?Quel homme à l'âme délicate ne rôve pour la bien-aimée les tapis moelleux et les riches tentures, les maisons de marbre au bord des lacs, lesmeubles d'ébène et d'ivoire, et l'ombre parfumée des lauriers- roses?Et la muse, l'amante inviolée et vierge, mille fois plus adorée que laplus belle des femmes vous la condamneriez 'à cet enfer de chambrecarrelée, de pots à eau égueulés, de pâtés de quinze sous mangés surdes feuilles de papier à lettres; et vous pensez qu'elle ne mourrait pasde dégoût dans cette atmosphère de vin bleu, de fumée de pipe et dechansons grivoises1 Mais, je le répète Moreau n'est pas là. Gravissezles coteaux de Provins où Thibaut de Champagne,souvent chante parnotre poëte, apporta les roses de Jérusalem asseyez-vous au bord decette Voulzie, que, selon l'expression charmante d'Hégésippe, le nainverl Obéron franchirait sans mouiller ses grelots; cherchez les boisnoirs de mûres; trouvez «l'imprimerie propretteoù le poëte reçutune hospitalité si noble; trouvez la ferme à jamais bénie où le lait et lepain bis et les caresses fraternelles étaient prodigués au pauvre déshérité parcourez cette contrée amie et parfumée où M. Lebrun encouragea les premiers essais de Moreau, où une femme d'une sensibilité exquise, madame Caroline Angebert, répandit les derniers élogescomme une pluie de fleurs sur ta tombe déjà fermée là, tout vousparlera de notre martyr, vous le rencontrerez à chaque pas, tout lemonde sait et répète son nom, le rossignol qui chante pour la fermièrecomme l'humble ruisseau au nom célèbre, qu'un géant altéré boiraitd'une haleine. Son nom sa mémoire vivent aussi dans le cœur desamants ivres de la vingtième année, chez toute cette adorable et éternelle jeunesse pour qui ont été écrits les plus beaux vers d'Horace, etles meilleures chansons d'Alfred de Musset. Il fut un poé'te de l'amour,et il fut un élégiaque inspiré à la grande source de Théocrite auss\est-il de ceux dont le nom se ravive et dont la fête revient chaqueannée au temps où fleurit l'aubépine, et où les arbres fruitiers se cou-vrent d'une neige blanche et rose. Sa vraie soeur, là Poésie sa mattresse idolâtrée, la Liberté, il tes aenfin trouvées où elles sont, dans lamort, dans le silence, dans la solitude, au sein de la nature luxuriante.Car partout où croissent la pervenche et l'églantine, partout où jase leruisseau clair, les enfants amoureux, qui s'entendent à faire la fortunede leurs poëtes, ont répandu sa gloire et porté son nom. Ce nom redevenu si pur, les petits oiseau* du ciel et les blanches étoiles le savent;au besoin l'abeille le rappellerait au petit sentier caché sous les feuilles,mais le petit sentier ne l'a pas oublié. L'oubli ne prendra à HégésippeMoreau que sa politique, ses regains de Béranger, et ces cruelles Nocesde Cana que je voudrais pouvoir tout de suite effacer d'un trait deplume; mais il lui reste tout ce que ne flétrissent pas la terre et sesfanges, tout ce que peut voir la fauvette du Calvaire bercée de ses propres chants, avide d'azur, et mordant pieusement la blanche épine qu'atachée le sang divin.Théodore DE BANVILLE.Voyez les Œuvres d'Ilégésippe Moreau, nouvelle édition précédéed'une notice par M. Sainte-Beuve. Paris, Garnicr frèreâ, 4860.LE BAPTEMEJe méditais une ode, ou pis peut-être,Quand toutà coup grand bruit dans le quartier:«A l'cnlre-sol, un garçon vient de naitre;«r^otre portière accouche d'un portier!»Ornant de Heurs ses langes un peu sales,Je l'ai "lu beau, beau comme un fils de roi,Pleurer au bruit des cloches baptismalesHors, mon enfant, rien n'a sonné pour toi.A ton baptême un curé bon apôtre,Quelques voisins, quelques brocs de vin vieux,Cela suffit: te voilà, comme un autre,Cohéritier du royaume des deux.Convive ailleurs d'un plus friand bipleme,Si quelque saint, gras martyr de la foi,Bônil tout haut, puis murmure Anutlièiinj!Dors, mon enfant, dors, ce n'est pas sur toi.Tu n'as point vu la robe et la financeCrier bravo lorsque tu vagissais;Tu n'as point eu, comme un enfant de France,A digérer maint discours peu français.Pour premiers bruits le monde à ton oreilleN'a point jeté des paroles sans foi,Très d'un berceau si la trahison veille,Dors, mon enfant, dors, ce n'est pas chez loi.1 11 serait supeiflu de signaler le allusions aux événements contemporainsduiil fourmille cette pièce écrite vers 1U37, et qui n'est au fond qu'une satirepolitique.Dors, fils du pauvre on dit qu'il est une heureLente à passer sur les fronts. criminels;Le fils du riche alors s'éveille et pleureAu bruit que font les remords paternels.Lorsque minuit descend plaintif des dônusEn secouant leur linceul et reJFroi,On dit qu'au Louvre il revient des fantômes:Dors, mon enfant, Dieu seul entre chez toi.A l'hôpital, sur le champ de bataille,Chaira scalpel, chair a canon, partout,Tu souffriras, et, lorsque sur la pailleTu dormiras,la Faim crîra Debout!Tu seras peuple, enfin; mais bon courage!Soum'ir, gémir, c'est la commune loi.Sur un palaisj'entends gronder l'orugeDors, mon enfant, il slissora sur toi.LA VOUI.ZIEl-L] fîlE ·S'il est un nom bien doux fait pour la poésie,OltI dites, n'est-ce pas le nom de la Voulnie0La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes île» \onMais, avec un murmure aussi doux que son. nom,Ln tout petit ruisseau coulant visibleà peine;Lu géant altéré le boirait d'une haleine;Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,Sauterait par-dessus sans mouillerses grelots.Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,Et dans son lit de fleurs ses bonds ei ses murmures.Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,Dans le langage humaintraduit ces vagues sons;Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage.Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,L'onde semblait me dire «Espère1 aux mauvaisjours,Dieu le rendra ton pain.» Dieu me le doit toujoursC'était mon Ëgérie, et l'oracle prospèreA toutes mes douleurs jetait ce mot «Espère 1Espère et chante, enfant dont le berceau trembla,Plus de frayeur Camille et ta mère sont là.Moi, j'aurai pour tes chants de longs échos.»– Chimère!Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère.J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins,Bluet éclos parmi les rosés de ProvinsDu sommeil de la mort, du sommeil que j'envie,Fresque tous maintenant dorment, et, dans la vie,Le chemin, dont l'épine insulteà mes lambeaux.Comme une voie antique est bordé de tombeaux.Dans le pays des sourdsj'ai promené ma lyreJ'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire,J'ai brisé mon luth, puis, de l'ivoire sacréJ'ai jeté les débris au vent. et j'ai pleuré!Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie et même,Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime,Me parle avec douceur et me trompe, qu'avantDe clore au jour mes yeux battus d'un si long vent,Je veux fairea tes bords un saint pèlerinage,Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge,Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.LA FERMIÈREROMAHCElitrcniics à Madame G*1"Amour à la fermièreelle estSi gentille et si douce!C'est l'oiseau des bois (lui se plaitLoin du bruit dans la mousse,.Vieux vagabond qui tends la main,Enfant pauvre et sans mt're,Puissiez-vous trouver en cheminLa ferme et la fermière!De l'escabeau vide au foyer,La, le pauvre s'empare,Et le grand bahut de noyerPour lui n'est point avare;C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,Les pieds blancs de poussièreUn jour. puis en marche! et bonsoirLa ferme et la fermière1Mon seul beau jour adû finir,Finir dès son aurore;Mais pour moi ce doux souvenirEst du bonheur encoreEn fermant les yeux, je revoisL'enclos plein de lumière,La haie en fleur, le petit bois,La ferme et la fermière!Si Dieu, comme notre curéAu prône le répète,Paye un bienfait (même é^aré),Ah! qu'il songe1 ma detle!Qu'il prodigue au vallon tes fleurs,La joie à la chaumière,Et garde des \enls et des pleursLn ferme et la fermièreChaque hiver, qu'un groupe d'enfantsA son fuseau sourie,Comme les anges au\ (ils WancsDe la Vierge MarieQue tous, par la m.iin, pas à pas.Guidant un petit frire,Réjouissent de leurs ébatsLa ferme et la fermière1 ÎS V OMa chansonnette, prends ton vol!Tun'es qu'un faible hommage;Mais qu'en avrille rossignolChante, et la dédommage;Qu'effrayé par ses chants d'amour,L'oiseau du cimetièreLongtemps, longtemps, se Use pourLa ferme et la fermière!Le cri du sentiment est toujours absurde; mais il est sublime,parce qu'ilest absurde. Quia absurdum!Que faut-il au rcimbluain?Du cœur, du fer, un peu de painVoilà ce que dit la Carmagnole; voilà le cri absurde et sublime.Désirez-vous, dans un autre ordre de sentiments, l'analogue exact?Ouvrez Théophile Gautier l'amante courageuse et ivre de son amourveut enlever l'amant, lâche, indécis, qui résiste et objecte que ladéssrt est sans ombrage et sans eau, et la fuite pleine de dangers. Surquel ton répond-elle? Sur le ton absolu du sentimentMes cils te feront de l'ambreEnsemble nous dormironsSous mes cheveux, teute sombre.Sous le honneur mon cœur ploie!Si l'eau manque aux statiuns,Bois les larmes de ma joie!Il serait facile de trouver dans le môme poëte d'autres exemples dela même qualitéVariante Pour le danger. Pour se venger est plus dans le ton de ce chant,que Ga;ilie aurait pu appeler, plusjustement que la ManeUlaise* l'hymne de laL-.mail'e.THÉOPHILE GATJTIEUNÉ EN 161Du cœur pour se vengm1 EDu fer pour l'étrangerEt du pain pour ses frères1Fuyons! fuyons!Fuyonsï fuyonsJ'ai demandé la vie à l'amour qui la donne!
Mais vainement
s'écrie don Juan, que le poëte, dans le pays des âmes, prie de luiexpliquer l'énigme dela vie.Or, j'ai voulu tout d'abord prouver que ThéophileGautier possédait,tout aussi bien que s'il n'était pas un parfait artiste, cette fameusequalité que les badauds de la critique s'obstinent à lui refuser losentiment. Que de fois il a exprime, et avec quelle magie de langage!ce qu'il y a de plus délicat dan*; la tendresse et dans la mélancolie!Peu de personnes ont daigné étudier ces fleurs merveilleuses, je ne saistrop pourquoi, et je n'y vois pas d'autre motif que lu répugnancenative des Français pour la perfection. Parmi les innombrables préjugés dont la France est si Gère, notons cette idée qui court lesrues, et qui naturellement est écrite en tête dos préceptes de ]<i critique vulgaire, à savoir qu'un ouvrage trop bien écrit doit manquer desentiment. Le sentiment, par sa nature populaire et familière, attireexclusivement la foule, que ses précepteurs habituels éloignent autantque po-sible des ouvrages bien écrits. Aussi bien avouons tout de suiteque Théophile Gautier, feuilletonUte très-accredité, est mal connucomme romancier, mal apprécié comme conteur de voyages, et presqueinconnu comme poclc, surtout si l'on veut mettre en balancela mincepopularité de ses poésies avec leurs brillants et immenses' mérites.Victor Hugo, dans une de ses ode?, nous représente l'aris à l'état deville morte, et dans ce rêve lugubre et plein de grandeur, dans cetamas de ruines douteuses lavées par une eau qui se bn&aii cl hus lespontssonores, rendue maintenant aux joncs murmurantset penchés, ilaperçoit encore trois monuments d'une nature plus solide, plus indestructible, qui suffisent à raconter notre histoire. Figurez-vous, je vousprie, la langue française à l'éiat de langue morte. Dans les écoles dosnations nouvelles on enseigne la langue d'un peuple qui fut grand, dupeuple français. Dans quels auteurs supposez-vous que les professeurs,les linguistes d'alors, puiseront la connaissance des principes et desgrâces de la langue française? Sera-ce, je vous prie, dans les capharnalims du sentiment ou de ce que vous appelez le sentiment? Maisces productions, qui sont vos préférées, seront, grâce à leur incorrection, les moins intelligibles et les moins traduisibles; car il n'y arienqui soit plus obscur que l'erreur et le désordre. Si dans ces époques,situées moins loin peut-être que ne l'imagine l'orgueil moderne, lespoésies de ThéophileGautier sont retrouvées par quelque savant amoureux de beauté, je devine, je comprends, je vois sa joie. Voilà donc lalangue française I la langue des grands esprits et des esprits raffinés!Am3c quel délice son œil se promènera dans tous ces poëmes si purset si précieusement ornéslI Comme toutes les ressources de notre bellelangue, incomplètement connues, seront devinées et appréciées! Etque (le gloire pour le traducteur intelligent qui voudra lutter contre cegrand prête, unmox'talité embaumée dans des décombres plus soigneux que la mémoire de ses contemporains! Vivant, il avait souffert de l'ingratitude des siens; il a attendu longtemps; mais enfin levoilà récompensé. Des commentateurs clairvoyants établissent le lienlittéraire qui nous unit au \vie siècle. L'histoire des générationss'illumine. Victor Hugo est enseigné et paraphrasé dans les universités;mais aucun lettré n'ignore que l'étude de ses resplendissantes poésiesdoit être complétée par Vétnr.o des poésies de Gautier. Quelques-unsremarquent même que pendant que le majestueux poëto était entrainépar des enthousiasmes quelquefois peu propices à son art, le poêleprécieux, plus fidèle, plus concentré, n'en est jamais sorti. D'autrescbt-enenl qu'il a même ajouté des forces à la poésie française, qu'il enaagrandi le répertoire et augmenté le dictionnaire, sans jamais manquer au\ règles les plus sévères do la langue que sa naissance l'obligeait à parler.Heureux homme! homme digne d'envîol il n'a aimé que le beau; i!n'a cherché que le beau et quand un objet grotesque ou hideux s'est.ofl'ertàses \eux, ilsu encore en extraire une mystérieuse et symbolique beauté! Homme doué d'une faculté unique, puissante comme laFatalité, il a exprimé, sans fatigue, sans effort, toutes les attitudes,tous les regards, toutes les couleurs qu'adopte la nature, ainsi que lesens intime contenu dans tous les objets qui s'offrentàla contemplationde l'œil humain.Sa gloire est double et une en même temps. Pour lui l'idée et l'expression ne sont pas deux choses contradictoires qu'on ne peut accorder que par un grand effort ou par de lâches concessions. A lui seulpeut-être il appartient de dire sans emphase il n'y a pas d'idées inexprimables. Si, pour arracher à l'avenir la justice due à Théophile Gautier, j'ai suppose la France disparue, c'est parce que je sais que l'esprithumain, quand il consent à sortir du présent, conçoit mieux l'idée dejustice. Tel le voyageur, en s'élevant, comprend mieux la topographiedu pays qui l'environne. Je ne veux pas crier, comme les prophètescruels ces temps sont prochesje n'appelle aucun désastre, même pourdonner la gloire à mes amis. J'ai construit une fable pour faciliter ladémonstration aux esprits faibles ou aveugles. Car parmi les vivantsclairvoyants, qui ne comprend qu'on citera un jour Théophile Gautiercomme on cite La Bruyère, Buffon, Chateaubriand Hugo, c'est-à-direcomme un des maîtres les plus sûrs et les pins rares en matière delangue et de style?Cil. BlUDI LAIRI?.Voy. Poésies, Ch. Mary et Rignous,1 vol. in-18, 1830;Alherlm, ouTAme et le Péché, légende théologique, 1 vol. in-18, Paulin, 1833 talComédie de la mort,vol. gr. in-8, Desessart, 1838. Ces trois recueilsont été réunis et augmentés de pièces nouvelles dans l'édition qui faitpartie de la Diblhlhique Charpentier.Émaux et Camées, 1™ édition, 1 vol. in-18,Didier, 1 853 2– éditionaugmentée, Pou cl-Malassis et De Broise,1 888.PANTOUMLes papillons couleur de neigeVotent par essaims sur la mer;Beaux papillons blancs, quand pourrai-jePrendre le bleu chemin de l'air?PSavez-vous, ô belle des belles,Ma bayadère aux yeux de jaisS'ils me pouvaient prêter leurs ailes,Dites, savez-vous où j'irais?Sans prendre un seul baiser aux roses,A travers vallonset forêts,J'irais à vos lèvres mi-closes.Fleur de mon aine et j'y mourrais.LA CHIMÈREUne jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,Dans l'orgie a donné le baiser le pli s douxElle a\ait les yeux verts, et jusque sur sa croupoOndoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule,La voyant s'envoler, je sautai sur ses reir.s,Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saubJ'enfonçai, comme un peigne, une main d.ins ses crins.Elle se démenait hurlante et furieuse,Mais en vain. le hroyais ses flancs dans mes genoux;Alors, elle me d:t d'une voix gracieuse,Plus claire que l'argent Maître, où donc a'.lons-nous?Par delà le soleil et par delï l'espace,Où Dieu n'arriverait qu'après l'iHcrnité;Mais, avant d'être au but, ton aile sera lasse:Car je veux voir mon rêve en sa réalité.PASTELl'aime à vous voir en vos cadres ovales,Portraits jaunis des belles du vieux temps,Tenant en main des roses un peu pâles,Comme il convientà des fleurs de cent ans.Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,A fait mourir vos œillets et vos lis:Vous n'avez plus que des mouches de boue,Et sur les quais vous gisez, tout salis.Il est passé, le doux règne des bellesLa Parabero, avec, la Pompadour,Ne trouveraient que des sujets rebelles,Et sous leur tombe est enterré l'Amour.Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,Vous respirez vos bouquets sans parfums,Et souriez avec mélancolieAu souvenir de vos galants défunts.CHINOISERIECe n'est pas vous, non, madame, que j'aime,Ni vous non plus, Juliette, ni vous,Ophélia ni Béatrix, ni mêmeLaure la blonde, avec ses grands yeux doux.Celle que j'aime, a présent, est en ChineElle demeure avec ses vieux parents,Dans une tour de porcelaine une,Au fleuve jaune, où sont les cormorans.Elle a des yeux retroussés vers les tempes,Un pied petit à tenir dans la main,Le teint plus clair que le cuivre des lampes,Les ongles longs et rougis de carmin.Par son treillis elle passe sa têteQue l'hirondelle, en volant, vient toucher,Et chaque soir, aussi bien qu'un poêle,Chante le saule et la fleur du pêcher.L'HORLOGEVulntranl omnes, uUima nseat.La voiture fit halteà l'église d'UrrugneNom rauque, dont le son à la rime répugne,7Mais qui n'en est pas moins un village charmant,Sur un sol montueux perche bizarrement.C'est un bâtiment pauvre,on grosses pierres grises,Sans archanges sculptés, sans nervures ni friies,Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,Une horloge rustique et son cadran de bois,Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.Mais sur l'humble cadran, regardé par hasard,Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,Comme l'inscription de la porte maudite,En caractères noirs une phrase est écrite;Quatre mots solennels, quatre mots de latin,Où tout homme en passant peut lire son destinn Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève.»Oui, c'est bien vrai, la vie est un eonilmt sans trêve,Un combat inégal, contre un lutteur cachéQui d'aucun de nos coups ne peut être touchéEt dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.Nous sommes condamnés, nous devons tous périr.Naître, c'est seulement commencer à mourir,F.t l'enfant, hier encor, chérubin chez les anges,Par le ver du linceul est piqué sous les lances.Le disque de l'horloge est le champ du combatOù la mort, de sa faux, par milliers, nous abatLa mort, rude jouteur qui suflit pour défendreL'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,Les heures, sans repos, parcourent le cadranComme ces inconnus des chants du moyen âgeLeurs casques sont fermés sur leur sombre visage,Et leurs armes d'acier deviennent tour à tourNo:res comme la nuit, blanches comme le jour.Chaque sœur, à l'appel de la cloche, s'élance,Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,Pour nous tirer du cœur une perle de sang,Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernièreAvec le sablier et la noire bannièreCelle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,Et qui se met en marche au premier de nos jours1Elle va droit à vous et, d'une main trop sûre,Vous porte dans le fl me la suprême blessure,Et remonte à cheval, après avoir jetéLe cadavre au néant, l'âine à l'éternitéAZURBARANMoines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dan3 )'un.c,Glissez silencieux sur les dalles des morts,Murmurantdes PaM)' et des Ave sans nombre,Quel crime expiez-vous par de si grands remords?Fantômes tonsurés, bourreau\a face bteme.Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?Votre corps modelé par le doigt de Dieu même,Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir,Vous n'avez pas le droit de lui dire «Anathème»Je conçois les tourments et la foi du martyr,Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide,La gueule des lions prêteà vous engloutir;Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide,Toutes les cruautés des empereurs romainsM'Lisje ne comprendspas ce morne suicide.Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumilinDéchirer votre épaule à coup de disciplineJusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins?Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épineQue Jésus sur son front ne mit que pour mo')"i",Lt frapper à plein poing votre maigre poitrine?Croyez-vous donc que Dieu s'amnse à voir soufTrii',Et que ce meurtre ient, cette froide agoni'Fassent pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir?Cette tête de mort, entre vos djig:s jaunie.Pour ne plus en sortir, qu'elle rentre au charnier,Que votre fosse soit par un autre tin~c!L'esprit est immortel, on ne peut le nier;Mais dire, comme vous, que la chair est infime,Statuaire divin, c'est te calomnier.Pourtant quelle énergie et quelle force d'âmeIls avaient, ces chartreux, sous leur paie linceulPour vivre sans amis, sans famille, et sans femme,Tout jeunes, et dfj~ plus glacés qu'un!ueu),N'ayant pour horizon qu'un long doitre en arcades,Avec une pensée, en face de Dieu seulTes moines, Lcsuenr. près de ceux-là sont fades.Zurbaran de Séville a mieux rendu que toiLeurs yeux plombés d'extase et leurs tûtes malades;Le vertige divin, l'enivrement de foi,Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse,Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.Comme son dur pinceau les laboure et les creusaAux pleurs du repentir comme il ouvre des litsDans les rides sans fond de leur face terreuse!lComme du froc sinistre il aiïongc les plisComme il sait lui donner les puteurs du suaire,Si bien que l'on dirait des morts cnscvc)isQu'ilvous peigne en extase au fond du sanctuaire,Du cadavre divin haisant les pieds sanglants,Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat faire,Vous promenant, rêveurs, le long des cloîtres blancs,Par file assis à table au frugal réfectoire,Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire,Deux poses, l'une droite, et l'autre à deux genoux,A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.Forme,rayon,couïeur.rienn'existe pour vous;A tout objet ree)vo[isutesinsensib)es,Car ie ciel vous cuivre et la croix vous rend fousEt vous vivez muets, inclinés sur vos bibles,Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouvertsHctater brusquement tes trompettes terriMes )0 moines! maintenant, en tapis frais et verts,Sur les fosses, par vous à vous-mêmes creusées,L'herbe s'étend eh bien! que dites-vous aux vers?Quels rêves faites-vous? quelles sont vos pensées?Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos joursEntre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées?Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours?TENEBRESTaisez-vous. ômon cœur!taisez-vous, ô mon &mc!Et n'allez plus chercher de querelles au sort;Le néant tous appelle et l'oubli vous réclame.Hon cœur, ne battez plus, puisque vous eies mort;Mon inue, repliez le reste de vos ailes,Car vous avez tenté votre suprême effort.Vos deux tincenb sont prêts, et vos fosses jumellesOuvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,Comme au flanc d'un guerrier detif blessures mortelles.Couchez-voustout du long dans votre lit glacé.Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,Votre souvenir être à jamais ettacé 1Vou!, n'aurez pas de croix, ni de marbre superbe.Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleursLaisse les doigts du vent éparpillersa gerbe.Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni u-'u's;On ne répandra pas les larmes argentéesSur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.Votre convoi muet, comme ceux des athées,Sur le triste chemin rampera dans la nuitVos cendres, sans honneur, seront au vent jetées.La pierre, qui s'abhne, en tombant fait son bruit;Mais vous, vous tomberez, sans que ronde s'émeuve,Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.Vous ne ferez pas même un seul rond sur le neuve.Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve;Et le chaste secret du rêve do vos ansPérira tout entier sous votre tombe obscureOù rien n'attirera le regard des passants.Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,Comme toute autre mère,a ses enfants gâtes.Et pour les malvenus elle est avare et dureAux uns tous les honheurs et toutes les!)cau!us!L'occasion teur est toujours bonne et f!dHc)ts trouvent au désert des palais enchantes.Ils tettcnt librement )a féconde mamelleLa chimère à leur voix s'empresse d'accourir,Et tout l'or du Pactoie entre leurs doigts ru~sselie.Les autres, moins aimés, ont beau tordre et pétrirAvec leurs maigre:, mains la mameue tarie.Leur frère abu le lait qui les devait nourrir.S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,Une petite fleur sous leur pâte gazon.,Le sabot du vacher t'aura bientôt ilétrie.Un rayon de soleil brille à leur horizon,)t fait beau dans leur âme;coup sur, un nuageAvec un (tôt de pluie éteindra le rayon.L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment,Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,Sur leur front découvert tachera la tortue:Car ils doivent périr inévitablement.L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,Sans tremblementde terre, on ne sait pas pourquoi,Quitte son piédestal, les écrase et les tue.Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foiLeur chien même les mord et leur donne la rageUn ami jurera qu'ils ont trahi le roi.Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;D'un bout du mondeà l'autre, ils courent à leur mortIls auraient pu du moins s'épargnerle voyage.Si dur qu'il soit, il faut qu'ils romp'issent leur sort;Nul n'y peut résister, et le genou d'llerculePour un pareil athlète est à peine assez fort.Après la vie obscure, une mort ridicule;Après le dur grabat, un cercueil sans repos,Au bord d'un carrefour où la foule circule.Ils tombent inconnus, de la mort des héros,Et quelque ambitieux,pour se hausser la taille,Se fait effrontément un socle de leurs os.Sur son trône d'.m'ain, le Destin qui s'en raiMeImbibe leur éponge avec fin fiel amer,Et la nécessité les tord dans sa tenaille.Tout buisson trouve un d~rd pour déchirer leur rh.ii:Tout beau chemin pour eu\ cache une chausse-tr~po,Et les chaînes de fleurs!cur sont chaïftos de fer.Si le tonnerre tombe entre mille il Ie~ frappe,Pour eux t'avenue nuit semb'e pi'f'ndi'e des yeux;Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'ëch~np~.La tombe vomira leur fanlûnT odieux.Vivants, ils ont servi de bouc cxpiatoh'ûMorts, ils seront bannis de ]a terre et des cicu~.Cette histoire sinistre est vo:rn propre histoire,0 mon âme!ômon coeur! pcu!tre mûitic, hubs!La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noh'c.C'est une histoire simple où l'on ne trouve pasDe grands événements et des mnihr'nrs de drame,Une douleur tni) chante et fait un grand fracas.Quelques fils bien communs en composent la trame,Et cependant elle est plus triste et sombre a voirQue celle qu'un poignard dénoue avec sa Ïa'nc.Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vot.i]oir;Qnand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?0 vous, que nul amour et que nul vin n'enivre.Frères désespères, vous devez être prêtsPour descendre au néant où mon corps vous doit suivreLe néant a des lits et des omhra~fs frais.La mort fait mieux dormir que son frère Morphee,Et les pavots devraient jalouser les cyprès.Sous la cendroàjama!s,dors,ônammeetouueo!1Orguoi),courbe ton front jusque sur tes genoux.Comme un Scythe captif qui supporte un trophéeCesse de te roidir contre le sort jaloux,Dans t'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.Le saMe des chemins ne garde pas ta trace,L'écho ne redit pas ta chanson,et le murNe veut pas se charger de ton ombre qui passe.Pour y graver un nom ton'airain est bien dur,O Corinthe! et souvent,froideet blanche Carrare,Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.H faut un grand génie avec un bonheur rarePour faire jusqu'au ciel monter son monument,Et de ce double don le destin est avare.Hélaset le poète est pareil à l'amant,Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,Quoique rêve chéri caresse chastement:Eldorado lointain, pierre philosophaleQu'i's poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;Un astre impérieux, une étoile fatale.L'étoile fuit toujours, ils lui courent après,Et, le matin venu, la lueur poursuivieQuand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.C'est une belle chose et digne qu'on l'envieQue de trouver son rêve au mitieu du chemin,Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.Quel plaisir, quand on voit lreiller, le lendemain,Le baiser du soleil aux frêles colonnadesDu palais que la nuit éleva de sa mainIl est beau qu'un plongeur, comme dans tes b)))ade'Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,Et perce triomphant les vitreuses arcades.it est beau d'arriver où tendait son essor,De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,Et, quand on afouillé, d'exhumer un trésor;De faire, du plus creux de votre âme profonde,Jai.iir votre pensée ou votre passionD'e~e l'oiseau qui chante et la foudre qui grondeD'unir heureusement le rêve à l'action,D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on jouo,Et de donner un trône à son ambition;D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,Et de sentir, la nuit, quelque baiser royalSe suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fa)a).Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa b:)gueNui bonheur insotent n'ose apj)e)er le mal.L'eau s'avance et nous gagne, et, pasà pas, la vaguc,Montant les escaliers qui mènent à nos tours,Méte aux chants du festin son chant confus et vague.Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoiresS'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.Sur les autels déserts des basiliques noires,Les saints, désespérés et reniant leur Dieu,S arrachent à pleins poings l'or chevelu des gtoircs.Le soleil désoM. penchant son œii de feu,Pleure sur l'univers une larme sanglante;L'ange dit à la terre un éternel adieu.Rien ne sera sauvé, ni t'homme ni la plante;L'eau recouvrira tout: la montagne et la tourCar la vengeance vient, quoique boiteuse et tente.Les plumes s'useront aux ailes du vautour,Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,Et du monde, vingt fois, il refera le tour:Puis, it retombera dans cette eau solitaireOù le rond de sa chute ira s'élargissantAlors, tout sera dit pour cette pauvre terre.Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;Les eaux seront les pleurs des hommes, et leur sang.Ptus de mont Ararat où se pose, en sa marche,Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creuxLes trois nouveaux Adams et le grand patriarche.Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?Le vieil Atlas, lassé, retire son épauleAu lourd entablement de ce ciel ténébreux.L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;Là terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fielSur les lèvres en feu du mottde t'agonie.Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.Quand notre passion sera-t-elle finie?Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;La sueur rouge teint notre face jaunie.Assez comme cela 1 nous avons trop souffert;De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,Car pour nous rachetervotre Fils s'est offert.Christ n'y peut rien il faut que le sort s'accomplisse.Pour sauver ce vieux monde, il faut un Dieu nouveau,Et le prêtre demande un autre sacrifice.Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;H est mort à la fin, et sa gorge épuiséeN'a plus assez de sang pour teindre le couteau.Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.INES DE LAS SIERRASALAFETRACAMARAKodier raconte qu'en EspagneTrois officiers, cherchant un soirUne vanta dans la campagne,Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;Un vrai château d'Anne Radcliffe,Aux plafonds que le temps ploya,Aux vitraux rayés par la griffeDes chauves-souris de Goya,Aux vastes salles délabrées.Aux couloirs livrant leur secret,Architectures effondréesOù Pirancse se perdrait.Pendant le souper, que regardeUne collection d'aïeuxDans leurs cadres montant la garde,Un cri répond aux chants joyeuxD'un long corridor en décombres,Par la lune bizarrementEntrecoupé de clairs et d'ombres,Débusque un fantôme charmant;Peigne au chignon, basquine aux hanches,Une femme accourt en dansant,Dans les bandes noires et blanchesApparaissant, disparaissant.Avec une volupté morte,Cambrant les reins, penchant le cou,Elle s'arrête sur la porte,Sinistre et belle à rendre fou.Sa robe, passée et fripéeAu froid humide des tombeaux,Fait luire, d'un rayon frappée,Quelques paillons sur ses lambeaux;D'un pétale dêcouronnëeA chaque soubresaut nerveux,La rose, jaunie et fanée,S'effeuille dans ses noirs cheveux.Une cicatrice, pareilleA celle d'un coup de poignard,Forma une couture vermeitteSur sa gorge d'un ton blafard;Et ses mains, pâles et fluettes,An nez des soupeurs pleins d'effroiEntrechoquent les castagnettes,Comme des dents claquant de froid.Elle danse, morne bacchante,La cachucha sur un vieil air,D'une grâce si provoquante,Qu'on la suivrait même en enfer.Ses cils palpitentsur ses jouesComme des ailes d'oiseau noir,Et sa bouche arquée ades mouesA mettre un saint au désespoir.Quand de sajupe, qui tournoie,Elle soulève le volant,Sa jambe, sous le bas de soie,Prenddeslueurs de marbre blanc.Elle se penche jusqu'à terre,Et sa main, d'un geste coquet,1Comme on fait des fleurs d'un parterre,Groupe ses désirs en bouquet.Est-ce un fantôme? est-ce une femme,Un rêve.une réalité,Qui scintille comme une flammeDans un tourbillon de beauté?Cette apparition fantasque,C'est l'Espagne du temps passé,Aux frissons du tambour de basque,S'élançant de bon lit glacé;Et brusquement ressuscitéeDans un suprême boléro,Montrant sous sa jupe argentéeLa divisa prise au taureau.La cicatrice qu'elle porte,C'est le coup de grâce donnéA la génération mortePar chaque siècle nouveau-né.J'ai vu ce fantôme au Gymnase,Où Paris entier l'admira,Lorsque, dans son linceul de gaze,Parut la Petra Camara,Impassible et passionnée,Fermant ses yeux morts de langueur,Et, comme Inès t'assassinée,Dansant, un poignard dans le cœur.En ce temps-là, on aimait la poésie; H y a longtemps comme vous~o~ez. Un soir de décembre, dans une réunion d'amis, un critiqueiyrique, Pelletan, annonça une bonne nouvelle, l'apparition d'unjeune[naître- H parlait d'un poote descendu des montagnes, avec un sentiment nouveau de la nature c'était Laprade.La mémoire fidèle du critique fit vibrer l'auditoire au large soumedes strophes d un grand arbre, cette haute poésie qui se dresse, commele chêne même des Œuvres de Laprade. Lamartine, qui se trouvait là,applaudit, et salua ce nouveau maître.Avait-il reconnu dans ce poëte la poésie nouvelle qu'il prédisaitdans les de~Msts de la poésie? H La poésie sera de la raison chantée.»Laprade réalisait sa prophétie. H semble que Lamartine écrivait pourlui ces paroles: a A mesure que tout s'est spiritualisé dans le monde,fla poésie aussi se spiritualise.»Le spiritualisme, c'est là le caractère des œuvres de Laprade; ilinspire son culte audacieux de la nature. Elle est plus qu'un amourpour lui c'est une religion. Sa poésie e~-t faite moins de la chair quede l'âme des choses. Poëte philosophique de la nature, il habite lesforets comme les Gaulois, il écoute leurs vagues oracles; il a cueilli legui sacré. On dirait un druide de la poésie française. II a le pas lent,le chant grave, l'inspiration solennelle. Sa muse est d'une jeunesseaustère; elle n'est pas fille du printemps, mais de cette saison où laterre, détivreedesflammes et des ivresses de l'été, se recueille, s'apaise,se spiritualise pour ainsi dire, et répand dans toutes ses brises l'âmeconfuse des éléments. C'est un poëte d'automne.Il vient des montagnes, de cetLe partie du Forez où d'Urfé a placéles scènes de r~~e. Pierro-Mario-Yictor-Hichdrd de Laprade est néà Montbrison, le 43janvier ')8j3. Sa famille, décimée par)aRévolution,pleurait la famille royale. Sa mère était une femme de prière, une âmed'uno ardente piété, mais large, toute poétique, et d'une héroïque abnégation. Son père, médecin fort lettré, d'une sérénité airnable, presquesans fortune, refusa le serment en 1830, et sacrifia sa chaire de dimqueà Lyon, et ses fonctions de médecindu collège- Voilà les nobles originesdu poëte. Le sang de sa famille circule dans sa poésie.Tout enfant, il fut arraché à sa vie demi-rlJstiquc du Forez, ettransplanté à Lyon. Son père vint y vivre. Dans une lettre charmante,il nous redit avec émotion tout l'ennui de sa vie au collége, ses premières lectures de poésie, ses études de philosophie sous l'abbé Noirot,ses trois années de maladie nerveuse, de rêveuse jeunesse «J'adorais«les vers, dit-il, je n'osais pas en faire un seul, me considérant commecindigne de toucher au vase sacré. nH tenta les études médicales à Lyon. Forcé d'y renoncer pariaibtessede santé, il alla se guérir à Aix en Provence où on l'envoya, dit-il,beaucoup pourle soleil, un peu pour l'école de droit. Le soleil fit écloreses premiers vers. Ils chantaient avec un éloquent enthousiasme, maigré leur forme fruste encore, la patrie absente, la Pologne, aux exilés,à des jeunes membres de rémigration polonaise; entre autres à unpoëte tendrement aimé, Constantin Goslyuski. Ces vers enflammèrentle petit cénacle de Fécole d'Aix. On les déclamait dans les soirées, et lesamis polonais portaient parfois le poète en triomphe. Que la jeunesse achangé En ce temps-là Laprade croyait aux Paro;M d'un Croyant et àla devise de t'~tWtM- Dieu, la liberté.I! revint à Lyon en 1836, comme avocat, plaida peu, rima beaucoup,connut Ballanche, publia en 1839 les Parfums ~J/a~~t~dans Idrevue du Lyonnais. Un article d'admiration lui donna ramit!é d'EdgarQuinet, qui professait à la faculté de Lyon en 1839. Quinet fut le premier mailre de Laprade. Le maitre écouta ses vers, les cncouragua; luiconseilla de renoncer an barreau, etle tenta en lui offrant la suppléancede sa chaire; il fut bon. Laprade a gardé toujours une fidèle admiration pour ce grand coeur.Pendant qu'ilcomposait Psyché, it fit le discours de rentrée à la conférence du barreau de Lyon. Ce discours avait pour sujet les Habitudesintellectuelles de rarocaf, et disait tout le mal possible de la profession.tl eut un grand succès. Un président de la cour voulut faire du poëteun substitut. K Psyché le sauva,comme il dit. Publié en août <3~, cebeau poème avait la grâce de Ps~c elle-même; iL séduisit, U fit pcn-gfr. Comme ses maîtres Ballanche, dans Orphée, et Quinet, dans Prowet&M, il éclaira la légende antique avec l'idée chrétienne, avec lalampe de rÉgHse. Psyché est FËve païenop. Ït en raconta dans troischants la chute, répreuve et la réhab'titation. Une préface et des arguments ajoutés depuis ont dévoilé la pensée un peu vague du poëoM, etl'ont réhabilité de l'accusation de panthéisme. C'est la conquête dela liberté morale par la douleur. Le premier chant surtout est d'unefraîcheur suave. On tressaille de ravissement comme les oiseaux, lesplantes, les sources même à la venue de Psyché.Le matin rougissant dans sa fratcheur premièreChange les pleurs de l'aube en gouttes de lumière,Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurstExhale, à son réveilles humides senteurs.La terre est vierge encor, mais déjà dévoiléeEt!Sourit an soleil sous lu. brume envolée.Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau,Et big.6 des vapers dl.. quiLft terre ouvreamour portelaMondeentrât;Et baigné des vapeurs d'uu soromeil qui s'achèveSon regard luit pourtant comme après an doux rére.La terre avec amour porte la blonde enfant;Des rameaux par la brise agités doucementLe murmure et l'odeur s'épauchent Rejetant desonfront ses tongs cheveux,Psyché tour sa couche jLe jour p~e en aaissant un rayon sur sa bouebe.D'une main supportantson curps demi-peucbé,Rejetant de son front ses longs cheveux, 1 PsychéÉcarte t'herbe haute et lesfleurs autour d'eUe,Respirc, sent la vie, et voit la terre belle;Et blanche.,se dressant dans sa robe aux longs plis,Hors du gazon touffu monte comme nn grand lis.Ballanche, Quinet l'avaient initié à l'antiquité; maissa grande initiation fut son voyage aux Alpes en < 837. La nature l'enivra sur les hautescimes. Il refit souvent le voyage seul, presque toujours à pied, avecle sac et le bâton, comme un montagnard. Le Fora~ l'avait fait poëterustique et domestique; la famille, poëte religieux du passé; la Provence, poète athénien; la Suisse le fit poëte de la natureI) descendit des Alpes tout transfiguré.Ceux qui m'ont vu gravir pesammentla collineNe recoonaitront plus fLomme qui descendra.11 apportait une œuvre de fraîcheur et de force, les Odes et Po~nM,qui parurent en janvier < 843. Divers fragments publiés dans la Revuelndépendante et la Ttc~e des Deux Jt/o~~M avaient recueilli l'admirationde la jeunesse sérieuse du te:nps. Laprade est hti-m~me, nouveau.La nature n'a jamais été chantée ainsi. Weber, en musique, a seul,cette amitié étrange pour les éléments. C'est une sorte de poésie végétale et marmoréenne; eHe a la blancheurdu marbre et la séve du chêne.I) chante la Grèce, la nature et l'amitié; ces trois Grâces. Le livre estdédié à un ami perdu. Une préface émue sert de portique au poème.Entrons; voici Antée, les Cor)/&[t~M, J~susts, les Argonautes, ~'tffit~ttt,une frise de bas-reliefs antiques; voici Alma pureHS, ua ~raM~ arbre,la ~/dr< d'un C/~ne, des poésies qui se dressent avec la puissance de jetet la grandeur mystérieuse des arbres religieux du Poussin. Voici lessouvenirs à l'ami qui se promenait avec lui, sous les forets ~M!fM.Invocation. Adieux sur la montagne.La, nous avons vécu de divines jonrnéec,Parlant des vérités et des biens éternels;De célestes lueurs nous y furent données.:La sagessedescend dans les cœurs f~ternEts.Je partis le premier,rappelédansles villes,Et lui, pour prolonger notre cher cntr<!tj('nMe suivit jusqu'au bout de ces forêts tranqUilles)Et son bras ne pouvait se détacher du mien.TI nous Fallut enfin rompre la douce chaiu8.Atorsrest&nt,ion)gr<tesoteiHourdet):b!i)id,Debout au bord des pins et toorné vers la plaine)II me voyait de.¡cendre et me parlait d'en haut.Longtemps, sut" ce trépied de muasse et de bruyère,Cette image à jamais vit dans mon souvenir;Jo l'aperçus baigné d'une ardente lumière,Tenantson bras levé comme pour me bénir.Et Dieu m'a retiré cette forte et pareCe rayon tout.puissantqui m'aurait rajeuni!Dansces bois 1 altéres de ton souffle, 1 NatureltNous n'irons plus tous deux respirer l'infiui.Voilà l'hymne à l'amitié. L'hymne à Platon est digne de ce suavegénie; Laprade!'a chanté dans SMnwm avec la langue même de Platon.C'est un Grec d'AJexandne qui a quitté Athènes, et entrera à Jérusalem. On aimité depuis cette poésie platonicienne, ce genre antiquecrée par Laprade, mais sans réglerSagesse des vieux jours, vierge mélodieuse,M.- vêtue encor de la ponrpre du ciel,lt-Ianne que distillait une bouche pieuseSûience des enfants faite d'amt're et de mtc]!La 1-ière etr. 6 dé-e,S., ta chastep.iti.. è.~eEt Fhumme,entre tes bras, buvait avec ivresseSur ta chaste poitrine en un même ruisseau,Et l'homme, entre tes bras1 buvait avoc ivresseLe breuvage du vrai dans la coupe du beau.Je vous vois, ô vieillard, amis sous les portiquesEt marchant lentement sous les platanes verts,Et sur un lit d'ivoire en ces ffstinsMtiques,Où. coulaient à la fois le nectar et les vers.Là, couronné de Beurs,ô h¡érophante, ô paétre!Vous découvrez le seuil d'un monde radieuxVos amis sc prrssaient, beaux leur beau maitre,Et leurs regards suivaient le chemin de vos yeux.Ainsi qu'un vin bénit que l'on boit à la ronde,Vous répandiez sur eux un dfficour5 embaumé,En flattantsous vos doigts 1a chevelure MondeD'un jeune Athénien immobile et charmé.Après venait un defemmes d'Ionie;La flûte cadença.it lel1l"s pas mélo!lieux;Puis, ô Grecs! enivras d'amour et d'harmonie,Vous chantiezsur la lyre un hymne pour les dieux.Mais le poëte a entendu la chute du cheno qu'tt aimait; it le pleurecomme un frère. JI a déjà dans ~cr~M, cette vague jeune fille, quiaime )a nature, et qui en est aimée, personnifié son amour indien pourLt terre, amour flottant qui se précise avec la virilité celtique dansla JMor~ d'un Chêne. On lira à la suite de notre notice cette superbepoésie, qui est une des gloires de la poésie moderne, ce chant de mortet d'immortatité, ce long cri d'amour d'un poëte pour un chêne, qu'onne peut entendre sans gémir et espérer avec lui. SMnt ~ctf/m<B rerum.Le poëte alla jouir do son succèsà Paris, et connaitre les grands maitres du temps. Il pénétra à t'Abb~ye-au-Eui~, guidé parDaHancbc,connutLamartine, Lamennais, George Sand. Il était affamé de contempler nosgrands poètes. En<835, nepouvant voirVictorHu~o, de la place Royale,où il s'était posté devant sa maison, il s'empara d'un clou de la porte,comme d'une relique. H l'a encore. Vive t'entnousiasmetH eut une mission en Italie Rn ~845, revint à Paris en juin ~84'?,pour assister à la mort de son maitrs, Bt)Hanche, et veiller la chèredépouille pendant la nuit funèbre. En octobre 4847, il fut nommé à lafois bibliothécaire du palais des arts à Lyon, et professeur de littératurc française à la faculté des lettres; puis docteur ès-lettres à Aix, en~849. Sa thèse traitait du ~en~M~'tt de la nature dans Homère. En <853,il publia tes Po~jtM ei)aH;/e~MM. C'est un retour à la foi do sa mère; i!sont dédiés à cette sainte femme. On pouvait pressentir œ poëme doconversion; à la fin des Odes et Poemes, il avait placé le F~~Me de laC/o~e, comme un appel de FÉghse. Fatigué avec raison de la poésiesymbolique, découragé à tort de la raison et de la foi dans le progrès,il abandonna la sagesse du Suniunn pour la religion du Calvaire.Les Poemes etMtt~e~uM semblèrent inutiles après l'Évangile. On futinjuste pour ce saint pèterinage à Jérusalem. Il y a pourtant de bellesparties. On aimerait à suivre avec le poëte ces saintes figures, peintesavec un art pieux; elles rappellent les fresques de Flandrin. C'est lalégende de t'JËvangile entrecoupée d'émotions toutes modernes. Arrêtons-nous à la jResM!T~cfff?t de Lazare. 11 faut lire cette éloquente apostrophe où le poëte dit, au Christ, avec une audace toute humaine, qu'ililn'apas épuisé le calice de la douleur. ÉcoutezEh bien!1 Pourtant, Seigneur, même au jour du supplice,Vous n'avez pas à. fond ridé votre calice!Vos lévres n'ont pas bu le flot le plus amerQui monte en bouillonnant comme une vastemer.Vous n'avcz pas en vain pleuré sur une tombe,f:cUl~il où des élus 1. foi même snecnmLe;Yous n'avez pas en vain rappelé votre amiDu sommeil éternel envos bras eudormi!La mort, qui pour jamais nous brise et nous épare,A Votre premier pleur vous a rendu Lazare.y DUS n'avez pas eunnn 1e somhre désespoirD'jm"oql1er ceux qu'on aime et de ne plus les voir,D'appeler sans réponse un deroute,Qui vousde près, ri ayant tiédeur ni doute,Et qui, dans vus ennuis1 vous cherchait, s8r et prompt,Comme pour t'appuyerla main cherche le frontL'avare mort n'a pas, avant que dnt votre heure,Des parts de votre cœur emporté la meilteure;1W ul éterncl adieu ne vous alaissé seulVousn'avez point fermé de funehre linceul;Vos amis assistaientvotre fin bénie;Surtout! vous avez en, douce a votre agonie.Quand vous dites: Èly, vainement, par trois fois,Votre mère pnant au pied de votre croixLe poëte n'avait plus sa mère; il dédia à son père les Symphonies.Elles parurent, en 48~3. La dédicace était sombre, amère;Je n'ai vu de progrès que dans )1gnominie,Et n'attendsrien, pour fruit des Agea qui naîtront,Que des hontes de plus & porter sur le front.On te voit, le poète n'a plus d'espérance, il est loin des etaff& Kr~nMdesO~M~PosmM. Il aime toujoursla nature, mais il y introduit l'homme.Sa poésie gagne en humanité..<4f~ chante dansla ~m~MM~M saisonsle pâtre et le poëte font le duo du rêve et de l'action dans la &/mp~Mie<ttt torrent ~i~ pleure avec les vents d'automne dans!a &/mp?tf)tns desmorts. Frantz maudit!e monde, bondit aux Alpes, et s'enrôle dans lalégion deahospitailersduSaint-Bernard c'esUeMantredde la charité quiapparat dans ]aS!/m~tOHff'atp~rt~ poésie magnifique, a grandes ailesqu'on voudrait citer; mais la force du poëte est connue, il vaut mieuxfaire connaitre sa grâce dans ces suaves conseils d une jeune fille po~eSi j'étais joues fille, et si dans ma saison,J'(.>ta.isbelle et poëte,Pourchanter,j'aimerais et nueux onnidde pinsonJ'L~tais belle et pnëte,Pour chanter, j'aimerais mieux an nid de piveonQu'un trépied de prophèteJe saurais peu quel vent pousse l'humanité,Etqueljeunevacille;Maisje dirais son nom il. chaque fleur, 1 l'été,Si j'étais jeune fille.L'air des champs me ferait rber, rire ou santerTontede vivre;La fauvette serait mon seul maitre à cha.nter,Les prés seraient mon!nre;Commeenunfraisaveclesferaisdeschoix;Et, sous une chnnnille,J'Lrals parer ma lyre avec les fleurs des bois,Sij'étaisjenne fille.La cigale aux bluets parle dans les sillons,Aux grands présl'alouette;L'8tre se réjouit d'écouter les grillons;Car tout a son poëte.Maisje serais, bien mieux qu'un écho des docteursLa vobr de la famille,Etmes vers chanteraientceque réventnossœurs,La voix de la famille~t mes vers chauteraient ce que rWent nos smui~,Sij'étaisjeune fille.Maisje tout, renom déjà fondé,Peuple ému de m'entendre]Pour un sen1 mot de l'être a qui j'aurais gardéMa chanson la plus tendre;Je jettemis mon luth 10.r tenir tout le jourSa main sous ma m,l!)tiHc.Le giuie est bien beau! J aimerais mieux l'amollt',Si j'étais .letmcflUe.Les Symphoraies furent couronné0s comme les i'oCrnes écangediqua.s parl'Académie française. Un poëte nouveau y manquait. On songea a I.aprade. Après la mort de M. de Salvandy, il fut ballotté avec DI. Ënnk'Augier; iiob!.inH8voix contrer. Enfin, en 1857~ il remplaça Alfredde Musset, ne s'endormit pas dans son fauteuJ, et publia les ~f/eîhéroeques. Ce sont encore des ~0)! Passons une longue pr~iacepleine de nobles théories sur l'art; c'est, du Chena~ard écrit, a-t-on ditspirituellement. Courons aux vers. Il y atrois poëmes; Frxantv est lerêveur sauve par le travail rustique; Rosa mystica e t la légende dusacrifice. Elle luit comme une rosace au soleil couchant. 7/ermaM est lepoëme de l'héroïsme. IJ est pt'uct'dc d'une virile dédicace à la j~unehseécoutez ce cor des Alpes: jour d'attente 1 une heure inoccupée:T()tl,~ voe lauriers d'hier reuvent encor fI{'l11'ir;V UU:i qui portiez si bien et la lyre et fi·pdeVous qui aime,, vous qui samez muurir:Hier, une étincel1c é\'cmait tant de tl,lmme!Ilner, 1,.>P.i~ et non le doute amer;Un seul mot géllcreu-.¡:, tombé d'une grande âme.Vous soutcrait au loin comme nne vastemer.Aimez votre jeunesae, aimez, 1 gardez-la toute! est de \"05 ainés l'espoir et le tresor;Portez-la fièrement sans en perdre une goutte;Portez-la devant ,'ans t comme un calic<' d'or.Venez donc! je vous suis, et nous volons ensemble;1\ou5 lele COU1'S du temps preclpitiiVous me faites tout ce qui vuus J'es1'ocmblc,Toute chose où rayonneun éclair de beauté.Avec vous,jesuisjeu travée vous,j'!u des ailes,Vos. ailes de VJII¡.,rt ans, l'espérauce et lu foi!Ces deu. vertus des fUl'lS, qui vous restent fi~élesMe rouvrent votre Ede'i dcj;i trop loin de moi.Puis: sans vous arrèter même i ces temps sublimes,Au réel trop étroit par votre essor r.n'js,Toujours plrs haut, toujours plus avant sur les cimesIancez dans l'idéal vos eceurs inassoovi,.Plus haut toujours plus haut vers ces haateurs sereiursOù nos désir. n'ant pIns de flux et de refluxOù les bruits dela terre, où le ckant des sh'é'x~,Où les doutes railleurs ne nousplus!Plu!> haut il. le mépris des faux biens qu'on adore,Plus haut (}[1TI5 cesdontle ciel est l'enjeuPlus haut dins vos a.mour:1moutez montez encure,Sur cette échelle d'or qui va se perdre en Dieu./f?r~Mft s'élance, et son ascension est d'un héros.!t joue sa vie dansces bonds sur les abimes. ï[ monte, voici les bûcheurs de la Suisse quichantent leur ranz de guerre, voici le chasseur; il monte toujours, lanature, la course, le péril le fortifient. H écoute les brises austères desdernières cimes; d'autres cimes apparaissent dans le ciel les Ggurcsdes héros, puis sa mère. H est béni, et descend. Où va-t-tf? Laissonsle poëte saluer à l'Académie l'ombre d'Alfred de Musset, et en fairepresque un converti laissons le grave poëLe des Symphoniesserrer lamain au poëLe passionné, à t'enchanteur des Nuits, et marchons avecHerman.SM~Mnt cordaC'est le mot qui caractérise la poésie de Laprade. Ellese dr)!sso toujours au ciel. Poésie à longue haleine, d'une élévation etd'une ampleur souveraines, elle sonne à pleine volée. Elle chante, dansla nature visible, l'invisible espritL'inelfJ.ble habitant qu'enveloppe le monde.Son harmonie est grave, recueillie comme un chant de violoncelle,c'est une sorte de poésie instrumentale, interrompue par la voixhumaine, un récitatif plus qu'un chant. Ses strophes se déroulent avecla lenteur solennelle des panathénées. Si l'homme est chrétien, l'artisteest resté Grec. Il aadmirablement peint ses dem natures dans ce versBeau vase athénien, plein des peurs du calvaire!Une autre image nous peindra cette poésie religieuse d'une si grandabeauté. Je la trouve dans la ville qu'ilhabite. Montez vers le soir surla colline de Fourvières, et regardez. La vierge debout sur le clocher,en face des Alpes, domine ia vi!te, et s'edaire aux rayons du couchant.La Saône coule au bas avec lenteur. Cette heure, ce fleuve recueilli,cette vierge rêveuse regardant la nature, écoutant d'en haut tes bruitsdu monde, n'est-ce pas la poésie de Laprade?RQu'elle descende des froides hauteurs, qu'elle aille, sœur de charitépopulaire, consoler les misères de la Croix-Rousse; qu'elle se /assepMtp~ comme a dit Lamartine, cette poésie de t&to deviendra ainsiune poésie d'entrailles. Son inspiration se renouvellera, perdra samonotonie en palpitant avec la foule; qu'illutte pour réaliser t'ideafqu'il a chante, la justice nouvelle. Restons jeunes, quand tout vieillilautour de nous. Croyons à l'avenir comme au temps où le poètechantait dans ht Mort d'M~ C~Me des prophéties d'allégresse Le progrèsde son talent est un superbe démenti à ses désillusions. Son magnifique appel à la jeunesse, son poëme héroïque d'Herman; ces dernièresœuvres sont les premiÈres. H a uno grande langue, digne de porter tesgrandes espérances! ~e~ve de l'expression, a dit Sainte-Beuve.C'est bien, mais qu'ilresserre un peu ses rives pour précipiter soncourant.Qu'il soitplus sobre de ses motsfamiliers: l'tf~, lesso~m~s,qui reviennent sans cesse, comme les notes favorites de sa poésie. Voilàpour la forme; mais le fond, cet amour des solitudes, ce découragement des hommes, cette foi sans allégresse, cette immobilité solennelle, cette poésie de brahmane qui contemple et qui n'agit pas, cetesprit de lassitude ne doit-il pas changer? Sij'en crois une poésierécente, M. de Laprade va se renouveler. Tout le monde alu et applaudicette satire sereine qui s'apaise dans la famille, cette superbe poésie:pro aris et focis, qui a révélé en lui une puissance nouvelle do poésie,l'ironie,et montré sousle rêveur un gladiateur.Ce Lucrèce chrétien qu'oncroyait enseveli dans la nature des choses, in natura ret-Mm., est devenutout-à-coup unJuvénal. J'*cc~ tn~~)!a<to fc~Km. Un poëte nouveau, plusviril plus humain, s'est élancé dessolitudes et a combattu dans l'aréne.Qu'ilyreste et qu'il nous venge!Un grand maître, un peintre philosophe, s'f~t tenu ainsi à l'écart deson siècle, sur les hauteurs de l'art; c'est le Poussin. Les strophes dupooto ont plus d'un rapport avec les tableaux de t'arListE;. Laprade apeint aussi son Arcadie gauloise, les figures sacrées de la Bible, aveccette gravité de pensée et de style, cette couleur sévère; il a uni labeauté de!a Grèce à la sainteté de la Judée; ses paysages ont la gL'audenr antiquo et la sérénité religieuse des paysages du Poussin; il a endes poésies désolées, sans espoir et sans lumière, comme le déluge del'artiste; enfin, comme lui, dans toutes ses œuvres, Laprade achantél'idéal. Grand poëte philosophe,sera le Poussin de la poésie française.Cu. At-EKAXDnE.LA MORT D'UN CHÊNE1Quand l'homme te frappa de sa )acho cognée,0 roi qu'hier le mont portait avec orgueil,Mon âme, au premier coup, retentit indignée,Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.Un murmure éclata sous ses ombres paisibles;J'entendis des sanglots et des bruits menaçantsJe vis errer des bois les hôtes invisibles,Pour te défendre, héias! contre l'homme impuissants.Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage,Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours,Planèrent sur ton front comme un pâte nuage,Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.Le not triste hésita dans ['urne des fontaines;Le haut du mont trembla sous les pins chancelants,Et l'aquilon roula dans les gorges lointainesL'écho des grands soupirs arrachesà tes flancs.Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,Un arpent tout entier sur le sol paterne!;Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terreEut un rugissement terrible et solennelCar Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chônes,Comme un premier enfant que sa mère a nourri;Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines,Et son front se levait pour te faire un abri.Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,Où toujours en avril elle faisait germerPervenche et violette a l'odeur fraiche et douce,Pour qu'on choisit ton ombre et qu'on y vint aimer.Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes mm'n~ircs,Ohttuiui payais bien ton tribut n!m)!Et chaque automneà flots versait tes feuilles mures,Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.La terre s'enivrait de ta large harmoniePour parier dans la brise,c)ieacrëé)es bois:Quand elle veut gémird'une plainte infinie,Des chênes et des pins cijcempruntehvoix.Cybèle t'amenait une immense famille;Chaque branche portait son nid ou son essaimAbeille, oiseaux, reptile, insecte qui fourmille,Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein.Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore;Mille êtres avec toi tombent anéantis;A ta place, dans i'air, seuls voltigent encoreQuelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits.Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes;Autour de toi la mort afauché largement.Tu gis sur un monceau de chênes et d'arbustes;J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment.Et ton éternité pourtant me semblait suretLa terre te gardait des jours multipliés.La sève aBtue encor par l'horrible blessureQui dessécha le tronc séparé de ses pieds.Oh! ne prodigue plus la sève à ces racines,Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré,Mère1 garde-le tout pour les plantes voisines:Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré.Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre:Hier, it t'a pare de feuiHages nouveaux;Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre:Adieu, les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux!Adieu, les noirs essaimsbourdonnantsur tes branches,Le frisson de la feuille aux caresses du vent,Adieu, les frais tapis de mousse et de pervenchesOù le bruit des baisers t'a réjoui souvent0 chêneje comprends ta puissante agonie1Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourirtA voir crouler ta tête, au printemps rajeunie,Je devine, ô géant ce que tu dois souffrir.Ainsi jusqu'à ses pieds)'homme t'a fait descendre;Son fer a dépecé les rameaux et le tronc;Cet être harmonieux sera fumée et cendre,Et la terre et le vent se le partageront!Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure!Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts?Et n'est-il de vivant que l'immense nature,Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton êtrePour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté.Dans un jeune univers, si tu dois y renaître,Puisses-tu retrouver la force et la beauté!Car j'ai pourles forets des amours fraternelles;Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant,Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles,Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent.Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore;J'cspëre malgré tout, mais nul bonheur humainComme un chêne immobile, en mon repos sonore,J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain.En moi de la forêt le calme s'insinue;De ses arbres sacrés,dans l'ombre enseveli,J'apprends la patience aux hommes inconnue,ht mon cœuc apaisé vit d'espoir et d'oubli.Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques;L'ombrage sur les montsrecule chaque jour;Rien ne nous restera des asiles mystiquesOù l'âme va cueillirla pensée et f amour.Prends ton vol, ô mon cœur! la terre n'a plus d'ombresEt les oiseaux du ciel, les rêves infinis,Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres,Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids.La terre se dépouille et perd ses sanctuaires;On chasse des vallons ses hôtes merveilleux.Les dieux aimaient des bois les temples séculaires,La hache a fait tomber les chênes et les dieux.Plus d'autels, plus d'ombrage et de paix abritée,Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts!tNous léguons à nos fils la terre dévastéeCar nos pères nous ont légué des cieux déserts.nAinsi tu gémissais, poëte, ami des chênes,Toi qui gardes encor le culte des vieux jours.Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines;Val l'antique Cybèle enfantera toujours!Lève-toi!c'est assez pleurer sur ce qui tombe;La lyre doit savoir prédire et consoler;Quand l'esprit te conduitsur le bord d'une tombe,De vie et d'avenir c'est pour nous y parler.Crains-tu de voir tarir la sève universelle,Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant?0 poète âme ardente en qui l'amour ruisselle,Organe de la vie, as-tu peur du néant?Va!t'œit qui vous réchaune a plus d'un jour à luire;¡Le grand semeur a bien des graines à semer.La nature n'est pas lasse encor de produireCar, ton cœur le sait bien, Dieu n'est pas las d'aimer.Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines,Mille germes là-bas, déposés en secret,Sous la regard de Dieu, veillent dans cescoltines.Tout prêts à s'élancer en vivante forêt.Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes;Le poëte adorer la nature et chanterDans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes,Un idéal plus pur viendra les visiter.Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelleslSur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs;D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles,Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs.Vous n'abriterez plus de sanglantssacrifices;L'âge emporte les dieux ennemis de la paix.Aux chants, aux jeux sacrés, vos séjourssont propices;Votre mousse aux loisirs offre des lits épais.Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent;Tourne au levant tes yeux, ton cœur à l'avenir.Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent;Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir.Poëte aux longs regards, vois les races futures,Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos;Dans ton sein prophétique écoute les murmures; Écoute!au lieu d'un bruit de fer et de sanglots,Sur des coteaux baignés par des dartés sereines,Où des peuples joyeux semblent se reposer,Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes,On dirait qu'on entend un immense baiser.MADAME ACKERMANNneE Ev ee~aLe poëte que nous avons l'honneur de présenter au public, et don)le nom même lui est encore inconnu, offre assurément le plus étonnantexemple de l'alliance des facultés:es plus contradictoires fauteur descontes auxquels nous allons faire de larges emprunts; ce poëte d'uneimagination si gracieuse et si vive, cet écrivain d'une plume si légère,est avant tout un érudit de premier ordre. Elle possède toutes les langues savantes, tant anciennes que modernes, le sanscrit comme lelatin, l'hébreu comme le grec; elle silit tout ce que les ouvrages spéciaux publiés jusqu'à ce jour permettent de savoir sur la littératurechinoise, et, chemin faisant, elle a trouve le temps de pénétrer assezavant dans l'étude des sciences etactosNous sommes heureux de pouvoir donner sur cette belle intelligenceet cotte singulière destinée quelques déta'ts intimes qui auront certainement pour Je lecteur plus d'intérêt qu'une appréciation littéraire,d'ailleurs à peu près inutile, les traits caractéristiques de ce charmanttalent se révélant d'eux-mêmes à la lecture de ces poésies où tant demélancolie, gracieuse et profonde tour à tour, s'allie à un vif et malinenjouement.Les premières années de M~ Louise-VictoireChoquet ne firent nullement pressentir ce qu'elle serait, un jour. Ce ne fut que vers dix ansque t'ec~cM de sa pensée se débrouilla, suivant l'expression d'unpoc)e dont elle devait devenir l'émule., Clotilde de Survole. Elle commença à rimer, et, soutenue par les éloges des professeurs, elle sentittout à coup la lumière poétique se faire en elle. Déjn elle se croyaitappciéf à quelque gloire, quand do cruels malheurs domestiques vinrent changer le cours de ses pensées et la forcéreut de renoncer à!.i poésie. 'Etie avait vingt, ans quand elle accomplit ce douloureux~acrince.C'est alors que, pour s'étourdir et se consoler, elle se plongea, avecune vigueur et une ténacité toutes viriles, dans i'étude des langues.qu'elle apprit seule. Mais, comme tes victimes d'une passion malheurense recherchent encore ce qui lour rappelle leur ancien amour, ellen'eut de commerce qu'avec tes poëtes. Les prosateurs furent entièrementnc~igés. Elle s'absorba dans la contemplationdes beautéspoétiques dotous tes pays et de tous les âges- EUo s'enivra d'images et d'harmonie,oubliant qu'elle aussi pouvait fournir sa note au divin concert.Cependant la curiosité de son esprit allait toujours croissant. Elle sepersuada qu'elle ne pourrait la satisfaire à son gré qu'en ADemagne,sur cette terre classique des fortes études et des patients travaux. Cedésir devint peu à peu une passion impérieuse, une idée E\.e, et safamille finit par céder à ses instances.A Berlin, la jeune fille trouva, dans la société de savants éminents,l'aliment que réclamait l'insatiableavidité do son esprit. Ce fut là aussiqu'au bout de que!qucs années elle rencontra M. Ackermann, précepteur des neveux du roi de Prusse, et chargé à cette époque de lapartie française et littéraire dans la publication des couvres de Frédéricfp Grand. La conformité parfaite des goûts, une égale passion pour lesmêmes études devaient amener entre elle et lui un ]ien plus étroit, etdans cette union si bien assortie, que d'ccu\ rps intércssnntes poursuivies, entreprises ou achevées en commun! Quelle séduisante perspective de nobles labeurs pour ces deux intelligences qui se fécondaientmutuellement. qui se complétaient rune par l'autre M" Ackermannprêtaitson mar[ ie plus actir, le plus utile concours; c'était elle quiso réservait de fouiller les bibliothèques, de faire les recherches les pluspénibles et les plus savantes. C'était elle aussi dont la plume facile prenait souvent la plus grande part à leurs travaux écrits. A quoi ne pouvait prétendre ce couple si rare et si privitcgie! Mais cet ineffablebonhpur ne devait durer que peu d'années. Une mort prématurée enlevadl. Ackermann en 1846.Cette doutoureusc époque de sa vie alaissé dans ses poésies un longet profond retentissement. Que n'a-t-elle pu sauver cette vie si chèreau prix de la sienne1 Elle pensait sans doute à sa propre destinée,quand, à propos du dévouement d'un de ses héros qui rachète la viede sa maitrf'sso par le sacriGce de la sienne, cette pathétique exddmation lui échappe:Dans ta studieuse retraite où elle s'est depuis confinée, près de Nice,M~" Ackermann ne vit qu'avec ses souvenirs. Ne lui conseillez pas des'en distraire, ellc vous répondraitN'a-t-elle pas dit encoreLe seul adoucissement qu'elle admette, c'est la contemplation de cebeau ciel de Nice, dont elle repait ses yeux et son âmeAh! l'heureux sort! mourir pour ce qn'on aimelAprés sun cœur nffwr se.. jours encor,Un pareil don nedelui-mi·me2Et nuus aucsi nous avons ru la:MortAssise auprès d'une couclne bien chère.Plainte ni vmue, désespoir ni pricl'£',Rien n'arrêta 'Ion IHas; j] I1(1US f.,11.tl.irrer l'objet. d'une tendressc ertrêmc.Ce n'est l'mnourcette heure cuprimeQui nous man2na. La llurt n'n pa, youlu!Quoi merarir le plus cher de moi-mêmeAmer ou doue,Ô mon passé, je L'aime.Toi seul tout. Hélas! le présent fuit.Qu'il pteure ou aie au moment <]u'it s'e~iHa,Un souvenir a douceur non pareille.Sans ses Iuers c'est peu qu'un aujourd'hui.A ne les perdre il est donc bien qu'on veille.La roémoire est le coffret parfuméOu tient notre âme un trésor enf ermé;Encoreémue, en hâte elle y déposeJoie et douleur" amouret toute chosc,Cendres, hélas! mais cendres de grand prix.Autour des caeurs qui vous servaient de tombe,Vaus retourniez errer à certains jours,Chers revenants, ô défuntes amours?Car la nature est vraiment souveraineContre nos maux qu'elle calme et guérit.La retrouvantbelleet sereine,Le coeur s'apaise; encore endolori,Il se rentr'ouvre aux deses charmes.Ainsi l'en ânt qui jetait cris et larmesSe taie devent sa mère qui sourit.Mais si son cœur est resté fidèle au culte sacre du souvenir, sahaute intelligence n'a pas voulu s'ensevelir dans d'inertes regrets.Fidèleà sa devise T'tMM /<t~e~ entraînée par la persistante activitéde M nature, M"~ Ackermann a cherché des distractions utiles, nonseulement dans ses chères études, mais aussi dans ]es travaux variés d'une exploitation rurale. C'est là que la passion de ses premicres années, la poésie, qu'elle croyait ne devoir jamais se réveiller,s'e~t emparée d'elle avec une nouvelle force, et elle n'y a pas pluslongtemps résisté. Elle s'est mise à chanter, non pour la gloired'être écoutée, mais pour le seul bonheur de chanter, comme elles'en explique gracieusement dans la spirituelle préface efi vers quiouvre le recueil des Coutes. EUe ne se dissimule ni l'indifférence dupublicAh! si la Mnse était tant soit peu fée,Chanter, vraiment, serait emploi des dieux;Il n'un va point ainsi. Pour ceux qu'attireLa Muse au fond de ses bosquets déserts,Les temps sont durs j de l'aveu de la I~m,Ce chaume a fui, qui lui livrait tes cocut-s;ni surtout ta dimcutté d'atteindre à une origiua!ité sincëro:Même il se peut parMaQu'en mon chant simple une note rappelleQuelque vieux mattre, et p)ut à Dieu, vraiment,Que cela rot; car cela serait charme.Depuis longtemps il n'est rire ni larmeQui soient nouveaux: sous notre firmament.Redite, hélas! et regazonillemeuE,C'est tout notre œuvre, et qui rime s'exposeA fie ouir des sons déjà. connus;Heureux encor, parmi les tard venus,Ceux dont le chant ressemblequelque chose INous l'avons dit en commençant: le caractère distinctif du talent doM" Ackermann,c'est l'alliance d'une veine poétique très-sincère avecune prodigieuse érudition, sans que ces qualités si diverses d'un mêmeesprit se confondentjamais. C'est là un exemple de bon goût bien rareet vraiment remarquable. Ce n'est pas que le poëte netire parti mêmepour ses vers de tant de savantes études. C'est aux poëmcs et aux. tra-dirons de l'Inde qu'elle ademandé les thèmes de ses principaux eontc-i.Elle-même en a dit la raison:L'Inde me plait, non pas que j'aie encoreDe mes yeux vu ce rivage enchanteur;Mais on sait lire, et même, sauf erreur,Ondo lieu déehift'ré-maint auteur.Si la poésie emprunte à son érudition le cadre et les inspirationsprincipales de ses compositions, elle sait se garder des réminiscencepëdantesques et des doctes allusions qu'il lui serait si facile de prodiguer. Peut-être même, à ce propos, une critique rigoureuse lui reproelierail-elle l'absence complète de celte couleur locale qu'on s'attend nrencontrer dans de pareils sujets. Effe-m~me somble aller au-devantde ce reproche, quand, s'adressant à ces fictions exotiques, elle sembleleur demander pardon de les avoir ainsi travesties0. le voit bien, dans ces robes nouvelles-Os doux attraits sont tout dépaysés;V (Jus regrettez la largeur de vos voiles.Va. habits pleins de perles et d'étoilesA ce point-lâ vous tiendraient-ils au cœar')De leurs long,; pli:,j'ai retranché l'ampleur,TIlHlé, rogné, selon qu'il m'accommode.On chercherait vainement ddns ces spirituels rœtts une image de lamagnifique nature dont quelques romanciers et poètes de ce ten)[)~,Mery et Leconte de Li~e, par exempte, nous ont donné de si éclatante.descriptions; mais peut-f'tre faut-il savoir gréà notre poëte d'avo)!gard~J'originatitcdesamaotèredans un sujet qui prêtait to!icmcHta~\lieux communs.En revanche, ces poésies, si peu riches au point d~ vue de Lt conleur locale, abondent en impressions personnelles. On sc[]t à chaqueinstant que le poète fait un retour involontaire suriui-mctne et sur sonpassé, et que ces abondantes variations sur un thème unique, les joio-'et les douleurs de l'amour, prennent leur source dans l'expérience profonde d'un sentiment passionne.Le premier mois que l'on passe eu ménageEst très-Friand et porte un nom fort doux.Sur ses C3UeÛl que rainé s'avantage,Ce n'est pas juste, amants, qûeu dites-vous?H aurait seuletlafleur et la créme7Moi j'en ri'serve pourles derniers,Et toute lune, en rCi.t-ii des mHbcl'8,Mo serait miel auprés de ce que j'aime.Que dire encore de cette observationd'une si pénétrante justesse, oùla délicatesse de t'expression ie dispute à la justesse de la pensée?Le don cl1arlnant que l'on fait de soi mêmeEst déHuré si celle qui vous aimeSmt ne l'avoir que de seconde main.En F.tit d'aimerla primeur est exquise;llfais toute femme, alors qu'elle est éprise,A la tromper rons ouvre le chemin.Iticn ni est d'aillcurs si vrai qne ce mensonge.Quand la jeunesse, en quête d'un beau songe,Dans les plais1rs se jette à cœur perdu,]3rùler parfois pour d'insignes coquettesUn grain d'encens, ce n est point défendu.C'est en passant par L·en des amourettesQuc l'on arl'h;c a l'amour sous les cieux. beauté., lorsqu'aux pieds de charme.Un tendre amant vient déposerles armes,ju5qil'à ce jour vous attestantses dieuxQu'il n'aima. point, croyez-le sur parole.Tout le passé n'était qu'ivresse folle,I:sai d'aimer, sens un moment surpris,Désirs chervhant leur véritable reine,I:t de ce cœur cent fois pris et dépris,Uu amour vrai vous réservait l'étrenne.N'est-ce pas une bonne fortune pour l'éditeur et pour le public quede mettre on lumière des vers si frais, si élevants, si délicieux' Onreconnut aisément que le modèle dont AI""= Ackermann s'est commeimprégnée avec le plus de prédilection, c'est La Fontaine. Elle remonteaussi volontiers à Montaigne et à Marot. Elle aime à leur emprunterquelques-uns de ces tours ou de ces mots de l'ancienne langue, quidonnent du relief à sa pensée et à son st,;icune sorte de saveur gauloise. On peut dire, sans rien exagérer, qu'elle continue la tradition denos vieux poètes. Chez elle, la grâce est sincère et la na'neté n'est pa;?une grimace. Sa manière n'a rien de commun avec celle de la plupartde nos Saphos modernes, qui ne reproduisent guère que de pa!~ copies de Lamartine et de Victor Hugo. Point de sensiblerie rêveuse;point de banates métaphores point de cette phraséo!o~ie vaporeuse et<hnuse, dont la forme éblouit quelquefois, mais qui ne laisse qu'unvain soi],plus ou moins harmonieux,dans!'orei!]e,sanspénétrer jamaisjusqu'au cœur. Le vers de Ju"~AcItermannest plus net et plus précis;il ne vise point seulement à l'éclat extérieur d'un vernis poet~qae il sedistingue par la vivacité de ses imagessouvent pittoresques, et p<)r unesingulière propriété d'expression que le poète doit a la lecture assiduode ses maitres favoris.M'"° Ackermann n'ajamais eu la pensée de s'adresser au pubtic. E)Ioa voulu seulement donner sa mesure à quelques amis, et tt lui a semble que pour cela quelques morceaux sutEscnL Nous espérons que lessuffrages qu'elle ne peut manquer d'obtenir l'encouragerontà sortirde son obscurité volontaire, et ajusttner de plus en plus la place siméritée que nous lui avons assignée dans notre galerie contemporaine.PAtJL BARBET-MASSiX.Les poésies de M" Ackermann composent un petit volume impriméà Nice, chez Caisson et C", en 1861 mais cet ouvrage, tiré seulementà cent cinquante exemplaires, n'a pas été mis dans le commerce.PKNSEKSDIVEESESPour des sonnets en fasse qui les aimeChacun son goût, mais ce n'est pas le mien,Un bon, dit-on, vaut seul un long poëme;Heureux qui peut en amener à bien.Mon vers, hélas a l'humeur vagabonde;Ne lui parlez d'entraves seulement.Un peu de rime, encor Dieu sait comment! –S'il peut souffrir, c'est tout le bout du monde.ruisseau furfif, je le laisse courirParmi les prés, le livrant à sa pente;Il saute, il fuit, il gazouille, il serpente,Chemin faisant, il voit ses bords fleurir.Qu'un voyageur parfois s'y désaltère,Et d'un merci le salue en partant,Ou ses attraits qu'une jeune bergèreVienne y mirer, c'est un ruisseau content.Sous mes oliviers verts, en mon riant séjour,Quand vous me croyez seul, j'ai bonne compagnie,Bons livres; à ces gens d'aimable et doux génieJe fais parfois un doigt de cour.Les poètes légers descendent sur ma plage,Leur esquif est à mon rivageAmarré depuis plus d'un jour.Oui, de tous lieux, chez moi s'empresseLa foule des chantres aimés;Mais par aucun, dans ma tendresse,Certains Français ne sont primés;Ceux-là, ce sont mes rois, mes dieux et davantage.Je suisà deux genoux devant leur bon langageNet et sain, pur bon sens de grâce revêtu.Que d'agréments dans leur sourireLe temps n'en a rien rabattu.Ces tours charmants, fines fleurs du bien-dire,Ont des beautés encor dont on est amoureux.Veuille Dieu qu'en ce présent livreAit laissé trace au moins ma passion pour euxContes y sont, lecteur, je te les livre;Dis-nous-en ton avis quand tu les auras lus.Si je n'ai su d'attraits et grâces assortiesA ton gré les parer, il ne me reste plusQu'a jeter la lyre aux orties.Une princesse, au fond des bois,A dormi cent ans autrefois;Oui, cent beaux ans, tout d'une traite.L'enfant, dans sa fraîche retraite,Laissait courir le Temps léger.Tout sommeillait alentour d'elle;La brise n'eût pas de son aileFait la moindre feuille bouger.Le flot dormait sur le rivageL'oiseau, perdu dans le feuillage,Était sans voix et sans ébats.Sur sa tige fragile et verteLa rose restait entr'ouverte;Cent printemps ne l'effeuillaient pas.Le charme eùt duré, je m'assure,A jamais, sans le fils du roi.Il pénétra dans cet endroit, Et découvrit, par aventure,Le trésor que Dieu lui gardait.Cn baiser bien vite il déposeSur la bouche qui, demi-close,Depuis un siècle l'attendait.L~ dame, confuse et vermeille,A cet inconnu qui l'éveilleSourit dans son étonnement;0 surprise toujours la mêmeISourire ému! Baiser charmantL'Amour est l'éveilleursuprême,L'àme, la Belle au bois dormant.Au pied des monts voici ma collineabritée,Mes figuiers, ma maison,Le vallon toujours vert, et la mer argentéeQui m'ouvre l'horizon.t'our la première fois sur cette heureuse plage,Le cœur tout éperdu,Quand j'abordai, c'était après un grand naufrageOù j'avais tout perduDéjà, depuis ce temps de deuil et de détresse,J'ai vu bien des saisonsCourir sur ces coteaux que la brise caresse,Et parer leurs buissons.Si rien n'a refteuri, ni le présent sans charmes,Ni l'avenir brisé,Du moins mon pauvre cœur, fatigué de mes larmes,Mon cœur s'est apaisé,Et je puis, sous ce ciel que l'oranger parfume,Et qui sourit toujours,Rêver aux temps aimés, et voir sans amertumeNaitre et mourir )csjours.Les yeux baissés, rougissante et candide,Vers leur banquet quand Hébé s'avançait,Les dieux charmés tendaient leur coupe vide,Et de nectar l'enfant la remplissait.Nous tous aussi, quand passe la Jeunesse,Nous lui tendons notre coupe à l'envi.Quel est le vin qu'y verse la déesse?Nous l'ignorons; il enivre et ravit.Ayant souri dans sa gfiice immortelle,Hébé s'éïoigne on la rappelle en vain.Longtemps encor sur la route éternelleNotre œu en pleurs suit l'échanson divin.t~EH~!44-Jtï. Charles Coran appartienta cette génération intermédiaire de poètescontemporains qui eut. à continuer, en les modifiant, les traditions dela première époque du romantisme. Pour caractériser par un exemp'eco petit groupe, il suffit de nommer le plus connu, sinon le plus('minent, Brizeus, à qui sont adressées plusieurs pièces du premierrecueil de M. Coran, et qui lui a dédié, en retour, un de ses Terjtmfex.Cen'est, pas qu'entre les deux amis la ressemblance soit bien étroite;Hs se touchentpourtant par un point commun dans leur conception dela beauté poétique une sobriété dans la forme, qui vise au délicat et àl'exquis.Le premierrecueil de M. Coran parut à un moment déiavoraMe, danscette période de lassitude et de satiété qui suivit la ferveur littérairede la Restauration. Les poëtes, déjà en possession de la renommée,agrandissaient et complétaient leur ceuvre Lamartine avait donné,quatre ans auparavant, Jocelyn, et tout récemment la Chute d'wt ange;Victor Hugo préparait les ZhM~oM et les Ombres; Alfred de Musset écrivait AoMo; mais, en fait de nouveaux venus, onn'avait eu guère àsignaler depuis dix ans que Théophite Gautier et Brizeux. On~Rc révélaun poëteauxjuges compétents. A traversles tâtonnementsinséparablesd'un début, une originalité de franc atoi se faisait jour dans ces versfaciles, élégants, pleins de naturel et de grâce. La Fantaisie, à qui lapièce finale est dédiée, et que le poète a prise pour sa muse, lui souffleles inspirationsles plus diverses; il chante, commeille dit lui-même,l'art, les vers, la nature. Les élégies amoureuses alternent avec lessonnets philosophiques dans la seconde manière d'Auguste Barbier.Les vers de galanterie légère et passionnée succèdent aux graves dia-logues où conversent des personnages aNcgoriques et typiques la Philanthropie et la Charité, Don Juan et Leporello; des études sur l'art geïnetent aux premièresextases de la passion mais que le poëte s'adresseà Raphaël ou d un Jfoine de ~Mr~omnque copiait une ~ctwe, qu'il s'inspiredu vaso Borghèse ou de sa maîtresse, qu'il célèbre M. Ingres ou suMuse, partout, dans ce recueil plein de disparates, en dépit des défautet des lacunes, on sent, ce soume de jeunesse et de vie sans lequel toutlivre de poésie est un livre mort-né.Le second recueil, publié sept ans plus tard, est en remarquable progrès surle premier. L'imitation, cette irrés!St)bte sirène des débutants,n'inspire plus au jeune poète qu'un effroi salutaire. Dans Onyx, ilcherchait sa voie; dans les Rimes galantes, il l'a trouve. Aux ambitionsmultiples du début asuccédé la calme décision d'un esprit en pleinepossession de lui-mème, qui connaît ses forces et saura les employer.Dos deux inspirations qui se partageaient le précédent recueil, l'artet la galanterie, le poutc a choisi délibérément la seconde. A peine ynoterait-on quelques retours à l'art, encore les deux seuls maitrcs quiy soient cé)ébrés, Brauwer etWattcau, le peintre des kermesses etle peintre des/~f8s ~Janf~ rentrent-ils, chacun à sa manière, dansle ton du sujet. Mais le domaine que s'est attribué le poëte est assezptcndu pour qu'ilpuisse s'y mouvoir en toute liberté. La galanterie,telle qu'il l'entend, dans le sens le plus vaste et à la fois le plus detiCdt du mot, n'embrasse pas moins que la~ieélégante en sa variété.C'est un panorama brillant et rapide, déplo~é avec tout son changeantdecor. L'Opéra et te corps de ballet, la vie des eaux et la vie de château, lesjoies bruyantes du carnaval, tes fêtes intimes du boudoir, toutle cortège et tout l'accompagnement du plaisir, selon les mœ"rs duxtx*' siècle: voilà l'inépuisable thème que ces vers spirituels et légersbro'Ient de variations avec une verve de bon ton et le libre enjouementd'un esprit que n'apas entamé la pruderie contemporaine.La finesse de son goût l'avertit, do reste, des écueils qu'ilcôtoie. S'ilva jusqu'à la sensua!ité délicate, il sait se garder de toute grossièretégrivoise, et ses plus vives débauches d'imagination n'excèdent pas leslimites de l'art.Il se sauve des pas scabreux par la légèreté de son allure.ït n'ignore pas d'ailleurs que l'hypocrite délicatesse de nos moeurs et denotre langue asingulièrement rétréci le champ de la poésie érotiquc.~'it eût eu ses coudées franches, il eût chanté l'amour avec toute lahardiesse des poc'~ antiques it nous eùt rendu un écho de Properco etde Catulle; ne pou\ant renouer même les traditions du.\vm<' siècle,il s'est t.' nu à égaie di~tjncc de la grâce froide et pompeuse de GentilBetnard et de ta sensiblerie égrillarde ou mélancoliquede Parny. Bertine~tdo tous ~GSprédcceMcnrscelui avec lequel illeptus d'afïinit~Cheztous les deux,éféganceet t'amourdf! la beauté ennoblissentot relèventjecuttRdetdYotupts.Unarriere-gou),de!'artantiquesonie}eaunsentiment tout moderne. Seulement,M-Coran est plus original, parcequ'if est plus vrai, et que sa verve poétique s'inspire plus directementde son ardeur pour le plaisir. F est pfiut-étro le seul poëte contemporain qui ait porté cette parfaite sincérité dans un genre trop sacrifiépar la nouveiïeécote littéraire. C'était, disons-le, une entreprise vraiment périlleuse que de ressusciter(le notre temps le vers léger et badindu dernier sfccte, et celui qui l'a fait avec le plus de succès, Alfred deMusset, n'échappa aux écueils du genre, la monotonie et les négligencesde la forme, que par des élans lyriques qui font souvent disparate.M. Coran, lui, ale mérite de ne jamais détonner. C'est aux avantageset aux priviléges du genre, la mobilité de t'idée, la variété du rhythme,la désinvolture du vers, qu'il demande les ressources nécessaires. Salangue, ~ive et précise, souple et ferme, est d'une remarquable quatité. On n'y trouve guère à reprendre qu'une pointe de marivaudage.Mais dans le temps morose où nous vivons, le badinage est devenu unart si diflicileMalgré les encouragements dont les juges compétents accueillirentses débuts, M. Coran n'a rien publié depuis quinze ans, et de ce qu'ils'est tu, bien de gens concluront qu'il n'avait rien à dire. Nous crevonsqu'il y a une explication meilleure et plus vraie à donner de ce silenceobstiné. C'est de son plein gré que le poëte a renoncé, sinon à écrire,du moins à publier. En voyant dans quel discrédit croissant est tombéela poésie, peut-être ne s'est-it pas senti le courage de braver )'indiuerence systématique du publie. L'atiathéma à la célébrité, ~'CMt~ro/ftnum, tente vite, de notre temps, les esprits délicats. M. Coran a tenu àse retirer de bonne heure de ce bruyant concours des réputations où lapalme est au~ grosses voix, de cette mêlée où les poumons d'airain sefont seuls entendre, Il s'est réfugié de plus en plus dans la ttétidensepaix du dilettante, délicieuse en effet, s'ilne sent jamais s'éveiller enlui le pognant regret de n'avoir pas poursuivi plus longtemps cet idéalquo tout\rai poëteporte en soi, pour sa félicité et son tourment.E. C.V. Onyx, in-<8, Masgana, 1841 JhmM ~antM~ in-8, Amyot, <8H.UNE FLAMMEChasseurs pris par [a nuit, chasseurs lourds de gibier,Nous rentrons au pays par un même sentier.-Mais là-bas quelle flamme brille!L'un de nous, fermier, dit «Au sommet du coteau,C'est Lucas, le berger, gardien de mon troupeau,Dont le feu de sarment petiHe.»Un marguillierrepond «Voisin, sans vous fâcher,C'est la )une qui frappe, au faite du docher,Notre coq perché sur l'aiguille.»Le maire de l'endroit poursuit a C'est un brfdotC'est un brandon d'émeute, un signal de complot.Ça, gendarmes, qu'on les fusille! ')«Erreur, mes bons Messieurs, reprend un magister;Regardoit-temarcher; c'est le grand Jupiter:L'astre errant à vos yeux scintille.»Moi, tout bas,à mon cœur j'ai dit C'est un Hambeau;C'est la cire qui brûle au balcon du château,Dans les mains de la jeune fille.»Le nocturne fana), complice de l'amour,Annonce au gai chasseur qu'on l'attend au retour,Minuit sonnant, près de la grille.RONDEAUBergère rose, à jupe de crépon,Cambrez vos reins; que la gaze en tamponFasse bouffer vos hanches de dentelle.Voici la houppe allons, mademoiselle,Dans vos cheveux noués comme au Japon,Poudrez le coeur de la rose pompon,Mettez du fard près de cet œit fripon,Puis une mouche, et soyez naturelle,Bergère rosé.Sur l'éventail une colombe pondUn œuf d'où sort Amour, le frais poupon.Armez d'un trait du dieu votre prunelle,Et que la mule à rubans ait son aile,Quand la gavotte enfle votre jupon,Bergère rosé.ECRIT SOI: UN ALMANACII DES MUSESBouts rimés, impromptus, quatrains et triolets,Vous avez eu vos jours de gloire et de conquêtes;Vous avez illustré des hotets, des palais,Versaille et Trianon vous ont donné des fêtes.Mais il n'est plus, le temps où vous suiviez la cour,Ou les petits marquis vous ouvraient les ruellesOu les petits abbés pour vous plumaient i'Amour,Et trempaient dans le musc d'érotiques bouts d'ailes.Vous revétiez alors l'éclatant maroquin;Vous portiez des signets en faveur rose et blancheAu rebut maintenant, vous mourez en bouquin,Près de la houppeà poudre oubliés sur la planche.Pourtant si vous voulez revivre en un pbcct,ittmtfr les hais de nuit sous forme de message,Sortir furtivement du fond de mon gousset,Sans être vus, glisser dans l'ombre d'un corser;Chanteur et plus encore esclave des amours,Je veux vous retrouver dans l'écrin de mes rimes.De vos séductions emprunter le secours,Et tramer avec vous les plus beaux de mes crimes.Vos modes ont passé, mais vos propos sont dou~;Vous savez les secrets de la galanterieLa dame qui reçoit une épitre de vousLaisse ses cruautés tourner en rêverie.SONNET'Pour si fou qu'il se donne, est-il un chansonnierQui n'ait ses jours d'élan vers la beauté suprême?Quel rimeur de couplets ne médite un poème,Vingt-quatre chants de gloire et la sienne au dernier?Chacun a son Achille, et moi tout le premier.Entre bien des projets c'est celui-là qu'on aime.On rêve grands combats. fiers trépas, et moi-mêmeJ'adresse plus d'un mort au sombre nautonier.Que dis-je! on prend la lyre, on invoque Thalie-Muse, soyons sub)ime! – Et voilà qu'on oub!ioLa marotte à laquelle on doit d'être un esprit.Fantastique dessein que berce une chimère.Et qui sommeille en paix sous les lauriers d'Homère,Heureux qui vous conçoit, bien sot qui vous écrit1 Nous devonsqui et sont destinëN àCharlesCorandepouvoirencoreinédit.qui suivent, et qui sont destineesà faire partie d'un recueil encore inédit..LE VIN DE JURANÇONPetit vin doux de Jurançon,Ltes vous gai dans ma mémoire!Avec mon hôte et sa chanson.Sous les rosiersj'allais vous boire.Passant par là, vingt ans après,s,J'ai retrouvé sous la tonnelleMon hôte, assis toujours au frais,Chantant la même ritournelle.Le Jurançon, d'hier pressé,Mctraiteenamideiavt'iUo:Les souvenirs du temps passéCoulent déjà de la bouteille.Le verre en main, rubis dans L'ceii,On trinque, on boit. Mais quel vinaigre1Jamais piquette d'ArgenteuilA mon palais ne fut plus aigre.Pourtant c'est le cru du bon temps,Le jus pareil, la même tonne.C'est vous, gaité de mon printemps,Qui manquez au vin de l'automne.J"ainégt!~ëdefaçonncrma\ne;Comme un lozard le cep tibtf; à couru.Quand le fruit mûr sous la fouille afait signe,Sans compagnon j'ai vend~u mon cru.Sous le pressoir je n'ai pas mis h grappePour lui donner en cuve un titre vain.A la façon des suivants de Priape.Entre mes doigts j'ai fait jaillir le vin.Je n'ai rempli qu'a peine une bouteille.On sait le prix du petit vin nouveauCela se verse aux passants, sous la trei!!e,Et coule au cœur sans monter au cerveau.A mon clairet indiquant cette route,De vigneron je me fis sommelier,Et je t'oufais. Mais quoi!pas un n'y goûte,Que faire a)ors? Le coucher au cellier.Sous le cachet de i'ouMi bien fermée,Jeune bouteille, endormez vos gtouplousComme un fhcon de haute renommée.Dans)apou5si&reencroû[ei!tevindou~. '(.Mais dans trente ans qu'un gourmet vous découvre;V~oiUe Louteille n des respects x droitAvec cgardientùmentiivous ouvre;H flaire, il goûte, il vous vante on vous ijoi!D'un nom flatteur la mode vous baptiseLa sotte alors tend son verre au flacon.Autre travers de l'humaine Mtise,De mon clairet on fera du maçon.Pour aujourd'hui, la vigne est encor verte;Sous mon berceau j'irai, sans plus de frais,A la gaité tenir mon âme ouverteEt savourer t'indiSfrence au frais.JOSÉPHIN SOULARYne sn 181-5Chaque époquea sa physionomie; le traitcaractcristique de la nôtresera )a céterité. La célérité a du boo-~Iscontester,co serait meconnaitre le prix du ~etnp~~e~sefarfDten de la modestie, ou bien de l'ing!(t,i[udu, au des chemins de fer, do la télégraphie électrique etde la photographie. Nais il ne suinf. pas de faire vite; ressentie), onl'oublie trop, est de bien faire il faut ]o rappeler à ceux qui maniputcHt Itt matière; il faut surtout le rappeler à ceux qui manipulentl'esprit.La Mbcrté de la presse et la liberté de la parole Dieu me préservede les blasphémer pour cela onL rendu ce mauvais service auxlettres de leur faire ëri~er, elles aussi, en mérite suprême, deux qaalités tiès-secondaires la facilité et l'abondance. De par )o journal etde par la tribune, la palme aujourd'hui est à t'tmprovisntiou. I! s'agitbien, vraiment, de méditer~ de combiner, de peser les termes1 Idées,style et composition, votre p!ume trouvera tout cola d'elle-môme aufond de votre écritoire fiez-vous aux hasards de l'inspiration. L'important est de faire vite et de faire beaucoup. Point de succès, si l'onn'occupe incessamment le public de soi, et l'esprit se vend au mètre,comme une étoffe.Aussi, aucun genre n'échappecette ~MMse~ pas plus le livre quele journal, pas plus les vers quo la prose. Le premier de nos poëtesn'est, à proprement parler, qu'un improvisateur. Le choix de J'exempledoit m'absoudre de l'intention de dénigrer cette agréable faculté; maispermettez aux délicats qui ne sont point aussi malheureux qu'abien voulu le dtre La Fontaine ce Janus des moralistes, de réserverun coin à part dans leur cœur aux talents scrupuleux qui savent ré5i5teracepro6tdbto entraînement.Au premier rang do ces scrupuleux, la justice veut que je placoM. Joséphin Soulary.Évidemment, M. Soularyn'a aucune prétention à la fécondité, cettequatité si recherchée de nos jours et qui se paye si cher. Quoiqu'ilsoit dans sa quarante-septième année, sauf quelques publications depeu d'importance et qui ne doivent guère être considérées que commedes estais, des tâtonnements, il n'apporte à cette e~po~ition des produits de la poésie française qu'un seul volume do vers, mais un volumedéjà par trois fois amoureusement retouché, complété, et qui, deréimpressions en réimpressions et de perfectionnement en perfectionnement, pourrait bien fournir, quelque jour, à la bibliothèque desconnaisseurs, des délicats, un digne pendant aux sept éditions desCct/'acfcrM de noffe siécle, que Labruyèrc, ce semble, ne doit pas regrotter pour ba gloire d'avoir passé sa vie entière à améliorer et ¡l~ossir.Mais avant de parler de l'œuvre, commençons, logiquement et chronologiquement, par dire quctques mots de J'homme.M. Joséphin Soulary est né le 23 février IS~,de Jean-Baptiste Soulary et de dame Anne-Joséphine-Constance Deiégtise. Sa famille estd'origine génoise. Elle s'expatria pour échapper aux Guclfes ou auxGibelins, peut-être à tous tes deux, et vint porter à Lyon l'industriedes velours brochés d'or et d'argent. Pendant ia révolution, en ~93,]e grand-père du pooto so maria à demoisello Jeanne, comtesse de Baraney de Sandar, dont les parettomins, même alors, no furent pasinutiles à sa nouvelle famille, car ils paraissent avoir servi pendantJongtemps à couvrir des pots de confitures.t) existe encore à Simonest, près de Lyon, un château historique dunomdeSandar.Des enfants issus de cette union, deux, le père du poëte el un deses frères, ont continué les traditions paternelles dans le commerce dessoieries; un troisième, aujourd'hui directeur de!'Éco!o des beaux-artsde Saint-Éfienne, ancien e!èvc de David et de Gros,n'e~t pas sans réputationcommepeintred'!)istoire,et!emus~odeLyonadeiuiuntab!c'.)[ï estimé, rfpréseni.itit le comte Ugotin dans sa prison.Après ces détail consciencieuxque le ~tt~M ~t; &ou~M~~e recueil-!era peut-être avoc avidité dan't que!quGS siècle- arrivons enfin aupoëte qui estl'objet de cette notice.Unpoëte, vraiment poëte, quel don de la nature Mais on se tromperait fort si l'on s'imaginait que la nature n'a pas besoin d'être sccondée pour mener à bien ce difficile enfantement. H y ades procédéspour cela. Voulez-vous savoir comment se fait un poëte? Prenons pourexemple M Joséphin Soulary. La recette que je vais vous donner n'estpas la seule mais je vous la garantis bonne la preuve en est dans lesrésultats.Vous enlevez, dès sa naissance, un enfant à sa famille et vous l'envoyez en nourrice on ne saurait s'y prendre trop tôt. Là, vous lelaissez pendant sept ans. C'est bien long, penserez-vous; et, en effet,l'on pourrait faire à moins; mais le cas que je cite abien réussi qu'ilivaut mieux s'y tenir comme modèle, que da se lancer dans la voieaventureuse des conjectures.Je ne sais pas si, d'ores et déjà, vous avez compris quel est le système de culture qui doit donner a ce précieux germe tout le développement qu'ilcomporte. Comme je ne suis pas ici pour vous proposer descnigmes, je veux supposer que non et vous l'expliquer à tout hasard.Ce système, c'est celui de la privation. La privationQuelle admirableméthode1 Voyez l'instruction publique comme elle stimule nos appétits intellectuels par la sobriété de ses enseignements! Et en politiquedonc C'est là, plus encore qu'ailleurs, qu'éclatent les merveilleuxeffetsde l'éducation négative. Est-il rien comme l'arbitraire pour donner legoûtde t.t liberté? Dans cet exil de sept ans loin des siens, entre des mains mercenaires,l'enfant avait dû apprendre à apprécier tout ce que vaut la famitlemais à sept ans, à cet âge qu'on appelle de discrétion, le laisser à lacampagne, au milieu des fleurs et des animaux, il y avait là un danger,un grand danger. S'il allait se blaser sur tout cela, comme un paysanIlcurcusementlala Muse veillait avec un soin maternel sur cette fleur naissante de poésie, et, avec cette intelligente sévérité qui est, à ce qu'onnous dit, la meilleure marque d'affection, elle la transplante dans unesombre école dont le maître va se charger de lui inspirer, toujours parla même méthode, l'amour de l'air et du soleil.Victor Hugo a comparé l'âme du poëte:) un écho sonore placé aucentre de l'univers. L'image est belle et juste; la sononté a son prixen musique, et même en poésie, pourvu qu'on n'en abuse pas etqu'elle ne soit pas le symptôme d'un vide fâcheux. Shakspcare voitdans l'art un miroir,imagoce qui est toujours la même idée. Le fait est – à part et tout proscuqucment – quo te poète doit être très-impressionnable, tout sensibilité et tout appétence; et que, pouréveiller, pour surexciter en lui cette indîspen~abto susceptibilité d'organes, ce besoin de s'emparer, comme la Marie Stuart de M. Lebrun.de!a nature entière, rien ne vaut la souffrance et la privation.Il était SL convaincu de l'cfficacité de cette méthode d'éducation pourl'avoir souvent apptiquée, ce digne instituteur, et il avait si bien deviné la vocation de son élève et la nécessité des rigueurs salutairesdont cette charge d'uno âme d'étite lui faisait un devoir, qu'au risqued'être méconnu par l'objet. de ses soins pieux et aussi par quelquesautres il n'hésita point à faire jaillir de ce jeune cœur l'étincellepoétique par le procédé, aujourd'hui suranne, dont on faisait jailliralors le feu des cailloux. Et c'était, en effet, bien du dés!ntercsscnic)it;car, à présent même qu'ilen recueille le bénéiïce, son ingrat élèvene sent pas encore le prix de ce mode d'enscignement.«De sept ans,époque où l'on m'a retire de nourrice, jusqu'à onze ans, époque de mufjito do l'école, m'écnt.-il en réponse a ma demande de qu:quesrenseignements biographiques, ma vie a été un véri~hie ma! tvre. Comm';j'étais un eniant sauvagc, îaf~pabie de m'expHquer pourquoi ma nourrice n'était pas ma mère, et pourquoi l'on m'enlevait ma grande Iiherté des champs, ma vache noire et ma ))!onde sœur de hut, pour mefaire étudier une langue barbare dans!e livre détesté ds M. Lhomond,le princïp~ du coHége de MbnHuc! (Ain), homme des vieux principes,m'avait pris en aversion singuhéo, et se vengeaitsur moi, par dessuj)p!iccs inouf; do ma paresse a l'endroit f)n fj'~e )-e~-n')~~ et de mone\!rcmc pas:-io)i pour tes!~arc!~ les ceris-~otants et les [jthymaios. Iim'écrjs.ut le bout des ongles avec une c:)ormc férule de bnis; il mecoupcrosait. les bras à grands coups d'une coi de à neuf queues arméesde nœuds; de son pied bot, dont le soulier, véri!:nb)e engin orthopédique, était armé d'une membrure de for, il me roulait par torre enmo contondant les côtes et l'estomac; il me tenait des heures entièresdroit sur un pied,!cs bras en croix et un vocabulaire sur chaque main,et, pour varier, il me faisait mettre à genoux, les mains sous les g('-noux et des mâchefers sous Jes mains. Ces mauvais traitements, quipouvaient me roidre idiot, m'ont laissé dans te caractère un gr.mdfond de tristesse dont mon existence entière s'est ressentie.»Et sa poésie aus-ii, heureusement béni soit le principal du co))cgede 'Mont!uel (Ain)!L'inteHigent instituteursavait ce qu'il faisait. Pourque ce prédestiné eûti'auréo)e au front, il fallait bien qu'il fût martyr,et, quitte à ëtrecatomniés, la digne âme s'était vouée à cette tâche.«Périsse ma mémoire, s'il le faut! )» s'étatt-il écrié comme les Montagnards. II s'agissait bien d'enseigner à cet enfant lagrammaire de LhoiBond et lo que retranché! 11 s'agissait de lui implanter au cœur unamour passionné de la nature, un amour passionné de l'indépendanceet do la liberté.Il les lui implanta si bien, ces amours, qu'un beau matin, en compagnie d'un autre amoureux de son espèce, maître Joséphin s'enfuitde son collège pour aller pratiquer sub dio los excellentes leçons qu'onlui avait données. Ils passèrent huit jours dans les bois» 0 les bienheureux jourslala vie 'de sauvage sous les grands arbresQuel poëmeen actionLes grands bois sont toujours un peu des temples demandez auxdruides, demandez aux architectes. A ces goûta silvestres de notreécolier se mêlaient quelques aspirations ascétiques, et cette disposition d'esprit pouvait être préjudiciable au germe qu'on voulait fdireéclore les poëtog cnt toujours besoin ci'iitra à moitié paiens. Ce futpour combattre cette disposition, sans doute, qu'au lieu de ramenor levagabond à son collège, on lo fit entrer au séminaire, au séminaire deSaint-Jean.L'amour de la nature, d'ailleurs, n'aurait point suffi à former lo futurautour des Sonnets humaurisiiques ille f.illcii t arLîsto au suprêmeflogré, artiste avant toute chose, imprégné d'atticisme, amoureux <higrec du latin de l'antiquité il lui fbliait donc ]e séminaire quatreans de séminaire, au régime des petits traités du père Loriquet. Siquatre an3 de ce regime-lâ ne lui inspiraient pas un désir effréné des'instruire, si quatre années de ce bouillon d'hôpital ne lui donnaient pas le goût d'une nourriture substantielle, ce serait à désespérer de lui.Si la Muse n'avait pas eu sur son nourrisson des vues toutes particulières, tout exceptionnelles, elle aurait pu s'en tenir là, c'était de quoiformer un talent très présentable. Mais elle avait fondé sur lui desespérances qui exigeaient un surcroît de précautions, d'autres marquesde sa prudente sollicitude, et elle lui en réservait deux bien signaléesune temporaire, qui dura six ans une autre, que je ne veux pas direéternelle; mais toujours est-il que voilà plus de vingt ans qu'elle dure.A quinze ans, elle l'enlevaàla rhétorique de l'abbé Loriquet, pourle transporter du séminaire dans une caserne. C'était en 4830; sousprétexte qu'ilavait un parent colonel, colonel de l'Empire, qui, les Bourbons partis, avait repris du service, elle en fit un enfant de troupe.Ce fut à la caserne que la jeune plante commença de porter, ne disons pas sos premiers fruits, ce serait trop, mais ses premières fleurs.Les goûts littéraires du futur poëte, qui déjà se fanaient pressentir auséminaire, prennent ici leur essor, et l'Indicateur de Bordeauxj villa oùil fait sa première garnison, accueille diverses pièces que l'imberbeenfant de troupe signe crânement de cette qualification osée «Grenadier au 48e de ligne.»Au bout de sic années en 1 836 notre grenadier, malgré la séduisaute perspective que lui ouvrent ses galons de sous-officier, quitte lesdrapeaux et revient au pays avec une fièvre lento, dont heureusementl'air natal le débarrassa et avec un grand fonds de philosophie à l'endroit de la gloire militaire, dont la carrière civile, heureusement aussi,ne l'a jamais débarrassé.Mais au retour, rassurez- vous, d'autres misères l'attendent pourcontinuer son éducation. Pendant quatre ans il aura à lutter contre lesbrutales nécessités de l'existence dans des positions subalternes, rle cespositions dont le salaire permet tout juste de manger sans se vôtîr, oude se vêtir sans manger.Aussi voyez comme déjà les résultats se produisent! C'est dans cetintervalle qu'il publie successivementA travers Champs;Les cinq Cordes du Luth;Une Mendiante au Congrès scientifique;Le Chemin de fer, etc., etc.C'est alors que comme dernier gage de tendresse, comme dernièremain mise à son œuvre, la Muse, pour entretenir à tout jamais dans sodpoè'te le goût de eutl'ingénieuse idée de faire de lui,par l'entremise de M. Javr, alors préfet du Rhône, auprès duquel ilparait qu'elle avait quelque crédit, de faire de lui, quoi?. Un bureaucrate. Ne riez pas rien n'est propre à l'inspiration comme de copierdes circulaires et de gratter du papier.Et puis, n'est-ce donc rien que de pouvoir, après plus de quatrelustres d'exercice, rcmplocer au bas de aes vers son titre de grenadierau 48e da ligne par celui de chef de division à Id piclccturc du Kliône?Songez donc, en outre, quel juste sujiU d'orgueil pour notie cherpays, qu'un mérite aussi rare soit à sa place dans une condition aussi.-ubjlterne'Comme il fat que la France soit riche en capacités1 Etquelle satisfaction, d'autre part, ce doit être pour ses supérieurs dansla hiérarchie admiinslrative de pouvoir se dire qu'ils sont au-dessusde ce poètedont les connaisseursfont si grand cas; que, tons les jours,de dis heures à quatre, il, disposent de sa plume; que ce sont eux quidictent, et que c'est lui qui écrit! Et ne perdez point de vue les bienfaisants effets du système privatif: quelle saUt-facUon de pouvoir sedire, de pouvoir taire tout cela, sans remords, sans scrupule! Au contraire, le poëté, son livre est là pour le prouver, n'on fait que de meilleurs vers à ses heures de loisir. Il n'esl pas de stimulant pour la poésiecomme la prose administrative.Maintenu dans cette ombre propice, il est comme ces pinsons auxquels d'industrieux professeurs de chant out crevé les yeux pour lespréserver do toute distraction, pour concentrer toute leur attention surleur art. Malheureusement, la loi inintelligentene permet pas à 1'hommed'exercer sur l'homme le pouvoir sans bornes qu'elle lui laisse sur lesanimaux dits inutiles, et l'on ne peut appliquer cette ingénieuse méthode de chant à cette autre espèce d'oiseaux mélodieux qu'on nommeles potiles mais l'art n'y perd rien, soyez tranquilles, et l'on y revient,comme vous voyez, par un détour.Nous venons de nous rendre compte du système de culture; maintenant passons aux produits.Je ferai bon marché des premiers pas de M. Soulary dansla carrière.Jusqu'aux Sonnets hiimourisliques, il n'avait point encore bien trouvé savoie; mais cette fois le but est touché. II a faitson chef-d'œuvre, il estpassé maître.J'ai raconté ailleurs, dans une feuille qui veut bien accueillir périodiquement ma prose, quelle agréable surprise ce fut pour moi, il y ade cela trois ans, de rencontrer au milieu d'un amas de poésies signéesde noms connus, trop connus ou trop peu dignes de l'être, un volumen'appartenant à aucune de ces deux catégories, un volume édité avecgoût, avec coquetterie, et dont le fond valait encore mieux que laforme. Ce volume, c'étaient les Sonneta humouristigues de M. JoséphinSoulary. Sous le coup de cette surprise, voici quelle fut alors mon impression aII n'est pas besoin d'être da métier, disais-je après avoircite, comme spécimen, quatre sonnets, pour apprécier tout ce qu'il ya de sentiment, de grâceet de délicatessedans ces compositions je mesers à dessein de ce terme beaucoup trop prodigué, car JI. Soularycompose, chose rare, et compose très bien. Il est tout à fait dans lesconditions de son art, ut pictura poesis. Chacune de ses idées a subil'opération qui transforme la prose en poésie; elle a revêtu un corps,le verbe est devenu chair. La plupart de ses sonnets forment un petittableau, un petit drame, et cela avec une mesure parfaite, sans jamaistomber dans le théâtral dans le romanesque.«M. Soulary adeux mérites à mes yeux, deux grands mérites,quoique négatifs il n'est pas éloquent, et il n'est pas abondant. Ons'est plaint, jadis, des avocats en politique et en poésie, doncl. Dieumerci, les vers chez lui ne coulent pas de source. Ce qui coule desource, c'est de l'eau claire, et ses vers à lui sont nourris de pensées.11 n'est pas un mot qui n'ait sa valeur, qui n'ait été soigneusement,curieusement cherché, mais presque toujours heureusement trouvé.M. Soulary est un fin ciseleur; ce sera le Benvenuto Cellini du sonnet.Y a-t-il dans le ciseleur l'étoffe d'un statuaire? Pourquoi pas? Maisqu'importe?ilfait admirablement bien ce qu'il fait qu'est-ce que lePersée a ajouté à la gloire de Cellini? Qu'on dise, si l'on veut, quoM. Soulary ne fait que des statuettes;je répondrai que ces statuettes-làsurvivront û bien des statues de ma connaissance. Au surplus il mefait l'effet d'avoir trop de sens pour se laisser tenter hors de sa voie.S'il en sort, ce ne sera qu'à bon escient, et je gage pour le succès.»Là-dessus venait une dernière citation, Prîmula veris, que je n'insèro point ici, mais que je n'aurai garde d'omettre dans les extraitsdonnés à la suite de cette notice; car aujourd'hui commealors, cettegracieuse bacchanale me paraît d'un goût exquis, et cette espèce desonnet-ritournelle, ou redoublé, dont la forme lui appartient en propre,convient merveilleusement au sujet. Il y a dans le retour périodique desvers qui s'entre-croisent comme les boules aux mains d'un jongleurindien quelque chose d'enivrant et de vertigineux qui rend bien lepétillement de la séve humaine aux premiers oiïlu\ea du printemps; etdans tout ce morceau bouillonne une verve contenue qui n'en a pasmoins d'effet pour ne pas déborder, comme fait trop souvent l'art moderne.«Quant à uno certaine obscurité, disais-je enfin, qu'on pourrait êtretenté de reprocher à quelques-uns de ses sonnets, elle a pour moi plutôt du charme. Son idée même alors, est toujoursjuste, et, pour latrouver claire, il ne s'agit que de regarder d'un peu plus près. Or, lapoésie est un plaisir raffiné, et je ne hais pas de la voir, comme unedéesse qu'elle est, s'envelopper parfois d'un léger nuage pour échapperau vulgaire profane.»Je demande pardon de répéter ainsi mes paroles; mais en vérité, àquoi bon varier les termes, quand le sentimentn'a point changé, quandun examen répété n'a fait que me confirmer dans ma première impres-sion? Je viens de lire et de relire les Sonnets humouri&tiques* Tenez,dispensez-moi de toute analyse; j'aime trop ce livre pour me résoudreà le disséquer. Je n'aimême nulle envie de faire de la propagande ensa faveur; j'éprouve à le lire une jouissance de gourmet, un plaisird'égoïste une satisfaction de jaloux qui répugne à la promiscuité.D'ailleurs, quel meilleur éloge en faire que de le citer? Bfci prose n'aâdéjà que trop envahi de l'espace que le nombre des concurrents nousforce à mesurer d'une main avare.Je procède donc, sans plus de paroles, aux citations, mais non toutefois avant de vous avoir appris que l'an dernier Pétrarque, qui a sesraisons pour être diflicile en fait de sonnets, a envoyé à M. Soulary,de l'autre côté des Alpes, par l'intermédiaire du prince de Carignan,une très-belle médaille d'or portant cette inscription italienneGIUSEPPE SOULARYli Muse p ancesi guida ad atiingtic aile ttale fantiLÉOP, DE WAlLLT,Yoy. Sonnets humouristiques, par Joséphin Soulary. Lyon Setieuring,ISo!).– Nouvelle édition considérablement augmentée, précédée d'un»préface en vers par Jules JanÎQ. Fiyulines> m-12, 1861.SONNETSRÊVES AMBITIEUXSi j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine,Avec un filet d'eau, torrent, source, ou ruisseau,J'y planterais un arbre, olivier, saule, ou chêne,J'y bâtirais un toit, chaume, tuile, ou roseau.Sur mon arbre, un doux nid gramen duvet, ou laine,Retiendrait un chanteur, pinson, merle, ou moineau.Sous mon toit un doux lit, hamac, natte, ou berceau,Retiendrait une enfant, blonde, brune, ou châtaine.Je ne veux qu'un arpent;pour le mesurer mieux,Je dirais à l'enfant la plus belleà mes yeux«Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève;«Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon«Aussi loin je m'en vais tracer mon horizon«Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve 1»LES DEUX CORTÈGESDeux cortéges se sont rencontrés à l'égliseL'un est morne, il conduit la bière d'un enfant.Une femme ïe suit, presque folle, étouffantDans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.L'autre, c'est un baptême. – Au bras qui le défend,Un nourrisson bégaye une note indéciseSa mère lui tendant le doux sein qu'il épuise,L'embrasse tout entier d'un regard triomphant!On baptise, on absout, et le temple se vide.Les deux femmes, alors, se croisant sous t'abside.Échangent un coup d'œil aussitôt détourné,Et, merveilleux retour qu'inspire la prièreLa jeune mère pleure en regardant la bière,La femme qui pleurait sourit au nouveau-né!1LE FOSSOYEURPour chaque enfant qui naît ici-bas Dieu fait naîtreUn petit fossoyeur expert en son métier,Qui creuse incessamment sous les pieds de son maîtreLa place où l'homme un jour s'abîme tout entier.Connaissez-vousle vôtre? Il est hideux peut-dire,Et vous tremblez de voir à l'œuvre l'ouvrier;Par un regard si doux le mien s'est fait connaître.Qu'à sa merci mon cœur m'a livré sans quartier.C'est un bel eufant rose et blanc, sa lèvre est douceDe caresse en caresse à ma fosse il me pousse;On ne saurait aimer d'assassin plus charmant!Espiègle, as-tu fini? Dénudions! l'heure approcheDonne avec un baiser ton dernier coup de pioche.Et dans ma tombe en Heurs pose-moi doucement 1OAKYSTISIls vont, beaux amoureux, côte à côte, en silence,Les yeux baissés à terre, et la main dans la main,Sans songer qu'ils sont seuls, éloignes du chemin,Et que La nuit s'abat sur la forêt immense.Où vont-ils? Où le cœur les conduit sans défense,Impatients et doux sous l'aiguillon divinLui, du désir d'oser tout ému dans son sein,Elle, tremblant qu'il n'ose et se livrant d'avance.Ils n'ont rien dit encore, et tout est dit entre vu\,La nature est discrète. Enfants! soyez, heureux!Et toi, barde de Cô, souris, vieux 'fhiîoerile!Vois! ton drame d'amour dure éternellement;C'est, depuis deux mille ar.s, la seule pacte écriteOù le temps ait passé sans aucun changement!1EIMEMBRAKZADis-moi tes premiers jours et leurs fraîches pensées,Les beaux anges ailés qui planaient sur tes nuils,Tes grands bonheurs d'enfant, tes grands petits emiuis,Et tes illusions, fleurs au berceau laissées,Et ces luttes du cœur, timides odysséesDont Clorinde plus mûre a souvent ri depuis,Et ces amours craintifs, à regret éconduits,Folles ombres du Dieu par le Dieu remplacées.Des choses d'autrefois ne me dérobe rien;J'aime à recc'nposer fil à fil ce lienQui, jusqu'à l'infini, me fait suivre ton âme.je suis comme l'avare au désir frémissant.Qui, la main sur son or, étreint l'argent absentMoi, j'ai soif de l'enfant en possédant la femme.DEUS EX MACHINAJ'aime le parc ouvert aux longues perspectives,Inondé de senteurs,de sons et de clarté,Où, dans la solitude et la sérénité,Passent d'un pied discret les heures fugitives.J'aime le livre d'or, le poëme enchanté,Où le rhythmc du cœur éclate en notes vives,Ou, comme une alouette en pleine liberté,L'âme attire d'en haut ses sœurs au nid captives.Mais dans la page ardente ou sous les massifs verts,Que le maître du sol ou le maitre du vers,Comme un paon vaniteux, surgisse à l'improviste,Adieu les beaux aspects, mensonges du regard 1Où j'admirais le vrai,jene vois plus que l'art,Et le dieu disparait devant le machiniste.PK1MULA VEEISQue tout cœur aimant soit aiméDu bonheur féconde semence,Le désir a partout germéLa saison des baisers commence.La saison des baisers commence;Tour calmer le sang enflamméQui fait battre l'artère immense,Agitez le thyrse embauméAgitez le thyrse embauméDont l'odeur grise l'InnocenceDomptés par le sceptre charmé,Les dieux mêmes sont en démence IQue tout cœur aimant soit aimé!Lasaison des baisers commenceAgitez le thyrse embaumé,Les dieux mêmes sont en démence 1Les dieux mêmes sont en démence,L'Amour s'offre tout désarmé;Agitez le thyrse embauméAgitez le thyrse embauméSur le front de l'adolescence;La saison des baisers commence.La saison des baisers commence;Pour qu'il en soit beaucoup semé,Que tout cœur aimant soit aiméPour qu'il en soit beaucoup semé,Sur le front de l'adolescenceL'Amour s'offre tout désarmé.S F EN 1815oSi j'admettais la pluralité des dieux,j'élèverais un autel à l'imprévu,» dit quelque part Arsène Huussayc; et la Muse qui gouverneson imagination est bien la fille de ce dieu préféré. Jamais moinsqu'elle, assurément, on ne s'est inquiété de se tracer une route, de partir d'ici pour arriver là, de relier le lendemain à la veille, de compterles pas, de ménagerses baltes, d'ordonnerle voyage et d'en préméditerIci incidents. Elle est venue au monde comme l'oiseau des bois, sur lupremière mousse qui s'est offerte; et de là elle s'est envolée, sans trops.noir où elle allait, à travers champs, à travers prés, et surtout verslo pays du bleu, où la portaientles instincts de son origine. C'est de litque sont venues toutes ses chansons, et c'est comme par une grâce denature qu'elles forment ensemble une harmonie. II n'importe d'ailleursque cette harmonie émane d'un art plus réfléchi, ou soit l'effet d'unesuite d'inspirations sincères.Combien de poëtes (je ne parle pas des rimeurs) débutent par l'imitation plus ou moins volontaire! 1 en e^t, et de bien vrais, nrfma degrands, qui ont pris à tâche, en commençant, de refléter toutes lessympathiques beautésDes poètes vantés,Sans casse avec transport lus, relus môditûsBientôt sans doute ils se dégagent; et ceux-là qui doivent créer à leurtour un mode d'art personnel et nouveau laissent déjà percer dansl'imitation l'accent de leur nature. En définitive les influences del'étude fortifient, sans altérer leur originalité,llienn'est plus différent de ces esprits dirigés d'abord par l'étude,Au dru Chénitr. r.que l'imagination rêveuse du poète des Scnliers perdus, qui, dans leprincipe, no connut guère et n'écouta qu'elle. Toute confiante dansson trésor d'impressions premières, elle y puisa bravement, sans tropse soucier de ce qu'il y avait au delà. Un étroit horizon lui suffit maiselle le remplit et lo colore avec tous les songes enchantés et les battements de coeur de la jeunesse. Enfermée dans son frais vallon, que luiimportent les Alpes et les océans qu'elle ignore! Ce qu'elle refléteraamoureusement,c'est ce qui est là tout près, ce qui vit avec elle, cequi la touche, ce qu'elle anime. Elle déroulera sous vingt aspects cemême paysage à la Wynautz, qu'un accident de lumière, un petitgroupe nouveau, un arbre, une fontaine, presque rien, Rendrontvarier, sans en changer le fond et le caractère. C'est ainsi qu'elle vousfait voir comme elle le voit, qu'elle vous fait aimer comme elle J'aime,ce verdoyant pays, presque flamand, où se concentrent les émotionsdu poëte en l'avril de son âge, «pays de vignes, vieux clocher, gaiesmontagnes où babillent les moulins à vont, vallée féconde, avec la foretde Lavergny à l'horizon.» Le poëte met d'abord tout son cœur en cetout petit coin du monde, tout ce qu'ilcontient de fraîcheur et do naïveté;tout ce qui s'en va si \ite; il semble un instant qu'il ne se demanderajamais ce qu'il peut y avoir par delà les bois de Lavergny.C'est là toute une phase, non de la vie réelle de l'écrivain nousn'avons pas à la raconter ici mais de la vie de sa pensée; c'est làun côte dominant de son œuvre poétique. A cette veine d'inspirationse rattachent tous ces motifs idylliques auxquels manque rarement lagrâce, même lorsque la simplicité de sentiment, qu'ils exigeraient toujours, s'y perd ou s'y altère. Ce n'est pas cependant comme on le luia souvent reproche, de parti pris, que le poëte n'ait pas vu de près lanature agreste; qu'il n'ait jamais vécu en communion avec elle; qu'ill'ait rêvée comme une de ces fantaisies que déroulaient pour des yeuxblasés certains peintres faux, coquets et charmants, d'il y a cent ans.L'auteur de la Poésie dans les bois a bien réellement passé toutes lesheures sereines de l'enfance au milieu de ces scènes bucoliques queplus tard il se pla^t à décrire.Il les arappelées bien des fois, parce qued'abord il les aaimées; et plus d'un trait juste, vif, éveillant en nousla sensation identique, avec ce charme qui émane de la vérité sentie,vient attester la finesse de t'observation et la fidelité du souvenir.Je résiste à la tentation de reproduire des détails que la nécessitém'oblige de signaler vaguement en passant. Mais ils me retiennent, etj'en recueille confusément quelques-uns.Ce sont là de ces notes puresqui sortent bien de la flûte champêtre, et que réclame à bon droit unart délicatIls allaient, secouant du pied thym et roséeLee soleil,sV'clinppmitde la»~~ nue irisée,Répandait ses rayous; la vache, au bord a. de l'eau, r~S'agenouillait dans l'herbe, à l'ombre du bouleau;Le brouillard Relevait des vignes saLlonneuses;Dans le creux du vallon, les jeunes moissonneusesS'éparpillaient déjà;lit fourche du fermierEffeuillait en passant la branche du pommier.Je note surtout le dernier trait cette charrette du fermier qui passe,la fourche piquée en arrière, et frôlant les branches; ce sont là de cesdétails vrais, qui ont été vus, recueillis au bord du sillon et que lepeintre et le poêle n'apprennent à saisir qu'en pleine nature. Il ne faudrait que continueramarcher un peu au hasard, à travers ce doux paysd'églogue où l'imagination de l'auteur de la Poésie dans les bois a séjournélongtemps avec amour, pour rencontrer, ici et là de ces touches franches qui, dans son oeuvre, donnent une valeur particulière aux petitstableaux qui les reproduisent. Sans doute ces fraîches peintures sontle côté le plus réussi de toutes ces idylles où le dialogue se fait souvent plus ingénieux, plus spirituel, c'est-à-dire moins naïf qu'ilnefaudrait. C'est là, ce fut toujours là, chez les modernes surtout, recueildu genre. Ce qui fait le charme de celles-ci, cependant, ce qui faitqu'on oublie sur-le-champ bien dos subtilités, c'est qu'il vous arrivetout à coup, comme une senteur de la brise des bois, quelque imagequi vous reporte en pur sentiment des choses agrestesD'où nous vient ce parfum la fraise est-elle mûre?Est-ce encor l'aubépine on le trèfle fauché?Í'Si nous avons insisté sur cette notable partie de l'œuvre poétiqued'Arsène Houssaye, c'est qu'elle exprime fidèlement le printemps del'imagination du poëte. Les divers courants de la vie l'ont modiGceplus tard et l'ont entraînée parfois en des régions fort opposées. Laviolette fleurit toujours, sans doute, sur le tombeau de Cécile, ce premier amour qui répand son parfum discret à travers les poésies rêvéesdans le voisinage des vingt ans mais les opulents bouquets de Prévostont eu leur tour; et soit que passent devant nous les yeux mutins de labrune Ninon ou les lèvres railleuses de la comédienne Léa, on se sentloin du ton bucolique des jeunes temps.Mais pourquoi s'étonnerait-on des caprices et des contrastes à l'égardd'un esprit qui professe si franchement la religion de l'imprévu? quinous dirait d'où souillait le vent qui le poussa vers les purs horizonsde la poésie grecque? Pourquoi, du pied des chênes familiers de laforêt de Lavergny, s'esl-il envolé un jour vers les oliviers de l'Ilissus?Avait-il rencontré par hasard les feuilles éparses de quclque chanteurd'Ionie? Comment un vague bruit do l'antique cithare lui avait-ililappris tout à coup les airs aimés de Bion et de Moschus?Certes, cen'est guère dans les livres poudreux qui en gardent quelque chose,qu'ilen a saisi L; ton et le sans intime. La Muse d'Arsène Hou-sayt»laisse volontiers à d'autres ces arides labeurs. Mais elle ira longtempsrêver autour de ces divins marbres qui révèlent tant de secrets à ceuxqui les aiment d'un religieux amour. Pour lui l'Achille d'Alcamèneserale seul commentaire de Y Iliade. Les Faunes dansants lui expliquerontThéocrite, L'esthétique, avec ses savantes discussions, aura toujourspour lui moins de prix que Iil moindre bas-relief du Fentéliqne. Il nedemandera rien aux archéologues et aux scoliastes-, mais, respirantautour des chefs-d'œuvre de l'art grec toules les poésies qui en émanent, il écrira de ces petites pièces de saveur antique qui souventrappellent, mieux qu.» de p!us érudites tentatives, ces délicates épigrammesde l'Anthologie, ces légères et subtiles inspirations de 1<i Grècealexandrine. «On y voudrait, dit Philoxène Boy or, la signature d'unMoschus ou d'un Bléléagre.» Laissons-y celle de l'auteur de la Poésiedans les bois, puisqu'elle est le nom d'un poëte qui a sa grâce particulière et son charme. La sereine boanté de la poésie antique l'a séduitun moment, et a donné un accent inattendu à sa fantaisie; qui sait oùl'appellera demain cette fantaisie, qui va si vite de la patrie des musesau pays des fées?Pierre: Mm.itouhne.Les poésies d'Arsène Houssa}e ont paru en divers recueils dont voiciles titres et la date de publication te.\ Sentiers perdus( 1844 ) fa Poésiedans les bois (4855); Poèmes antiques (1S5S). Elles ont été réunies sousle tiire de Poésies complètes en 4831 et, plus récemment f 1857), sousc^luî (ÏOEuvres poétiques. (Hachette), in-16.Nous indiquons, parmi les appréciations de la critique, celles deMM. Sainte-Beuve, Philarcie Chasles, Th. delîan\ille, Philoxène Boyer.BÉRANGER A L'ACADÉMIENon, mes amis, non je ne veux rien êtreC'est là ma gloire adressez-vousailleurs.Pour l'Institut Dieu ne m'a paraître, f Aify'Vous ave/, tant de poètes meilleursJe ne sais rien qu'aimer, chanter et vivre,Et je veux vivre encore une saison!Je n'y vois plus; Lisette est mon seul livreMon Institut, à moi c'est ma maison.Qu'irai-je faire en votre compagnie?Il me faudrait écrire un long discours!A mes chansons j'ai borné mon génie.Et, si mes vers sont bons, c'est qu'ils sont courts.Ici, messieurs, la Mus3 est familière.Pourvu qu'on ait la rime et la laison.lei Courier a commenté Molière.L'Académie était dans ma maison.Vous le voyez, c'est la maison du sage,Et l'hirondelle yrevient au printemps:Je suis comme elle un oiseau de passage,Depuis Noé j'ai parcouru les temps.Je fus un Grec au siècle d'Aspasie,J'ai consolé Socrate en sa prisonHomère est 11: chantez, ma poésie1J'ui réveillé les dieux de ma maison.Ilier, j'étais sur le pas de ma porte,Quand l'Orient soudain s'illumina..Qu'entends-je au loin? Le vent du soir m'apporteLes airs connus d'Arcols et d'If uniIls sont partis, les jeunes gens stoïquesQuatre-vingt-neuf, ils gardent ton blasonDieu soit en aide aux soldats héroïquesJe les b(inis du seuil de ma maison.Vos verts rameaux ceignent des fronts morosesII ne faut pas les toucher de trop près,Je veux mourir en respirant des roses,Et vos lauriers ressemblent aux cyprès.Roseau chantant, déjà ma tête plie,Laissez-moil'air, laissez-moi l'horizonImmortel moi!Mais chut!la Mort m'oublie.Si vous alliez lui montrer ma maisonPAGE DE LA BIBLEDÉDIÉ AUX FILLES DE LA BIBLEIJ'écoutais doucement tous les bruits d'alentourLes murmures de la fontaine,Le clair mugissement des \aches au retour,Les voix de la cloche lointaine;Le cri du laboureur qui finit un sillon,Le vol amoureux des verdières,Le chant du rossignol, le conte du grillonEt le battoir des lavandières.A peine si la brise agitait les roseaux,Les hirondelles revenuesSe miraient er> passant dans le miroir des eaux,Et s'envolaient avec les nues.Les jeuiics redevenusenfants,Loin du maître au regard sévère,S'en allaient dans tes prés bondir comme des faonsPour moissonnerla primevère.IlTout à coup j'entrevis aux marges du chemin,Comme un roseau fragile,Une fille aux yeux bleus balançant à la mainUne cruche d'argile.Son front presque voilé s'inclinait mollementAux ilôts des rêveries,Son petit pied distrait glissait languissant mentDans les herbes fleuries.Le vent sur son épaule avait éparpilléSa fauve chevelure;Une pervenche ornait son blanc déshabilléUne agreste parure 1Au bord de la fontaine elle s'agenouillaSur une pierre antiqueEt plus allégrement le bouvreuil gazouillaSon amoureux cautique.niSurvient un mendiant qui n'avait pour amiQu'un bâton de branche de chêne;Son vieux corps chancelants'inclinaità demiVers sa fosse toute prochaine.Ayant avec tristesse aux branches d'un bouleauSuspendu sa besace vide,Le vieillard épuisé sur la face de l'eauPromena son regard avide.Dans sa main il voulut boire, ce fut en vainEt, voyant sa peine, la belleOfl'rit sa cruche avec un sourire divin«Buvez mon père,»lui dit-elle.Spectacle des vieux jours dont mon cœur fut charmePur souvenir des parabolesAvant de se coucher, le doux soleil de maiLui ceignit le front d'auréoles.JE SENS FUIR LE RIVAGESONNETJe sens fuir le rivage, adieu la Poésie!Elle reste au rays de l'éternel printemps.Idéal, Idéal que j'ai clie.rclié longtemps,J'ai surpris ton énigme au cœur du sphinx d'Asie.Tu te nommes Jeunesse et verses t'ambroisieAvec l'urne des dieux aux âmes de vingt ans.Idéal, Idéal, vierge aux cheveux flottants,Je te vois, mais je pars et ne t'ai pas saisie!Cependant le vaisseau m'entraîne en pleine mer,Et, comme l'exilé, dans sa douleur sauvage,Je dis aux matelotslictournons au rivage!Car j'ai mis au tombeau, sur le rivage amer,Mon amour le plus cher, ma maîtresse adorée,La Jeunesse divine: adieu, Muse éplorée!Certes, depuis trente ans, on n'a pas manqué, en France, de rimeursempressés à chercher en tout pays des sources de renouvellement, desformes ou des idées faites pour piquer l'attention par leur accent étranger, et tâchant ainsi de réveiller un peu en sursaut les imaginations doce trmps, si disposées à s'endormir à la douce cadence des vers. Quede tentatives malheureuses, que de gauches imitations, que d'intentionstrahies d'arriver ainsi, par voie d'emprunt, à un semblant d'originalitél que de recueils poétiques éclos et restés dans l'ombre, en définitive, sont provenus de cette préoccupation de s'inspirer des musesexotiques, si impossibles souvent à mettre d'accord avec celles de lapatrie La poésie du Nord, en particulier, plus imprégnée que touteautre de l'odeur du terroir, plus pénétrée de ces souffles de lointaineorigine, qui lui arrivent toujours un peu des grandes forets de sesEdda et de ses Nibelungetij, la poésie du Nord résiste à toute translation que tente étourdiment quelque profane qui, sans la comprendre,se prend de caprice pour son long regard flottant dans le rêve.Quelques-uns aussi, comme enivrés des sucs de cette plante dontparle Homère et dont la fatale vertu avait pour effet de faire oublierla patrie, quelques-uns, dans leur intime commerce avec cette poésieallemande, en sont venus à si bien perdre de vue les conditions et lesexigences de l'esprit et du goût de leur pays, qu'ils sont demeurés,pour les purs Français, beaucoup trop enveloppés de l'air germanique.Malgré un réel talent, il en est qui sont ainsi exposés à ne voir vivemont apprécier leurs inspirations dépayséesqu'au delà du Rhin.Dans ses tentatives en apparence analogues, le poëte dont nous voulons sommairement caractériser le talent a-t-il été plus heureux queles autres imaginations éprises, comme la sienne, do la Muse allemande? Si l'on que l'effet mande?Sicause (lequel'effet géivral, cri dansn'hésiterapas pas troi)ropàl'alliimor. La cause de ce résultat meilleur, dans ces combinaisonsd'art bien délicates et hasardeuses, do prime abord bien simplele poète français, dan> sa communion avec l.i pensée allemande, a étévi-;tirnL,jit vraiment tout n~iif;avec avc quelque quelque léger le~,ersigne sign de pin sïonomieétrangero,ilpst retité tout uniment lui-môme. Ce furent, diina toute leur grâce ettoute lour puieté, les ïieder des bords du Rhin qui se murmurèrentàson berceau. Nicolas Martin est né à Bonn, d'une mère allemand?,sœur du poe'te Karl Simrock, le savant translateur en langue morlernedu vieux saxon tics iSibelwigcn. Allemagne et poésie, vous le voyez,comme deux nônies lutélairos, gl Usèrent sans doute à l'oreille du nouveau-né des mots secrets qu'ilne devait plus oublier.Cette origine connue, et ces influences d'éducation première naturellement appréciées, on s'explique tans peine les Lcndancii& d'espntdi!K. Mat tîn, et l'accent individuel de son talent. On comprend ainsicomment ce doux Allemand cl Fiance s'est légitimement produit, avecses natifs instincts, dans notre poésie. Sans parti pris d'imitation,s.insmesquine intention de pastiche, sans tous ces aveugles Jalonnementdes imaginations qui se déposent, il a chaulé comme il sentait; clvoilà pourquoi, sous cette teinte de qui lui sied, il agardé cette grâce naïve qui échappe à ceux qui prétendent marcheravec aisance sous ls costume étranger que la fantaisie seule a choisiCette fusion spontanée des deux sentiments littéraires, si différentsd'ailleurs dans leurs éléments essentiels, est le trait bien distinct dutalent poétique do N. Martin. L'union intime des deux pensées s'ootfaite aussi harmonieusement que le mélange du sang. Et ce trait caractéristique, il y a longtemps déjà que, consacrant pour ainsi dire parson autorité l'observationanalogue d'autres critiquos, M. Sainte-Beuvele signalait en donnant ce tour ingénieux à son appréciation «N. Martin mêle à son inspiration française une veine do poésie allemande. Il aun sentiment domestique et naturel qui lui est familier, et l'on croiraitqu'il a eu quelque sylphide des bords du Kliin pour marraine.»Aussi la jeune pléiade des poëtes allemands contemporains a vitereconnu cet air de franche parenté, et accueilli comme une sœur laMuse do N. Martin. Plusieurs d'entre ou\ se sont empressés de rendroses rêveuses chansons à la primitive patrie. L'un des plus aimés àl'heure présente, Maurice Iïartmann s'est complu à traduire beaucoupde petites pièces du recueil à'Arid devenues ainsi tout à fait desUeder, aisément, naturalisées dans leur pays d'adoption, elles n'ontpoint du tout déconcerté les échos qui les ont écoutées, et qui les ontredites comme des accents familiers.On avait constaté plus d'une fois, mais non expliqué cette sincèreorigine d'inspiration mixte, qui donne le cachet individuel à la poésiedo N. Martin. Il était surtouta propos, dans cet aperçu général, de larappeler et da la préciser..Mais s'il est un peu allemand dans la nature du sentiment et dans letour de la pensée, N. Martin est bien des nôtre?, un vrai Ris de laFrance dans la lorme et l'oppression dont il les rovùt. La recherche dela netteté du langage s'est progressivement accusée dans les diversrecueil, déjà nombreux, qu'il a publiés depuis son début. Il a commencé fort jeune à écrire; et le rhythme du vers l'a tout d'abord séduit, comme le moule naturel de l'ordre d'idées et d'impressions, fraîches et naïves, que son imagination recueillait ait premier regard jetésur la vie. Ce premier regard était, on le sent bien, tout pénétré degracieuse sérénité, et la vie s'y refléta en images douces et gaies. Faveurcbnrmante de la destinée! cette fleur rose des jeunes ans, même s'ilsur\ lent quelque orage, recommenceratoujours à s'épantmir dans le vertjardin du poc'tc. Ce fond de légère gaieté, tempérant toujours, commeà l'origine, tout sentiment prêt a s'assombrir, rattachera constammentcet aimable esprit aux vraies traditions de la pensée française. Avecces natives dispositions et le goût do la précision dans la forme, on nerisque pas de devenir en France un peu trop allemand.Les divers recueils dont se compose l'œuvre poétique de N. Martinont été réunis assez récemment dans un seul volume, où l'on suit àloisir le travail et l'enchaînement de la pensee du poëte. La forme lyrique, tout en gardant toujours l'accent personnet do l'écrivain, s'y variebeaucoup et s'y produit, selon le cours de la fantaisie, en rbythmeslégers, en accords plus graves, depuis le lied et le sonnet, qui jettenten passant leur note rapide, jusqu'aux récits familiers et aux petitspommes qui s'abandonnent, sans une ordonnance trop rigoureuse, auxfins caprices du détail et aux libres développements que le genre comporte. Une fois le livre ouvert, et parcourant au hasard même sespages harmonieuses, on no passera point, sans que lo regard soit attiréet retenu par leur fraîche couleur, devant ces gais tableaux, do touchesi franche, où le poëte a peint les divers aspects'de la nature et de lavie flamandes, qu'il a bien connues, et dont il se souvient avec unesorte de bonheur qui se communique.Au milieu de ces diverses inspirations, le recueil dMneî se délacliesurtout comme expression vive et spontanée de l'intime nature del'auteur. Le titre heureux est ici une indication précise du caractèregénéral de ce petit livre. Le lied, avec sa forme brè\e et légère, yabonde; et cette forme chère à l'imagination du poëte se joue là, detous côtés, fugitive comme les ailes du Sylphe. C'est la vague et frêlemélodie de l'oiseau qui passe; quelquefois même c'est un murmure debrise qui semble venir du royaume éthéré d'Ohéron. Quand ce petitlivre de diaphane pensée parut, un critique célèbre, des plus finementinitiés aux inlimes particularités des littératures du Nord, signala l'undes premiers la vraie parenté de cette poésie avec ces chants popula ires d'outre Khin,qui sont l'expression multiple, subtile et infiniede Tàme allemande. M. Philarète Chasles résume ainsi brillamment les.traits essentiels de ce recueil A' Ariel. «Jamais personnification plusdouce de la métaphysique populaire qui présida aux songes mythologiques du Nord nes'est éveillée sous la plume d'un poëte. Tont ce querivent les bonnes femmes d'Écosse et les jeunes filles de la ForêtNoire courant pieds nus sur la mousse, le génie des eaux, l'âme de lafleur, le rêve transformé, c'est Ariel.»Depuis le temps où fauteur publia ce recueil, qui personnifia le premier et le plus franchement son talent, il a produit beaucoup do morceaux lyriquus et de poëmes auxquels n'ont pas manque l'accueil et lesuccès. Les gaies saillies du Presbytère ont révélé un vif côté de sanature, comme les poëmes plus émus on ont exprimé les nobles élanset les tendresses; mais aucun, plus que ce gracieux recueil d'Ariel,bien souvent plus négligé de style et de rimes, n'a fait dire peut-étredu poëte, comme le disait encore le célèbre critique que tout à l'heurenous citions «Il a un caractère à lui.»PIERRE Malitourxe.V. œuvre3 poétiques de N. Martin les Harmoniee dela famille (1837);Ariel (1844); Limite (1842j les Cordes graves (1845); une Gerbe (1849);le Presbytère (18b6) Poésies complètes, Borrani et Droz (1857) 1 vol.in-12;JUar»fas(486l).Parmi les critiques qui tous ont jugé avec assez de concordancede sentiment les poésies de N. Martin, nous nous bornerons à citerMM. Sainte Beuve, PhiJarète Chasles, Cavillier-Plcury, de l'ontmartin.COLIBRIPourquoi des poèmes si courts?Demandez-moi plutôt la causeQui rend si courtes les amoursEt fait sitôt pâlir la rosetVous admirez un réseau d'orOù mainte perle est enchâssée;Moi, j'admire bien plus encorUne humble goutte de rosée.L'azur tout ruisselant de feuxM'éblouit plus qu'il ne me charme;Je rêve devant deux beaux yeuxOù je vois trembler une larme.JEUNE ET VIEUXHélastu montes dans la vie,Et je descends, le front penchéTu planes, légère et ravie,Et je suis las d'avoir marché;Au beau ciel de ton innocenceTe rit encor tant d'avenir!Je suis si pauvre en espérance,Je suis si riche en souvenirIncline-toi, douce colombe,Vers un cœur s'ouvrant pour t'aimer;Moi, je m'incline vers la tombe,Moi, je sens mes yeux se fermer.Devant la blancheur de l'auroreDoit s'éclipser la sombre nuitMon dernier parfum s'évapore,Ta jeune âme s'épanouitITABLEAUX FLAMANDSFRAGHEKTMais lorsque l'on fauchait les herbesAu retour des blondes saisons,Quel bonheur de nouer les gerbesEt de mettre en tas les moissonsIPlus tôt que le coq et l'aurore,Chacun s'éveillait et chantait;Honte à qui sommeillaitencoreQuand l'essaim matinal partait!Le tranchant des faux murmurantes,Scintillant d'un éclat vermeil,Jonchait les plaines odorantesD'épis qui fumaient au soleil.La main des brunes jeunes fillesDressait les gerbes en faisceauxQu'entouraient de joyeux quadrilles,Aux rares instants du repos.Le soir, traversant les villages,Les lourds chars criaientsous leur poids;Du sommet couvert de feuillagesS'échappait un concert de voix.O vrai trésor des mœurs champêtres1Plaisirs naïfs des laboureurs1Royauté plus douce des maîtres!Destin moins dur des serviteurs!Rendre son âme familièreAux soupirs des bois et des eaux,Et l'envoyer comme écolièreParmi les fleurs et les oiseaux;Vieillir, quoique toujours robuste,Comme ce haut et fort tilleulQue l'on planta jadis arbuste,Et qui lui-même est un aïeul ¡Mourir enfin un soir d'automne,Sous un rayon plus pâlissantDe cette saison monotoneQue l'on préfère en vieillissant.Voilà mon seul vœu de poète.Et de cœur modeste et fervent.Je vois déjà ma maisonnetteS'ouvrir du côté du levant;J'entends déjà dans la bruyèreLe frais gazouillis des oiseaux,Et je sens l'odeur printanièreDe l'aubépine des ruisseaux.LES SAULESJ'aime le tronc moussu des saules;Il se penche sur les ruisseaux,Voilant ses rugueuses épaulesDe jets qui pendent dans les eaux.Il est aride,il est sans force;II est tordu, creux et miné;Le temps écaille son écorce;Mais son vieux front est couronné,Est couronné de jeunes pousses,D'herbes vertes, de fraîches fleursQui jaillissent des sombres mousses,Et mêlent leurs vives couleurs.Il me semble voir un poèteCourbé, sillonné par le temps,Au corps chétif, mais dont la têteCouve de radieux printemps.Aux libres jours de mon enfance,Vieux saules toujours vénérés,Que de fois, bravant la défense,J'ai cueilli vos rameaux sacrés!Que de fois, aux champs de la Flandre,Mes doigts souples et plus légersFirent de cette écorce tendreLa flûte des premiers bergers!Dans ce pays de forte séve,Vous entourez l'enclos dormantEt le champ de lin et de fève,Comme un naïf encadrement.Vous êtes de généreux arbresEt ne conservez rien pour vous.L'hiver, on croit voir de blancs marbresQuand la neige a comblé vos trous.La hache, aux derniersjours d'automne,A coupé votre frondaisonSeule alors, la chouette entonne,De vos flancs meurtris, sa chanson.Mais, dès avril, vos fronts bourgeonnent,Et, pressés de s'épanouir,Vos jets verts en tous sens rayonnentPour quiconque veut en jouir:Pour l'enfant qui tresse en corbeilleL'osier gracieux et pliant;Pour l'oiseau qui chante ou sommeilleAu bout du rameau scintillant;Pour le piéton cherchant l'ombrage;Pour le cheval, sur le chemin,Dont la bouche atteint au feuillageBien mieux que l'homme avec la main.J'aime le tronc moussu des saules;Il se penche sur les ruisseaux,Voilant ses rugueuses épaulesDe jets qui pendent dans les eaux.II est rare, il est presque sans exemple, qu'une individualité distinguée ne représenta qu'elle– inume. le ne prends pas cette \érîté au sengénéralement admis selon lequel on pourrait l'entendre, et qui consisteà dire (ce qui est évident) que toute créature douée richement et trèsapte à manifester ses dons personnifie avec éekt tel ou tel grand côfcdo la nature humaine; je précise davantage, et volontiersj'affirmeraisqu'un romancier en vogue, un historien en crédit, un poëte applaudiet goûté sont nécessairement l'expression inconsciente parfois, dequelque secrète tendance contemporaine, de quelque profonde aspiratien. C'estàla critique de reconnaîtreet de signaler quelle dispositioncollective s'abrite sous la forme individuelle, et combien il faut dotimides murmures, de plaintes étouffées, pour composer et grossir unevoix éloquente. Qui n'exprime rigoureusementque soi a peu de chancesd'intéresser et de durer; qui traduit et développe les sentiment desautres, en donnant cours à ses propres sentiments, instruit et cipthc.La solidarité n'est pas un vain mot.M. Auguste Lacaussade est essentiellement un poëte de la secondemoitié du xixe siècle. Il arrive à son heure, à son moment; pour nousexpliquer l'idéal, pour nous raconter les déceptions amères de la génération à laquelle il appartient. Je ne crois pas que l'on puisse apprécieravec justesse la valeur d'accent, la vibration intense et pénétrante deson œuvre, particulièrement de son dernier recueil, si caractéristique,ks Épaves, sans interroger auparavant ce que j'appellerai la biographiepsychologique du poete dans ses rapports avec l'histoire morale, et sil'on tient à parler exactement, avec l'histoire interne de notre temps.Nous ne lui en assignerons que plus sûrement sa place; nous n'en déterminerons que mieux son rang véritable.Pourquoi ces précautions de langage et cet appareil d'analyse?C'estque nous n'avons point à considérer, à exposer le tableau d'un de ceslarges, de ces naturels et irrésistibles mouvements d'opinion qui portent les Lamartine et les Victor Hugo à la gloire. Il s'agit do suivre enses détours, de retrouver en ses fuites un courant contrarié, souterrain,à demi perdu; et ce n'est pas chose facile à une époque ennemie del'étude désintéressée, où les feux de Bengale empêchent do voir, lesfanfares d'entendre, les cloches de prier. Nous ne pouvons cependantnous taire sur le compte des esprits nombreux et remarquables, deshommes d'élite qui, durement ajournés par des circonstances accablantes, commencent, depuis quelques années seulement, à obtenir dupublic l'attention qu'ils méritaient déjà, et qu'ils méritent encore.Nous n'avons pas le droit de dédaigner ce tardif et précieux regain.Il y a dans les Épaves une pièce très-belle, les Soleils de novembre, oùrespire et circule une douleur qui se trahit plus qu'elle ne cherche à seconnaître et à se révéler. Ne demandez point à ces vers, en leur tristessecontenue, de vous dire sous une nouvelle forme l'éternelle poésie del'automne vous risqueriez de ne les comprendre qu'à moitié, de laisser sous son voile mystérieux lo secret qu'ils renferment. Il est indispensable, pour en bien sentir la. signification et la portée, de forcerleur discrétion. La mélancolie du fond, dans cette pièce, excède la mesure du cadre et dépasse la parole littérale. Je dois le déclarer franchement, puisqueje le pense la poignante lamentation du poëte, si généreuse qu'elle se fasse, si navrante qu'on la devine, excite surtout notreintérêt, parce qu'elle éveille dans notre esprit le désir de savoir au justequelle action fàcheuse de la société sur l'âme humaine a pu motiver,chez de nobles cœurs, une plainte aussi désolée, une accusation aussisérieuse. Les Soleils de novembre (et c'est là ce qui les met au-dessusdetant de gémissements purement individuels) nous donnent le pressentiment d'un état général; ils nous avertissent que tes causes du malrésident dans la sphère supérieure et invisible; ils provoquent notresollicitude à cet égard.J'ai eu occasion de le démontrer dans une Étude sur Henry Murger,et je ne peux éviter d'y revenir ici, à propos d'une situation sinonidentique, au moins analogue il y eut de 1830 à 1855 environ, dansle monde littéraire et artistique, un encombrement qui alla jusqu'àl'étouffement. Laissons de côté la question matérielle, la question d'argent et do bruit; aussi bien n'est-elle pas en jeu. Élevons notreexamen d'un degré et voions l'obstacle réel, c'est-à-dire l'obstaclespirituel.Les principales branches de la littérature, les diverses fonctions del'activité intellectuelle (poésie, critique, rcman, philosophie, histoire)étaient à cette époque occupées et dignement remplies par des hommeséminents qui, se renouvelant sans ces-c en vertu d'un continuel effort,et se transformanttoujours sans s'abdiquerjamais, ne permettaient niau goût public de se déplacer, ni aux jeunes esprits qui débutaient ets'essayaient de se développer librement, d'atteindra à l' originalité.Assurémentils exerçaient une dictature fort douce, fort agréable à tonset dont il convient de les remerciera ils opprimaient, tion comme destyrans, mais à leur insu un peu à la manière des femmes. Ce quin'empêche pas que par leur séduction ininterrompue, par leur travailconstant et prodigieux, enfin par le seul fait de leur règne, de leurdurée, ils condamnaient à la stérilité, à la servilité on à l'extravaganceceux qui se présentaient aux abords de la carrière. Le public satisfaitn'exigeait rien qui différât notablement de leur inspiration de leurprocédé; les auteurs novices bercés pour la plupart sur les genoux desécrivains en faveur, assouplis, fascinés, se bornaient à répéter, avec delégères variantes, les paroles de leurs mitres. Quelques-uns, cédant àun brusque mouvement de réaction, tentaient de se singulariser pur desaffectations puériles; d'autres se taisaient et espéraient. La jeunesse separtageait donc en disciples ou doublures, comme on dit au théâtre, enexcentriques bruyants, en tilencieus découragés cela était profondément triste.Je ne veux prendre que dans leur contre-coup moral les é\énemcntsde Février; ils tombèrent au milieu de cette stagnation prolongée etardente, et purent sembler d'abord un remède honoiable, une issueprovidentielle. Beaucoup d'intelligences cultivées et même délicates seprécipitèrent avec une fiévreuse soudaineté en pleine politique, enpleine révolution, et voulurent (rampor par les hasards de l'agitationquotidienne cet impérieux besoin de mouvement, de nouveauté, auquelse refusaient les Lettres. Je ne sais si, opérée dans des conditions normales, l'expérience eût été couronnée de succès, et je me permets decroire que les clubs n'eussent guère profité du concours empressé descénacles; mais les circonstances ne souffrirent point qu'en poussâtl'épreuve jusqu'au bout. Le terrain se déroba sous les pieds des cou-reurs impatients, les désappointements, les mécomptes, les douleursirréparables se succédèrent rapidement. On se retrouva ramené, réduitau cercle étroit d'où l'on avait espéré définitivement et glorieusements'échapper. Lachute parut d'autant plus écrasante que l'essor avait étéplus ambitieux. Chose assez bizarre, mais qu'ilest utile de noter dansun pays où l'on fait des révolutions à chaque instant, les seuls littérateurs qui se produisirent avec un certain éclat, durant cette période,furent deux hommes complètementétrangers par leurs oeuvres, et sansdoute par leur vie, aux préoccupations du moment; Henry Murgeret M. Octave Feuillet.Il n'est pas dit que ces traits généraux, qui se rapportent à un grandnombre de nos contemporains, et que plus d'un pourrait rappliquer,concordent tous exactement avec la personne de Il. Lacaussade, avecsa biographie extérieure. Cola importe peu. Comme ceux qui ont beaucoup vécu par lo cœur, M. Lacaussade n'apoint d'histoire. Il a dùéprouverles orages de la passion; il n'a pas eu d'aventures. Qu'ilsoitné à l'île Bourbon, vers I8i7, que, vivant de sa plume avec honneur,il ait publié une traduction remarquable des poëmes gaëliques deMac-Pherson, qu'il ait été le secrétaire de M. Sainte-Berne et lecollaborateur do TVIickïcwiçz qu'il vit dirigé d'une main ferme etintègre un recueil important, la Revue Européenne, ce sont là des faitstrès-ordinaires, et il serait superflu de les presser outre mesure pouren tirer un enseignement quelconque. Il nous suffit que ces faits, simplement constatés, au lieu de contredire notre interprétation morale etesthétique, puissent devenir une confirmation et à la rigueur un commentaire du sentiment général que nous avons cru découvrir dans lesEpaves.Et maintenant, en dehors des résen es et des garanties que doit spécifier la critique, mais où elle ne s'arrête ni ne s'enferme, proclamons-lehautement, M. Lacaussade est bien le poëte do cette génération souffrante, retardée, vaincue, inaccessible cependant aux conseils perfides,aux dissohantes mollesses de la défaite. Il e=t le chantre sto'ique destempÊtes et du naufrage. C'est ce qui explique l'autorité de son accent,l'émotion qu'il nous inspire, la sympatbie passionnée que nous ressentons.J'aime ce titre, les Épaves; il est significatif et vraiment éloquent, il^'adresse à tous et soulève dans les cœurs un monde de souvenirs, deregrets, de comparaisons. Il a cet avantage de nous contraindre à fairesur nous-mùmes un humble retour. Qui donc en effet a le droit de sevanter d'être revenu au port (quand on a le bonheur de revenir) telabsolument qu'il on était parti? Nous avons connu la joie présomptueuse, presque insolente, qui enivre le marin inexpérimenté, lorsque délivré du câble qui le retenait et le fixait, le navire s'élancejoyeusement au large. Nous ne connaissons pas moins et nous pardonnons également les rougeurs et les pâleurs, l'abattement et laconfusion de la rentrée furtive, toiles déchirées, gouvernail emporté, boussole et espérance à la mer. Il en est qui plus malheureux, ce semble, mais industrieux et fiers dans leur infortune, jetéspar l'ouragan sur une côte sauvage, concentrent leur désespoir, ledominent, et brin à brin, morceau à morceau, des débris du vaisseauéchoué, apportés par le caprice de la \ague, construisent avec uneallîère persévérance, la vaillante, lu précieuse embarcation qui lesramènera sains et saufs. Ceux-là doivent à leurs épaves l'existence etla renommée,II me reste h indiquer pour £trc complet, non pas les éléments constitutifs du talent de M. Auguste Lacaussade (ils so dégagent, assezclairement de ce qui précède): mais la manière dont cette tendressevirile, cette fierté d'âme, ce stoïcisme généreux supportent lo contactdes infaillibles pierres de touche qu'on nomme la nature; l'amour, laconscience. Je n'aurai, pour accomplir cette tache, qu'à signaler lanote, intime dominante des Soleils de juin â'Insania de Solus etetdes Soleils de novembre.Ces quatre pièces, je le pais, font partie du volume intitulé lesËpares,et les Soleils de juin nous initient spécialement à la plus secrète penséedu poète, lorsqu'il se trau\e en présence des ïtirôts et du ciel; on nesaurait cependant négliger, en parlant de M. Lacaussude, interprète dela nature, son li\ re des Pommeset Paysages. J'ai donné ailleurs une anaJjse détaillée de cet ouvrage et je ne puis qu'y renvoyer les lecteursdésireux de tout approfondir. Je l'apprécie a sa juste valeur, mais jechoisis de préférence une pièce empruntée aux Epaves, parce que \<ij'ai alfaire à une disposition dernière et arrêtée, à un sentiment irrévocable, sérieuses et solides assises sur lesquelles il est raisonnable di1fonder un jugement. L'avouerai-je? Dans les Poèmes et Paysages, il m'e^timpossible, à l'égard des plus séduisantes descriptions, de me défendred'une vague méfiance. L'artiste nous représente une nature luxuriante,exotique, qui n'a eu que des caresses pour son enfance, des perspec1 Moniteur du 19 septembre 1859.tivcs attrayantes pour sa jeunesse; en un mot, une nature compatrioteet complice. Les récentes poésies ne nous offrent rien de pareil lacontemplationasuccédé à l'extase, la réflexion a remplacé le rêve. Pourses blessures saignantes, le promeneur douloureux et hautain demandeencore et parfois dérobe à la senteur des bois, au suc, au parfum desfleurs, un dictame salutaire; il est loin de s'abuser sur la valeur réellede ce bienfaisant palliatif; il envisage nettement la matière et s'endistinguo. Il y a autant d'élévation que de véritable force à aimerainsi l'ensemble des choses et à se tenir aussi rigoureusementà distance du panthéisme. D'un côté ou de l'autre, on passe aisément lamesure.Vis-à-vis de la nature extérieure, le poëte, nous venons de le remarquer, n'a que de la circonspection, un respectattendri; dès que sur sonchemin il rencontre un souvenir, une pensée, une parole d'amour, ils'irrite et s'attriste. Les sarcasmes dédaigneux, les railleries amères sepressent à l'onvisur ses lèvres. C'est qu'il espérait de l'amour plusqu'il n'attendait de la nature, et que la nature lui a donné pins que nelui promettait l'amour. Si l'on a recours à cette indication pour lire etpour étudier Monologue, Insama, Solvs eris^ on reconnaîtra combien losentiment fut profond, combien haute l'aspiration, combien ardente, àl'excès même du désenchantement. Los défaillances auxquelles entraînela passion, les lâchetés qu'elle suggère et qu'elle inspire, ont fourni,depuis vingt ans, à nos romanciers, un thème commode, un texteinépuisable; avec l'auteur des Épaves on secoue cette tyrannie d'unnouveau genre, cette tyrannie au rebours, et il faut en rabattre sur cechapitre trop complaisamment amplifié. II a eu, comme les autres, sapart de déception, mais au lieu de se résigner, il s'est révolté. Il n'apas, sur les traces de Des Grieux, continué de suivre l'infidèle, d'admirer et d'adorer l'idole dovenue indigne.Ce qui fait l'originalité de M. Lacaussade, ce qui assure à Insania, àMonologue un rang distingué parmi les productions noblement passionnées qui caractérisent notre époque, c'est la fierté dans l'amour, laréclamation violemment éloquente de la victime, du sujet estimable,honorable, contre le tourmenteur, l'objet méprisable, frivole et vide.Au-dessus ou plutôt au fond de l'amoureux, en ces quelques pièces, onsent un homme.Et c'est un homme en effet que vous trouvez, lorsque le poe'te seulet libre, écoutant et reproduisant son verbe intérieur, son rhythmepersonnel, s'adresse directement à la conscience; un homme qui vousypparalt dans les Soleils de novembre, ce courageu\ testament de la supériorité méconnus ^t sereine; un homme de cœur et do talent dont lenom durera et gagnera en autorité, parce qu'ililaimé, pratiqué l'artpour le bien qu'il fait, pour la lumière qu'il répand, et nullement pourles égoïstes satisfactions qu'ilprocure.Jules LexAllois.Poëmes et Paysagesf 2e édilion, Dcmtu» 18G9; les Epaves, Denlu,1S62.LES SOLEILS DE JUINCome, long sauglit.Shelley.1Le soleil. concentrant les feux de sa prunelle,Incendiait les cieux de sa flamme éternelleDans les bois, sur le fleuve aux marges de gazon,Et sur les monts lointains, lumineux horizon,Partout, resplendissant dans sa verdeur première,Juin radieux donnait sa fête de lumière.ilSous la forêt et seul, triste enfant des cités,Un rêveur s'enivrait d'ombrage et de clartés.Sur son front qui fléchit, bien que jeune d'années,Les précoces douleurs, les luttes obstinées,Sillon laborieux. avaient tracé leur pli.Pour l'heure, il s'abreuvait d'air limpide et d'oubli.Fils d'un siècle d'airain, sans jeunesse et sans rêve,Son âme aux lourds soucis pour un jour faisait trêve;A longs traits il buvait des grands bois les senteurs,Écoutant la fauvette et les cours d'eau chanteurs,Et l'abeille posée aux ramuresfleuries,Et l'hymne qu'en son cœur chantaient ses rêveries.niCependant, par degrés, au vol de ses pensera,II sentait s'éveiller l'essaim des jours passés;Des étés disparusla fauvette invisibleDisait l'hymne enivrant d'un amour impossible;Ses rêves, ses candeurs, les beaux printemps défunts,Sur son front éprouvé secouaient leurs parfums;Jour à jour, fleurà tleur, effeuillant ses années,Longtemps il respira leurs promesses fanées;Et plus il remontait vers ses espoirs éteints,Plus l'idéal éclat de ses riants matinsLui montrait froide et sombre, hélas sa vie austèreLe soleil, cependant, ruisselaitsur la terreAlors, sentant monter les brumes de son cœur,Ces deuils mystérieux de l'homme intérieur,Sous les clartés dont l'astre au loin dorait les plaines,Tranquille, il épancha ses tristesses sereinesIVvLimpidité des cieux, resplendissant azur,Paix des bois, ô forét qui dans ton sein m'accueilles;Soleil dont le regard ruisselle, auguste et pur,Dans la splendeur de l'herbe et la gloire des feuilles;Nature éblouissante aux germes infinis,Silence lumineux des ramures discrètes,Voix qui flottez des eaux, chants qui montez des nids,Illuminez en nous les ténèbres secrètes 1Dissipez de nos coeurs la froide obscurité,Rayons qui ravivez et fécondez les séves;Souilles des bois, ruisseaux vivants, flammes d'été,Faites éclore en nous la fleur des premiers rêves!Nos rêves, où sont-ils? L'un sur l'autre brisés,Nous les avons tous vus tomber, gerbe éphémère;Chacun de nous, pleurant ses jours stérilisés,Porte en secret le deuil d'une auguste chimère.Celui-ci dans l'amour et cet autre dans l'art,Ceux-là plus haut encore avaient placé leur vieMais, trahis par leur siècle, enfants venus trop tard,Eux-même ils ont éteint leur flamme inassouvie.En vain, autour de nous fleurissent les étés,Esprits déçus, cœurs morts, il nous faut nous survivreA qui n'a plus l'amour que font les voluptés?Je bois avec horreur le vin dont je m'enivreAprès la foi, le doute, hélas1 et le dégoût.Plus de fleurs désormais, même au prix des épines 1De tout ce qui fut cher rien n'est resté deboutLe désenchantementerre sur nos ruineslHuines sans passé, néant sans souvenir,Ténèbres et déserts des jeunesses arideslL'air du siècle a brûlé nos germes l'avenirNe doit rien moissonner aux sillons de nos rides.Chacun, dans le secret de ses avortements,Sans avoir combattu médite ses défaitesHeureux ceux qui sont nés sous des astres démentsNotre astre s'est couché, même avant nos prophètes.Des désillusions l'ombre envahit les cieux.A quoi se rattacher désormais? à qui croire?1Le but manque à nos pas pèlerins soucieux,Sans guide, nous errons dans la nuit vide et noire.Où sont nos dieux? où sont les cultes immortels?L'art, veuf de l'idéal, s'accouple à la matièreL'esprit cherche, éploré, les antiques autels;Loi, mœurs, foi des aieux, tout est cendre et poussièrePAu veau d'or l'athéisme offre un cupide encensLe fait, voilà le dieu que notre orgueil adore.L'âme et l'amour, vains mots! nous vivons par les sensÈve raille, ô Psychél'ardeur qui te dévore.Plus d'idéale ardeur!plus d'altiers dévouements!1De flamme incorruptible où raviver nos flammes!Plus d'espoirs étoilés au fond des firmaments!La nuit inexorable au ciel et dans les âmes!Qui donc, illuminant le vide ténébreux,Rendra, vivant symbole, un culte à nos hommages?Pour enseigner leur voie aux esprits douloureux,Qui te rallumera, blanche étoile des mages?Sont-ils venus, ces jours dont ['aigle de PathmosSondait la profondeur de ses yeux prophétiques?Le ciel, ouvrant l'abîme aux insondables maux,Va-t-il livrer la terre aux coursiers fatidiques?Est-ce la nuit sans terme, est-ce la fin des temps?L'homme et le monde ont-ils vécu leurs destinées?Faut-il, croisant les mains sur nos fronts pénitents,Chanter le Requiem des ères terminées?.0 Christ! ton homme est jeune encor; l'humanité,Hameau qu'ont émondé tes mains fortes et sages,Doit grandir pour atteindre à son suprême éléTon arbre, ô Christ! n'a pas donné tous ses feuillages,Cet idéal humain, type divinisé,Dont ta vie et ta mort ont prouvé le mystère,0 maître1 parmi nous qui l'a réalisé?L'homme a-t-il incarné ton Verbe sur la terre?Mœurs, famille et cité, tout lui reste à finir:Nous n'avons qu'ébauché ton œuvre sur le monde.Dieu de paix et d'amour, ton règne est à venir!Pour des siècles encor ta parole est féconde1Et nous passons, qu'importe!Empire et royautéAvant nous ont passé, vaine écorce des choses.Mais ta pensée en nous fermente, ô Vérité1L'homme élabore un Dieu dans ses métamorphoses.Nous passerons ilest des germes condamnés tEh bien, consolons-nous, fils des jours transitoiresD'autres moissonneront nos espoirs ajournésDes vainqueursles vaincus ont semé les victoires¡Abdiquons le présent, mais non point l'avenir;Du sort, résignés fiers, acceptons le partage.Que ceux qui vont s'éteindre à ceux qui vont venirTransmettent en partant leur foi pour héritageTournés vers d'autresjours, effaçons-nous du temps;Que l'oubli sur nos noms répande sa poussière.Le ciel garde à la terre encor de longs printemps;Rassurons-nous après J'éclipse, la lumière!Les radieux étés après les noirs hiversPoète, autour de toi resplendit la nature;Que la beauté du jour resplendisseen tes vers!tChante la bienvenue à la race future!Pourquoi désespérer lorsque tout rajeunit?Pourquoi sonder la mort quand tout se renouvelle?Pourquoi se lamenter quan.1 l'oiseau sur son nidDit sa chanson d'amour à la saison nouvelle?Comment douter du jour en face du soleil?Comment croire au néant en face de la vie?Brille en nos cœurs, tlamboie, astre au regard vermeil!Monte et palpite en nous, sève qui vivifieNous vieillissons au loin, verdissent les épis.Nous gémissons ici, la Heur s'ouvre et l'eau coule.Nous nous troublons là-bas, sous les bois assoupis,Dans la paix du bonheur ta colombe roucoule.Tout aime à nos côtés, tout sourit, tout renaitL'air chaud et pur circule imprégné de lumière.Tes ombres, ô poëte! ici qui les connaît?Chante, espère, éblouis de clartés ta paupière?La sagesse est d'aimer, la force est d'espérer.D'ombres n'attristons pas le mois brillant des rosés;Et, détournant les yeux de ce qui fait pleurer,Absorbons-nous, pensifs, dans le bonheur des choses.Des grands blés verdoyantss'élaneant dans l'azur,L'alouette là-haut vole et chante éperdue;Fais comme elle, ô mon âme et loin d'un monde impurMonte et répandsta voix de Dieu seul entendue!Comme elle, enivre-toi de tes propres concertsOublie, et pour un jour fais trêveta souffrance.Dût ta voix et ton vol heurter des cieux déserts,Jette vers l'avenir un long cri d'espéranceLES SOLEILS DE NOVEMBREUn beau ciel de novembre aux clartés automnalesBaignait de ses tiédeurs les vallons vaporeux;Les feux du jour buvaient les gouttes matinalesQui scintillaient dans l'herbe au bord des champs pierreux.Les coteaux de Lormont, où s'effeuillaient les vignes,Étageaient leurs versants jaunis sous le ciel clairVers l'orient fuyaient et se perdaient leurs lignesEn des lointains profonds et bleus comme la mer.Lente et faible, la brise araiL des plaintes douccsEn passant sous les bois à demi dépouilles;L'une après l'une, au vent tombaient les feuilles rousses,Elles tombaient sans bruit sur les gazons mouillés.Hélas! plus d'hirondelle au toit brun des chaumières,Plus de vol printanier égayant l'horizon:Dans l'air pâle, émanant ses tranquilles lumières,Rayonnait l'astre d'or de l'arriere-saison.La terre pacifique, aux rêveuses mollesses,Après l'âpre labeur des étés florissants,Semblait gouter, pareille aux sereines vieillesses,Les tièdes voluptés des soleils finissants.Avant les froids prochains, antique Nourricière,Repose-toi, souris à tes champs moissonnés!Heureux qui, l'âme en paix au bout de sa carrière,Peut comme toi sourireà ses jours terminés!Mais nous, rimeurs chétifs, aux pauvretés superbes,De nos vertes saisons, hélas! qu'avons-nous fait?Qui peut dire entre nous, pesant ses lourdes gerbesMourons mon œuvre est mûre et mon cœur satisfait?Jouets du rhythme, esprits sans boussole et sans force,Dans ses néants la forme égara nos ferveurs;Du vrai, du grand, du beau, nous n'aimons que l'écorceNous avons tout du fruit, tout, hormis les saveurs!En nomhres d'or rimant l'amour et ses délires,Nous n'avons rien senti, nous avons tout chantéVides sont les accords qu'ont exhalés nos lyres!Vide est le fruit d'orgueil que notre arbre a porté!Tombez donc, tombez donc, feuilles silencieuses,Fleurs séniles, rameaux aux espoirs avortés!Fernira-vous sans écho, lèvres mélodieuses!Endormons-nousmuets dans nos stérilités!Plus de retours amers! trêve aux jactances vainesOui, la Muse eût voulu des astres plus clémentsUn sang pauvre et le doute, hélas! glaçaient nos veinesNous sommes de moitié dans nos avortements.11 faisait froid au ciel quand nous vînmes au monde;La séve était tarie où puisaient les aïeux.Résignons-nous, enfants d'une époque infécondeNous mourrons tout entiers, nous qui vivions sans dieux10 dureté des tempsôtêtes condamnées!Fiers espoirs d'où la mort et l'oubli seuls naitront!Eh bien, soit! Acceptons, amis, les destinéesSans haine effaçons-nous devant ceux qui viendrontSuccédez-nous, croissez* races neuves et fortesMais nous, dont vous vivrez, nous voulons vous bénir!1Plongez vos pieds d'airain dans nos racines mortes!D'un feuillage splendide ombragez l'avenirEt vous, ferments sacrés des époques prospères,Foi, liberté, soleil, trésors inépuisés,Donnezà nos vainqueurs, oublieux de leurs pères,Tous ces biens qu'aux vaincus la vie arefusés!Ce qui me frappe et me charme tout d'abord dans la vie littérairede ilf. Henri Blaze de Bury, c'est l'unité du dessein, l'harmonie du développement, le progrès continu des facultés maîtresses. Dès son début.il s'est soustrait à la fatalité des circonstances extérieures, il a dégagésa force propre des milieux qui pouvaient la restreindre, il a vouluêtre et rester lui-même. Né dans le Comtat, au sein d'une anciennefamille plus d'une fois mêlée à notre histoire, il n'a pas été soumis aumaléfice climatérique de ce Midi où tant de talents à leur aurore se sontentachésde prolixité, defausse rhétorique, d'épicuréisrne;il n'a pascueillile lotus dans les déserts mélancoliques de Vaucluse. et pourtanttientà sa province par la douceur animée de ses rhythmes, par la limpiditédo sa conception, par ceUo veine d'ironie légère qui lui a permis d'affronter sans éblouissement les sphinx démesurés du Nord. Amené toutenfant à Paris, il y grandit durant.les années les plus brillantes de cesiècle. On devine que je parle de celles qui précédèrent et qui suivirentimmédiatement 1 830. L'émulation était partout, du collège à la tribuneau\ harangues; la curiosité passionnée du public sollicitait et secondaitles novateurs dans les sentiers divers de la philosophie et de l'art parsa résistance presque autant que par ses suffrages. L'esprit moderneaffirmait ses ambitions parsesœuvres. Encore sur les bancs, l'écoliers'initiait à ce prodigieux mouvement de la pensée universelle excitée àproduire par les loisirs fortifiants de la paix et par l'énergique aiguillonde la liberté.Sans sortir de la maison paternelle, il goûtait les primeurs délicieusesde la musique émancipée, les fanfares inquiètes de Weber et les séré-nades cristallines de Rossini. Les dimanches de printemps, dans lesgaleries du Louvre, il s'arrêtait ébloui, frissonnant, devant les loiles deDelacroix; les soirs d'hiver, il réclamaitsa place à ces fêtes du théâtreon les vivants concouraient avec les immortels, et le cor d'Uernanî letroublait comme la dernière chanson do Desdémono. Studieux amateurdes maîtres antiques, dévot quotidien de Sophocle et de Virgile,ildépensait à d'autres curiosité» ]'lieut*c bénie des veilles ardentes Sardanaple et Wtlhelm Meister, les Orientales et les Harmonies, Henri d'Qftcrdhigen, don Paez, Clara Gazuîj CappetittSj toutes les ciés d'or lui étaientbonnes pour entrerau pays des rêves, A ces incantations d'une lectureperpétuelle, à ces courses sinueuses dans le labyrinthe de l'art, if fautajouter une habitude précoce de réflc\ion, une connaissance prématurée du monde dandys, réformateurs, diplomates élégiaques et primedonne humanitaires il vous avait approchés déjà la comédie des marionnettes l'amusait, mais il en dcviuait les fils.Par contraste, il était accueilli chez les maîtres; Hugo et Lamartinel'admettaient dans leur cercle familier et préjugeaient heureusementde ses aspirations. Ainsi toutes les influences propices se combinaientpour le préparer à l'épreuve, et il était armé de pied en cap, quand, àdiv-sept ans, il demanda, son premier poëmc à la main, une place dansla phalange militante. L'audace est la grâce et le talisman do la jeunesse, notre poëte adolescent le prouve bien. Dans sa première tentative, il accumule toutes les témérités. L'entrelacement des vers et dola prose, la fusion du mouvement dramatique, de la pompe lyrique etde la démonstration philosophique, la mjsticitc des vues finales, ledémenti donné à la plus populaire des légendes, autant de questionsposées, autant de préjuges défiés par le Souper chez te Commandeur,maiden-speuefi de Henri Dlaze, imprimé d'abord en mars 1834, dansla Revue des Deux Mondes. Les Héotinns et les myopes crièrent haro surles prétendues licences et fulminèrent; les appréciateurs du rare et del'exquis suivirent d'un œil ému l'éclosion de la chose miée et applaudirent ils applaudiraient encore aujourd'hui. Le feuillet initial du livreincessamment grossi n'a rien perdu do sa fraîcheur les difficultésysont vaincues, ce semble, sans avoir été soupçonnées. Le sens del'œuvre en détermine la structure, et los procédés plastiques des anciens mystères se présentent presque fatalement à l'écrivain désiieuxde symboliser une des miraculeuses catastrophes de la >ieintérieure.L'ensemble paraît fondu d'un seul jet; le mélange des deux langages,autorisé par plus d'un fameux précédent, correspond précisément,)ux alternatives de l'action. Une prose ample, ferme, imagée sanssurcharge, mélodieuse sans vers blancs, suffit à réfléchir les blasphèmes de l'impie, les vanités posthumes de l'hidalgo, les détresses do laiorgo tombée, toutes les misères de la race déchue quand sonnel'heure des extases, (les bénédictions, des pénitences, quand un rayondescend de la croix sur les obscurs secrets de la tombe, quand le pécheur déjà renouvelé par ses larmes se prend de la nostalgie des cieux,le ton s'élève et l'appareil solennel du mètre se déploie.Après le Souper cHeale fomn:andeur parut la traduction du Faust,de Goethe, devenue aujourd'hui classique et dont vingt-cinq éditionsdans la Bibliothèque Charpentier et l'édition illustrée de Michel Lévyn'ont pas épuisé le succès. Adopté des Allemands, qui en pareillequestion ne nous gâtent guère, cité à tout propos par les Anglais, cebeau travail, où la poésie et le commentaire marchent de front, sembleavoir reçu aujourd'hui la consécration du temps.«L'homme quinous a donné la première et unique traduction du second Faust, écritM. Asselineau, qui arimé tant de charmants contes et tant de poésiesdélicates où a passé le souffle de la muse romano-gothique d'au delàdu Rbin, n'en est plus à se faire juger,» Mais à cette époque de début, tout était à ménager. Que dirait le public, que dirait la critiqued'une telle audace? Oser venir présenter à la France comme un chefd'œuvre le fameux livre aux sept cachets dont l'Allemagne elle-mêmeavait peine à déchiffrer le sens! Passe encore pour la première partiede Faust, pour tant de ravissants épisodes popularisés par la peinture etla musique; Marguerite et Valentin, Marthe et Bléphisto,àla bonneheure; mais Hélène et Taris, Euphorion et les Lémures, Homuneulus,les Sphinx, les Kabircs et Phorkyas, les Telchines, les Psylles, les Gorgones, les Lamies, comment s'y prendre pour faire accepter de notremonde toute cette poésie et tout ce symbolisme?Henri Blaze se ditd'abord que le plus simple était que la traduction fût bonne. Il y adans la poésie élevée, dans la poésie des Alighieri, des Shakspeare etdes Goethe, il y ala prose et le vers, le récitatif et l'aria; il se contentade traduire le récitatif en prose, et mit en vers l'idée mélodique. Cesystème une fois adopté, il se rend à Weimar, et cette œuvre de sa jeunesso enthousiaste et dévouée au génie du maitre, il court la soumettreavec respect au dernier survivant du grand siècle de Charles-Auguste,au docteur en Goethe par excellence, au vieux chancelier de Muller,qui, de sa main octogénaire, parafe le manuscrit et signe son exeat. Decette premièrevisite du jeune poëte alors attaché aux Affaires étrangèreset nommé à Copenhague auprès du comte Alexis de Suint-Prîesl, unautre poëte et bel-esprit celui-là, de cette première visite devaient daterpour M. Blazo de Bury d'illustres relations qui depuis ne se sont jamaisdémenties. Accueilli avec une extrême bienveillance par le grand-ducCharles-Frédéric, pris en haute estime par h grande-duchesse lfarioPaulowna, sceur de l'empereur Nicolas, le jeune traducteur de Goethese vit recherché du prince héréditaire dont il s'honore encore aujourd'hui d'être depuis vingt ans resté l'ami.Nous touchons maintenant aux Poésies complètes (1 vol. Charpentier, 1842) «le Souper çhes le Commandeur, la Voie lactée, – Ce quedisent les marguerites Eglantine»publiées à mesure, mais sanssuite (la plupart dans la Revue des Deux Mondes.) L'es poésies paraissaient pour la première fois réunies en un volume. Ce qu'elles sont, cequ'elles disent et ce qu'elles veulent, l'auteur l'a lui-même exprimédans sa préface, et le inieux est de citer ses propres paroles. «Myshcismo du cœur et de l'esprit, amour eu Dieu, dans la nature, langoureuse aspiralion devenue peu à peu moins vagueet eherclnnla selimiter, que d'imaginations, sans être allemandes, ont parcouru cesphases du lyrisme poétique!C'estj. ces imaginations que, je m'adresse;et s'il m'arrive de leur rendrepour un instant une illusion évanouie,un écho de ces noces d'or d'Obcron et do Titania auxquelles tous le;amoureux ont assisté; si ce livre, pareilces coquillages qui rappellentau marin revenu à Lerro les rumeurs profondes de l'océan, si ce livreale don d'exhaler pour elles une vapeur, un souille de printemps, lemoindre bruitdemai,je n'en demanderai pas davantage,j'aurai atteintmon but.Kl il faut croire que le but fut atteint: car cet aimable livre,dès longtemps épuisé, charme encore bien des e-prits délicats.Les futermédeset Poénaes sont de 1839. (.)vol. llichvl Lévv.) Cen'est plus désormais seulement sur le nu^tge d'Arnim et de Brentanoquela muse voyage, et le poëte, mûri parl'expérience et l'étude, tournevers l'homme cette contemplation qu'avaient absorbée jusque-là lesphénomènes mystérieux de la nature nalurante, comme disent Spinosa<st Novalis; assez d'école buissonnièroàla dusse des elfes et des fées,c'est le cri déchirant de la conscience moderne que maintenant nous.allons entendre. Ce qui ne veut point dire que la fantaisie soit oubliéeet qu'on ne se souviendra plus de l'Allemagne. L'Allemagne sera lanote sympathique, toujours vibrante au fond des mélodies du poëte,le lien secret de parenté entre le second recueil et le premier.«Alors même que Henri Blaze garderait un faible pour l'Allemagne,écrit M", de Pontmarlhi*7î) serait pardonnable; il lui doit une physionomie à part. Nul n'aplus gagné et moins perdu an contact de cet art,de cette poésie allemande, où il semble toujours que l'esprit français nosaurait se baigner qu'en s'y noyant; il a su plonger dans ces gouffresremplis de perles, mais hérissés de varechs; étudier Jean-Paul etZacharias Werner, passer même par le second Faust et rapporter de ertinquiétant voyage toute la netteté, toute la finesse, toute la grâce d'unenature essentiellementfrançaise; en yajoutant seulement ces délicatesnuances de dilettantisme rêveur et de fantaisie poétique où s'adoucissent les tons trop secs et les arètes trop vives, à peu près comme cesbeaux paysages qui n'en sont que plus élégants et plus lumineux, alorsmémo qu'une brume transparente en gaze légèrement les contours etles surfaces!» Ce beau livre des Intermèdes et Poëtnes je ne sauraisd'ailleurs le parcourir sans songer à un remarquable travail d'un desmait;es de la critique française, publié sur notre auteur dans le Journaldes Débals3.«Celui-là, écritJules Janin, est un amoureux de la forme,un bel esprit très-laborieux, uneliercheur d'aventures dansle cœur humain rien au hasard, rien du hasard; l'inspiration même, il domptean profit de l'ironie; ildes croyancessurnaturelles, il obéi ta des doutesinfinis: «esprit sceptique, âme croyante,»dit de lui M. de Lamartine. Tantôt Goethe cet sondieu, tantôt Voltaire est son homme il écritavec une habileté très -rare,ne dit quo ce qu'il veut dire, mais le ditd'une voix nette et vibrante, avec entrain gaieté et vivacité.»Des récits étranges, des contes terribles, des idylles sanglantes, desim entions à la don Juan, tel est ce volume des Intermèdes et Poèmes, unchef-d'œuvre tout parisien. Cherchez -y l'histoire d'une certaine Violante, éperdument aimée par un certain comte Lionel qui ne rêve qu'àula battre, à l'adorer, à la jeter par les fenêtres en tombant à ses pieds.Quand il a bien pleuré, bien crié, bien menacé, Lionel s'en va loinde Violante, et il apprend qne son adorée est une drôlesse à tripleLiiiTdl,et que cette diôlesse est amoureuse d'un saltimbanque abominable, amoureuse de Pierrot:Un clown du boulevard, un acrobate, nn pitre,Que Cassandie, le soir, roue à coups de bâtonVoilà, ne vous déplaise, en ce galant chapitre,Qui le fila de ma mère avait pour coiiipEi£iiun!1. Causeries littêranes, voir l'étude sur M. Il. Blaze de Bury. s5 septembre 1859.Notre poêle excelle à composer ces lableauï pleins de relief, et quel'on regarde longtemps comme si quelqu'un devait sortir do cette portecuir1 ou verte, ou si quelque source allait jaillir dans ces jardins. Perd'tla,le Chaperon rouge, le Songe de Weber, un petit drame intitulé Yulturto,d'une originalité remarquableet que Ton dirait rêvé dans le cimetièred7/amte(àdcuxpasdolafossedu pauvre Yorick, une adorable fantaisie,Sella, représentent autant de rompositions disposées avec goût et toutesremplies de stvle, d'inspiration et d'art. Franz Coppola est l'histoired'une artiste excellente en pleine misère; aussitôt qu'elle est riche etbien mariée, elle oit à peine une simple bourgeoise.«Sa santé, chose étrange! a tué son talent;Plu» un brin de gosier! plus mie mélodie!Et le prince, monsieur, l'épousa pour son chant!J'ai toujours, quant à moi, pensé que le génie.De même que la perle, est une maladieOn en meurt quelquefois, on en guérît souvent!»nEn outre, ce Fra»s Coppola est une fantaisio musicale oit se révèleune autre face do dilettantisme de Henri Blaze cette veine do poëtecritique bmt de fois signalée dans la Hernie des Deux Mondes. Impossiblede se moquer plus finement de ces compost tours savants qui ont toujours l'air d'avoir mis dans leurs fioles de l'essence de Bcllini, del'élixir de Weber, de l'extrait de Cimarosa, et de l'esprit de Mozart,spiritus Mozarti; figurez-vousun conte d'Hoffmann qu'Alfred de Mussetaurait traduit en vers, et dont Voltaire auriit corrigé les épreuve.?.Puisque j'ai nommé Alfred de Musset, je veux aller au-devant d'unreproche que l'on a quelquefois adressé à M. Blaze de Bury. On adecusé l'auteur de Franz Coppola d'imiter le poiîte de Namauna et dela Coupe et les Lèvres. Rien de plus injuste. Sans doute, par la libreallure de ses strophes, par l'élégante négligence du rhythmo et du tourpoétique, par cette facilité brillante des digressions qui va si bien aurécit en vers, M. Blaze de Bury rappelle ça et là M. de Musset, maisl'imitation no se fait jamais sentir. Il nes'agit pas ici de comparer ladimension de leurs verres; chacun d'eux boit dans le sien; l'un boit duvin d'Espagne, l'autre du vin du Rhin.De tous ces drames et ces intermèdes, à mon sens le plus juste et leplus profond, c'est Jenny Planlin. Pauvre et douce Jenny victime etdupe de la poésie, elle épousa un faiseur de vers sublimes, un diseurde riens bien rimes, un poëtc manqué, la pire espOce de tous leshommesSi le \cut, un matin, souffle sur l'auréole,Quel sera le retour de tes esprits déçus!Prends garde, pauvre eufant, le dieu n'est qu'une idole,Et le bois sonne creux quand on frappe dessusCet homme quo tu dansl'erreur de ton âme,Pour quelque Altghierï ceint du hiindeau sacré,N'est qu'on méchantrimeur, banni et désœuvré'1.Dupe lui-même, hélas! de l'éternelle gamme;Si tu pouvais un jour, heure seulement, Revenir, par bonheur, de ton égarement,Tu verrait,,cestemps où tous les tabernaclesOnt livré leurs secrets aux quatre vents du ciel,Le talent n'est plus rien qu'un don artificiel(^uï court les nlmanachs et les petits spectacles;Tu saurais qu'aujourd'hui les Dante et les MiltonDu genre de Kobert se comptent par «entame,Et que tous ces élans dyut sa poitrine est pleineNe sont bons qu'à rouler autour d'un mirliton.Cependant les voila mariés, lui so figurant qu'il est un grand potîte,elle heureuse et Hère de son poète. 0 misère! o déceptionson poëteest un faiseur de bouts rimés, un fabricant d'hémistiches insipides, unparodiste idiot de Victor Hugo et de Lamartine.Hélas que j'en ai vu mourir, de jeunes hommes,De ce mal du génie horribleù, concevoirCombien, en ce moment, dorment leurs derniers aomities,Queai connusjadis, affamés, sans espoir,Battant du boulevard la dalle hospitalière,A chercher dans l'espace un hémistiche creux,Opium qui pour un soir endormait leur misère,Et dont plus d'une fois, comme ces chiens lépreuxDe cigales nourris, ils soup&rent entre euxSuperbes bohémiens drapés dans leurs guenilles,De quel air ils toisaient, du liaut de leur vertu,Le talent médiocre aux honneurs parvenu.Et qui battait monnaieen vendant des pastillesQu'on put de la pensée assez peu fdii-e cas P.-our1' l'userences je.. juxde lecture lecture fauilC)Voilàceqtie dansl'âmeilsne comprenaientpas! Pl.!Ils ne comprenaient pas, ces fous battus de givre,La médiocrité du talent qui fuit vivre,Eux qui tenaient, hélas!d'Apollon nrittf, qui fait mourir,la médiocritéDu génie! – Ils allaient, jiauiri'S houes cmî>&»irpB,Méconnus, bufours, se liant des libraires.N'arguant rimliffijreuce et la nécessité,Et luttant jusqu'au bout pour leurs rêves sublime.Ils mouraient sur la paille en alignant des rimesDe ce mal désolant, de cet affreux cancer,R.b~,t, Robert, sans ~sen mourir,subissaitla tortui-e; torture;Comme Le galérien traîne un boulet de ferII traînait son génie et sa littérature.Plus btérile, après tout, que liWheet fainéant,Promut])ne avili qui sentait son néant.Alors la pauvre Jenny, quand elle voit que son poiite est un potloincompris, cllo se désole, elle sn!amente, elle appelle à son aide et late.re et le ciel. désespérée, elle ne lout pas comprendre où donc estsa peine; cl la voilà qui s'imagine,à l'aspect de cet homme endormidan: toutes les stupeurs d'un esprit impuissant, que c'cst clle-mèuic.elle seule, qui par sa présence a\m<é tant de génie. Ali si je mouraislà, tout do suite, dit-elle, et d'un coup do foudre' Aussitôt mon poêle,écrasé de douleur, retrouverait l'inspira t on, le talent, J'arcent desbeaux jours.Et cette idée fatale ayant germé dans ce faible cerveau, Jnnny Plantin n'apas de cesse et de repos qu'elle n'ait réali&û cette abominableagonie; et la voilà qui se tue, un soir que son poëte était à l'Opéra.De romantisme, point, de miae en scène, aucune!Pas le moindre ouragan,le moindre clair de lunePour servir au Iiesoin de décorât; on.Dévouaient, sacrifice et îéi-igiiîition,Tel était le vrai mot de sa longue iiifoitmie!La mort de Porci.i sur son lit tout sangl.uil!Une classique mort que madame KolandEût sans demie enviée,et qui, dans sa folie,Avait b'tvn s,a jriuiidcur et sa mélancolie!Au mal abrutissant, à l'implacable ennuiQui dévorait Hubert comme une lèpre immonde,Elle substituait une douleur profonde.Immense, mais silura ili*Tie d'elle et de luitSacrifice inutile et dévouement dont ee malheureux Wantin n'étaitpjs digne. Il manquait de talent, ce don rare et charmant dont les dieuxsont cruellement avares, et la mort de cette infortunée obtient à peine decette âme endormie une pitié sincère, un moment do véritable douteur.Cependant, un matin, la veille, je présttme,Du jour qu'ilse devait pour le cloitre embarqueR',Comme du boulevardil foulait le bitume,Un ami ¡l'autrefois vint de front l'attaquer:Un ami ]itt~t'an'p,unvicux de la Bohême'Il D'où diable sors-tu donc? Est-ce ton ombre on loi1Ou dit que tu te Fans c.'tjJucin et j'y cl'oiMais je l'espère au moins, pas avant le carc~me,Et uunnne, ebez .ou. fêtons lundi gras,Je t'emmène avec nous déjeuner de ce pas! IfPauvres femmes! tuez-vous donc l'âme et le corps pour des drôlesde cette espèceHIl va déjeuner tout chargé de ce deuil immense.On mangea le veau graa, l'arrosant de son mieuxDalls des flots de etde bourgogne ,ieux.Le poet~ Grimaud, Frustre dramaturge,l\Ionest¡er, Saint-Godard, qu'on rencontre pmtout,assistaient à cet aimable festin. On déjeuna jusqu'au soir, et la cartep~ée par un ~Ms~ les uns et les autres s'en furent ivres-morts entendre un vaudeville décolleté des plus infimes boulevards.0Jenny' d:ms la chambre ûù tu payais sn. gloireDu tribut de ton sang. sur ton lit profané,Un homme est accroupi devant une écritoire~urchargeaDt d'adjectifs un papier griffunne.Cet homme, c'est ton Uaate, ô pâle l3éatriue!Il scande uu vaudeville et rédige un bon motlSa besogne finie, il s'en ira tantôtPasser l'après-midi chez. qllelque g'l'a.:lde actrice,Dont il lul le succès dans les petits journaux.Et le jour commence boua un si noble auspiceS'achèvera ce soir au Ciu6 des dominosEst-ce assez de degoûts pour ton cœl1f magnuuime7Voilà donc, ô regrete, le fruit de ta rertu"')Depuis ton saeriftce,héroiquevictime,Six mois se bout à peine écoules. Qu'en dis-tu?M.Hf'nriB)axedeRur)'est,dQtouspoInts,utiaristocra[o;itesthomme à se contenter de plaire aur imaginations d'élite, a se priversans regret des empressementsde ce gros public qui encombreles tablesd'hôtes littérairos. Ce sentiment que je lui attribue et que son œuvrepoétique inspire, je le retrouve dans ses vers adressés au comte Alexisde Saint-Priest en )H4'7, un nom~ncdate qui me rappellenta moi-mêmeun doux et mélancolique souvenir, une de)icieusc soirée de printempspassée entre A)e\is de Saint-Priest et Btaze de Bury dans un c!tarmantcottage de la va]!co du Btonttnoreucy, aimable causerie du soir présidée et embellie par une femme supérieure que, par respect. je me bornerai à appeler sir Arthur Dudlt-.v. Ce fut 1)eut-êti-e ce jour-là queM. Blaze de Bury ecr~itit ces beaux versPriviléée enchanté des muvres de l'esprit,D'alléger cet ennui dont le fardeau noas pèse,Et d'être incessamment, en ce triste mô\I.1Íbc,Un baume qui souli1ge au moins s'il ne ~aéat,On agof)té de tout, on a su, de bonue heure,Que la cOUPC' est alèèle aVl1ut qu'on tcnelic au f011'1;Le eida dans le cœur et fironie an front,On n'est plus, Dieu merCI, de ceix qu'un rêve lcul'l'e.71'nn scutiment l1alf ne pas ctre aocnséLst l'unique vcrtu dont ou se prenucupe,Sceptiquc, a Ia LJOIH1C hcure, C1Ult1)C, m:u¡" non ÙlJpc!.Amour, ailibitious, on a tout ~pui:.c.Et voila qu'JI suffit de quelque noble rime,De bellepage1.le Ceclll' est scutt;Poar l'aY¡""r en nous te wint ¿,èle amortiEt non", folie un moment croire encore au suLlime..Ah! cet amour exquis, ce culte Httéraire,Ce goût de Ln pensée, intime, curienx,Ce vol qui d'nn coup d'ailc emportc 1'iune aux ciem,Que jamais notre esprit ne s'en Iainse darisire.L. D.S'or.le Souper chez le Comneandenr, Donnairc1 183:i, in-SoJ rl:imprimédans le rucucif des Poésies c~~f~M de HûHri Iî[<i/e, C!:jpetitier, 18~,tn-}6;/)ij'crn;~yef~M< Michel Lcvy,360,m-)G.EPILOGUEDPPOëMEtFtTfTOLÉ:DEH~J'achetai l'anneau d'or et iespendantsd'ofeilieQue la nuit de sa mort portait la pauvre enfantJSuprêmes ornements dont cette affreuse viei)!eDépouilla le cadavre en l'ensevelissant.Puis, comme souvenir du gentil sanctuaire,De l'étrange pagode où nous causions le soir,J'emmenai de sa cour le bouffon ordinaire,Vous savez, le Magot qu'elle aimait tant à voir.Hélas! pauvre Chinois, sa joue était pâlie,Ses yeux n'avaient plus rien de leur éclat vermeil;On eût dit que le nord et sa mélancolieS'étaient appesantis sur l'enfant du soleil!De même qu'un malade atteint sans espérance,Je ]e fis voyager en des climats plus doux;Par Vienne et le Tyrol nous revînmes en France.De retour à Paris, en vrai prince mandchoux,Je le logeai chez moi parmi des porcelaines,Des laques, des pots d'or et de rares cristauxDont vibraient au soleil les voix ëohennes.Sur un trône en velours ferm6 de bleus rideaux,J'établis sa hautesse entre deux cassolettes0& brûtaient des parfums pour sa distractionDes lis d'or sur son front agitaient tours ctochette!,Etgaimentde ses jours berçaient l'illusion.Je le fis empereur d'un monde fantastique;D'un splendide échiquier aux Indes ouvragé,!lgouverneàsongré]afamii!el)eroïquG,Tout un peuple de rois autour de lui range.Il a des cavaliers sur leurs chevaux d'ivoirePour garder sous ses yeux ses vassaux dans leur tour;Il a, pour se distraire et chasser l'humeur noire,Des bouffons aguerris qui savent plus d'un tour.Eh bien! le croira-t-on?un vague ennui le ronge;Tout vermillon afui de son crâne rasé,Son ventre diminue et sa mine s'allonge,Il al'air ahuri, morne, dépayse.Quelque chose lui manque on dirait qu'il soupireVers un bien à sa joie enlevé tristement.J'ai beau l'importuner, il ne veut plus sourire;Sa tête sur son sein penche languissamment.Et lorsque, par hasard, l'un de nous lui demandeSi c'est le ciel d'azur du pays de CantonQue cherchent vaguement ses grands yeux en amande,Son doigt s'agite, hélas 1 comme pour dire Non 1Celui-ci peut écrire à la première page de son livre le beau mot5~c~W~. Enthousiaste, ému, déchiré de pitié pour la souffrance humaine, préoccupé à toute heure de la vie terrestre et de la vie future,proibudément sensible aux beautés de la nature et de l'art, plein derespect vis-à-vis de l'amour, plein d'aspirations pour la liberté, chérissant la salutaire etfortifiante douleur, mais comprenantJa joie; admettant d'aiiteurs le rire de l'ironie à faire sa partie dans l'orchestre oùdomine le bruit do nos gémissements et de nos sanglots, AugusteVacquerie est un poëte complet, et, selon le beau mot de Shakspeare,on peut dire aussi de lui c'est un hommeJe no crois pas en effetqu'il y ait un seul poëte moderne en qui l'artiste et l'homme soientaussi profondément identiques et aussi parfaitement dignes l'un del'autre. Ils sont, l'un et l'autre, spirituels jusque dans l'expression dessentiments tragiques et lyriques, sérieux jusque dans la bouffonneriele plus poussée au vif, bienveillants sans mensonge et sans flatterie, carils connaissent bien la nature humaine et ne la haïssent pas. Cette sérénité dans l'œuvre et dans la vie d'AugusteVacquerie est facile à expliquer, si l'on songe que l'idée de Dieu toujours présente l'empêche des'égarer dans le faux et dans le mal s'ilse trompe, c'est dans la formeseulement, et il se trompe avec tant d'honnêteté et tant de conscience,qu'il force ses ennemis les plus déclarés à l'estimertoujours. A dessein,!tË*tf)S<Sje parte ici do l'homme on parlant de ['écrivain, car je ne pense paset Angn-te Vacquerie ne pense pas non plus que la vie privée d'unpoëte tvriquo doive 6t.re murée. Du moment que mon âme avec sespassions, ses doutes, ses ~peranccg, est. le sujet même de mon poem~du moment que je la raconte et que je la montre nue, tout passant, a ledroit do vérifier la fidélité de la peinture que je fui présente, et decomparerima~e au modèle. Si le po~te vivant en chair et en os n'estpas absotumunt i:emt!tah)o à celui qui me montre son ode, sa vie detous!ea jours est un faux en action, et je n'aiplus sous les yeux qu'unvit hi~rion tna~qué, travesti, poussant des sanglots imites et versantdes larmes feintes- ~.)is ici rien de parf'i!, pas un mot qui n'exprimeune scnsd!i<m rëe!)cf)ictft cp'ouvcc, une idée réellement pensée, uneopinion réeJll'mcnt acquise, un songe virilaalument rêvé. Aussi quandje tiens le livre à ).! main, j'y lis non pas une froide tragédie, maisl'histoire d'un esprit, j'hiht.oire d'une âme que je puisjnget en ~outcsûreté de Aussi, que [G pardu po~teou do t'homme, c'c&t toutun, et t-e qui s'apphque à i'ur) s'apphqne rinoureu~mentl'autre.Liberté absu!ue dans le choix d'une r<'g!e, fjdcfite absolue à t.) règleadoptée, ainsi peut ge résumer toute fd vie, toute t'œuvre d'AugusteV~c~ueria. H se révolte Yfofcmmont et gt'nct'cu~mo)~ contre tout cequi usurpe indûment f'Hpparcnœ du devoir, eto~it. ~ruputcu~emoU<i ce qui e~t en effet!R devoir, La langue fran~i~e a été si cruellementvioleuttje en ce temps misl'f(lulc que, par mi les muts qui pourraientme servir à caractériser]c rare talent du po~tc de ~er l'Esprit etdes ~e)tH-7~H~if n'en est pas un seul qui, pendant ces ftornioresa;npt's. n'ait été ftitirrefncnL détourne de son sens propre. Ainsi je dirais,j'aurais raison de dire que Vacqu~t'ie e-t un ~o: puisqu'i)prendpour son modele de chaque instant l'homme sorti des mains de Dieuet non pas t'homme factice créé par les de-mg d'expression et par lestours df h!tcra!urp, puicqu'i!nu decrifa pas une impression d'aprèsun livre et sans )'avu)r ressentie- puisqu'Hne traitera pas m.e questiontnstorique ou ph~usophiquë d'après un autre ectiv:iin(.'tet sans l'avoire~(hce iui-m~utu, et pu~quf, sf) a à rcprc~cntor un [mmumcnt ou unpa~sane,ii voudra ituj'ara~ant l'avoir \u de veux. Enfin, s'd pntn'-prend de re~s<tsc'tcr une Époqoe ou un personnage, il voudra nupara-\ant nvn!r consulté (ous )s rci)S(ii~nen:i"nLs authentiquL's, pûrLrdik,mémo res, co-.tutm's, t<~pnd:'s,et s'être aitpr.tprie Ju-~quaux plus minntieue détails de l'hi toire. faurdis surtout le droit de dire qu'ilil estun Mat~te, putsqu .1 ho croit pas utile d'embo!!)j'!d nature pdr des agre-ments de convention, car on peut à merveille ïe retrouver dans ce por"trait célèbreV1U1, comme Cntdéron oucomme:\Iprirnê~,Incruste ut! ploulb br~laut sur la réalité.)tais comment. appliquer à un artiste délicat, épris d'élégance, Ïe mot/-<'a~e, depuis que ce mot, devenu un terme d'argot, signUie un artisteaconception médiocre, repréae"tant des objets vulgaires avec un dé-<]in" complet du styte? Je dirais et j'aurais raison de dire qu'Auguste\'dcquerie est un éc!ectique. car it ne se parquo pas dans une écolo etJ~ns une nationalité. il admet tous les chefs-d'œune de quelque part';n'i!s viennent, et admire tout ce qui est admirable. DtnLe comme!Iun]cre, et Eschyle comme Shak~pcare; mais comment pmp!oyfr dansbon sens véritable le mot fW~c/t~Me, exclusivement voué désormais àrcpre~ntcr )o système ph!!o&oph[<jue d'un professeur cf')ebe? Enfin,je dirais surtout qu'Auguste Vacquerie est. un no~AXïtQUE, si, grâceaux abus de tout genre qu'on eo aiaiL. ce mot, aujourd'hui vaguementpris en mauvat~o part, n'avilit d'ailleurs j~etdu toute espèce de sens?A )'0figinc, poète romantique voulait dire un poële qui rei~u'de commeson premirr devoir le devoir do rester or!gindt, u.ie~e à sa propre nature et de ne pus pe c~mbac~e[' à imitrr des imitations. N'admettred'ilutres modules que l'homme et la nature, d'autres sources d'inspiration que les œuvres primitives et ongmuies des grands génies, tel futdans sa simplicité le code du romantisme; aujourd'hui le mot romaa<t-'~f a reçu tant de sens divers, qu'il serait long et dilficile de les ënumcrcr, même ddns un travail où ces détaits de Jinguisti~ue pourraientLmuvpr place. Pour l'usurier enrichi par des vols éhontés, un romanNque est un homme qui se résigne au travail et à!a misère dans t'eapou*d'une vaine renommée et par amour pour un arbuste des pays chauds,nommé Iiiurier, c'e,t-a-dire le plus scélérat des hommes, un conspiratenr dangereux dont il faut so défaire à tout prix. Pour le libraireéconome, tranchons te mot, avide, qui. grac(~ à )*inditïctencp si justiGéedes vaudovifiistea pour leur prose,s'e~t habitué à ne pas payer un soude cor<ections d'épreuves, un romantique est un écrivain ruioeux quiextge des points, des virgu)~ et des accents où il en faut, et qui, parconséquent, fn veut à la caisse! Pour tes vaudo\i!)istcs et pour les romanciers à la douzaine, un romantique est un homme imbu de vieuxpréjugés, qui s'ob~tiac à écrire correctement le hancai?, et à faire desvers bien rimés et conformes aux règles de la prosodie, quand cespucrHités sont depuis!ong)cmps passées de mode. Pour les sociétaires dola Comédie-Française,un romantique estun homme d'un puritanismeexcessif, qui ne rct.irf pas un rô!e à i'arti~te qui l'a crée, sous prétextede servir de petites rancunes, dût cette achète!o faire rester sixmois sur i'afnche; en un mot, un maMija~ coMrAew. Enfin, pour lesmontreurs d'ours qui ont installé sur l'autel même de Thaiie les ~pmsà deux t6tps et les veaux à deux croupes, un romantique est purcmmtet simplement un ennemi, puisqu'i! préfère Shak-ipcare a Hobèche etCorneilie à M~ Ma)aga. J'ai dit. ce que c'était avant la confusion deslangues; racine demandant à Euripide!û secret d'émouvoir les cœurs,et à Aristnphane les moyens d'm:ciLcr le rire, était un romantique,puisqu'il remontait directement auc sources de son art, an lieu de copier par-dessus ]'épaH!<' de son voisin. j!' demande pardon de ce longpréambule; mais, en ce qui touche certaines questions, rien n'est t.ofque de s'entendre d'abord sur la valeur des mo~. Si donc on veut. btej)rendre un instant par la pensée au mot iomantique sa significat!nprimitive, et entendte ~riaun artiste original, primp-Sc)uticr, r~pu'diant l'imitation ser\i!e (t par-dessus tout l'imitation de rinutùtion.ce mot s appliquera par excellence à Auguste Vacquerie. Il est romantique p]us que personne. oE assu)cment plus que Victor Hugo, son amiif]ustreetv&nere,quetqucb!xarrequocctteasserticnpnigscsemb!prau premier abord. La raison en est simple et facile à e\p!!quer. /K';<utune Allemagne au montre; pour que la poésie, si cruellement attaquéeet méconnue, ne meure pas, il faut quelque part une main va!curen=-cet triomphante qui tienne ses destinées. Cc)a,dès!epremierjour,Victor Hugo l'a compris comme nous le comprenons nous-m~mes1 etdès Ims il savait Lien que cetta-main ne pouvait ître autre qur lasienne. Or, ceci admis, il n'avait plus le droit d'être t'É~ti~e martyre,et comme, au contraire, il avait le devoir d'être f'Ëgiiso triomphante,comme tous les conquérants, comme tous les législateurs, it a dû, pourdssurer son triomphe, faire sou\cnt des concessions, nécessaires &-)nsdoute, ingénieusement dissimulées, mais ttës-rcencs. Plus heurcu\ quece demi-dieu de la lyre, les artistes plus humbles, qui n'avaient qu'asuivre ses pas et qui n'avaient pas charge d'âmes, ont pu que!que!oisne rien sacrifier de leurs convictions, en risquant l'insuccès, t'obscnrité, l'oubli, enfin tout ce qui est l'enfer du pûete; mais il faut aimerson dieu jusqu'à souiï'rir l'enfer pour J'amour d~ lui! Ainsi afaitAuguste Yacqueri~; il a dédaigne, i) afui la popularité aussi sineere-ment qu'ilaaimé le beau; mais il ad<~<, dan~ l'époque présente, lessuffrages qui assurent et garantissentgloire future. Dans ces coursque Paris écoute avidement, t'hito\cne Doyer développait un jour, dosa voix si éloquente, une thèse dont la justesse m'aFrappé. L'admiration du génie, d<sa!t-i!, porte avec elle do tels trésors de grâce, qu'ilgnfïit de se vouer ardemment au culte d'un grand homme pour ne pluspouvoir être soi-mcmc un homme médiocre. Et il citait à ce sujet desexemples décisifs, rassemblés avec le rare bonheur d'érudition qui ledistingue. Si cette règle est vraie, Vacquerie, déjà organisé lui-mêmecomme un maître, a de qui tenir,!e <'u!te dévoué, fidèle, infatigable,qu'ilprofesse pour Shakspeare., suCEratt à maintenir son âme dansune région supérieure, et l'amitié qui l'unit au divin po<!te de la Lé-~~c des siècles est devenue historique. A ce sujet, il importe designaler une fois pour toutes un des principes admis par la niaiseriecontemporaine; certes il est pénible de passer son temps à mettre lespoints sur les t, mais si patient qu'on soit, on se lasse à la fin de voirtous les )d'un côté et tous les points de l'autre1 Ce chceur, ce fatalchœur de bourgeois imbéciles, dont la chanson remplit les entr'actesde la tragédie humaine, a inscrit une fois pour toutes dans son répertoire Vacquerie, imitateur de Victor Hugo, et l'éternel Polonius quirépond si complaisammentà HamletEn effetUn chameau véritable, un chameau tout à fàittt'éternel Polonius qui vit d'opinions toutes faites, comme il vit de painacheté chez le boulanger, n'a cessé de répéter sur tous les tons eneffet, voilà tout à fait la manière de Victor Hugo; c'est bien VictorHugo )ui-Kiême! Or, si Auguste Vacquerie peut se glorifier, à justetitre, d'avoir aimé avec un dévouement passionné, dans la bonne etdans la mauvaise fortune, celui qui l'en a récompensé par la page immortelle où il le nommele frère de ses fils, d'autre part, je ne sache pasdeux natures poétiques plus différentesl'une de l'autre que celles deVictor Hugo et d'Auguste Vacquerie. Même au théâtre, où nul poëtecontemporain n'a d'autra modèle à étudier que les poëmes de l'auteurde Marion Delorme, de .RM!NhM et des Burgraves, Vacquerie se sépareviolemment, absolument, du plus grand poëte de ce siècle. Quel quesoit son thème, à quelque péripétie violente qu'il soit arrivé, et lorsmôme quela situation tout à Mt tendue est près d'éclater. Hugo resteavant tout artiste et f~scr-fp~Hr: il ne fera pas grâce et il ne se fera pasgrâce de la ciselure d'une coupe ou d'un manch:! de poignard. Aumoment ou le duc d'Esté veut assassiner l'amant de sa femme parlos mains de sa femme, s'il en\o!e un serviteur chercher le poison dansune armoire cachée derrière un panneau représentant Hfrcuie, il nencgiigera pas de dire, en parlantà ce serviteur. ~erc!t~ ~Mp~er,un de mes aMf~~s/ Où Hugo a mis des Hxncs, des )ig"es ad'nirabies,dont je ne \oud'ais pas supprimer une virgule, Vacquerie se contenterait d'un mot, peut-être d'un ~este. Fut-co au moment du coup decouteau décisif, Hugo n'on'cttta jamais te mot <,ui achmo de poindreun caractère, tandis que Vacquerie tâche de faire saillir ics caract<re5par les seules évolutions de )'dc!ion. Etsi je ne rougissais de continuerun parauèiesisi puéril, je montrerais dans la poésie lyrique la m6!)]cdifférence de système encore bien plus ~isibicmpnt accusée. Vic~o)'Hugo, avec b certitude d'un artiste impeccable, à qui tout développoment fournit un c~efd'œtnrG.. paisit m~nri.tbicmpntau passade touteoccasion de développement. Cht'z Auguste Yacqm'rif, au contraire, leplus sentimental des morceaux fvriques auecte la forme d'un rttisonncment curre et solide, où tout courtàla conclusion et la préj'nro; iln'écrit pas un mot qu'on pourrait supprimer, ce '"otdùt-Lt être di\fois sublime, ~'on-scuh'mentit ne se baisse pas en chemin pour r~na-scrune Heutette. mais il ne s'arrêterait pas pour cueillir la fleur de )'a! é-~qui s'ouvre tous tes cent an~ avoc un éclat de tonncrrt'. Lo seul point decontact, )pseu! rapport positif que je oie entre le ~~te des Pemt-7'cN~fget son vcnéro maitre, c'est la fusion perpétuelle ds moyens du Drameet de ceux de l'Ode. 1\Iais ceci est un carartùre commun à tous le~lyriques contemporains. Quand )c génie surhumain de Hugo eut dramatisé rOdc, un poëte nouveau n'eut, ptspu sonner à lui ôtcr cette \icicqu'ello avait re~'ue avec des transports de joie. Om, cliacun s'cfÏbrco derendre l'ode rivante et a~i-'s!'nte: si Auguste Vacqucrie a pu y réussirmieux que beaucoup d'autres, c'est qu'il est né ft organisé poète dramatique, et qu'il possède ce que t'imitat-ion ne donnera jamais. Mêmeen ses plus intimes confidences, il satt faire voir au lecteur un personnage, un homme ag.s=atit, aimant, souffrant, et qumd c'e-t iui-mcmcqu'il met en scèpe, loin de tomber dans td plate et ecœnrnn[.e élégiedont tant de froIds rimeurs nous ont fait un epouvantail. il nous donneun drame en quelques vers, puissant, saisissant, brutal comme la vie.Dans le plus court de ses ouvrages, vous trouverez toujours Dieu,t'homme,h) natuie, c"s trois termes sans!esquet-< il n'y arien dans!'art.Sansf'esaotta!esyeux5ur!'hommequi s'agite, qui lutte, quin'itnpdt)ented.)nssaprtsond'unjou)';)'tr'mme,i)tere~rneen!"imême ou hors de lui; mais près de rette victime sacrée, it entend ~6-tïlir )d fbr~'t profonde et la mer tumutt.uet.se: au-dessus d'elle, it regarden.tmhoyer les saphirs et lea diamants du ciel; il écoute le chant silendt'm des sphères, et dans l'histoire s~n~ ce~ss fbuittee, dans la natureepe)ec religieusement, d.m~ t'humanite rtuchirôe pa" la m~ere et par lahaine, dans la rose an cœur vermeil qui fcmit d'amour, d<tns le lisq']i srmble un baiser cc!estR, il voit ta main et le sourire du grandouvrier qui travaille toujours. Oui, ce pœte croit en Dieu; ai-je besoind'ajouter qu'ilaime sa mère et qu'il rfspectf i'amour? A chaque pagedo son livre. la femme o~t ['oh'n, v~nerép, adorée. Gruce au ciet, lamauvaise compa~nie, Ie rh>mi-mondC', la fille éhontée, que cerfainspoctfâ n'unt pas craint d'aller chercÏ!cr dans ta comédie a la mode,n'ont pas déshonoré une seu)e Ngne du livre d'Au~u~tf* Vacquerie. Cetriste troup(,Hu des annrs rnalsain.s, il ne le connaît pas et n'en parlepas: il a toujours vécu d.!ns)f)fnm!![e, dans le monde, et pourquoin'~ijoiit(~rai.~je pas ingt'l1lJl1lcnt dnns 1'1lmour? Heureux le poëte qui nelivre son cœur qu'à deîtoh!esatïections' Commpcetui-ri, il laisseraune œuvre que t.outc f('mmo pourra t"nir dans sos mains deticate~ unlivre que toute jeune fille pourrafermer à demi pour 5ion~er à absentqui remplit ses p~n-~s. Ce n'est p's parce qu& Vacquerie aimitéVictor thtgo que t'avenir unira ces deux noms dfjajointspar l'amitiéet chers h la mu!~e c'est parce que le po~te des fMH~rrtf~M r//onn~Nre&t,con!tne!echeratis<'ntaquii)avoue)emei)h'ur<')RFaviRTmnobtc cœur, une âme libre, un esprit avide du vr<.i. Cette rigidilécastillane qu'iladonnée i)u héros de son drame, elle est en lui atts~i;mais il y joint la résignation et la simplicité d'allure que commanflenotre vie actuelle. Tout le monde connait tes oeuvres d'\u~us'<'Vacquerie; on me permettra pourtant de rappeler ici les principalesd'entre elles. Ce sont, en poésie, f~/cr de i'Espftt et ~emï-T'ctttf~au thcâtre, Ï'~H~OM~ d'après Sophoe'o; ~f.~ft/~et<e Cctp~tunB Paroles,d'après Shakspearn, ces trois tranfuctions écrites en collaboration avecFaut nleurice, avec lequel Auguste Vacquerie est lié par une an~ctionfrat.prnoUe; puis T~M~os, cet u?:)Qt'E chef-d'œuvre co'nique denotre temps, SouaenEPemnee mrie, et enfin les Puneraitles de l'Honnnur;en critique, ProfilsCn~acM, unvotumeétincctantd'esprit, de~ietéet de bon sens. De nombreux travaux dissémines dans les revues, etune collaboration active à F~cMm~ de <84S constituent déjà, avecles Œuvres précédentes, une carrière dignement et magnifiquementremplie; mais Vacquerie n'apas le droit de se reposer, car le Drameagonisant n'espère plus qu'en lui. Apre;; tant de luttes, il ne se sentpas lassé; il est jeune, et il a devant lui tout un monde d'oeuvresnouvelles.THEODORE DE BANVILLE.Voy.!a/ër ffc!'jE'spr~i vol. tn-t8, 18~ Demt-rcj~M, < vo!. m")8,Garmer frères, 1845.SOLIDARITELe brouillard cachait l'eau comme un voile de prude;Le jour ne venait pas moi, qu'une inquiétudeLoin de toi toujours mord,Je marchais tristement sous tes branches moroses;Le ciel était aussi sombre que moi, les rosesCroyaient le soleil mort.Ta lettre arrive!–Oh! quand, des pleurs plein les paupières,Je la lisais, tout haut. tout bas, de cent manières,Ivreà risquer de choir,Oh1 quand, sentant mon cœur revivrechaque ligne,Je la lisais aux fleurs, aux arbres, à la vigne,Aux nots joyeux de voirQue tous n'ont pas encore renié la natureEt qu'il existe encore, après tant de torture,Deux cœurs non soucieuxDe l'argent, des contrats et des calculs de l'homme,Qui s'aiment comme l'eau filtre des monts, et commeL'oiseau va dans les cieux,Voilà que tout à coup, et comme si, pournaitre,L'aube avait attendu le secours de ta lettre,La brume afui le jourQui ressuscite afait chanter la terre veuve!Et je me remplissais de soleil, et le neuveSe remplissaitd'amour!i.'ESrKI't'ETI-ECŒURL'esprit es* vieux.L'espritai'~edehterro.L'esprit, grave. pensif, t'.borieux, austère.Comptctc par ses gains incessamment accrusLe )egs prodigieux des siMesdisparus.Ainsi que ('Océan dans une anse profonde.Le passé monstrueux dans sa raison abonde.t) est contemporain <)n tcmp~. Il asfto~MTout le bonheur humain, qui tiendrait (!.)ns un de tQuodefmsiiaYu!ar&d!te))ue!Comme il sait tenant de la joie obtenue!0 furieux desn'. de~orf'ur dE; chemin'.Ouifatstcntî'unmnnteontrobierctdpmafn.Co~mci)pren<) en piiete~ rudes exercices,Et comme il craint pour toi que tu ne réussissesI! montre au c'rur.sachant par où tout doit finir,Sous la chair du présent le i-rjue!e!te avenir,Et,!orsquf;)enaYn'c est près rie la sirène,Do peur que [a douceur des chants ne nous cntrainc,Il nous consei~cra de nous faire fier,Comme un maître prudent ensei,;n3 un eco!icr.Consoi]s perdesLe cœur, qui n'a, lui, que notre n~e,Croit en sa force, prend i'avis pour un outrage,Ne sait que l'avenir, dit que le passé ment,Et, pendant que t'esprit lui parle amèrementDe tout es qui rayonne un jorn*. amour et ~toira,Des empires géants naufrages dans l'histoire,Des morts, et des v'ivants qui, tramant te lamheauD'un rêve détruit, sont cu\-memes leur tombeau,Uta.vien'.saute.rit.pteure.chante.délire,Voit la voûte ctoiiec et ne veut pu )a lire,Cause avec les oiseaux, prête sa joie&!\ta!,Cueille une marguer'ile et lui dit Suis-je ahn6?Et, pour qu'elle réponde ai;!si qu'il veut, la baise.L'esprit asix mille ans et le ccour en aseize.Ami, regarde l'art et non pas )o succès.]c douterais de toi si tu roussissaisDes le commencement, sans lutte et sans bataitto.Ils n'entrent pas partout, ceux de la grande tadhLa vogue est peu. Les noms qu'hier elle allumaitSont!)njoun)'t)ni!ef~roùtarouii)ese.met.La vogue à chaque instant veut une autre merveille,Et ne reconnaît pas ses amants de la veille,tdo!t's dont la mode a tenu l'encensoir,Dieux qui sont quelquefois éternels tout un soir!Toi donc. sans pren )ro gardeà la tourbe insensée,Que toutes tes amours soient avec ta penste.Fais sans cesse, ta plume ou ton front à la nmin,De tes sueurs ton œuvre, et d'aujourd'hui demain.Et tu l'auras aussi, le fracas populaire,Plus tard, mais plus longtemps. Passe-toi sans colèreDes applaudissements prompts, parce qu'ils sont courts.Aujourd'hui, c'est un jour, et demain, c'est toujours!Vous ne vous doutiez pas toutl'heure, en passantDans le charmant sentier qui du coteau descend,Qu'un jeune homme était la qu'enivrait votre grâce.La haie, où qitejfjue merle en fuyant s'embarrasse,Me dérobait, tenant un livre interrompu,Et vous avez passe si près que j'aurais pu,0 chaste et simple enfant qu'un regard effarouche!Porter avec ma main votre main à ma bouche.Tout le bo:s,source,oiseaux.brise,bourdonnements,Accompagnait le <'h;tut de tous vos mouvements,Et votre ange en ses mains sentait trembler ses pabnesA voir mes yeux de feu fÏMS sur vos yeux calmes.Les fleurs et les cceurs craignentle grand jour.Dans la rosé,its{'cbeLa goune d'argent qui la tenait fraîche;Dansi'ânte.ramour.Quel parfum encor, ma fleur adorée,Ton cœur et tes sensAuront-ils pour moi, quand tous ces passantsT'auront respirée?1Ah! que ne peux-tu, triplant tes rideaux,Secrète, profonde,Lointaine, impossible, apparaître au monde,Des ailes au dos,Chaste oiseau perdu dans )'idéâ), commeDans une forêt;Colombe au cou blanc qu'effaroucheraitLe pas de tout homme;Ame qu'on pourrait parfois contemplerTouchant notre sphère,Contemplerde loin, de peur de te faireSoudain cnvoter?Que n'es-tu pour tous un ange de flammeDans la nue enfui?Ait quel don alors à l'élu pour quiTu te ferais femmeComprends-tu trésor plus grand qu'aucun motCo qu'alors la femmeDévoue à celui pour qui seul son âmeDescend de si haut?Comprends-tu qu'alors c'est une madoneDans l'azur trônantQui s'L'prend d'un homme, et qu'en se donnantC'est le ciel qu'on donne?Mais quel paradis me donneras-tuSi ta vie à terreN'est,& tous les pieds ouvrant son mystère,Qu'un chemin battu?Ton cœur dans tes yeux, a l'astre infidèles,Pt)urtousresp)endit,*Et, montrant ton dos, ta robe leur ditQue tu n'as pas d'ailes.L'ENFANTLa falaise est à pic et donne le vertigeEt puis, de tous côtés, la mer. Aucun vestigeD'une existence humaine en ces rocs redoutés.Seu), dans ce lieu sinistre où le monde s'achève,Un tout petit enfant est assis sur la grève,Grain de sable englouti dans deux immensités.Seul, débile, impuissant, mais où donc est sa mëre?Ces deux éternités tiennent cet éphémère!S'il voulait que t'enfantacette heure périt,Le mont n'aqu'a lâcher une miette de rocheLe famuche 0. éan. qui pas à pas s'approche,N'a qu'à pousser encore un flot l'enfant sourit.En effet, la falaise au O~nc ten'ih)e et sombreSe penche avec douceur pour lui hire un peu d'ombreEt l'abriter du ve!)t;)'0c(au monstrueuxLcche timidement les pieds du jeune maitre.Falaise, ta fierté f,tit bien de se soumettreOcéan, tu fais bien d'être respectueux.Car ce petit enfant, c'est!'))0)nmo! Oui, double gouttt'e,C'est celui qui domine et c'est cetuiquisonu're.L'acte est dans son esprit, dans son cffur le vautour.C'est le fier pic battu de la va~ue infinie.Qu'est ta hauteur. t'n!{tise. auprès de son génie?Mer, qu'est tun amertume auprès de sou amour?7A UN RESSUSCITEVottsvoitù donc ~ucri,c'est la grande nouvelle,DecëttemiitadieûternethetcrufUeQui, pendant dix-huit mnis, a sonné votre glas,Etvous~tesvraimenttres-hienpor!ant.[!ëbs'Luttant et, comme un poids qu'on i~ve et qui retombe,Descendant chaque jour plus avant d.tnsbtombeOutesotvousët['ci!]tav~cdeaou)'d:;tr.:u}SjKj't'ts,Vousendviezdej~jus~u'ituniftieuducorp~;Et voiiàtttutacoupquHvoussortes de terre,,Sauvé, ravi, criant aux cloches de &e tanc,Frais, soupte, rajeuni, triomphant! Je vous plains.La vie est revenue, et vos yeux en sont pleins,Vous allez embrassant tout ce qui vous rencontre,Vous ne vous lassez pas de tirer votre montre,Kt vous étudiez, d'un regard hébété,Le peu de temps que dure une heure de santé.Le monde autour de vous est comme un gai poèmeVous êtes! Vous venez de vaincre la mort mémo!Ami, je vous plains. Si vous aviez entendu,Lorsque le mëdfcinjadis vous crut perdu,Votre femme éclater en un sangtot tcrribtc,Etvos enfants! Ce fut une journée horribte;Tous juraient de vous suivre, ils avaient trop besoinDe vous, et leurs serments prenaient tout à témoin.Vous mort!vous enfoui sous la terre glacée!Qui donc aurait pu vivre avec cette pensée?'{Mais vous ëtiex toujours mourant et jamais mort.An lieu de profiter de leur premier transport.Votre hésitation tenace et singulièreA vous faire clouer pour Je bon dans la bièreLeur a donné le temps d'attendre, d'espérer;On se lasse de tout, et même de pleurer!Et puis, vos chers amis sonnaient à votre porte,Et partaient. Chaque jour la tombe nous emporte;C est le père aujourd'hui, c'est la mère demain;Puisque c'estacebutqu'ahoutit tout chemin,Puisque nous sommes surs d'y rejoindre les nôtres,Qu'importe qu'un de nous arrive avant tes autres?Faut-il donc tant pteurer ceux qui marchent devant?H~ias'cesotiteneorles plus heureux souvent!Hëta),!nep)euronspas,envions ceux qui meurent.Le pt~ids le plus pesant est pour ceu': qui demeurent.Les mois passaient, tt vint un jour où t'en se ditQu'en proie ce dur mal qui sans cesse grandit.Vous soutt'riet depuis d.huit mois, de tm)) compte.Et qu'il\audrait hicu mieux pour vous une mort prompteQu'une teUe agonie, et de ce moment-laC'en fut fini de vous, la pitié s'en mehDès lors on souhaita votre mort à voix haute.Et l'on vous trouva lent, et nul ne se fit fauteD'aller dans son chemin, de rouvrir son sillon;Ce n'était plus de vous qu'il était question;On ne pensait plus même à la tombe entr'ouverte;Vous viviez, qu'on avait oublié votre perte!Et c'està ce moment que vous ressuscitez!C'est lorsque vos enfants vivent de tous côtésQue vous les rappelez du fond du tombeau sombreAfin de vous ouvrir! Que demande votre ombre?Vous a-t-on ma) pleuré? n'etes-vous pas content?Plus d'un beau mort se tait, qui n'en a pas eu tant.Donc, tu ris, croyant vivre; et moi, ta mort me navre.Ah1 la froideur des tiens, voilà ton vrai cadavre!0 malheureux guéri qui prends des airs vainqueurs,Hossusciter les morts, ce n'est rien, mais les cœurs?I) v a bien des antres que je n'ai vu Gustave Le Vavasseur; maisma pensée se reporte toujours avec jouissance vers l'époque où je lej't-~quentais assidûment. Je me souviens que plus d'une fois, en pénétrant chez lui le matin, je le surpris presque nu, se tenant dangereusemcnt en équilibre sur un échafaudage de chaises. H essayait de répéH-r les tours que nous avions vu accomplirla veille par des gens dontc\t. )d profession. Le poëte m'avoua qu'il se sjnta't. jaloux de tous lesc~cits de force et d'adresse,et qu'il avait quelquefoisconnu te bonheurde se prouver à lui-même qu'iln'était pas incapable d'en faire autant.Mi)is, après cet aveu, croyez bien que je ne trouvai pas du tout que lepoctc en fût ridicule ou diminué; je l'aurais plutôt loué pour sa franchise et pour sa fidélité à sa propre nature; d'ailleurs, jo me souvinsque beaucoup d'hommes, d'une nature aussi rare et aussi élevée quelasienne, avaient éprouvé des jalousies sembtabicj à t'egard du torero, duronn-dien et de tous ceux qui, faisant de leur porsonne une glorieusoputmc publique, soutèvent l'enthousiasmedu cirque et du théâtre.Gnst~vc Le Yavasscur a toujours aimé passionnément les tours doforce. Une difficulté a pour lui toutes les sedncHo<i& J'une n~mpho.L'ûb.~tac)ele ravitt la pointe et le jeu de mots t'entrent; it n'y a pjsde musique qui lui soit plus agréable que celle de la rime triplée, qujdrupJHR, multipliée.!t est!tft~oHCH/ con~/[fyu~. Je n'ai jamais vn n'bomm3si pompeusement et si franchement Norm.md. Aussi rierre Corneille,Brébcuf, Cyrano, lui inspirent plus de respect et de tendresse qu'à toutautr', qui serait moins amateur du subtil, du contourné, de la pointedisant résumé et éclatant comme une Heur pyrotechnique. Qu'on sefi~m-o, uniesce goût candidement bizarre, une rare distinction dosentiment et d'esprit et une instruction aussi solide qu'étendue, onpourra p'ut-étro attraper la ressemblance de ce poète qui a pas~é parminous, et qui, depuis!ongtempiinsta!!ë dans son pays, apporte sans ancun doute dans ses nouvelles et graves fonctions le m~me xe)c ardentet minutieux qu'il mettaitjadis à élaborer ses brillantesstrophes, d'unesonorité et d'un reflet si métd)iiques. rire les t'i'rois sont un petitchc-F-d'œuvro et le plus partit- éehantiNon de cet esprit précieux, rappelant les ruses compliquées de l'escrime, mais n'c~ctnant pas, eomnieonlevoit,ïarëverieGt!oba]a)K'cntcntde~mpfodie.Cnr,i)fnuttc lerépéter. Le Vavasseur est une inteJiigence ttcs-et'ndue, et, gardonsd'oublier ceci, un des plus délicats et des p)u-. exercés causeurs quenous ayons connus dans lui tamps et un pay s mt la cvuscria peut êlt'Pcomparée aux arts disparus. Toute bondi-~ante q)~eii e~t, sa conversation n'en est pas moins solide, nourri-.sante,sn~geëtivf, et i.) souplesse de son esprit, dont il peut être aussi fier que de celle de soncorps, lui permet de tout comprendre, de tout apprécier, de tout sentir,même ce qui a l'air, à première vue; te plus éloigné de sa nature.Cn.HAUUt-:i.AtïtR.Voy. Poésies ~~tfM~ vol. in-16, Dentu, 4846; da. n'nts de re~oIution, S~Lvesencollaboration avec Ernest Prarond vol.in-24, Mich8! Lévy frères, 1849; ~-<;M -Mo~~M~ 4 vol. in-~6,Miche! Lévyf~res,<850.VIREETLKSVIMISTBLOf-ETSJe rrois qne qnelqnefois cherchant ses aventures,Aynnt en Thcssaliepùtl. Apolt,m,Qui U mnt se piomeneryusquiaue moats de Beston1:1Jusql1'.J.u\. vans do 4ue et jl1t.qu'au1 vaur da Bure:LA FltE<Il,YE.-V"UQur;r.IN. (ÁltpfJt'll'lI~Jch. n.)Qu'il fait bon a'tcr, en rimant,tDes vaux de Vire aux vaux de Bures!Pour un poète Bas-normand,Qu'il fuit bon aller en rimant!On s'inspire du sentimentDes vieux chantres aux voix si pures.Qu'il fait bon auor, en rimant,Des vaux de Vire aux vaux de Bures!Connaissez-vous Thomas Sonnet?– C'était un médecin de Vire;Il tournait fort bien un sonnetConnaissez-vonsThomas Sonnet?Aux malades il ordonnaitDe ne jamais boire du pire.Connaissez-vousThomas Sonnet?C'était un médecin de Virp.Connaissez-vous maître Le Houx?–C'était un avocat deVire:Il buvait du sec et du douxConnaissez-vous maître Leitoux?H avait pris son nom du houxQu'aux cabarets on voit reluire.Conuaissez-vous maître Le Houx?C'était un avocat de Vire.Connaissez-vous mailre Olivier?C'était un vieux foulon de Vire.H ne foulait que son cuvierConnaissez-vous maître Olivier?Quant aux finesses du métier,Il savait chanter. boire et rire.Connaissez-vous maître Otivier?– C'était un vieux foulon de Vire.L'Olivier, le Houx, le SonnetSont Paix, Cabaret, PoésieTout bon rimeur aime et connaîtL'Olivier, le Houx, le Sonnet.Dame Raison perd son bonnetLorsque la rime est bien choisieL'Ohner, le Houx, le SonnetSont Paix,Cabaret,Poésie.Vire est un lieu délicieux,Vire est une ville normande.Ce n'est pas le séjour des dieux,Vire est un lieu délicieux;Mais ce que j'aime beaucoup mieux.Lapaix nue i'onytt'ouvt'ett grande.Vire est un lieu délicieux,Vire est une viue)iormaiK].<Les cabarets y sont nombreuxEt tes buvfin'sysont solides.Bien plus qu'autrefois dansKvreux,Lescabaretsysontno:nbrou\.Onn'yvoitpoinîdccerveanxct'enx,Mais on y voit des verres vides.Les cabaretsysont nombreuxEt les buveurs y sont solides.C'est )e frais berceau des chansonsEt la mère du VaudevilleLes plaideurs s'y font ëchat~sons,C'est le frais herceau des chansons.Les foulons percent les pointons,Les médecins boivent en villeC'est le frais berceau des chansonsEt la mère du Vaudeville.Qu'ilfait bon aller, en rimant,Ues vaux do Vire aux vaux de Bures!]'our un poëte Bas-normand,Qu'il fait bon aller en rimant!1On s'inspire du sentimentDes vieux chantres aux voix si pures.Qu'il fait bon aller, en rimant,Des vaux de Vire aux vaux de Bures!A NICOLAS LE VAVASSËUÏt~~E~X~Cher Bmduu, ~e fus luer te rendre une ninUeMon coeur d'un coup morfeL se aenut pénetrd,V ulant xupr8s do ton le cian ge et 1'ean Ler.nu..Cumme toi, je me w5 i deus doto> rendu U:,me,C'nat, clwr amn Bandou, que tu en mourus ps.LEVAVASSEUlt.{~CMtt<t'~U.tComment se fait-il donc, mon obscur homonyme,Qu'cn un recueil de vers fait p~r un anonyme.Hunt je me trouve possesseur,Frondant de ses voisins la grasse platitude.Se trouve ce sonnet d'une tiere attitude,0 Nicolas Le Vavasseur?Plus gueux que Colletet, tes muses peu savantes,Comme lui, te portaient à l'amour des servantes,Et tu nous laisses devinerQue le chetif espoir de quelque os médullaireTe fit assez souvent louer l'œil séculaireDe la prêtresse du diner.A grand'peine parfois tu gardais l'équilibreEntre le sel attique et l'epi~ramtne Iihre,Et pour le docte ChapelainEn vain dans ton esprit cherchastu l'étincelleTu ne pus rencontrer, pour louer la PucfUe,Qu'un coq-a-l'ane fort vilain.Mais ce plat bel esprit aux pointes incongrues,Ce poëte crotté, mendiant par les rues,Tombé si bas on ne sait d'où,Un matin qu'il flairait l'odeur d'uuc cuisine,Trouva dans son fumier une perle assez finePour louer son ami Bardou.C'est qu'avec ton esprit, pauvre grelot, semblableA celui des troupeaux au sortir de l'étable,Et que tous les vents font tinter,Auprès de l'estomac, heureux en perspective,Géant embarrassé de sa lurce inactive,Tu sentais un cœur palpiter.Aussi tu protestas, en rimes assez riches,Pour ton ami Bardou, contreles hémistichesDe l'hypercritique Boileau;Mais la postérité c'en tint pas plus de compteQue ce fat de tailleur (lui refusa l'escompteDe dit rimes pour un manteau'.1.Etais-tu de Paris, de Falaise ou de Rome,Famélique rimeur, pauvre tête et pauvre homme,Des belles ni des grands chéri,Toi que j'ai vu jadis a la tête d'un livre,Au milieu des lauriers, i!thumë pour revivreCote& cote de Scuderi?C'est au commencement de l'Histoire normandeDe l'abbé Du Moulin. Dans ta vanité grande,Tu promets t'immoftaiiteRcatisaut pour toi ta promesse candide,L'illustre et bon curé dans son manteau splendide,T'a, comme un enfant, emporté.Ce qui fait que je crois que le feu poétiqueS'attisa ce jour-ià du feu patriotiquePour te mettre en un doux émoi,Et que, t'apercevant tout joufflu sous ton masque,Je te crois simp)ement un Bas-normand fantasque,Comme Jean de Falaise et moi.Toi qui passes sans contreditFour un des marchaudsle plus richeEt qui dc tes draps n'es point chicheQuand 011 t'en demande à crédit.;Si, me truitanten yhilosoyloo,Robin)tu veux pour ton étohe nDe moi ne prenrlre jamais rien,te fera toujoura vivre,Et je te ]}eindrai dans mon livretSi tu veux m'effacer du tien.nenooo.Je n'ai poinL comme toi, pressé p~r la flmine,'fraine ma muse, hélas! de cuisine en cuisine,Mais le critique impartialTrouvera qu'en mes vers, nés, naissants, comme à naitre,H en est de mauvais, de pires, et peut-êtreDe bons, comme dans MartialJe ne connais point d'aigle à )a force éternelleQui me puisse emportersur le bout de son aileDans l'air de la postérité,Et le Saumaise,a qui j'amasse des tortures,M'exposera vraiment aux critiques futuresHonteux comme un ressuscité;Mais si quelque poëte à figure hautaineFait sonner notre nom dans la poussière humainePlus haut que ses deux devancie.'s,Et que son pied nous heurte au milieu des décombres,Peuï-ctre tcndra-t-ii la mainnus d~u\ o'nbresAtcc des sourires princiers.Et, traînant après lui ma muse réveilléeDevant la grande foule alors émerveillée,On m'admirera sur sa foi,Et ce jour envié d'illusion futurePourra dans un moment me rendre avec usureCe qu'aujourd'hui je fais pour toi.ÉPILOGUEpESPOÉs)';srt'GtT~iS8Lorsque je serai mort, oh 1 je vous en convie,Si vous vous rappelez une heure de ma vie,Amis, où d'amitié j'aie oublié la loi,Oubliez-moi.Mais si quelqu'un de vous, entonnant ma touange,Vient à dire ]t n'est plus, celui dont t'ame étrangeParfois pour consoler avait des mots si doux,Souvenez-vous.Si l'on vous dit C'était un bizarre égoïste.Un damne misanthrope, un pédagogue triste,Pas plus qu'en son génie, en quelque autre il n'eut foi,OuhUez-moi.Mais s'il en est un seul qui, creusant mon histoire,Vous dise 0 mes amis, respectons sa mémoireQuand nous avions raison, se moquait-it de nj'ji?Souvenez-vous.Si jamais quetque Hamlet, heurtant mes os livides,Dit Hélas! Yorick, pauvre crâne aux yeux vides!Tu sonnais toujours creux quand on frappait sur toi,Ûunioz-mui.Si quelque autre, arrêtant le pied qui me condamne,Dil Vous ne savez pas ce qui fut dans ce crâneDieu cache la sagesse aux cervelles des fous.Souvenez-vous.Si l'on vous dit Ici repose un homme impieQui la-bas, en enfer, dans les tourments expieLes hommages cafards qu'il rendait à son roi,Oubliez-moi.Mais si quelqu'un de vous se lève et dit Mensonges)f) croyait au grand Dieu qu'il voyait dans ses songes,Et quand il était seul, il priait à genoux,Souvenez-vous.nC W 18,~luJe me suis souvent demandé, sans pouvoir me répondre, pourquoites créoles n'apportaient, fn généra!, dans les travaux littéraires aucuneoriginalité, aucune force de conception ou d'expression. On dirait desAmes de femmes, faites uniquementpour contempler et pour jouir. Lafragilité même, la gracilité de leurs formes physiques, leurs yeux develours qui regardent sans examiner, t'étroite~se singutière de leursfronts, emphatiquement hauts, tout co qu'il y a souvent en eux decharmant les dénonce comme des ennemis du travail et de la pensée.De la langueur, de )a gpntiups~e, une facufté naturelle d'imitation,qu'ils partagent d'ailleurs avec les nègres, et qui donne presque toujours à un poëte créole, quelle que soit sa distinction, un certain airprovincial, voilà ce que nous avons pu observer généralement dans lesmeilleurs d'entre eux.M. Leconte de Lisle est la première et l'unique exception que j'aie rencontrée. En supposant qu'on en puisse trouver d'autres, il restera, a coupsûr, la plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des descriptions, tropbien faites, trop enivrantes, pour n'avoir pas été moulées sur des souvenirs d'enfance, ne révélaient pas de temps en temps à I'œH du critiqua l'origine du pocte, il serait impossible de deviner qu'u a reçu lejour dans une de ces îles volcaniques et parfumées, où l'âme humaine,mollement bercée par toutes les voluptés de l'atmosphère, désapprend chaque jour l'exercice de la pensée. Sa personnatité physiquemême est un démenti donné à l'idée habituelle que 1 esprit se fait d'uncréole. Un front puissant, une tète ample et large, des yeux clairset froids, fournissent tout d'abord )'image de la force. Au-dessous deces traits dominants, les premiersqui se laissent apercevoir, badineune bouche souriante animée d'une incessante ironie. Enfin, pour com-ptëter le démenti au spirituel cotu.nc au [J.~sique, sa convcr.ation,solide et séricu:e, est toujours, à chayue ilLl.1tlL, a~ai:oanéo par cetteraillerie qui confirme la force. Ainsi non-culcrncntest érudit, nonseulement il a médite, non-seu!ement il a cet œil poétique qui saitextraire le caractère poétique de toutes choses, mais encore il a dfl'esprit, qualité rare chez les pcctes, de l'esprit dans le sens populaire etdans le sen~ le ]t]us élevé du mot. Si cette inculte do raillerie et dobouffonnerie n'appjratt pas (d~tinctement, veux-je dire) dans sesouvrage~ poctique&, c'est, parce qu'elle \eut se cacher, parce qu'elle acompris que c'eEatt son devoir de se cacher. Leconte de Lisle, étant un\r.ii pu~te, â~npux et méditatif, a horreur de la confusion de~ genres,et il sait que l'drt n'obtientses c~cts les plus puissants que par des suc< tuces proportionnés à la rareté do son but.Je cherche à définir la place que tient dans notre siècle ce poëtetrdnquille et vigoureux, i'un de nos plus cncr~ et de nos plus précieux.J.e camctere distinctif de sa poésie est un sentiment d'aristocratie intellectuelle, qui suffirait, à lui seul, pour expliquer rimpopuianté del'auteur, si, d'un autre côté, nous ne Sd\iuns pas que l'impopularité, MFrance, s'attache a tout ce qui tendvers n'importe quel genre de perfcotion. Par son goût inné pour Li philoscipliie eL par sa faculté de description pittoresque, il s'dëve bien au-dessus de ces mctancotiqucsde salon, de ces tabricant~ d'albums et de ke~psa~es où tout, philosophie et poésie, est ajusté au sentiment des demoiselles. Autantvaudrait mettre te~ fadeurs d'Ary Scheucr ou les banales images denos missels eu parallele avec les robuste., fi~ura, de Gortiaius. Le seulpoëte auquel on pourrait, sans absurdité, comjtarer L~contc de Lisle,est Tnuoptuie Gautier. Ces deux esprits se ptai~ent également dans levoyage; ces deux imaginations sont naturellement cosmopolites. Tousdeux ils aiment changer d'atmosphère, et habiller leur pensée dc~modes variables que le temps éparpiHe dans l'éternité. Mais Théophile Gautier donne au détaU un relief plus vif et une couleurplus allumée, tandis que Leconto de Lisle s'attache surtout à l'armat.ure ptntosophique. Tous deux ils aiment l'Orient et le désert;tous deux iJs admirent le repos comme un principe de beauté.Tous deux ils inondent leur poésie d'une lumière passionnée, pluspt-miante chez Théophile Cautier plus reposée chez Leconte deLi~-te. Tous deux sont également. indilférents à toutes les piperieshumaines et savent, sans eHbrt, n'être jam.'is dujtt's. It aencoreu'i autre homme, mais dans un ordre din'ment, que l'on peut ncm-mercote de Leconte de Lisle, c'est Ernest Renan. Malgré la diversité qui les sépare, tous les esprits clairvoyants sentiront cette comparaison. Dans le poëte comme dans le philosophe,je trouve cette ardentemais impartiale curiosité de! religions, et ce' même esprit d'amouruniversel, non pas pour l'humanité prise en elle-même, mais pour lesdifférentes formes dont l'homme a, suivant les âges et les climats,revêtu la beauté et la vérité. Chez l'un non plus que chez l'autre, jamaisd'absurde impiété. Peindre en beaux vers, d'une nature lumineuse ettranquille, les manières diverses suivant lesquelles l'homme a, jusqu'àprésent, adoré Dieu et cherché le beau, tel a été, autant qu'on en peutjuger par son recueil le plus complot, le but que Leconte de Li~te aassignéà sa poésie.Son premierpèlerinage fut pour la Grèce; et tout d'abord ses poèmes,écho de la beauté classique, furent remarqués par les connaisseurs.Plus tard, il montra une série d'imitations latines, dont, pour ma part,je fais infiniment plus de cas. Mais pour être tout à fait juste, je doisavouer que peut-être bien le goût du sujet emporte ici mon jugement,et que ma prédilection naturelle pour Rome m'empêche de sentir toutce que je devrais goûter dans la lecture de ses poésies grecques.Peu à peu, son humeur voyageuse t'entraîna vers des m.ndcs debeauté plus mystérieux.La part qu'itafaite aux religionsasiatiquesesténorme, et c'est là qu'ilaversé à flots majestueux son dégoût naturelpour les choses transitoires, pour le badinage de la vie, et son amour)n)mi pour l'immuable, pour l'éternel, pour le divin Néant. D'autresfois, avec une soudaineté de caprice apparent, it émigrait vers tesneiges de la Scandinavie et nous racontaitlesdivinités boréales, culbutées et dissipées comme des brumes par le rayonnant enfant de la Judée. Mais quelles que soient la majesté d'allures et la solidité do raisonque Leconte de Lisle adéveloppées dans ces sujets si divers, ce que jepréfère parmi ses œuvres, c'est un certain filon tout nouveau qui estbien à lui et qui n'est qu'à lui. Les pieces de cette classe sont rares,et c'est peut-être parce que ce genre était son genre le plus natutd,qu'il l'a plus négligé. Je veux parler des poèmes, où, sans préoccupation de la religion et des formes successives de la pensée humaine, lepoute a décrit la beauté, te'lequ'elle posait pour son œil original etindividuel; les forces imposantes; écrasantes de la nature; la majestéde l'animal dans sa course ou dans son repos; la grâce de la femmedans les climats favorisés du soleil, enfin la divine sérénité du désertou la redoutable magnificence de l'Océan. Là Leconte deLisle est pourmoi un maitre et un grand ma!trc. Là la poésie triomphante n'aplusd'autre but qu'e~e-mcme. Les vrais amateurs savent que je veux parlerde pièces teUes que les lesl;téphants, le Son:mei! de Coudor, etc..te!!cs surtout que!c3fa't' qui est un chef-d'œuvre hors ligne, unevéritabte évocation, où brillent, avec toutes leurs grâces mystérieuses,!a beauté et la magie tropicales, dont aucune beauté méridionale,grecque, italienne ou espagnole, ne peut donner l'a-'alogue.J'ai peu de choses à ajouter. Leconte de Lisle possède le gouvernement de son idée; mais ce ne serait presque rien s'il ne possédait aussi)e maniement de son outil. Sa langue est toujours noble, décidée.forte, sans notes criardes, sans fausses pudeurs; son vocabulaire, trèsétendu ses accouplements de mots, toujours distingues, et cadrantnettement avec la nature de son esprit. Il joue du rhythme avec amplcuret certitude, et son instrument al'accent doux mais h)rge et pro'omjde l'alto. Ses rimes, toujours exactes sans trop de coquetterie, remplissent!!i condition de beauté voulue et répondent régulièrement;1cet amour contradictoire et mystérieux de l'esprit humain pour Ja surprise et la symétrie.Quant à cette impopularité dont je parlais au commencement, jpcrois être l'écho de la pcosée du pocie lui-ni,me cti affirmant qu'ellene lui cause aucune tristesse, et que le contraire n'ajouterait rien à soncontentement. Il lui sufEt d'ctrc populaire parmi ceux qui sont digneseux-mêmes de lui plaire. tl appartientd'ailleurs il cette familled'espritsqui ont pour tout ce qui n'est pas supérieur un mépris si tranquillequ'il ne daigne même pa~t'exprimer.CHARLES BAUDELAIRE.Y. poèmes <tM[tq~M, < vol. in-42,:ftlarc: Duc!oux, t852; Poemes etPu~ieN~ Deutu, 1 S~j poésies compiles ~f t-cf-aM~ de Lisle, Pouiet-Malaasis et De Druise, 1838, t vol. in-)~. Les citations qui suivent nepeuvent donner qu'une idée incomplète des richesses poétiques cuntenues dans ce premier recueiL M- Leconte de Lisle a publié, depuis,dans diverses Revues, particu!iercmcntdans]<iKe!'Me coM~mpMrfM~e~degrandes compositions qui parattront proch,linemcnt chez le même éditeur, réunies en volume sous le titre de f~e~M;~at-LES JUNGLES· LOU18 7ttilVABUSous l'herbe haute et sèche, où le naja vermeilDans sa spirale d'or se déroute auso!ei!,La bête formifhbte, habitante des jungles,S'endort, le ventre en l'air, et dilate ses ongles.De son mufle marbré qu) s'ouvre, un soutHc ardentFume; la langue rude et rose va pendant;Et sur l'épais poitrail, chaud comme une fournaise,Passe par intervalle un frémissement d'aise.Toute rumeur s'éteint autour de son reposLa panthère aux aguets rampe en arquant le dos;Le python musculeux, aux écailles d'agate,Sous les nopals aigus glisse sa tête plate,Et dans l'air, où son vol en cercle a flamboyé,La cantharide vibre autour du roi raye.Lui, baigné par la flamme et remuant la queue,H dort tout un soleil sous l'immensité bleue.Mais l'ombre en nappe noireà l'horizon descendLa fraicheur de la nuit arefroidi son sang;Le vent passe au sommet des herbes; il s'eveiue.Jette un morne regard au loin, et tend l'oreille.Le désert est muet. Vers les cours d'eau cachésOù fleurit le lotus sousles bambous penchés,H n'entend point bondir les daims aux jambes grc)as,Ni le troupeau léger des nocturnes gazelles.Le frisson de la faim creuse son maigre flancHérissé, sur soi-même il tourne en grommelant;Contre le sol rugueux il s'étire et se traîne,Flaire l'étroit sentier qui conduità la plaine,Et, se levant dans l'herbe avec un bâillement,An travers de la nuit miaule tristement.MMMidi, roi des étés, épandu sur la plaine,Tombe en mppe d'argent des hauteurs du ciel bleu.Tout se tait. L'air namboie et brûle sans hateine;La terre est assoupie en sa robe de feu.L'étendueest immense et les champs n'ont point d'ombre,Et la source est tarie où buvaient les troupeauxLa lointaine forêt, dont la lisière est sombre,Dort ta-bas, immobile, en un pesant reno'.Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeilPacifiques enfants de la terre sacrée,Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,Une ondulation majestueuse et lenteS'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.Non loin, quelques boeufs Mânes, couches parmi les herbes,Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,la suivent de leurs yeu~ languissants et superbesLe songe intérieur qu'ib n'achèvent jamais.Homme, si, le cœur picin de joie ou d'amertume,Tu passais vers midi dans les champs radieux,Fuis! la nature est vide et le soleil consume:Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.Mais si, désabusé des larmes et du rire,Altéré de l'oubli de ce monde agité,Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,Coûter une suprême et morne voiuptc;Viens, le soleil te parle en lumières sublimes;Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;Et retourne, à pas lents, vers les cités infimes,Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.LE MANCHY'Sous un nuage frais de claire mousseline,Tous les dimanches, au matin,Tu venais à la ville en manchy de rotin,Par les rampes de la colline.La cloche de l'église alertement tintait;Le vent de mer berçait les cannesComme une grêle d'or, aux pointes des savanes,Le feu du soleil crépitait.Le bracelet aux poings, t'anneau sur la cheville,Et le mouchoir jaune aux chignons,Deux Telingas portaient, assidus compagnons,Ton lit aux nattes de manille.Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,Souples dans leurs tuniques blanches,Les bambous sur t'épauie et les mains sur les hanches,Ils allaient le long de l'étang.Le long de la chaussée et des varangues bassesOù les vieux créoles fumaient,Par les groupes joyeux des noirs, ils s'animaientAu bruit des bobres madëcasses.Sorte de palanquin e)l Qsageà l'Ue-Bourbon. – Icatrumeut. de musique.Dans l'air léger flottait l'odeur des tamarins;Sur les houles itttiminëesAu large, les oiseaux, en d'immensestraînées,Plongeaient dans les brouillards marins.Et, tandis que ton pied, sorti de la babouche,Pendait, rose, au bord du manchy,A l'ombre des bois noirs toun'us, et du LetchiAux fruits moins pourprés que ta bouche;Tandis qu'un papillon, les deux ailes en fleur,Teinté d'azur et d'écarlateSe posait par instantssur ta peau délicateEn y laissant de sa couleur;On voyait, au travers du rideau de batiste,Tes boucles dorer l'oreiller;Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,Tes beaux yeux de sombre améthiste.Tu t'en venais ainsi par ces matins si doux,De la montagne à la grand'messe,Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesseAu pas rhythmé de tes Hindous.Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,Sous les chiendents, au bruit des mers,Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,0 charme de mes premiersrêvesLE SOMMEIL DU CONDORPar delà l'escalier des roides CordillièresPar delà les brouillards hantés des aigles noirs,Plus haut que les sommets creusés en entonnoirsOù bout tb Kux sanglant des laves familières;L'envergure pendante et rouge par endroits,Le vaste oiseau, tout plein d'une morne indolence,Regarde l'Amérique et l'espace en silence,Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.La nuit roule de l'est, où les pampas sauvagesSous les monts étages s'élargissentsans fin;Elle endort le Chili, les villes, les rivages,Et la mer Pacifique et l'horizon divinDu continent muet elle s'est emparéeDes sables aux coteaux, des gorges aux versants,De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants,Le lourd débordement de sa haute marée.Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,Baigné d'une lueur qui saigne sur la neige,Il attend cette mer sinistre qui l'assiégeElle arrive, déferle et le couvre en entier.Dans l'abîme sans fond, la Croix australe allumeSur les cotes du ciel son phare constetté.Il râle de plaisir, il agite sa plume,Il érige son cou musculeux et pelé,Il soulève, en fouettant, t'apre neige des Andes;Dans un cri rauque il monte où n'atteint pas le vent,Et, loin du globe noir, loin de l'astre vivant,tt dort dans l'air glacé les ailes toutes grandes.Théodore de Bam ille fut célèbre tout jeune. Les CRr~f/M datent de~84~. Je me souviens qu'on feuilletait avec etonnement ce volume outant de richesses, unpeu confuses, un peu mêlées, se trouvcnt amoncetées. On se répétait l'âge de l'auteur, et peu de personnes consentaient à admettre une si étonnante précocité. Paris n'était pas alors cequ'il est aujourd'hui, un tohu-bohu un Capharnaum, une BabcJ pcup!ée d.'tmbeci)es et d'inutiles, peu délicats sur les manières de tuer letemps et absolumentrebelies aux jouissances littéraires. Dans o Lompslà, le tout Paris se eomp8sait de cette élite d'hommes chargés de f rçonner l'opinion des autres, et qui, quand un po~e vient à naître, en sonttoujours avertis les premiers. Ceux-là saluèrent naturellement l'auteurdes Cariatides comme un homme qui avait une longue carrière à fournir. Théodore de Banville apparaissait comme un de ces esprits marqués, pour qui la poésie est la iangue la plus facile:i parler, et dont lapensée se coule d'cHe-m~me dans un rhvthmc.Celles de ses qualitésqui se montraient le plus vivement à ï'csi! étaientl'abondance et t'éclata mais les nombreuses et involontairesimitations.la variété même du ton, selon quu lu jeune poète subissait 1 influencede tel on de tel do ses prédécesseurs, ne ser\irent. pas peu it détournerl'esprit du lecteur de la faculté principale de l'autour, de celle qui devait plus tard être sa grande originalité, sa gloire, sa marque de fabriqu", je \eux parler de la certitude dans l'expression lyrique. Je ne mepas, remdrquDz-ie bien, que les Cario'~s contiennent quetqucs-uns deces admirables morceaux que le poële pourrait être fier de signer mêmeaujourd'hui je veux seulement noter que l'ensemble de l'œu~ re avecson éclat et sj variété, ne révélait pas d'emb!6e ta nature particulièrode l'auteur, soit que cette nature ne fût pas encore assez faite, soit que)e poëte fût encore ptacé sous le charme fascinateur de tous les portesde la grande époque.Mais dans les Stalactites (1843-t845j,lapensée apparalt plus claireet plus définie; l'objet de la recherche se fait mieux deviner. La couleur, moins prodiguée, brille cependant d'une lumière plus vive, et lecontour de chaque objet découpe une silhouette plus arrêtée. Les S<alactites forment, dans le grandissement du poëte, une phase particnlière où l'on dirait qu'tt a voulu réagir contre sa primitive acuitéd'expansion, trop prodigue, trop indisciplinée. Plusieurs des meilleursmorceaux qui composent ce volume sont très-courts et aHectent lesclégancescontenues de la poterie antique. Toutefois [? n'est que plustard, après s'être joué dans mille difficultés, dans mille gymnastiquesque les vrais amoureux de la Muse peuventseuls apprécier à leur justevaleur, que le poëte, réunissant dans un accord parfait l'exubérancede sa nature primitive et l'expérience de sa maturité, produira, l'uneservant l'autre, des poèmes d'une habileté consommée et d'un charmesMt generis, tels que la ~o~tcttfm de ~enus~ l'Ange me~co~f~e, et surtout certaines stances sublimes qui ne portent pas de titre-, mais qu'ontrouvera dans!e sixième livre de ses poésies complètes, stances dignesde Ronsard par leur audace, leur éhtsticité et leur ampleur, et dont ledébut même est plein de grandiloquence, et annonce des bondissements surhumains d'orgueil et de joie:Vous en qui je salue une no\\vetle aurore,Vous tous qui m'aimerez,Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,o bataillons saerés!Mais quel est ce charme mystérieux dont le poëte s'est reconnului-même possesseur et qu'il a augmenté jusqu'àen faire une quaittépermanente? Si nous ne pouvons le définir exactement, peut-être trouverons-nous quelques mots pour le décrire, peut-être saurons-nousdécouvrir d'où il tire en partie son origine.J'ai dit, je ne sais plus où: «La poebio de Banville représente lusbelles heures de la vie, c'est-à-dire les heures où l'on se sent heureuxde penser et de vivre,aJe lis dans un craque: Pour deviner i'amo d'un poète, ou dumoins sa principale préoccupation, cherchons dansées œuvres quel estle mot ou quels sont les mots qui s'y représentent avec le plus de fréquence. Le mot traduira t'obscssion-suSi, quand j'ai dit «le talent do Banville représente les belles heuresde la vie, N mes sotsation-; ne m'ont pas trompé (ce qui, d'ailleurs,sera tout à l'heure vérifié); et si je trouve dans ses œuvres un mot qui,par sa fréquente répétition semble dénoncer un penchant nature! etun dessein détermine, j'aurai le droit de conclure que co mot peutservir à caractériser, mieux que tout autre, la nature do son talent, enmême temps que les sensations contenues dMM les /teMt'M deffe oist'ott se sent le HMfM.c vivre.Ce mot, c'est le mot Lyre, qui comporte évidcmmGnt pour l'auteurun sens prodigieusement compréhensif. La lyre exprime en effet cetétat presque surnaturel, cette intensité de vie, où!'àmc c~~ où elleest contrainte de chanter, comme l'arbre, t'oiseau et la mer. Par un raisonnement, qui a peut-être le tort de rappeler les méthodes mathématiques, j'arrive donc à conclure que, la poésie de Banville suggérantd'abord i'idee des belles?0!;)-~ puis présentant assidûment aux yeux lemot ~t'~ et la Lyre étant expressément charge de traduire les Mfosheures, l'ardente vitalité spirituelle, l'homme hyperbolique, en un mot,le talent de Banville est essentiellement, décidément et volontairementlyrique.It y a en effet une manière lyrique de sentir. Les hommes les plusdisgraciés de la nature, ceux à qui la fortune donne le moins de tot~ir,ont connu quelquefois ces sortes d'impressions, si riches que l'àme enest comme illuminée, si vives qu'elle en est comme soulevée. Toutl'être intérieur, dans ces merveilleux instants, s'e!ance en l'air, partrop de légèreté et. de dilatation, comme pour atteindre une région plushaute.Jt existe donc aussi nécessairement une manière lyrique de parler,et un monde lyrique, une atmosphère lyrique, des paysages, deshommes, des femmes, des animaux qui tous participent du caractèreauectionné par la Lyre.Tout d'abord, constatons que l'hyperbole et l'apostrophe sont desformes de langage qui lui sont non-seulement des plus agréables, maisaussi des plus nécessaires, puisque ces formes dérivent naturellementd'un état exagéré de la vitatité. Ensuite, nous observons que tout modelyrique de notre âme noua contraint à considérer les choses non passous leur aspect particulier, exceptionnel, mais dans les traits princi-paux, généraux, universels. La lyre fuit volontiers tous les détails dontle roman se régate. L'âme lyrique fait des enjambées vastes comme dessynthèses; l'esprit du romancier se détecte dans l'analyse. C'est cetteconsidération qui sert à nous expliquer quelle commodité et quellebeauté le poëte trouve dans les mythologies et dans les allégories. Lamythologie est un dictionnaire d'hiéroglyphes vivants, hiéroglyphesconnus de tout le monde. Ici le paysage est revêtu, comme les figures,d'une magie hyperbolique il devient décor. La femme est non-seulement un être d'une beauté suprême, comparable à celle d'Ève ou deVénus; non-seulement, pour exprimer la pureté de ses yeux, le poëteempruntera des comparaisons à tous tes objets limpides, éclatants,transparents, à tous les meilleurs rénectcurs et à toutes les plus bellescristallisations de la nature (notons en passant la prédilection de Banville, dans ce cas, pour les pierres précieuses), mais encore il faudradoter la femme d'un genre de beauté tel que l'esprit ne peut le concevoir que comme existant dans un monde supérie'ur. Or, je me souviens qu'en trois ou quatre endroits de ses poésies notre poëte, voulant orner des femmes d'une beauté non comparable et non égalable,dit qu'eues ont des t~ps d'enrants. C'est là une espèce de trait de génieparticulièrementlyrique, c'est-à-dire amoureux du surhumain. Il estévident que cette expression contient implicitement cette pensée, quele plus beau des visages humains est celui dont J'usage de la vie, passion, colère, péché, angoisse, souci, n'a jamais terni la ctarté ni ridé lasurface. Tout poëte lyrique, en vertu de sa nature, opère fatalementun retour vers l'Éden perdu. Tout, hommes, paysages, palais, dans lemonde lyrique, est pour ainsi dire apothéosé. Or, par suite de l'infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume du poète quand il a à décrire (etcroyez qu'il n'y prend pas un mince plaisir) un méiange de gloire etde lumière. Et, si le poëtc lyrique trouve occasion de parler do luimême, il np peindra pas penché sur une table, barbouillant une pageblanche d'horribles petits signes noirs se battant contre la phrase rebelle ou luttant contre rinintcHigencc du correcteur d'épreuves, nonplus que dans une chambre pauvre, triste ou en désordre; non plusque, s'il veut apparattre comme mort, il ne se montrera pourrissantsous le linge, dans une caisse de bois. Ce serait mentir. Horreur! Ceserait contredire la vraie réalité, c'est-à-dire sa propre nature. Le poëtemort ne trouve pas de trop bons serviteurs dans les nymphes, les houris et les anges. tt ne peut se reposer que dans de verdoyants Élysées,ou dans des palais plus beaux et plus profonds que les architecturesdevapeurs bâties par les soleils couchants.Mais moi, védu de pourpre, eu d'éferneLies (étes,Dont je prendrai ma part,Je boirai le nectar au séjour des poêtestA côté de Ronsard.Là., dans cesoùtoula dea sp7endeura domoura,Ondes, lumière, aceorda,Nos yeux s'enivreront de formes iënnnineaPlua beüea Que dea corps;Et tous les deux, parmi des spectac1es je'~riqneesQui dureront toujours,Nous noua raconterons nos batajUes~rf't MMEt nos 1Jelle:¡ amour!>.J'aime cela; je trouve dans cet amour du luxe poussé au delà dutombeau un signe confirmatif de grandeur. Je suis touché des mereit!es et des magnificences que ]e poëte décrète en faveur de quiconque touche la lyre. Je suis heureux de voir poser ainsi, sans ambages,sans modestie, sans ménagements, )'abso]ne divinisation du poëte, etje jugerais même poëtede mauvais goût celui-là qui dans cette circonstance ne serait pas de mon avis. Mais j'avoue que pour oser cetteOéclaration des f~-oUs du poète, il faut être absolument lyrique, et peude gens ont le droit de l'oser.Mais enfin, direz-vous, si lyrique que soit le poëte, peut-il donc nejamais descendre des régions ethcrëennes, ne jamais sentir le courantde la vie ambiante, ne jamais voir le spectacle de la vie, la grotesquerie perpétuelle de la bête humaine, la nauséabonde niaiserie de lafemme, etc.? Mais si vraiment! le poëte sait descendre dans la vie;mais croyez que s'il y consent, ce n'est pas sans but, et q~'it sauratirer profit de son voyage. De la laideur et de la sottise il fera naîtreun nouveau genre d'enchantements. Mais ici encore sa bouffonnerieconservera quelque chose d'hyperbolique l'excès en détruira l'amermme, et la satire, par un miracle résultant de la nature m~ne dupoëte, se déchargera de toute sa haine dans une explosion de gaietéinnocente à force d'être carnavalesque.Même dans Ja poésie idéale, la Muse peut, sans déroger, frayer avecles vivants. Elle 5au"a ramasser partout une nouvelle parure. Un oripeaumoderne peut ajouter unegtâce exquise, un mordant nouveau ( un pi-quant, comme on disait autrefois) à sa beauté de déesse. Phèdre enpaniers a ravi les esprits les plus délicat de l'Europe; à plus forteraison, Vénus, qui est immortelle, peut bien, quand elle veut visiterParis, faire descendre son char dans les bosquets du Luxembourg. D'oùtirez-vousle soupçon que cet aM<Aron~Hte e~t une infractionaux régiesque le poëte s'est imposées, à ce que nous pouvons appeler ses convic-~<ms lyriques? Car peut-on commettre un anachronisme dansl'éicruet?Pour dire tout ce que nous croyons la vérité, Théodore de Banvilledoit être considéré comme un original de l'espèce la plus élevée. Eueffet, si l'on jette un coup d'oeil généralsurfa poésie contemporaine etsur ses meilleurs représentants, i! est facile de voir qu'elle est arrivéeà un état mixte~ d'une nature très-comptcxe le génie plastique, le sensphilosophique, l'enthousiasme lyrique, l'esprit humoristique s'ycombinent et s'ymêlent suivant des dosages infiniment variés. La poésiemoderne tient à la fois de la peinture, de la musique, de la statuaire,de l'art arabesque, de la philosophie railleuse, de l'esprit analytique;et, si heureusement, si habilement agencée qu'elle soit, elle se présenteavec les signes visibles d'une subtilité empruntée à divers arts. Aucunsy pourraient voir peutr-etro des symptômes de dépravation. Mais c'estlà une question que je ne veux pas élucider en ce lieu. Ban~ ille seul,je l'ai déjà dit, est purement, natureftement et volontairement lyrique.11 est retourné aux moyens anciens d'expression poétique, les trouvantsans doute tout à fait suffisants et parfaitement adaptés à son but.Mais ce que je dis du choix des moyens s'applique avec non moinsde justesse au choix des sujets, au thème considéré en lui-même. Jusque vers un point assez avancé des temps modernes, fart, poésie etmusique surtout, n'a eu pour but que d'enchanter l'esprit en lui présentant des tableaux de béatitude, faisant contraste avec l'horrible viede contention et de lutte dans laquelle nous sommes plongés.Beethoven a commencé à remuer les mondes de mélancolie et dedésespoir incurable amassés comme des nuages dans le ciel intérieuLdc l'homme. Maturin dans le roman, Byron dans la poésie, Poe dans lapoésie et dans le roman analytique, l'un malgré sa prolixité et son verbiage, si détestablement imités par Alfred de Musset, l'autre malgréson irritante concision, ont admirablement exprimé la partie blasphématoire de la passion ils ont projeté des rayons splendides, ébbuissants, sur le Lucifer latent qui est installé dans tout cœur humain. Je~cux dire que l'art moderne a une tendance essentiellement démoniaque. Et il semble que cotte part infernale de l'homme, que t'hommeprend plaisir à s'expliquer à lui-même, augmente journeHement,commesi le diable s'amusait à la grossir par des procédés artificiels, à i'mstatdes engraisscurs.empâLantpatiemment le genre humain dans ses bassescours pour se préparer une nourriture plus succulente.Jttais Théodore de Banville refuse de se pencher sur ces marécagessde sang, sur ces abîmes de boue. Comme l'art antique, il n'exprimeque ce qui est beau, joyeux, noble, grand, rhythmique. Aussi dans sesœuvres vous n'entendrez pas les dissonances, les discordances des musiques du sabbat, non plus que les glapissements de l'ironie, cette vengeance du vaincu. Dans ses vers, tout a un air de fête et d'innocence,même la volupté. Sa poésie n'est pas seulement un regret, une nostalgie, elle est même un retour très-volontaire vers l'état paradisiaque. Ace point de vue nous pouvons donc lu considérer comme un originalde la nature la plus courageuse. En pleine atmosphère satanique ouromantique, au milieu d'un concert d'imprécations, i! a l'audace dechanter la bonté des Dieux, et d'être un parfait c~ss~te. Je veux quece mot soit entendu ici dans!e sens le plus noble, dans le sens vraiment historique.CH. BAUDELAIRE.Poésies compMi'es~ 1 vol. in-)8 avec euu-forte, PouIet-Matassis, 1858;Odes yuMotm~ufM~MM~ ') vol. in-18, avec fronlispice, Poulet-MalasStS,<8a7,Am~/tt/sfc~vol. iti-34, Poulet-Ma~ssië. 1863.VÉNUS COUCHEE[/ete brille; Phébus perce de mille traits,En haine de sa sœur, les vierges des forets,Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeressesIl allume le sang des jeunes chasseresses.Dans les sillons rougis par les feux de l'été,Entouré d'un essaim, le bœuf ensanglanteMarche les pieds brûlants sous de folles morsures.Tout succombe au lointain les nymphes sans ceintures,Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris,Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris;Et, fuyant deux à deux le sable des rivages,Vont cacher leurs ardeurs sous les antres sauvages.Dans le fond des forets, sous un ciel morne et bleu,Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu,S'est couchée au milieu des grandes touffes d'herbe,Ainsi qu'une panthère indolente et superbe.Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,.Elle laisse agacer par les traits du soleilLes beaux reins d'un enfant qui dort sur sa poitrine,Et tandis que frémit sa lèvre purpurine,Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds.Entre ces pieds charmants, Éros, maitre du monde,Repose ivre d'amour, et sa crinière blondeSe mêle frissonnante à la ceinture d'orQui des charmes secrets cache l'ardent trésor,Et les zéphyrs épris mettent leurs lèvres puresDans les anneaux confus de ces deux chevelures.Oh!quand la Mort, que rien ne saurait apaiser,Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser,Et jettera sur nous )e manteau de ses ailes,Puissions-nous reposer sous deux pierresjumellestPuissent les Heurs de rose aux parfums embaumésSortir de nos deux corps qui se sont tant aimésEt nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombesSe bccaueter iongtemps d'amoureuses colombes!A LA FONT-GEORGES0 champs pleins de sitence,Où mon heureuse enfanceAvait des jours encorTout tilés d'or!0 ma vieille Font-Georges,Vers qui les rouges-gorgesEt le doux rossignolPrenaient leur vol!liaison blanche où la vigneTordait en longue ligneSon feuillage qui boitLes pleurs du toit0 source claire et froideQu'ombrageait le tronc roideD'un noyer vigoureuxA moitié crouxtSources, fraiches fontaines,Qui douces à mes peines,Frémissiez autrefoisRien qu'à ma voix!Bassin où les laveusesTendaient, silencieuses,s,Sur un rameau tremhlant.Le linge b)aneOsorbier centenaire,Dont trois coups de tonnerreN'avaient pas abattuLe front chenu )Tonnelles et coudrettes,Verdoyantes retraitesDe peupliers mouvantsA tous les vents0 vignes purpurinesDont, le long des collineLes ceps accumulésPloyaient gonflésOù, l'automne venue,Lavendange mi-nueA l'entour du pressoirDansait le soir!Obuissonsd'ég!antines.Jetant dans les ravines.Comme un chêne le gland,Leur fruit sanglant!Murmurante oseraieOù le ramier s'effraie;Saule au feuillage bleu,Lointains en feu!Rameaux lourds de cerises;MoissonneusessurprisesA mi-jambes dans i'eau `Du clair ruisseau!Antres, chemins, fontaines,Acres parfums et plaines,Ombrages et rochersSouvent cherchéstRuisseaux, forêts, silence,0 mes amours d'enfanceMon âme, sans témoins,Vous aime moinsQue ce jardin moroseSans verdure et sans rose,Et ces sombres massifsD'antiques ifs;Et ce chemin de sable,Où j'eus l'heur ineffable,Pourla première fois,D'ouïr sa voixlOù,rêveuse,t'amie,Doucement obéie,S'appuyant à mon bras,Parlait tout basPensive et recueillie,Et d'une fleur cueillie[irisant le cœur discretU'un doigt distrait,A l'heure où sous leurs voilesLes tremblantes étoilesBrodent le ciel changeantDe fleurs d'argent.A THÉOPHILE GAUTÎEnQuand sa chasse est finie,Le poëte oiseleurManieL'outil du ciseleur.Car il faut qu'ilmeurtrisse,Pour y graverson purCaprice,Un métal au cœur dur.Pas de travail commode 1Tu prétends, comme moi,Que l'OdeGarde sa vieille loi,Et que, brillant et ferme,Le beau Rhythme d'airainEnfermeL'idée au front serein.Les Strophes, nos esclaves,Ont encore besoinD'entravesPour regarder plus loin.Les pieds blancs de ces reinesPortent le poids réelDes chaînes,Mais leurs yeux voient le ciel.Et toi, qui nous enseigneL'amour du vert laurier,Tu daignesÊtre un bon ouvrier.LE SANG DE LA COUPERis sous la griffe des vautours,Apaise tes sanglots, mon âme!Vas-tu te plaindre d'une femme?Non, je veux boireà ses amoursJe boirai le\in et la lie,0 furie aux cheveux flottants!Pour mieux pouvoir en même tempsTrouver la haine et la folie.Dans mon verre entouré de fleursS'il tombe une larme brûlante.Rassurez ma main chancelante,Et faites-moi boire mes pleurs.Assez de plaintes sérieuses,Quand le bourgogne aruisselé.Sang vermeil du raisin loulé.Par des bacchantesfurieusesPour former la chaude liqueur,Elles n'ont pas, dans leursictoires,Déchiré mieux les grappes noiresQu'elle n'a déchiré mou cœur.Amis, vous qui buvez en fouleLe poison de l'amour jalouxMon cœurse brise, enivrez-vous,Puisque la poésie en coule!C'est dans ce calice profondQue l'infidèle aimait à boiral'uisqu'au fond reste sa mémoire,Noble vin, cache-m'en le fond!J'y jetterai les rêveriesEt l'amour que j'avais jadis,Comme autrefoisses mains de lisY jetaient des roses fleuries!Et vous, mes yeux, que pour miroirPrenait cette ingrate maitresse,Extasiez-vousdans l'ivressePour lui cacher mon désespoir.Ces lèvres, qu'elle a tant baisées,Me trahiraient par leur pâleur;Je vais leur rendre leur couleurDans le sang des grappes brisées.Je noirai dans ce flot divinLe feu vivant qui me dévore.Mais non, elle apparaît encoreSous les douces pourpres du vinl1C'est elle que mon rêve enfanteDans ce vin qui me semble amer,Et cette coupe est une merD'où sort la Vénus triomphante.De tous lus poëtes écïos après la splcndid© irradiation de l'écoleromani iq ne, M. C lui les Baudelaire esf. assurément le plus original etpar ixattirC; el par \o!onté car ce n'est pai une de ces organisationsqui produisent des \ers comme tes orangers des oranges, d'une façonîuconsrïentG et presque sans plus de mérilc. Il ale don, mais il a aussile travail. Il suit ce qu'ilfait, il assiste on critique à son inspiration, iaconseille, re\cilc, la niclèrc, la dirige et la fait aller où il veut. Habileentre les habites, il s'esl rompu dans ce gymnase intérieur où s'exercont les forteà tontes ces luttes a\ee la langue,la prosodie, lerlrWhmeet la rime dont il faut sortir aïncjupitr pour èlie digne du nom d'article, et qui soûl comme le contre-point del,i poésie. Qui n'a pas pratiqué longuement ces difficiles exercices s'fi\posoà rester un jourInterdît dc\a.n.l la pensée n'ayant, pas de forme à lui ofT'*ir, stirpiiselum\ih.mle, impuissance douloureuse, désastre secret qu'oublie nuilaisemont rorgupill Ces austères éludes préservent de la banalité, duvague, de Va peu près par la multitude de tours, de coupes, de dessins,d'harmonies, d'accompagnements, de symétries, rl'mterséqucnccs etdo ressources de toutes sortes qu'elles niellent à lu disposition du poëtecourageux, quis\ est adonu6 avec une patîcutc fer.tjur, ne comptantpas sur son génie seul. Sans elleh le eôlé rare, intime, mysLérieux,particulier,quedel'idéenepeut êtredégagéel mis enlumière. Onn'en exprime que k> côté trivial appatcnL, el déjà rendu par conséquentfruste et à demi efld.ee. C'est la différence qui existe entre une romancede Blaimnt et un morceau de Beethoven, entre un dessin do pensionnat improvise a l'estompe et un rude écorehé à la plume de MichelAnge. Une pareilla doclriuo conU-anc, nous le savons, la vanité poé-tique qui voudrait comme les grands seigneurs d'autrefois faire croirequ'elle sail tout sans avoir rien appris, et joue devant le public badaudla parade de l'ïnnéité générale; mais nous la développons parce queN. Baudelaire la partage, et qu'il lui doit la meilleure partie de sontalent. H a su se garder, en ces temps de production hàtivo de livrera l'impression ces gourmes de jeunesse, ces scories et ces -baves depremières fontes où le morceau bien venu n'est pour ainsi dire qu'unaccident heureux. Sa Muse n'a pas vagi, à peine sevrée de puérilescanlilènes et dos chansons de nourrice. Quoique jeuno il adébuté danstoute sa force et sa maturité. Les Fleurs du mal n'ont guère que cinqou six ans de date. Ce titre significatif montre que l'auteur ne s'est pasamusé à cueillir des vergiss-mein-nicht au bord des sources et à faire debanales variationssur ces vieux thèmes de l'amour et du printemps. Sapoésie n'a rien de naïf ni d'enfantin. Elle part d'un esprit très-culthé,très-subtil, très-bizarre, très-paradoxal et dont nous ne connaissonspas l'analogue.li est dans chaque littérature des époques où la langue forméepointse prête a merveille, après les balbutiements de la barbarie,à l'expcession limpide et facile dos idées générales, des grands lieux communssur Dieu, l'ànie, l'humanité, la nature, l'amour, la vie, la mort, toutco qui fait le fond môme de la pensée humaine. llicn n'est usé alors, niles sentiments, ni les mots. Toute métaphore semble nouvelle aucunocomparaison n'est fanée encore; les rapprochements les plus directsétonnent par leur hardiesse. On ne prend des choses que le trait leji'iih caractéristique et le plus général. L'analyse sommaire des passions simples sufïiL aux générations vierges. Cette période aimablecomme la jeunesse, où la vie ne s'est, pas encore compliquée de rapports multiples ei. garde son unité primitive, passe pour l'époque de laperfection classique, et c'est elle qui date co qu'on appelle lea bellesépoques littéraires. On considère ces époques comme définitives etposant au génie des Imites qu'il serait dangereux de franchir. Après,selon les critiques et les rhéteurs, tout n'est que décadence, mauvaisgoût, bizarrerie, enflure, recherche, néologisme, corruption et monstruosité. Ces idées ou plutot ces préjuges sont tellement enracinés dansles esprits, que nous n'avons pas la prétention de les en arracher. Anos yeux, ce qu'on appelle décadence est au contraire maturité complète, la civilisation extrême, le couronnement des choses. Alors un artsouple, complexe, il la fois objectif et subjectif, investigateur, curieux,puisant des nomenclatures dans tous les dictionnaires, empruntant descodeurs à toutes les palettes, des harmonies à toutes les lyres, deman-,tant à lu science ses secrets et à la critique ses analyses, aide k1 po&cà rendre les. pensées, les rûves et les postulations de son esprit. Ces[tonsées, il faut bL'n l'avouer,n'ont plus la fraiche simplicité du jeuneâge. Elles sont subtiles, ténues, miniérées, porsillécs même de dépravation, entachées de gongorisme, bizarrement profondes, individuellesjusqu'à lii monomanie, elTrénément panthéistes, ascéiiques ou luxurieuses; mais toujours, quelle que soit leur direction, elles portent uncaractère de particularité, de paroxysme et d'outrance. Pour emprunter une comparaison à l'écrivain même dont nous e^&iyon; d'apprécierle (citent, c'est la différence de la lumière crue blanche et directe dumidi, écrasant toutes choses, à la lumière horizontale du soir, incendiant les nuées aux formes étranges de tous les reflets des métaux enfusion et des pierreries irisées. Le soleil couchant, pour être moinssimple dp ton que celui du matin, est-il un soleil de décadence dignede mépris et d'anjtlièim? On nous dira que cette splendeur tardive oùles nuances se décomposent, s'enflamment, s'exacerbent et triplent: d'intcnsité, \a s'éteindre bientôt dans la nuit. Mais la nuit qui fait éclorc(îes millions d'astres avec sa lune changeante ses aurores boréales,ses pénombres nns'érieuses et ses effrois énigmatiques, n'a-t-elle pasbien au^si son mérite et sa poésie?Cette espèce de critique qui, ne comprenant pas l'aulonomÎL1 del'art, demande au poëte d'enseigner, de prouver, de moraliser, d'êtreutile cnrin, a été singulièrement inquiétée par le livre du M. Baudelaire. Le grand mot immoral aété làclié à propos de lui mot gros dejésuitisme, d'ignorance et de mauvaise foi. L'auteur, pour qui la poésie est à elle-même son propre but, ne aiurait être immoral, car il neprêche aucune doctrine, n'indiqua aucune solution et ne conseille pas.Il dispose des éléments pour un effet quelconque. La sensation qu'ileut produire est celle du beau, qui s'obtient dans l'horreur commedanlagrâce. Il va jusqu'às'interdire l'éloquence et la passion, parcequ'il les t!ou\e trop humaines, trop naturelle-, pas assc-c spiritualisées,et d'aile trop courte pour planui dans la sphère sereine de fart. L'émotion comme il l'entend doit être purement intellectuelle, et la provoquer par ces moyens grossiers lui répugneà l'égal d'une indélicatesse.Aussi ces accusations l' étonnent-elles autant que si l'on vantait l'honnête de ld rose en tonnant contre la scélératesse de lie ju quiarrie. Enart, iln'y arien de moral ni d'immoral, il y ale beau et le laid, deschoses bien faites e. des choses mal faites.On 1H dans lus contas de Ndthaniel Hawthornc la description d'unjardin singulier où un botaniste lo\icologuoaréuni la lore des plante.vénéneuses. Ces plantes aux feuillages bizarrement découpés, d'un vertnoir ou minéralemcnt glauque, comme si le sulfate de cuivre les teignait, ont une beauté sinistre et formidable. On les sent dangereusesmalgré leur charme; elles ont dans leur attitude hautaine, provocanteou perfide, la consciencad'un pouvoir immense ou d'une séduction irrésistible. De leurs fleurs férocement bariolées et tigrées, d'un pourpresemblable à du sang figé ou d'un blanc chloroLiqup, s'exhalent des p. rfums âcres, pené' nuits, vertigineux dans leurs calice^ empoisonnés laro<ée se change en aqua-tofarn, et il ne voltige autour d'elles que descantliarides cuirasséesd'or vert, ou fies mouches d'un bleu d'acier dontla piqûre donne le charbon. L'euphorbe, l'accnit, la ju«quûime lacigüc, la belladone y melonleurs froids virus aux aidents poisons destropiques et de l'Inde; la maih'enillicr y montre ses nelites pommesmortelles comme celles qui penllaient à l'arbre de science; l'upuyy distille i-on suc laiteux plus corrosif que Peau-fort o. Au-dessus du jardinflolte une sapeur malsaine qui étourdit les oiseaux lorsqu'ils la haversent; cependant la fille du docteur vit impunément dans tes miasmesméphitiques; ses plumons aspirent s.ins danger cet air où tout autrequ'elle et son père boirait une mort ccrlaine. fcllc se fait des bouquetsde ces fleurs, elle en pare ses cheveux, elle en parfume son sein, elleen mordille les pétales comme les jeunes filles font des roses. Saturéelentement de sucs vénéneux, elle est devenue elle-même un poisonvivant qui neutralise tous les toxiques. Sa beauté, comme celle desplantes de son jardin a quelque chose d'inquiétJnt, de fatal et de morbide; ses cheveu* d'un noir bleu tranchent sinistrement sur sa peaud'une pâleur mate et vei dJtre où éclate sa bouche qu'on dirait empourprée à quelque baie sanglante. Un sourire fou découvre ses dentsenchâssées dans des gencives d'un rouge sombre, et ses yeux fixesfascinent comme ceux des serpents. On dirait une de ces Javanaisesvampires d'amour, succubes diurnes, dont la passion tarit en quinzejours le s<mg, les moelles et l'âme d'un Européen. Elle est vierge cependant, la fille dit docteur, et languit dans la solitude. L'amour essryeen \ain de s'acclimater à cette atmosphère, hors de laquelle elle nesaurait vivre.Nousn'avons jamais lu les Fleurs du mal do M. Ch. Baudelaire, «ansperser involontairementà ce conte de Hawthorne; elles ont ces couleurs sombres et mélalliques, ces frondaisons vert-dc-grisées, et cesodeurs qui portent à la tète. Sa Muse ressemble à la fille du docteurqu'aucun poison ne saurait atteindre, mais dont le teint, par sa matilôexsangue, trahit l'influence du milieu qu'elle habite.En ce siècle de tartuferie américaine, on a si bien l'habitude doconfondre l'auteur avec son œuvre, d'appeler ivrogne celui qui parledu vin, sanguinaire celui qui raconte un meurtre, débauché celui quîpeint la passion ou le vice, athée celui qui fait la biographie d'un inerd»dule, que nous trouvons nccossairG après ce rapprochement, d'affirmer,avec tout le sérieux dont nous sommes capable, l'innocuité parfaite deM. Ch. B.uidelaire. Notre ami n'est pas du tout un empoisonneur, ilfaitde la poésie et non de la toxicologie, quoi qu'en ait dit un trop spirituel académicien. Si quelqu'un de ses lecteurs mourait par hasard,on pourrait l'ouvrir, l'appareil de Marsh n'ydécouvrirait pasle plusimperceptible atome arsenical. Nous avons nons-mêmo sunécuàla lecture des Fleurs du mat,Il faut d'ailleurs rendre cette justice à M. Baudelaire il ne trompepersonne, et ne met pas de fausses étiquettes aux plantes dangereuses;il ne donne pas le pavot pour une rose et le colchique pour une pervenche, et même, ne prévînt-il pas, depuis quand la peinture d'uncryptogame vénéneux a-t-elle donné la colique?9Le poëte des Fleurs du mal ne donne pas dans le travers du siècleàpropos de Fhumamtaireric et de la progressivité. Il ne pense pas quel'homme soit né bon, et il ne le croit guère perfectible. H admet aucontraire, avec Edgar Poë, la perversité comme élément constitutif denotre nature. Par perversité il faut entendre cet instinct étrange quinous pousse, en dépit de notre raison, à des actes absurdes, nuisibleset dangereux, sans autre motif que «cela ne se doit pas.» A quel ressort secret faut-il attribuer l'aveu tout à fait gratuit d'une chose honteuse ou criminelle la paresse inéluctable au moment de l'actionsuprême, la continuation d'une habitude souvent désagréable et qu'onsait mortelle, la recherche des hauts lieux et des abîmes pour leurvertige et leur attirance, la fureur destructrice qui vous fait vousacharner contre votre fortune ou votre bonheur, les goûts ridicules etles dépravations maniaques en dehors de toute excitation sensuellequi les expliquerait sans les justifier? A la perversité native qui aretenu ce que le serpont lui chuchotait à l'oreille, aux premiers joursdu monde.On aurait tort de s'imaginer que M. Baudelaire tout en peignantles difformités physiques et morales de la nature humaine, ayant pourmilieu une civilisation extrême, ait la moindre complaisance à leurendroit.Illesrenie comme des infractions au rhythme universel. Impitoyable pour les autres, il so juge non moins sévèrementlui-môme. Ildit avec un mâle courage ses erreurs, ses défaillances, ses délires, sespervcrsités,sans ménager l'hypocrisie du lecteur, atteint en secret desvices tout pareils. Le dégoût et l'horreur des monstruosités modernesle jettent dans un spleen à faire paraître le sépulcral Young d'unegaieté folàtre; mais plus la laideur des visages stigmatisés par les fatigues de la vie, baves de débauche, convulsés de névroses, l'obsède,l'irrite et le révolte, plus il s'élève vers l'idéal d'une aile hâtée et puissante dans la sérénité des régions lumineuses, aux paradis des rêves,où le beau resplendit avec son impeccable perfection.Quoiqu'il aime Paris comme l'aimait Balzac, qu'il en suive, cherchant des rimes, les nielles les plus sinistrement mystérieuses à l'heureoù les reflets des lumières changent les flaques do pluie en mares desang, et où la lune mule sur les anfractuosités des toits noirs commeun vieux crâne d'ivoire jaune, qu'ils'arrête parfois aux vitres enfuméesdes bouges, écoutant le chant rauque de l'ivrogne et lo rire strident dela prostituée, ou sous lu fenêtre de l'hôpital, pour noter les gémissements du malade dont l'approche d'une aurore, blafarde comme lui,avive les douleurs, souvent des récurrences de pensée le ramènentvers l'Inde, patrie de son enfance, et par une trouée de souvenir onaperçoit comme aux féeries, à travers une brume d'azur et d'or, dospalmiers qui se balancent sous un vent tiède et balsamique, des visagesbruns aux blancs sourires essayant de distraire la mélancolie du jeunemaître.Si les artifices de la coquetterie parisienne plaisent au poëte raffinédes Fleurs du mal, il ressent une vraie passion pourla singularité exotique dans ses vers dominant les caprices, les infidélités et les dépits,reparait opiniâtrement une figure étrange, une Vénus coulée en bronzed'Afrique, belle, mais fauve, nigra sed formosa^ espèce de madonenuire, dontla niche est toujours ornée de soleils en cristal et de bouquets on perles. C'est vers elle qu'il revient après ses voyages dansl'horreur, lui demandant, sinon le bonheur, du moins l'assoupissementet l'oubli. Cette sauvage maîtresse, muette et sombre comme un sphinx,avec ses parfums endormeurs et ses caresses de torpille, semble unsymbole de la nature ou de la vie primitive à laquelle retournent lesaspirations de l'homme las des complications de la vie en ilisée, dontil ne pourrait se passer peut-être.Le cadre restreint de cette notice ne nous permet pas d'analyser unà un les petits pnëmes de M. Ch. Baudelaire. Chaque poésie est réduilepar ce talent concentrateuren une goutte d'essence renfermée dans unflacon de cristal à mille facettes, atar-gul, haschich, opium, vinaigreou sel anglais qu'ilfaut boire ou respirer avec précaution, comme toutesles liqueurs d'une exquisité intense.Nous citerons parmi les pièces nouvelles «les Petites Vieilles,»fantaisie singulière, où sous les delabrements de la misère, de l'incurieou du ico l'autoar, «parmi ces Ninons cariées et ces Vénus du PèreLa Chaise,» retrouve avec une pitié mélancoiiquo des vestiges debeauté, des restes d'élégance, un certain charme fané, et comme uneétincelle d'âme. Celle qu'il intitule «liéve parisien,» est un cauchemarsplendide et sombre, digne des Babels à la manière noire deMart\nn.C'est un passage ou plutôt une perspective magique faite avec du mctal, du marbre et de l'eau, et d'où le végétal irrégulierest banni. Toi test rigide, poli, miroitant sous un ciel sans lune, sans soleil et s;métoiles; air milieu d'un silence d'éternité montent, éclairés d'un feu personnel, des palais, des colonnades, des tours, des escaliers, des châteauxd'eau d?oi.\ tombent, comme des rideaux de cristal, des cascades pesantes.Des eaux bleues s'encadrent comme l'acier des miroirs dans des quaisou des bassins d'or bruni, ou coulent sous des ponts de pierres précieuses. Le rayon cristallisé enchâsse le liquide, et les dalles de porphyre des terrasses reflètent les objets comme des glaces. Le stjle docette pièce a le brillant et l'éclat noir do l'ébène.Terminons par ces mots si vrais de Victor Hugo à l'auteur des Fleursdu mal a Vous dotez le ciel de l'art d'on ne sait quel rajon macabrevous créez un frisson nouveau.»Théophile Gictier.Voy. les Fleurs du mal, par Ch. Baudelaire, 1 vol. iu-16, avec portrait, VétWt. ( PotiIct-HaU&iâ 1861).)L'AI. BATI; OSSouvent, pour s'amuser, les hommes d'équipagePrennent des albatros, vastes oiseaux des mers,Qui suivent, indolents compagnons de voyage,Le navire glissant sur les gouffres amers.A peine les ont-ils déposés sur les planches,Que ces rois de l'azur, maladroits et honteuv,Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches,Comme des avirons, traînera côté d'eux.Ce vopgeur ailé, comme il est gauche et voulelLui, naguère si beau, qu'il est comique et hiilL'un agace son bec avec un brûle-gueule,L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!Le Puëte est semblable au prince des nuéesQui hante la tempête et se rit de l'archer;Exilé sur le sol, au milieu des huées.Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.RÉVERSIBILITÉAnge plein de gaieLé, connaissez-vous l'angoissc,La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,U les vagues terreurs de ces affreuses nuitsQui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse?Ange plein de gaieté, connaissez-vousl'angoisse?Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,Les poings crispés dans l'ombre, et les larmes de fiel,Quand la Vengeance bat son infernal rappel,Et de nos facultés se fait le capitaine?Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard.Comme des exilas, s'en vont d'un pied traînard,Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?Ange plein de beauté, connaissez-vous les rUes,Et la peur de vicillir, et ce hideux tourmentDe lire la secrète horreur du dévouementDans des yeux où longtemps burent nos yeux avides?Ange plein de beauté, connaissez-vousles rides?Ange plein de bonheur, de joie et de lumières, f David mourant aurait demandé la santéAux émanations de ton corps enchanté;Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!LE CRÉPUSCULE DU MATINLa diane chantait dans les cours des casernes,Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.C'était l'heure où l'essaim des réves malfaisantsTord sur leurs oreillers les bruns adolescents;Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,La lampe sur le jour fait une tache rougeOù l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd,Imite les combats de la lampe et du jour.Comme un visage en pleurs que les brises essuient,L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer.Les maisons çà et là commençaientà fumer.Les femmes de plaisir, la paupière livide,Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide;Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,Soufflaient sur leurs tisons et soufflaientsur leurs doiyts.C'était l'heure où, parmi le froid et la lésine,S'aggravent les douleurs des femmes en gésine;Comme un sanglot coupé par un sang écumeu\Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux;Une mer de brouillards baignait les édifices,Et les agonisants, dans le fond des hospices,Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.Les débauchésrentraient, brisés par leurs travaux.L'aurore grelottante en robe rose et verteS'avançait lentementsur la Seine déserte,Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,Empoignait ses outils, vieillard laborieux.LA CLOCnE FÊLÉEIl est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,D'écouter, près du feu qui palpite et qui fumn,Les souvenirs lointains lentement s'éleverAu bruit des carillons qui chantent dans la brume.Bienheureuse la cloche au gosier vigoureuxQui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,Jette fidèlement son cri religieux,Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tentelMai, mon ime est fêlée, et lorsqu'en ses ennuisElle wut de ses chants peupler l'air froid des nuit<,11 arrive souvent que sa voix affaiblieSemble le râle épais d'un blessé qu'on oublieAu bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.LE GUIGNONPour soulever un poids si lourd.Sisyphe,il faudrait ton conrago!Bien qu'on ait du coeur â l'ouvrageL'Art est long et le Temps est court.Loin des sépultures célèbres,Vers un cimetière isolé,Mon cœur, comme un tambour voilé,Va battant des marches funèbres.Maint joyau dort enseveliDans les ténèbres et l'oubli,Bien loin des pioches et des sondes;Mainte fleur épaiiclie à regretSon parfum doux comme un secretDans les solitudes profondes.LES HIBOUXSous les ifs noirs qui les abritentLes hiboux se tiennent rangés,Ainsi que des dieux étrangersDardant leur oeil rouge. Ils méditent.Sans remuer ils se tiendrontJusqu'à l'heure mélancoliqueOù, poussant le soleil oblique,Les ténèbres s'établiront.Leur attitude au sage enseigneQu'il faut en ce monde qu'il craigneLe tumulte et le mouvement.L'homme ivre d'une ombre qui passel"orle toujours le châtimentD'avoir voulu changer de place.LES PETITES VIEILLESA VICTOR!IUCOIDans les plis sinueux (les vieilles capitales,Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,Je guette, obéissantà mes humeurs fatales,Des êtres singuliers, décrépits et charmants.Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,Éponine ou Laïs Monstres brisés, bossusOu tordus, aimons-les ce sont encor des âmes.Sous des jupons troués et sous do froids tissus,Ils rampent, flagellés par les bisos iniques,Frémissant au fracas roulant (les omnibus,Et serranl sur leur flanc, ainsi que des reliques,Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;Ils trottent tout pareils à des marionnettes,Se traînent, comme font les animaux blessés,Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettesOù se pend un Démon sans pitié Tout cassésQu'ils sont, ils ont des veut perçants comme uns vrilla,Luisants comme ces trous oh l'eau dort dans la nuit;Ils ont les yeux divins de la petite filleQui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.Avez-vous observé que maints cercueils de vieillesSont presque aussi petits que celui d'un enfant?La Mort savante met dans ces bières pareillesUn symbole d'un goût bizarre et captivantEt lorsque j'aperçois un fantôme débile,Traversant de Paris le fourmillant tableau,II me semble toujours que cet être fragileS'en va tout doucement vers un nouveau berceauA moins que, méditantsur la géométrie,Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,Combien de fois il faut que l'ouvrier varieLa forme de la boîte où l'on met tous ces corps.Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,Des creusets qu'un métal refroidi pailleta.Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmesPour celui que l'austère Infortune allaitaitDe Frascati défunt Vestale enamourée;Prêtresse de Thalie, MIas dont un souffleurDéfunt, seul, se souvient; célèbre évaporéeQue Tivoli jadis ombragea dans sa fleur.Toutes m'enivrent!Mais parmi ces êtres frêles,II en est qui, faisant de la douleur un miel,Ont dit au Dévoûment qui leur prétait ses ailessHippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel!L'une, par sa patrie au malheur exercée,L'autre, que son époux surchargea de douleurs,L'autre, par son enfant madone transpercée,Toutes feraient un fleuve en rassemblant leurs pleurs!IIIAh que j'en ai suivi de ces petites vieillesUne, entre autres, à l'heure où le soleil tombantEnsanglante le ciel de blessures vermeilles,Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,Dont les soldats parfois inondent nos jardins,Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.Ccllo-Ij, droite encor, titra et sentant la règle,Humait avidement ce chant vif et guerrierSon œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'un vieil aigle;Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!IVTel!es vous cheminez stoïques et sans plaintes,A travers le chaos des vivantes cités,Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,Dont autrefoisles noms par tous étaient cités.Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivilVous insulte en passant d'un amour- dérisoire;Sur vos talons gambade un enfint lâche et vil.Honteuses d'exister, ombres ratatinées,Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs;Et nul ne vous salue, étranges destinées!Débris d'humanité pour l'Éternité mûrs!M.iis moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,L'oeil inquiet, fké sur vos pas incertains,Comme si j'étais, moi, votre père, ô merveilleJe goûte à votre insu des plaisirs clandestins:Je vois s'épanouir vos passions novices;Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;Won cœur multiplié jouit de tous vos vices;^Sop âmq mjsplendit de toutes vos vertus.NÉ EU 1821Après 4848, Pierre Dupont a été une grande gloire. Les amateurs dela littérature sévère et soignée trouvèrent peut-être que cette gloireétait trop grande; mais aujourd'hui ils sonttropbien vengés, car voicimaintenant que Pierre Dupont est négligé plus qu'ilne convient.Un f 843 44 et 45, une immense, interminable nuée, qui ne venaitpas d'ÉgypIej s'abattit sur Paris. Cette nuée vomit les néo-classiques,qui certes valaient bien plusieurs légionsde sauterelles. Le public élaittellement las de Victor Hugo, de ses infatigables facultés, de ses indestructibles beautés, tellement irrité de l'entendre toujours appeler te juste,qu'ilavait depuis quelque temps décidé, dansson âme collective, d'accepter pour idole le premier soliveau qui lui tomberaitsur la tète. C'esttoujours une belle histoire à raconter que la conspiration de toutes lessottises en faveur d'une médiocrité; mais, en vérité, il ya des cas où,si véridique qu'on soit, il faut renoncer à être crû.Cette nouvelle infatuation des Français pour la sottise classique menaçait de durerlongtemps heureusement des symptômes vigoureux derésistance se faisaient voir de temps à autre. Théodore de Banville avaitdéjà, mais vainement, produit les Cariatides; toutes les beautés qui ysont contenues étaient de la nature de celles que le public devait momentanément repousser, puisqu'elles étaient l'écho mélodieux de lapuissante voix qu'on voulait étouffer.Pierre Dupont nous apporta alors son petit secours, et ce secours simodeste fut d'un effet immense. J'en appelle à tous ceux de nos amisqui, dès ce temps, s'étaient voués à l'étude des lettres et se sentaientaffligés par l'hérésie renouvelée, et je crois qu'ils avoueront, commemoi, que Pierre Dupont fut uno distraction excellente. Il fut une véritable digue qui servit à détourner le torrent, en attendant qu'il taritet s'épuisât de lui-mème.Notre poëte jusque-là était resté indécis, non pas dans ses sympa- thies, mais dans sa manière d'écrire. Il avait publié quelques poëmcsd'un goût sage, modéré, sentant les bonnes études, mais d'un sUlelebâtard et qui n'avait pas de visées beaucoup plus hautes que celui deCasimir Delavigne. Tout d'un coup, il fut frappé d'une illumination. Itse souvint de ses émotions d'enfance, de la poésie latenle de l'enfance,jadis si souvent provoquée par ce que nous pouvons appeler la poésieanonyme, lachanson, non pascelledu soi-disanthomme de lettres courbésur un bureau officiel et utilisant ses loisirs do bureaucrate, mais lachanson du premier venu, du laboureur, du maçon, du roulier, dumatelot. L'album, les Paysans, était écrit dans un siyle net et décidé,frais, pittoresque, cru, et la phrase était enlevée, comme un cavalier parson cheval, par des airs d'un goût naif, faciles à retenir et composés parle poète lui-même. On?c souvient de ce succès. Il fut très-grand, ilfut universel. Les hommes de lettres (je parle des vrais) y trouvèrent leurpâture. Le monde ne fut pas insensible à cette grâce rustique. Maisle grand secours que la Musc en tira fut de ramener l'esprit du publicvers la vraie poésie, qui est, à ce qu'il paraît, plus incommode et plusdifficileà aimer que la routine et les vieilles modes. La bucolique étaitretrouvée; comme la fausse bucolique de Florian, elle avait ses grâces,mais elle possédait surtout un accent pénétrant, profond, tiré du sujetlui-même et tournant vite à la mélancolie. La grâce y était naturelle,et non plaquée par le procédé artificiel dont usaient au xvm" siècleles peintres et les littérateurs. Quelques crudités même servaient àrendre plus visibles les délicatesses des rudes personnages dont cespoésies racontaient la joie ou la douleur. Qu'un paysan avoue sanshonte que la mort de sa femme l'ailligerait moins que la mort de sesbœufs, je n'en suis pas plus choqué que de voir les saltimbanques dépenser plus de soins paternels, câlins, charitables, pour leurs chevauxque pour leurs enfants. Sous l'horrible idiotisme du métier, il y a lapoésie du métier,- Pierre Dupenta sula trouver, et souvent il l'a etpii-iniée d'une manière éclatante.En 1846 ou 47 (je crois plutôt que c'est en 46) Pierre Dupont, dansune de nos longues flâneries (heureuses flâneries d'un temps où nousn'écrivions pas encore, l'œil fixé sur une pendule, délices d'une jeunesse prodigue!ômon cher Pierre, vous en sou\enez-vous?), meparla d'un petit poëme qu'il venait de composer et sur la valeur duquelson esprit était très-indécis. JI me chanta, de cette voix si charmantequ'ilpossédait alors, le magnifique Chant des Ouvriers. Il était vraimenttrès-incertain, ne sachant trop que penser de son œuvre; il ne m'envoudra pas de publier ce détail, assez comique d'ailleurs. Le fait estque c'était pour lui une veine nouvelle; je dis pour lui, parce qu'unesprit, plus exercé que n'élait le sien à suivre ses propres évolutions,aurait pu deviner, d'après l'album les Paysans qu'il serait bientôtentrainé à chanter les douleurs et Jes jouissances de tous les pauvres.Si rhéteur qu'ilfaille être, si rhéteur que je sois et si fier que je soisde t'être, pourquoi rougirais-jed'avouer que je fus profondément ému?PMal êtus logés dans des trousSous les combles dans- les d^uombres,Nous vivons avec les hibouxEt les larrons amis des ombresCepeudant notre sang vermeilCoule impélneuxdans nos \einesjNous nous plairions an grand soleil,Et sous les rameaux vert» des chênes!Je sais que les ouvrages de Pierre Dupont ne sont pas d'un goûtfini et parfait; mais il al'instinct, sinon le sentiment raisonné de labeauté parfaite. En voici bien un exemple quoi de plus commun, deplus trivial que le regard de la pauvreté jeté sur la richesse, sa voisine? mais ici le sentiment se complique d'orgueil poétique, de voluptécntre\ ue dont on se sent digue; c'est un véritable trait de génie. Quellong soupirlquelle aspirationf Vous aussi, nous comprenonsla txautsdespalaiset des parcs! Nous aussi, nous devinons l'art d'être heureux!Ce chant était-il un de ces atomes volatils qui flottent dans l'air etdont l'agglomération devient orage, tempête, événement? Était-ce unde ces symptômes précurseurs tels que les hommes clairvoyants lesvirent alors en assez grand nombre dans l'atmosphère intellectuelle dela France? Je ne sais; toujours est-il que peu de temps, très-peu detemps après, cet hymne retentissant s'adaptait admirablement à unerévolution générale dans la politique et dans Jes applications de la politique. Il devenait, presque immédiatement, le cri de ralliement desdasses déshéritées.Le mouvement de cette révolution aemporté jour à jour l'esprit dupoëte. Tous les événements ont fait écho dans ses vers. Mais je doisfoire observer que si l'instrument de Pierre Dupont est d'une natureplus noble que celui de Béranger, ce n'est cependant pas un de cesclairons guerriers comme les nations en veulent entendre dans la minute qui précède les grandes batailles. Il ne ressemble pas à•< Ces trompes, ces cymbalesu Qui soûlent de leurssons le plus morne soldat«Et le jettent joyeux sous la grêle des ballesmLui versant dans le cœur la rage du conib.it»)1Pierre Dupont est une âme tendre, portée à l'utopie, et en cela mêmevraiment bucolique. Tout en lui tourne à l'amour, et la guerre, commeil la conçoit, n'est qu'une manière de préparer l'universelle réconciliationLe glaire brisera le glaive,Et du combat naîtra l'amourL'amour est plus fort que la guerredit-ilencore dans le Chanl desOuvriers.Il y a dans son esprit une certaine force qui implique toujours labonté, et sa nature, peu propre a se résigner aux lois éternelles de ladestruction, ne veut accepter que les idées consolantes où elle peuttrouver des cléments qui lui soient analogues. L'instinct (un instinctfort noble que le sien!) domine en lui la faculté du raisonnement. Lemaniement dos abstractions lui répugne, et il partage avec les femmesce singulier privilège que toutes ses qualités poétiques comme sesdéfauts lui viennent du sentiment.C'est à cette grâce, à cette tendresse féminine, que Pierre Dupontest redevable de ses meilleurs chants. Par grand bonheur, l'activité ré-\olutionnairo qui emportait à cette époque presque tous les espritsu'dvail pas absolument détourné le sien de sa voie nalurdle. Personnen'a dit, en termes plus doux et plus pénétrants, les petites joies et Ic^grandes douleurs des petites gens. Le recueil de ses chansons représente tout un petit monde où l'homme fait entendre plus de soupir»que de cris de gaieté, et où la nature, dont notre poëte sent admirablement l'immortelle fraîcheur, semble avoir mission de consoler,d'apaiser, de dorloter le pauvre et l'abandonné.Tout ce qui appartient à la classe des sentiments doux et tendreaest ei^primé par lui avec un accent rajeuni, renouvelé par la sincéritéPétrus Bord. – Préface eii vers de Madame iVtyi/uir.du sentiment. Mais au sentiment de la tendresse, de la charité universelle, il ajoute nn genre d'esprit contemplatif qui jusque-là était restéétranger à la chanson française. La contemplation de l'immortellebeauté des choses se mêle sans cesse, dans ses petits poëmes, au chagrin causé par la sottise et la pauvreté de l'homme. Il possède, sanss'en douter, un certain turn of pensheness, qui le rapproche des meilleurs poëtes didactiques anglais. La galanterie elle-même (car il y a dela galanterie, et même d'une espèce raffinée, dans ce chantre des rusticités) porte dans ses vers un caractère pensif et attendri. Dans maintecomposition, il a montré, par dos accents plutôt soudains que savamment modulés, combien il était sensible à la grâce éternelle qui couledes lèvres et du regard de la femmeLa naturea filé sa grâceDu plus pur fil de ses fuseauxet ailleurs, négligeant révolutions et guerres sociales, le poëte chante,a\ec un accent délicat et voluptueuxAvant que tes beaux yeux soient closPar le sommeil jaloux ma belle,Descendons jusqu'au bord des flots,tEt détachons notre nacelle;L'air tiède,la molle clartéDe ces étoiles qui se baignentLe bruit des rames qui se plaignent,Tout respire la volupté.De parfums comme de lueursLa nacelle amoureuse est pleine;Où dirait un bouquet de fleursQui s'effeuille dans ton haleine;Tes yeux parlune pâlisMe semblent pleins de violettes;Tes lèvres sont des cassolettes;Ton corps embaume comme un lis1Voi~-tu Vois-tu ra.e l'axedede l'univers,L'étoile polaire immuable!Autour, les astres dans leslm airsTourbillonnentcomme du sable.O mon 0 amante! désir 10 a- dé.irlSachons cueillirL'heure charmante.Grâceà une opérati-on d'esprit toute particulière aux amoureux quandils sont poètes, ou aux poètes quand ils sont amoureux, la femme s'embellit de toutes les grâces du paysage, et le paysage profite occasionnellement des grâces que la femme aimée verse à son insu sur le ciel,sur la terre et sur les flots. C'est encore un de ces traits fréquents quicaractérisentla manière de Pierre Dupont, quand il se jette avec confiance dans les milieux qui lui sont favorables et quand il s'abandonne,sans préoccupation des choses qu'il ne peut pas dire vraiment siennes,au libre développement de sa nature.J'aurais voulu m'étendre plus longuementsur les qualités de PierreDupont, qui malgré un penchant trop vif vers les catégories et lesdivisions didactiques, lesquelles ne sont souvent, en poésie, qu'unsigne de paresse, le développement lyrique naturel devant contenirtout l'élément didactique et descriptif suffisant, malgré de nombreuses négligences de langage et un lâché dans la forme vraimentinconcevables, est et restera un de nos plus précieux poëtes. J'ai entendu direà beaucoup de personnes, fort compétentes d'ailleurs, quele fini, le précieux, la perfection enfin, les rebutaient et les empochaientd'avoir, pour ainsi dire, confiance dans la poëte. Cette singulière opinion (singulière pour moi) est fort propre à inclinerl'espritàla résignation relativement aux incompatibilités correspondantes dans l'espritdes poëtes et dans le tempérament des lecteurs. Aussi bien jouissonsde nos poëtes, à la condition toutefois qu'ils possèdentles qualitéslesplus nobles, les qualités indispensables, et prenons-lestels que Dieu lesa faits et nous les donne, puisqu'on nous affirme que telle qualité neQuel calmeque les cieux sont grand.;Et quel harmonieux murmureMa main dedans ta chevelureA senti dea frissons errants!Lettres plus nombreuses encorQue tout l'alphabet de la Chine.0 grands hiéroglyphes d'or,Je vous déchiffre et vous devine!La unit, plus belle que le jour, Écrit dans sa langue immortelleLe mot que notre bouche épelleLe nom infini de l'Amour!O mon amante!O mon désirSachons cueillirL'heure charmante!s'augmente que par le sacrifice plus ou moins complet de telle autre.Je suis contraint d'abréger. D'ailleurs, Pierre Dupont est immensément connu, et les extraits de ses poésies que nous citons ici sont denature à confirmer et à compléter nos opinions. Pour achever en quelques mots, il appartient à cette aristocratie naturelle des esprits quidoivent infiniment plus à la nature qu'àl'art, et qui, comme deux autres grands poëtes Auguste Barbier et madame Desbordes-Valmorene trouvent que par la spontanéité de leur âme l'expression, le chant,le cri, destinés à se graver éternellement dans toutes les mémoiresCHARLES BAUDELAIRE.Voy. l'édition des Chansons de Pierre Dupont, publiée par M. Pion.Paris, 1860.LE CHANT DES OUVRIERSNous, dont la lampe, le matin,Au clairon du coq se rallume;Nous tous, qu'un salaire incertainRamène avant l'aube à l'enclumeNous, qui des bras, des pieds, des mains,De tout le corps, luttons sans cesse,Sans abriter nos lendemainsContre le froid de la vieillesse,Aimons-nous, et quand nous pouvonsNous unir pour boire à la ronde,Que le canon se taise ou gronde,BuvonsA l'indépendance du mondeNos bras, sans relâche (endusAux flots jaloux, au sol avare,Ravissent leurs trésors perdus,Ce qui nourrit et ce qui parePerles, diamants et métaux,Fruit du coteau, grain de la plaine.Pauvres moutons, quels bons manteauxII se tisse avec notre laine!Aimons-nous, et quand nous pouvons, etc.Quel fruit tirons-nous des labeursQui courbent nos maigres échines?Où vont lesflots de nos sueurs?Nous ne sommes que des machines.Nos Babels montent jusqu'au ciel,La terre nous doit ses merveillesDès qu'elles ont fini le miel,Le maître chasse les abeilles.Aimons-nous, et quand nous pouvons, etc.'Au fils chétif d'un étrangerNos femmes tendent leurs mamelles;Et lui plus tard, croit dérogerEn daignant s'asseoir auprès d'elles;De nos jours, le droit du seigneurPèse sur nous, plus despotique;Nos filles vendent leur honneurAux derniers courtauds de boutique.Aimons-nous, et quand nous pouvons, etc.Mal vêtus, logés dans des trous,Sous les comblcs, dans les décombres,Nous vivons avec les hibouxEt les larrons amis des ombres:Cependant notre sang vermeilCoule impétueux dans nos veines;Nous nous plairions au grand soleil,Et sous les rameaux verts des chênes!Aimons-nous et quand nous pouvons, etc.A chaque fois que, par torrents,Notre sang coule sur le monde,C'est toujours pour quelquestyransQue cette rosée est féconde.Ménageons-le dorénavant,L'amour est plus fort que la guerreEn attendant qu'un meilleur ventSouffle du ciel ou de la terre,Aimons-nous, et quand nous pouvons, etc.LES BŒUFSJ'ai deux grands bœufs dans mon étable,Deux grands bœufs blancs marqués de rouxLa charrue est en bois d'érable,L'aiguillon en branche de houxC'est par leurs soins qu'on voit la plaineVerte l'hiver, jaune l'étéIls gagnent dans une semainePlus d'argent qu'ils n'en ont coûté.S'il me fallait les vendre,J'aimerais mieux me pendre;J'aime Jeanne ma femme, ch bien! j'aimerais mieuxLa voir mourir, que voir mourir mes bœufs.Les voyez-vous, les belles bêtes,Creuser profond et tracer droit,Bravant la pluie et les tempêtesQu'ilfasse chaud, qu'il fasse froid?Lorsque je fais halte pour boire,Un brouiliard sort de leurs naseaux,Et je vois sur leur corne noireSe poser les petits oiseaux.S'il me fallait les vendre, etc.Ils sont forts comme un pressoir d'huileIls sont doux comme des moutons.Tous les ans on vient de la villeLes marchander dans nos cantons,Pour les mener aux Tuileries,Au mardi gras, devant le roi,Et puis les vendre aux boucheries.Je ne veux pas, ils sont à moi.S'il me fallait les vendre etc.Quand notre fille sera grande,Si le fils de notre RégentEn mariage la demande,le lui promets tout mon argent;Mais si pour dot il veut qu'on donneLes grands bœufs blancs marqués de rouxMa fille, laissons la couronne,Et ramenons les bœufs chez nous.S'il me fallait les vendre, etc.LE HETOS DU soir,Quand le soleil se couche horizontal,De longs rayons noyant la plaine immense,Comme un blé mûr, le ciel occidentalDe pourpre vive et d'or pur se nuanceL'ombre est plus grande et la clarté s'éteintSur le versant des pentes opposées;Enfin le ciel, par degrés, se déteint,Le jour s'efface en des brumes rosées.Reposons-nous!Le repos est si douxQue la peine sommeilleJusqu'à l'aube vermeilletDans le sillou, la charrue, au repos.Attend l'aurore et la terre mouillée;Bergers, comptez et parquez les troupeaux,L'oiseau s'endort dans l'épaisse fouillée.Gaules en main, bergères, aux doux yeux,A l'eau des gués mènent leurs bêtes boire;Les laboureurs vont délier les boeufs,Et les chevaux soufflent dans la mangeoire.Reposons-nous! etc. 0Tous les fuseaux s'arrêtent dans les JointsLa'lampe brille, une blanche fuméeDans l'air du soir monte de tous les toitsC'est du repas l'annonce accoutumée.Les ouvriers,si las quand vient la nuit,Peuvent partir; enfin la cloche sonne,Ils vont gagner leur modeste réduit,Où, sur le feu, la marmite bouillonne.Reposons-nous1 etcLa ménagère et les enfants sont là.Du chef de t'âtre attendant la présenceDès qu'il parait, un grand cri «le voilà nS'élève au ciel comme en réjouissance;De bons baisers, la soupe, un doigt de vin,Rendent la joieà sa figure blême;11 peut dormir, les enfants ont du pain,Et n'a-t-il pas une femme qui l'aime?Keposons-nous etc.Tous les foyers s'éteignent lentement;Dans le lointain une usine qui fuméPousse de terre un sourd mugissement;Les lourds marteaux expirent sur l'enclume.Ah1 détournons nos âmes du vain bruit,Et nos regards du faux éclat des villes:Endormons-noussous l'aile de la nuitQui mîs:)e en rond ses étoiles tranquilles!iReposons-nous1 etc.Vers 1 8 13 à cette époque, feconde encore pour la poésie, où l'onvit éclore la troisième génération des enfants d'Hugo, les Cariatides deBanville, les premiers sonnets de Baudelaire, parut, sous le simple titrede Vers, un très-modeste volume qui portait fraternellement les nomsde MM. Gustave Le Vavasseur, Ernest Prarond Auguste Argonne.C'étaient des poëtes vraiment jeunes et leurs muses avaient la beautédu diable, gaies, aleilcs, et plus saines de cœur, on peut le dire,qu'il n'avait coutume d'en naître en ce temps-là. La plus grave destrois était celle d'Argonne, qui me permettra bien de lever aujourd'hui son masque, – Auguste Dozon, et qui, appelé par d'autresétudes, n'a plus, que je sache, reparu sur ce terrain fleuri. Celle d'Ernest Prarond avait pour elle le charme d'une naïveté et d'une grâcetoute française, témoin ces deux jolis riens qui me reviennent en mémoireDes choses qu'on n'a plus je regrette surtoutL'amour nn peu musqué, la langue de no^ pères,Leurs modes, leur esprit, leurs nymphes, leurs berbères,Et jusqu'aux mots vieillis qu'a laissés choir le goût.Elvire avait alors des appas et des charmes,Des mouches, des paniers, vieux atours superflus,Du rouge, une pudeur accessible aux alarme^Des choses qu'on n'a plus.Un jour, dans le verger d'une ville picarde,Une pomme d'api tomba sur mon ch -minFour colorerson teint d'une façon mïgnardeNature a\ait fondu la neige et le carminKlle me ranpeln, doute et pourtant amére,Deux souvenirs bien \icux dont raun cœur est imbuLe pommier du jardiu de ma- bonne grand' mère,Et le teint de Clotitde, un soir qu'elle a^ait bu.Quatre ans plus tard, en 1817, Prarond publia un volume de Fables, etce volumo a été do ses meilleurs. La langue claire, vive et sans apprêtqui lui est naturelle,s'accommodait très-bien de cette forme; et au grandair de la mer et des bois qu'il hantait déjà, les ingénieuses inventionsdu làbuiiste fourmillaient sous les pas de son cheval; la nature lui encontait à tous les détours de sentier. N'est-ce pas dans la forêt de Crécy,ou dans le bois de Saint-Riquier, qu'ilaura écouté les Deux Merles?Ensemble au même bois longtemps on put entendreDeux beaux oUeaux sJSleursLes beaux oiseaux siffleurs, quoique unis d'amour tendre,Sont souvent querelleurs.Ainsi que du gosier des griffes lis luttèrent,Et la plume en courut;En leurs flancs dénudés leurs becs s'ensanglantèrent,Le vainqueur en mourut.Qui cro yez-\ out, amis, qu'en quatre distiquesOn ait voulu vous pemdre eneov?Deux poètes rivaux? Non pas, mais deux critiques:Les premiers sout toujours d'accord.La vie robuste et droite do la province s'était bien dès lors emparéede notre poëte, et c'était elle qui lui inspirait la traduction des Cynégétiques de Ncmosîen, et ses Fables jtoUtiqucs et sa part des Vtx mois derévolution; et ses chasses de la Somme. C'était elle qui le plongeait